22/06/08
Texte exclusif - Source : Georges Brandstatter Matsada-Infos.
Communication de l'auteur au Colloque intitulé "La haine des Juifs envers l'Etat juif", Jérusalem 15/06/08.
Rappelons dabord les limites du politique. Il est politiquement permis de critiquer Israël, pour reprendre en écho la question de Pascal Boniface, dans la mesure où il est permis de critiquer tout pays, pour le gouvernement quil sest choisi, le régime qui sy exerce, ou la manière dont il influe dans le concert des nations. Mais qui oserait ajouter: mieux vaudrait que nexiste pas telle nation dictatoriale ? Or, ce saut au plan ontologique a lieu quand il sagit de lEtat dIsraël, y compris de la part de nombreux Juifs, de diaspora et même dIsraël. Par son caractère inconditionnel, outrancier et obsessionnel, la doxa antisioniste, avatar de lantisémitisme, fonctionne comme une explication du monde, selon la formule de Hanna Arendt. De ce point de vue, la chance des Palestiniens, cest dêtre en guerre précisément contre lEtat des Juifs.
Mais quest-ce qui pousse des Juifs à se comporter en antisémites envers lEtat qui a rendu à leur peuple sa souveraineté nationale, et la dignité y afférant ? Pierre-André Taguieff a dégagé les trois axiomes de leur argumentation: le manichéisme (rien nest justifiable pour Israël, tout lest pour ses pires ennemis), la mythologisation (Israël est intrinsèquement doté dune valeur négative absolue, le "sionisme"), et la démonisation (aux tares traditionnellement attribuées au judaïsme par les judéophobes, le sionisme ajoute la monstruosité du nazisme). Semblable débordement imaginaire et paranoïaque amène à chercher des contenus inconscients sous les rationalisations sophistes qui le masquent.
Les contenus inconscients sont régis par les processus primaires du principe de plaisir, tendu vers la réalisation du désir. Dans Lavenir dune illusion, Freud définit ce terme comme suit:
"Nous appelons illusion une croyance, quand, dans la motivation de celle-ci, la réalisation dun désir est prévalent, et nous ne tenons pas compte, ce faisant, des rapports de cette croyance à la réalité."
Nous allons donc tenter un bref exercice découte analytique des thèmes récurrents dans le discours de lantisionisme juif, pour y repérer lémergence de désirs, sous, et par lexpression politique. On pourra y déchiffrer des scénarios, issus de ces structures élémentaires du symbolique que sont les fantasmes originaires. Au fondement de toute psyché humaine, ils offrent un ordre épistémique nécessaire à la saisie du monde comme apte à signifier, en ses versants intérieur, extérieur et relationnel, et cest sur leur présence opaque que le sujet élaborera le conscient, le verbal et la rationalité. A propos du rêve, Freud écrit quil
"serait un substitut dune scène infantile modifiée par le transfert dans un domaine récent. La scène infantile ne peut réaliser sa propre réapparition, elle doit se contenter de revenir en tant que rêve."
Considérons les discours de lantisionisme juif comme littéralement hantés par des scènes fantasmatiques perturbantes, insistantes, envahissantes, qui reviennent comme illusions par des ruses intellectuelles souvent brillantes.
Théorie de la culpabilité généralisée
La culpabilité est la chose du monde juif la mieux partagée ! Plusieurs raisons à cette idiosyncrasie : dabord, le judaïsme a élevé la quête éthique à la catégorie de finalité existentielle et épistémologique. Pour J. Chasseguet-Smirgel, il est la première culture à avoir aboli les sacrifices humains et il a apporté la morale à lhumanité, en faisant un idéal, lié au messianisme, donc inaccessible. Voilà pour le Surmoi culturel. Ensuite, son long exil a confiné le peuple juif dans le rôle dobjet de lHistoire, dénué de Droits et de moyens défensifs, livré au caprice du Prince, quand ce nétait pas au déchaînement des foules. Voilà pour lapprentissage de la sublimation. Corollairement, le peuple juif a été abreuvé de mépris, considéré comme son propre cadavre par la chrétienté, réduit à la misérable dépendance des dhimmis, en terres dislam: situation hautement propice à provoquer lautodépréciation jusquà la fameuse haine de soi. Voilà pour le narcissisme collectif mortifié. Dans Lhomme Moise, Freud remarque que, sous les coups du sort, le peuple juif réussit a éviter de mettre en doute le principe de son élection en les tenant pour les châtiments de ses transgressions, et quil garda ainsi une position active, ouverte sur lespoir de changer lHistoire. Les victimes de maltraitance, ou les otages, qui sefforcent de deviner ce que veut leur agresseur pour sy adapter, tentent pareillement de limiter leur impuissance. Sauto-punir préventivement peut aussi être un moyen déchapper à la déréliction de la passivité.
Pour le peuple juif, le prix de lindépendance étatique se compte en nombre de guerres et de vagues de terreur, qui nont, hélas, pas encore pris fin. Le fait de devoir assumer une agressivité militaire, si longtemps interdite par lHistoire et recouvrée dans lextrême urgence, génère à son tour un sentiment de culpabilité, qui explique une étonnante empathie générale pour lennemi et aussi, à mon avis, que la génération des fondateurs du pays ait su tout faire, sauf transmettre la fierté de ce quelle a fait ! En outre, la plupart des citoyens israéliens sont soumis à un long service militaire, qui implique, pour chaque parent, la culpabilité de ne pouvoir protéger ses enfants dun danger de mort. Certes, ceci vaut seulement pour les Israéliens, mais les Juifs diasporiques ressentent une culpabilité parallèle à laisser ces derniers assurer la défense dun Etat dont perdure la vocation de refuge pour lensemble des Juifs.
Le discours juif haineux contre Israël offre un vaste matériau médiatique, littéraire, artistique, académique, cinématographique, abondamment diffusé, mais quelques extraits représentatifs suffisent à lanalyse, tant il savère répétitif et stéréotypé. Voyons donc les conséquences de cette théorie généralisée de la culpabilité.
Le père du soldat Arik Frankeltal, assassiné par les terroristes arabes qui lavaient enlevé, déclare sur Arutz 2 qu « Israël est lendroit le moins sûr au monde pour les Juifs, à cause de la façon dont nous nous conduisons ! ». Sur Galei-Tsahal, après quun missile ait touché Nahal Oz, une certaine Rachel, membre du kibboutz, sécrie: « Cest nous qui sommes responsables de la situation ! ». A propos des actions hostiles à lEtat, perpétrées par une frange de ses citoyens arabes, un certain Rav Karir commente: « On met les Arabes israéliens dans une telle position, quils ne peuvent quêtre contre nous ! ». Le discours inconscient exprime ici la peur que le sujet ressent face aux pulsions agressives, pourtant nécessaires pour affirmer son existence en cas de rapport conflictuel avec lenvironnement. Soumis aux injonctions dun Surmoi castrateur, il redoute de ne pouvoir ni contenir ni gérer cette agressivité de base, la frappe dinterdit, et la retourne masochiquement contre soi-même. Mais il y gagne de conjurer la passivité.
« Le Juif croit quêtre objectif, cest assumer la subjectivité de son ennemi », écrit E. Amado Levi-Valensi. Sidentifiant à son ennemi, il va, comme sil était topiquement à la place de lAutre, mettre tout à lenvers - ordre événementiel, logique situationnelle, chaîne des signifiants. La technique de Michel Warshawski est un classique du genre:
« Ce nest pas lopération militaire... par un commando palestinien et lenlèvement du caporal G. Shalith qui ont poussé le gouvernement israélien à lancer son offensive sanguinaire contre Gaza [remarquons la dignité du militaire, dun côté, contre lhorreur du sanguinaire, de lautre] - ce sont... les dizaines de morts palestiniens... qui ont poussé ces militants palestiniens à rompre la trêve. »
Nourit Peled, elle, emploie les métaphores de la Shoah pour taxer loccupation d « apogée du pogrom », aux « portes de lenfer », sans les « Justes du monde pour sauver les victimes de Gaza ». Mettant à nu le mécanisme de la projection par inversion en miroir, elle ose écrire :
« Les enfants israéliens sont élevés dans un racisme inconnu dans le monde civilisé... Depuis 40 ans, ils ont appris à haïr leurs voisins simplement parce quils sont leurs voisins. »
Le "simplement" suffit à traduire le déni total de la réalité, qui pose la question de savoir si lauteur est schizoïde et ne perçoit pas cette réalité, ou si sa manipulation rhétorique est intentionnelle et perverse.
Etre ou ne pas être
Pour les Nouveaux Historiens, le crime originel dIsraël-Etat est un débordement dêtre, qui a causé sa partition davec lenvironnement, son apparition comme entité séparée, et lexclusion de lAutre. A labri du signifiant "historiens", érigé en tabou, ils se dressent en accusateurs publics, calqués sur le modèle des Juifs diasporiques, puisque ils partagent tous une même visée : se dédouaner de la négativité attachée par les antisémites à une identité sioniste qui mêle dangereusement Juifs et Israéliens, et Israéliens de tous bords. Les nombreux émules de Chomsky (Américain), les Steven Rose (Anglais), les Ronnie Kasrils (Sud-Africains), les Morin et les Balibar (Français), simaginent quen dirigeant les processus médiatiques de dénonciation dIsraël, ils sacquièrent la reconnaissance sociale de leur innocence, et lautorisation à se fondre dans le magma universaliste quils appellent de leurs vux. Comme la si bien montré Muriel Darmon, ces "Alterjuifs" garantissent, pour leur part, la valeur de leur savoir sur Israël, non par un diplôme, mais par leur identité, « en tant que Juifs », alors même quils revendiquent de couper tout lien de solidarité de groupe. Du coup, ils réduisent paradoxalement leur posture politique à un règlement de compte familial !
Pour Ilan Pappé, « les dirigeants israéliens conçoivent leur Etat en termes ethniques, raciaux, et sont donc des racistes à tous points de vue ». A tel point quil recourt au tour de passe-passe [qui consiste à] remplacer systématiquement le qualificatif "juif" par celui de "raciste et colonialiste". Le scandale, cest lexclusion : lEtat, avec sa fonction paternelle de législateur, est le tiers-personnage qui a brisé la fusion avec lenvironnement antérieur, substitut du contenant maternel ou de la dyade mère-enfant. Il a forcé lenfant à sindividuer, ce qui a crée lAutre, en lexpulsant. Mieux vaudrait renoncer à lidentité, pour rétablir lharmonie de la fusion/confusion des origines. Ladoption des concepts palestiniens, comme celui de Nakba, rétablit la symbiose mentale avec limago maternelle. Le mouvement politique fondé par Pappé, "Un homme-Une voix", veut une nation indifférenciée, sans altérité, où tous sont le même. A linverse, quand Pappé sen prend à lEtat en fonction paternelle - Etat qui porte, en outre, le nom du peuple désigné dans le Tanakh [bible] comme "Segoulah" [spécifique, propre] ! -, il en appelle au boycott universitaire pour lui imposer dêtre exclus à son tour. Puis, le boycotteur se plaint dêtre en retour boycotté par sa propre université, sans doute par vengeance paternelle ! Anat Gov, qui participa au projet dune Charte de lisraélianité, définit lharmonie au niveau de la communication par cette formule:
« La maison, cest là où, quand je parle, on ne me demande pas "doù es-tu?". Ce qui fait de cette maison particulière un "lieu commun" ».
Des histoires de famille
Avec Guidon Levy, se précisent les réminiscences des histoires de famille. Journaliste et auteur, entre autres, duvres théâtrales, il module lintolérable de la violence séparatrice sur un mode encore plus extrémiste que celui de la Nouvelle Histoire. Dans le Monologue de Bassam Aramin, il réduit le conflit israélo-palestinien aux souvenirs du récitant, présenté comme le père de la jeune Abir, « tuée très probablement par la police des frontières », et par loxymore de "combattant de la Paix". Dans ce monologue de la victime, lagresseur napparaît que par les représentations quelle a, ou quelle veut donner de lui. Jextrais quelques phrases exemplaires du texte :
« Lors dune manifestation à Khalkhoul... je nai pas pu menfuir comme les autres enfants et les soldats mont rattrapé... Des soldats effrayants, très grands... Jai fini par menfuir et jai pensé quil fallait que je me venge... En prison, jai voulu lire des livres... Jai commencé à comprendre notre problème, notre histoire et celle des Juifs : lesclavage en Egypte, comment ils ont souffert pendant la Shoah, et comment nous payons le prix de leurs souffrances... Pas mal de choses que javais vues dans le film sur la Shoah, je les ai vues après dans la vie réelle. »
Une scène destructurante se déroule ici en filigrane: lauto-affirmation de lenfant (la manifestation) a été réprimée par des parents brutaux (les soldats très grands), eux-mêmes victimes de violences (lesclavage, la Shoah). Seule la vengeance pourra réparer la blessure narcissique infantile. Au sortir dune éducation dont il na pas intégré les valeurs (en prison, les livres), lenfant devenu grand est incapable de la moindre empathie envers ses parents (payer le prix de leurs souffrances). Il veut prendre leur place de victimes, et ne leur laisser que celle des agresseurs, (la Shoah... dans la vie réelle), en projetant sur eux sa propre colère, qui le déborde. Certes, il sagit du texte mis dans la bouche du personnage palestinien, victime, père de la jeune victime, mais cest lauteur Guidon Levy qui lécrit, selon sa représentation subjective du Bassam Aramin réel. Une fois de plus, nous nous trouvons dans la galerie des glaces des identités projetées.
Sajoute un élément dont il est difficile de ne pas tenir compte : Guidon Levy, la journaliste Amira Haas, qui sest, littéralement, transférée à Gaza, de nombreux membres de la gauche radicale israélienne, sont fils de survivants de la Shoah. Or, en dénonçant ce quils appellent des massacres, ou le génocide des Palestiniens, ils sidentifient à leurs parents dans lopposition au bourreau, mais en tenant lEtat dIsraël pour ce bourreau, ils sopposent à leurs parents qui participent de lEtat, et ils courent le risque de les livrer à lactuel agresseur terroriste. Lhistorienne Hanna Yablonka prétend poser à ces survivants, au nom de la société israélienne, la question : « Que nous avez-vous fait? ». Car elle soutient la thèse que lEtat dIsraël aurait conçu, de par lomniprésence de leurs témoignages, une paranoïa transposée de lAllemagne nazie sur le monde arabe. Lambivalence émotionnelle éprouvée par la génération suivante induit, en toute transparence, un tel code de lecture politique. Et quand la Shoah nest pas directement en héritage, la dynamique inconsciente reste cependant comparable, quil sagisse des trotskistes du Matzpen, autrefois prêts à espionner pour la Syrie, ou de Vanounou, lespion interne du nucléaire israélien, converti au christianisme et refusant de parler hébreu, ou encore de ces artistes, écrivains, universitaires, qui dépeignent à lenvi une société israélienne fondée sur la discrimination : les fils de parents qui se sentirent humiliés par lEtat dIsraël, sidentifient aux victimes du même Etat, mais, ce faisant, ils trahissent le judaïsme à forte charge identitaire de leurs parents, ce qui revient à les rejeter. Le scénario est bien celui des conflits familiaux nourris de rivalités dipiennes, dont les affects de rancur et de culpabilité circulent entre les générations sans être consciemment assumés. Ils sont alors déplacés vers le collectif, sur lEtat-Père et la société-Mère, par le biais dun symbolique saturé des séquelles des grands traumatismes historiques, et des traumatismes individuels de la migration.
Guidon Levy, comme Abraham Burg, opèrent un déplacement supplémentaire : ils isolent un groupe, les colons, comme source de la violence à lintérieur de lEtat israélien, ce qui leur permet de les livrer à la vindicte du Surmoi justicier en tant que frères ennemis - ce que sont les Israéliens pour les Juifs diasporiques antisionistes - et dendosser eux-mêmes le rôle des anges. Les anges ne sont pas toujours les préférés, cest bien pour cela quils doivent être angéliques. Il leur faut séduire des parents sévères, indifférents ou immatures. Livrer leurs frères à la colère parentale peut jouer comme protection apotropaïque. Les organisations comme Shalom Akhshav ne me semblent pas exemptes de cette tactique préventive. Lange peut aussi devenir un enfant battu, inhibé sous les coups jusquà la paralysie mortifère, tel ce philosophe de lUniversité de Tel-Aviv qui, au lendemain de plusieurs attentats-suicide à Haïfa, prônait labsence totale de réaction. Apparemment, il navait pas même pu sauvegarder en lui lultime noyau rationnel, abrité sous les fragments psychotiques dun Moi terrorisé, que décrit Sandor Ferenczi.
Le Juif nouveau est arrivé
Le cas dAvraham Burg est significatif, puisque ce fils dun député connu dun parti religieux, lui-même député socialiste, fut en charge de deux postes à haute responsabilité, comme Président de la Knesset et comme Directeur de lAgence Juive. Le titre de son livre a le mérite den annoncer le contenu : Vaincre Hitler : pour un judaïsme plus humaniste - encore que larticulation entre les deux versants ne soit pas frappée du sceau de lévidence. Veut-il dire quun judaïsme insuffisamment humaniste a provoqué le phénomène hitlérien, ou bien que le nazisme ne disparaîtra que lorsquun judaïsme vraiment humaniste lui ôtera toute raison dêtre ? A présent, à la une de grands quotidiens occidentaux comme Le Monde, sur les écrans des télévisions françaises, interviewé par Ari Shavith dans Haaretz, dialoguant avec A. Finkielkraut, il va répandant la nouvelle : le sionisme est mort ! Bonne nouvelle, somme toute, car, et cest la réponse à notre question, elle empêche définitivement la victoire posthume dHitler, quaurait constituée une Europe enfin judenrein, au cas où toute sa population juive aurait cédé au charme de la terre ancestrale. Bonne nouvelle aussi pour le reste du monde, puisque, je cite : « un Etat juif, cest de lexplosif ! ». On nest plus, là, dans la subjectivité dautrui, mais dans ses pires délires.
Le déni de la réalité procède dabord par inversion de ses paramètres, puis par leur mise en opposition manichéenne. Par exemple, Burg se fait le chantre de lEurope, véritable « utopie biblique », quoique laïque, paradis du grand mélange, où il simagine heureux comme ses grands-parents le furent... en Allemagne ! Du côté dIsraël, par contre, il faudrait « humaniser cette société », car il voit « lidentité israélienne comme bourreau », il « sent très fort » lapproche des Lois de Nuremberg, il voit un « militarisme prussien », un « Anschluss israélien », la barrière sécuritaire « comme le mur romain, comme la muraille de Chine » - chacun appréciera la pertinence des métaphores - avec « quelque chose de xénophobe » et « dextrêmement fou ». Pour lui, le Goush Emounim vaut le Hamas, et le danger théocratique est déjà au pouvoir à Jérusalem. Par contre, on devrait résoudre le danger atomique iranien par la confiance. Si Sderot est mentionnée, cest que Burg y entend « des voix... nous détruirons et nous expulserons ». Après quoi, lon a droit au vocabulaire rituel sur les Palestiniens, « camps dinternement, ghetto de Kalkilia, entassement de tous les Arabes dans des wagons », et, tous les boulets rouges étant bons à tirer, « goulag de Jénine » ! Pour finir, le lapsus débrouille les pistes : alors que la diaspora est bénéfiquement cosmopolite, pas le moindre universalisme en Israël, où Burg se sent « enfermé dans le shtettl ». Donc, shtettl et Etat dIsraël, cest tout comme, et il faut un nouveau judaïsme, selon le nouveau Saint Paul sur son chemin de... Paris !
Or, Burg, dans son entretien avec Shavith, fournit explicitement plusieurs repères dans son histoire personnelle. Ce nest pas à son père quil se réfère, mais à sa mère et à son grand-père, et il regrette de sêtre renié longtemps, par « infidélité aux principes », cest à dire à son Idéal du Moi. « Aujourdhui, je vis avec ma vérité », dit-il narcissiquement. Au moment où Shavith lui reproche dêtre un pacifiste qui voulut acheter une usine de chars, sa rhétorique prend un souffle aussi prophétique que cynique : Burg répond avoir voulu « contrôler une affaire qui transforme les épées en socs de charrue ». Sur le procès qui loppose à lAgence Juive pour lusage contesté dune voiture allouée à vie, il dit que
« Chacun a le droit de se battre pour une chose quon lui a prise! », - avec un ton de protestation anticolonialiste ! Puis vient laveu : « Jadis, jai vivement désiré être Premier Ministre ! ». Dès lors, on peut rapporter lantisionisme de Burg aux effets dune frustration radicale. Ayant probablement bâti sa carrière en vue de dépasser celle de son père, et doccuper la fonction paternelle symbolique de chef de lEtat, il attribue son échec à cet Etat-Père écrasant, et cède au sentiment dêtre spolié, incompris, rejeté, solitaire - ne dit-il pas au journaliste quen Israël, il na pas à qui parler ? Il aurait dû être un Messie, mais les siens ne lont pas reconnu - et il sen veut de navoir pas davantage lutté contre eux, comme le font les Arabes. Il ne peut éliminer son autodépréciation rageuse quen la projetant sur « lEtat juif », et sur les Juifs mauvais, ces Israéliens capables de demeurer dans lHistoire juive, de la poursuivre, dans le travail et le combat. Quant à ses fantasmes de mort, ils expriment en fait le deuil de son Moi idéal.
Dans LUnivers contestationnaire, à propos de Mai 68, B. Grunberger et J. Chassseguet-Smirgel montrent comment la prégnance du narcissisme opère un « évitement de ldipe », fréquemment tenté à ladolescence, lequel contourne la situation conflictuelle et ses corrélats, que sont le sens de la réalité, de la Loi, de la différence des générations, de la maturation. Leur narcissisme grandiose denfant merveilleux, amène Burg et ses semblables à aller vagabonder dans lailleurs de luniversalisme - qui figure sans doute pour eux l « avènement dun monde de lindifférence », dont parle Adorno, ou le neutre, selon Roland Barthes. Lieu béni, où les étrangers déroulent des tapis rouges et tournent micros et caméras vers ces héros échappés de lantre sioniste pour mieux en témoigner!
Cherchez le Père
On voit que, comme le judaïsme pour lantisémite, cest la partie liée quil entretient avec linstance paternelle symbolique qui rend insupportable lEtat dIsraël à ceux qui veulent abolir la dimension de la subjectivité, en ses limites, ses intentions et sa responsabilité. Or, la résurgence dIsraël dans lhistoricité apparaît comme le triomphe dun sens obstinément porté. Jy rattacherai le paradoxe énoncé par Winnicott : lobjet haï est confirmé comme relevant de la réalité, en ce quil survit aux attaques de lenfant. Il me semble que lEtat dIsraël, mis en place de bouc émissaire des nations, mais nen continuant pas moins dexister, de se défendre, de croître et de prospérer, remplit, pour ses fils rebelles, la même fonction de butée, face à leurs fantasmes de fusion archaïque, de mégalomanie narcissique, ou dimpasse conflictuelle. La déformation dun texte équivaut à un meurtre, dit Freud dans Lhomme Moise : les déformations discursives concernant lEtat dIsraël sont autant de tentatives de lanéantir. Cest ce que traduit le registre apocalyptique des théories antisionistes, qui rejoint celui dAhmadinejad : le titre dun livre de Warshawski est « A tombeau ouvert », celui dun article de Nurit Péled, « La mort gouverne ici ! », Burg voit le sionisme mort, et Zand renvoie le peuple juif à la catégorie du non-être ! Mais, que des processus psychiques primaires sinfiltrent massivement dans leurs conceptions du monde, ne décharge pas ces personnes de leur irresponsabilité morale et pratique, vis-à-vis de leur propre peuple, mais aussi du Moyen-Orient, des organismes idéologiques qui les instrumentalisent, et deux-mêmes.
Car, pour conclure, je veux vous faire partager la surprise qui fut la mienne en parcourant un site Internet conjoint à un groupe islamiste et au journal turinois Il Manifesto. Au bas des prudences oratoires dAmos Oz au salon du livre israélien à Paris, précisant quil nest patriote que pour lhébreu et non pour son pays, un commentaire sexclamait quavec un ami tel que Dr Amos, de la Paix Maintenant, et Mister Oz, chantre de la « langue biblique » au détriment de la leur, les Arabes israéliens nont plus besoin dennemis ! Puis Ouri Avnery, fidèle ami dArafat, évoquait le souvenir de la proclamation de lIndépendance dIsraël par ces mots : « Heureux, ce soir-là ? Non, triste, très triste... Car mon rêve était mort. » Rêve dun Etat sans qualité juive, bien sûr ! Et pourtant... Parce quil ose soutenir, dans le même article, que la notion dapartheid ne convient pas à la situation israélienne, un internaute de Francfort laccusait de... racisme et de sionisme ! Et ajoutait: « Amira Hass nest pas beaucoup mieux! ». Mais pour faire virer lhumour au noir, il suffit de rappeler quen 1933, il se trouva des Juifs pour sinscrire au parti nazi, probablement parce quils se sentaient incapables de tenir bon face à la haine de ce que Freud appelle "la masse compacte". Ils furent désignés du sobriquet de "raus mit uns !", les "dehors, nous autres !". Il ny eut pas de dehors. Doù la valeur de notre Etat.
© Rachel Israël, psychanalyste
Secrétaire Générale de l'Association IZHAK Israël-France de Victimologie de lEnfant
Mis en ligne le 22 juin 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











