Texte paru dans Canadian Jewish News, 7 août 2008
Pour Julien Bauer *, ses congés sabbatiques sont une occasion de séjourner une année en Israël, pays auquel il est viscéralement attaché.
Professeur au Département de Science politique de lUniversité du Québec à Montréal (U.Q.A.M.), ce sioniste invétéré est ravi quen 2008, son année sabbatique ait coïncidé avec la célébration des soixante ans de lÉtat dIsraël.
« Passer une année en Israël, surtout à Jérusalem, cest toujours un privilège et une joie profonde. Établir ses pénates à Jérusalem durant cette année 2008, exceptionnelle et très particulière pour les Israéliens et tout le peuple juif, cela a été loccasion de faire le point sur Israël, sur la société israélienne, sur la place dIsraël au coeur du peuple juif, sur les relations entre Israël et les Juifs de la Diaspora, sur les relations entre Israël et les non-Juifs, etc. Cela a été aussi une occasion de faire le point sur ce quIsraël a accompli, au cours de ces soixante dernières années - ce qui ne nous rajeunit pas -, et sur ce qui reste à faire
»,
nous a dit, au cours dune interview depuis Jérusalem, le professeur Julien Bauer.
Que les 60 ans dIsraël marquent profondément les Juifs, cest normal, ajoute-t-il. Quils marquent les Arabes, « qui ne nous aiment pas », cest normal aussi. Mais, selon Julien Bauer, les 60 ans de lÉtat juif ont marqué beaucoup plus quon ne le croit les non-Juifs.
Pour preuve: le succès éclatant de la Conférence des présidents, organisée à Jérusalem par le Président dIsraël, Shimon Peres, pour souligner les six décades dexistence de lÉtat hébreu.
« Des chefs dÉtat du monde entier sont venus à Jérusalem pour prendre part à ce grand rassemblement. Rarement une manifestation aura attiré autant de dirigeants politiques provenant des quatre coins du monde, à lexception, peut-être, de linauguration de lAssemblée générale de lONU, dit-il. À peu près tous les pays dEurope, dAfrique, dAsie, etc., étaient représentés par leur président. Même la Mongolie et le Burkina-Faso, qui ne sont pas des pays dont on peut penser quIsraël les intéresse beaucoup, ont dépêché aussi leurs présidents respectifs. Des professeurs et des intellectuels de renommée mondiale et une galerie non moins impressionnante de Prix Nobel participent à Jérusalem à des symposiums organisés dans le cadre des festivités commémoratives marquant les 60 ans dIsraël. Cest quelque chose dextraordinaire. Quand on est sur place, on en profite au maximum. »
Durant son séjour sabbatique en Israël, Julien Bauer a donné un séminaire de maîtrise à lUniversité Hébraïque de Jérusalem, ayant pour thème la politique intérieure et extérieure du Canada.
En vue décrire des articles scientifiques et éventuellement un livre, il a parallèlement mené des recherches académiques sur deux sujets portant sur la politique et la religion, qui le passionnent depuis longtemps: 1) les règles édictées par la Halakha ayant trait à ce qui est permis et interdit durant lannée sabbatique agricole juive ; 2) la place de la Cour suprême dans la société israélienne.
Daprès Julien Bauer, la vie universitaire, intellectuelle et culturelle en Israël est des plus stimulantes et enrichissantes.
« Quand on est en Israël, surtout à Jérusalem, il y a un éventail fantastique de cours, de conférences, de symposiums, etc. sur quantité de sujets ayant trait à tous les domaines possibles et imaginables: la religion, la politique, la sociologie, la médecine, la science [
] Il ny a pas de jour sans un sujet intéressant, il ny a pas de semaine sans une ou deux conférences données par des spécialistes réputés. Cest vraiment extraordinaire. »
Quel regard ce spécialiste chevronné des questions politiques israéliennes porte-t-il sur lÉtat dIsraël de ce début du XXIe siècle ?
« Il y a 60 ans, combien de gens croyaient que les 600 000 Israéliens de 1948 seraient plus de 6 millions en 2008 ? Combien croyaient alors résolument quun pays embryonnaire et très vulnérable, dont le niveau de vie était celui dun pays du tiers-monde, deviendrait, quelques décennies plus tard, une société dabondance où le high-tech prédominerait ? Que cet État minuscule deviendrait lun des principaux centres mondiaux dans le domaine de la recherche, du développement et de linnovation dans tous les domaines ? »
Ce nest pas un hasard, poursuit-il, si aujourdhui, les Européens, qui narrêtent pas de critiquer Israël lorsquil se défend contre les terroristes du Hamas, négocient des traités pour la promotion des échanges économiques et de la recherche entre un géant, lUnion Européenne, et un tout petit pays, Israël.
« Les Européens ne le font sûrement pas par amour dIsraël. Ils sont conscients de lextraordinaire réussite dIsraël dans des secteurs économiques-clé. »
Par contre, pour Julien Bauer, ce que lon navait pas du tout prévu, cest que lÉtat dIsraël serait dirigé un jour par « des responsables politiques aussi médiocres ».
« Les grands dirigeants dantan, les Ben Gourion, les Begin, etc., ont été remplacés par des gens qui ne pensent quà eux. Cest pour cette raison que le système politique israélien fonctionne tellement mal aujourdhui. »
Personne naurait pu imaginer non plus que, soixante ans après sa fondation, lÉtat dIsraël serait toujours en guerre avec ses voisins arabes
« On ne pensait pas que le conflit israélo-arabe perdurerait soixante ans après la création dIsraël. Bien sûr, Israël a signé des traités de paix avec lÉgypte et la Jordanie. Mais, lÉgypte ne manque pas une occasion pour attaquer avec véhémence Israël partout dans le monde. À lONU, lorsque lUnion Européenne veut améliorer ses relations avec Israël, lÉgypte sy oppose farouchement. Autrement dit, même les pays arabes avec qui Israël a fait la paix ne sont pas vraiment des nations amies. Quant aux autres pays arabes, cest encore pire. Léducation prodiguée dans les écoles aux jeunes Palestiniens et aux jeunes Arabes par lAutorité Palestinienne et les gouvernants des pays arabes, cest vraiment de la haine pure contre les Juifs. Une chose est certaine, la paix avec le monde arabo-musulman, ce nest pas pour demain! »
Mais, en dépit de la conjoncture morose qui prévaut au Moyen-Orient et de la crise profonde que traverse le leadership politique israélien, les Israéliens sont toujours résolus à affronter des situations ardues, avec opiniâtreté et une bonne dose doptimisme.
« Il est étonnant que, malgré la présence à la tête de lEtat, de politiciens aussi discrédités que ceux daujourdhui, les Israéliens aient toujours un sens absolument incroyable du courage et de la dignité. Les habitants de Sdérot, qui se font bombarder jour et nuit depuis huit ans, et qui continuent à vivre dans cette ville assiégée, ont fait preuve, jusquici, dune hardiesse et dune ténacité inouïes. Nous demandons tous les jours à Dieu de bénir lÉtat dIsraël au début de la rédemption. On na pas encore en Israël la rédemption au niveau politique, mais dans le domaine des valeurs de la société, de la science, du développement technologique, etc., il y a une rédemption quasi miraculeuse. Sur ce plan-là, lÉtat dIsraël est une réussite extraordinaire. »
La menace nucléaire iranienne assombrit-elle la vie quotidienne des Israéliens?
« Les Israéliens ont lhabitude de vivre dans une atmosphère de crise. Ils sont parfaitement conscients du danger très réel que représente le fanatisme antisémite des dirigeants iraniens, surtout à un moment où ces derniers essayent de se doter de larme nucléaire. Les dirigeants au pouvoir à Téhéran ny vont pas par quatre chemins ; ils disent clairement que leur premier objectif est de détruire lÉtat dIsraël. Donc, les Israéliens sont bien conscients du danger que représente un Iran ultra-théocratique et foncièrement antisémite, ayant des velléités nucléaires. »
Les Israéliens se rendent compte aussi que les démocraties occidentales ne vont rien faire pour contrer ce danger.
« Cest pour cela quune forte majorité dIsraéliens estime aujourdhui que la décision de détruire larsenal nucléaire iranien reviendra à Israël seul. Comme cest un sujet extrêmement difficile, extrêmement grave, les Israéliens nen parlent pas beaucoup, même sils y pensent tous les jours. Ainsi, ils préfèrent se concentrer sur des sujets dimportance secondaire, comme le nombre denveloppes qua perçues Ehoud Olmert, la dernière guerre entre des parrains de la mafia, etc. Pour esquiver cette dure réalité, ils se défoulent en parlant dautres choses. »
Julien Bauer déplore quIsraël ne soit pas encore membre de la Francophonie, alors quavec larrivée, ces dernières années, de très nombreux olim originaires de France, la Francophonie israélienne est un fait social très vivace et de plus en plus ostensible.
« La francophonie a fait des avancées très importantes dans la société israélienne, où lon entend de plus en plus parler le français. Maintenant, en Israël, il est devenu fréquent de se moquer gentiment des olim français. On parle avec une pointe dironie des Français, de leur béret, de leur baguette de pain, etc. Je crois que les olim français vont jouer un rôle de plus en plus important dans la société israélienne. Les olim dorigine américaine restent très américains. Beaucoup dentre eux sont incapables de parler lhébreu convenablement, ils ont un accent épouvantable. Dès quils mettent les pieds quelque part, on les repère facilement. Les olim français apprennent lhébreu plus facilement. Bien sûr, ils ont aussi un accent, mais moins prononcé que celui des olim américains. Ils sintègrent mieux à la société israélienne. Beaucoup dAméricains établis en Israël depuis vingt-cinq ans, ou plus, sont incapables de parler hébreu, de lire un journal en hébreu, de comprendre les nouvelles à la télévision israélienne. La majorité des Français se mettent à lhébreu dès leur arrivée en Israël. Ils sintègrent au système israélien plus rapidement. Ils influencent ainsi ce système plus que les autres olim. Ils représentent un grand atout pour la société israélienne. »
Elias Levy
* Julien Bauer, Professeur au Département de Science politique de lUniversité du Québec à Montréal (U.Q.A.M.), est membre du Conseil Editorial de L'ICRJ.
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Mis en ligne le 17 août 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











