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Gare au «deux poids, deux mesures» ! Daniel Sieradzki *
Libre opinion parue dans Le Figaro du 3 mars 2003www.lefigaro.fr/opinion/20030303.FIG0129.html
Dans L'Aurore du 13 janvier 1898, Emile Zola écrivait : «Monsieur le monde, messieurs les politiciens, messieurs les journalistes. Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m'avez fait un jour, d'avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu'ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ? La vérité, je la dirai, car j'ai promis de la dire. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Et c'est à vous, messieurs les politiciens et journalistes, que je la crierai cette vérité, de toute la force de ma révolte d'honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l'ignorez.»
Qui ne voit que ces phrases sont d'une grande actualité au regard du traitement de l'information en provenance du Proche-Orient ? (cf. les analyses de «Débats et opinions» , jeudi 27 février 2003). Souvenons-nous simplement de la fin tragique de Mohamed al-Dura. Le monde entier s'était indigné, à juste titre, de la mort du petit garçon palestinien, en octobre 2000, au carrefour de Netzarim (bande de Gaza). Certains étaient même allés jusqu'à accuser Tsahal de l'avoir froidement et délibérément assassiné.
A la demande du chef d'état-major israélien, une commission d'enquête avait été nommée et, après plusieurs mois d'investigation, avait déclaré que le petit Mohamed n'avait pas pu être touché par des balles israéliennes. On pourrait également parler du «massacre» de Jénine où l'armée israélienne fut accusée d'avoir assassiné 3 000 personnes avant que les procureurs d'Israël se ravisent et avancent le chiffre de 500 tués. Il a fallu attendre pour s'approcher du chiffrage réel, que la présidente d'Amnesty International, Irène Khan - qu'on ne peut considérer comme pro-israélienne -, [ne] déclare qu'il n'y a pas eu de massacre et qu'un nombre encore incertain de 52 tués, dont 49 combattants et 3 civils, était probable.
Incroyable «deux poids deux mesures» : en regard de l'indignation suscitée par les «tueries massives» de Jénine, les attaques-suicide de kamikazes palestiniens, menées contre des civils israéliens, n'ont fait l'objet d'aucune condamnation.
Il faudrait également s'interroger sur la couverture médiatique qui a été faite de l'affaire de «l'église de la Nativité», où a été évoqué, avec insistance l'encerclement, d'un lieu saint par Tsahal, au mépris de ce simple fait : une prise d'otages de prêtres dans une église, menacés en permanence par une centaine de terroristes armés, considérés, pour treize d'entre eux, comme extrêmement dangereux, puisqu'on leur attribue la responsabilité de nombreux attentats. Alors même que le monde s'indignait de voir l'armée israélienne investir un des lieux saints du christianisme, ce sont les activistes palestiniens retranchés dans la basilique qui n'ont pas hésité à profaner la sainteté du lieu en multipliant pillages et saccages, pour finir par piéger l'Église au moyen d'une quarantaine de charges explosives.
De telles attitudes ne seraient pas aussi intolérables si elles ne s'accompagnaient d'une démarche médiatique qui consiste à incriminer quasiment systématiquement, l'Etat hébreu. S'agit-il, en jouant sur la corde sensible du téléspectateur, de susciter son identification avec les victimes palestiniennes des ripostes de Tsahal, davantage qu'avec les victimes israéliennes des terroristes palestiniens ?
En présentant les actes «kamikazes» comme le produit du désespoir d'un peuple asservi par une puissance coloniale, et floué par des années d'efforts infructueux vers la paix, ne justifie-t-on pas indirectement le massacre des civils, tués parce qu'ils sont juifs ? Si une génération entière de Palestiniens semble rêver de s'accomplir dans le «martyre», n'est-ce pas légitimer leur attitude que d'y voir, presque toujours, une réaction à l'intransigeance d'Ariel Sharon ? Et n'est-ce pas oublier un peu vite que les premières actions-suicide ont commencé sous le gouvernement le plus colombe de toute l'histoire d'Israël, celui d'Ehud Barak, Shlomo Ben Ami et Yossi Beilin ? La souffrance et le désespoir du peuple palestinien, que personne ne conteste, ne doivent pas servir de préalable à un discours haineux et destructeur. Le désespoir ne produit pas de bombes humaines, elles feraient, sinon, le quotidien de cette planète.
Qui ne voit que ce «deux poids deux mesures», cette façon de passer sous silence les graves manquements de Yasser Arafat aux accords d'Oslo et de souligner à l'excès les fautes d'Ariel Sharon –, quitte à lui donner l'entière responsabilité de l'escalade actuelle -, entretient, en France, un climat d'animosité envers les concitoyens juifs ?
Derrière l'antisionisme se cache un antisémitisme virulent, comme l'avait vu Martin Luther King, qui déclara : «L'antisionisme est antisémite par essence, et il le restera toujours.» Ce que l'on reproche aux Juifs, en définitive, je me demande si ce n'est pas d'avoir déserté leur statut de victime, et d'avoir pris symboliquement leur destin en main, en décidant d'exister sur la scène du monde avec un Etat. Face à ce discours explicite, qui présente les Palestiniens comme les «nouveaux Juifs», et les Juifs comme des réincarnations de nazis, on ne peut que s'interroger sur la toute-puissance idéologique dont bénéficie, dans nos sociétés, la vision «compassionniste» du monde, pour laquelle rien n'échappe au dualisme de l'oppresseur et de l'opprimé. Ce questionnement est urgent.
* Essayiste et chef d'entreprise.
[Article aimablement signalé par Daniel Hattab.]











