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Ces Juifs qui détestent l’Etat des Juifs, Rachel Israël
Malgré le vocabulaire spécifique et la problématique technique de l’auteur, cet article est passionnant par l’éclairage qu’il projette sur ce qu’il semble difficile de caractériser autrement que comme une névrose. Effrayant tout de même. Je n’ai qu’un regret c’est que, contrairement à Dieu, qui, dit notre Tradition, fait précéder le remède au coup, l’auteure ne dit pas comment guérir de cette folie. Peut-être est-elle incurable… (Menahem Macina).
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22/06/08

Texte exclusif - Source : Georges Brandstatter  Matsada-Infos.

 

Communication de l'auteur au Colloque intitulé "La haine des Juifs envers l'Etat juif", Jérusalem 15/06/08.

 

Rappelons d’abord les limites du politique. Il est politiquement permis de critiquer Israël, pour reprendre en écho la question de Pascal Boniface, dans la mesure où il est permis de critiquer tout pays, pour le gouvernement qu’il s’est choisi, le régime qui s’y exerce, ou la manière dont il influe dans le concert des nations. Mais qui oserait ajouter: mieux vaudrait que n’existe pas telle nation dictatoriale ? Or, ce saut au plan ontologique a lieu quand il s’agit de l’Etat d’Israël, y compris de la part de nombreux Juifs, de diaspora et même d’Israël. Par son caractère inconditionnel, outrancier et obsessionnel, la doxa antisioniste, avatar de l’antisémitisme, fonctionne comme une explication du monde, selon la formule de Hanna Arendt. De ce point de vue, la chance des Palestiniens, c’est d’être en guerre précisément contre l’Etat des Juifs.

Mais qu’est-ce qui pousse des Juifs à se comporter en antisémites envers l’Etat qui a rendu à leur peuple sa souveraineté nationale, et la dignité y afférant ? Pierre-André Taguieff a dégagé les trois axiomes de leur argumentation: le manichéisme (rien n’est justifiable pour Israël, tout l’est pour ses pires ennemis), la mythologisation (Israël est intrinsèquement doté d’une valeur négative absolue, le "sionisme"), et la démonisation (aux tares traditionnellement attribuées au judaïsme par les judéophobes, le sionisme ajoute la monstruosité du nazisme). Semblable débordement imaginaire et paranoïaque amène à chercher des contenus inconscients sous les rationalisations sophistes qui le masquent.

Les contenus inconscients sont régis par les processus primaires du principe de plaisir, tendu vers la réalisation du désir. Dans L’avenir d’une illusion, Freud définit ce terme comme suit:

"Nous appelons illusion une croyance, quand, dans la motivation de celle-ci, la réalisation d’un désir est prévalent, et nous ne tenons pas compte, ce faisant, des rapports de cette croyance à la réalité."

Nous allons donc tenter un bref exercice d’écoute analytique des thèmes récurrents dans le discours de l’antisionisme juif, pour y repérer l’émergence de désirs, sous, et par l’expression politique. On pourra y déchiffrer des scénarios, issus de ces structures élémentaires du symbolique que sont les fantasmes originaires. Au fondement de toute psyché humaine, ils offrent un ordre épistémique nécessaire à la saisie du monde comme apte à signifier, en ses versants intérieur, extérieur et relationnel, et c’est sur leur présence opaque que le sujet élaborera le conscient, le verbal et la rationalité. A propos du rêve, Freud écrit qu’il

"serait un substitut d’une scène infantile modifiée par le transfert dans un domaine récent. La scène infantile ne peut réaliser sa propre réapparition, elle doit se contenter de revenir en tant que rêve."

Considérons les discours de l’antisionisme juif comme littéralement hantés par des scènes fantasmatiques perturbantes, insistantes, envahissantes, qui reviennent comme illusions par des ruses intellectuelles souvent brillantes.

 

Théorie de la culpabilité généralisée

 

La culpabilité est la chose du monde juif la mieux partagée ! Plusieurs raisons à cette idiosyncrasie : d’abord, le judaïsme a élevé la quête éthique à la catégorie de finalité existentielle et épistémologique. Pour J. Chasseguet-Smirgel, il est la première culture à avoir aboli les sacrifices humains et il a apporté la morale à l’humanité, en faisant un idéal, lié au messianisme, donc inaccessible. Voilà pour le Surmoi culturel. Ensuite, son long exil a confiné le peuple juif dans le rôle d’objet de l’Histoire, dénué de Droits et de moyens défensifs, livré au caprice du Prince, quand ce n’était pas au déchaînement des foules. Voilà pour l’apprentissage de la sublimation. Corollairement, le peuple juif a été abreuvé de mépris, considéré comme son propre cadavre par la chrétienté, réduit à la misérable dépendance des dhimmis, en terres d’islam: situation hautement propice à provoquer l’autodépréciation jusqu’à la fameuse haine de soi. Voilà pour le narcissisme collectif mortifié. Dans L’homme Moise, Freud remarque que, sous les coups du sort, le peuple juif réussit a éviter de mettre en doute le principe de son élection en les tenant pour les châtiments de ses transgressions, et qu’il garda ainsi une position active, ouverte sur l’espoir de changer l’Histoire. Les victimes de maltraitance, ou les otages, qui s’efforcent de deviner ce que veut leur agresseur pour s’y adapter, tentent pareillement de limiter leur impuissance. S’auto-punir préventivement peut aussi être un moyen d’échapper à la déréliction de la passivité.

Pour le peuple juif, le prix de l’indépendance étatique se compte en nombre de guerres et de vagues de terreur, qui n’ont, hélas, pas encore pris fin. Le fait de devoir assumer une agressivité militaire, si longtemps interdite par l’Histoire et recouvrée dans l’extrême urgence, génère à son tour un sentiment de culpabilité, qui explique une étonnante empathie générale pour l’ennemi et aussi, à mon avis, que la génération des fondateurs du pays ait su tout faire, sauf transmettre la fierté de ce qu’elle a fait ! En outre, la plupart des citoyens israéliens sont soumis à un long service militaire, qui implique, pour chaque parent, la culpabilité de ne pouvoir protéger ses enfants d’un danger de mort. Certes, ceci vaut seulement pour les Israéliens, mais les Juifs diasporiques ressentent une culpabilité parallèle à laisser ces derniers assurer la défense d’un Etat dont perdure la vocation de refuge pour l’ensemble des Juifs.

Le discours juif haineux contre Israël offre un vaste matériau médiatique, littéraire, artistique, académique, cinématographique, abondamment diffusé, mais quelques extraits représentatifs suffisent à l’analyse, tant il s’avère répétitif et stéréotypé. Voyons donc les conséquences de cette théorie généralisée de la culpabilité.

Le père du soldat Arik Frankeltal, assassiné par les terroristes arabes qui l’avaient enlevé, déclare sur Arutz 2 qu’ « Israël est l’endroit le moins sûr au monde pour les Juifs, à cause de la façon dont nous nous conduisons ! ». Sur Galei-Tsahal, après qu’un missile ait touché Na’hal Oz, une certaine Rachel, membre du kibboutz, s’écrie: « C’est nous qui sommes responsables de la situation ! ». A propos des actions hostiles à l’Etat, perpétrées par une frange de ses citoyens arabes, un certain Rav Karir commente: « On met les Arabes israéliens dans une telle position, qu’ils ne peuvent qu’être contre nous ! ». Le discours inconscient exprime ici la peur que le sujet ressent face aux pulsions agressives, pourtant nécessaires pour affirmer son existence en cas de rapport conflictuel avec l’environnement. Soumis aux injonctions d’un Surmoi castrateur, il redoute de ne pouvoir ni contenir ni gérer cette agressivité de base, la frappe d’interdit, et la retourne masochiquement contre soi-même. Mais il y gagne de conjurer la passivité.

« Le Juif croit qu’être objectif, c’est assumer la subjectivité de son ennemi », écrit E. Amado Levi-Valensi. S’identifiant à son ennemi, il va, comme s’il était topiquement à la place de l’Autre, mettre tout à l’envers - ordre événementiel, logique situationnelle, chaîne des signifiants. La technique de Michel Warshawski est un classique du genre:

« Ce n’est pas l’opération militaire... par un commando palestinien et l’enlèvement du caporal G. Shalith qui ont poussé le gouvernement israélien à lancer son offensive sanguinaire contre Gaza [remarquons la dignité du militaire, d’un côté, contre l’horreur du sanguinaire, de l’autre] - ce sont... les dizaines de morts palestiniens... qui ont poussé ces militants palestiniens à rompre la trêve. »

Nourit Peled, elle, emploie les métaphores de la Shoah pour taxer l’occupation d’ « apogée du pogrom », aux « portes de l’enfer », sans les « Justes du monde pour sauver les victimes de Gaza ». Mettant à nu le mécanisme de la projection par inversion en miroir, elle ose écrire :

« Les enfants israéliens sont élevés dans un racisme inconnu dans le monde civilisé... Depuis 40 ans, ils ont appris à haïr leurs voisins simplement parce qu’ils sont leurs voisins. »

Le "simplement" suffit à traduire le déni total de la réalité, qui pose la question de savoir si l’auteur est schizoïde et ne perçoit pas cette réalité, ou si sa manipulation rhétorique est intentionnelle et perverse.

 

Etre ou ne pas être

 

Pour les Nouveaux Historiens, le crime originel d’Israël-Etat est un débordement d’être, qui a causé sa partition d’avec l’environnement, son apparition comme entité séparée, et l’exclusion de l’Autre. A l’abri du signifiant "historiens", érigé en tabou, ils se dressent en accusateurs publics, calqués sur le modèle des Juifs diasporiques, puisque ils partagent tous une même visée : se dédouaner de la négativité attachée par les antisémites à une identité sioniste qui mêle dangereusement Juifs et Israéliens, et Israéliens de tous bords. Les nombreux émules de Chomsky (Américain), les Steven Rose (Anglais), les Ronnie Kasrils (Sud-Africains), les Morin et les Balibar (Français), s’imaginent qu’en dirigeant les processus médiatiques de dénonciation d’Israël, ils s’acquièrent la reconnaissance sociale de leur innocence, et l’autorisation à se fondre dans le magma universaliste qu’ils appellent de leurs vœux. Comme l’a si bien montré Muriel Darmon, ces "Alterjuifs" garantissent, pour leur part, la valeur de leur savoir sur Israël, non par un diplôme, mais par leur identité, « en tant que Juifs », alors même qu’ils revendiquent de couper tout lien de solidarité de groupe. Du coup, ils réduisent paradoxalement leur posture politique à un règlement de compte familial !

Pour Ilan Pappé, « les dirigeants israéliens conçoivent leur Etat en termes ethniques, raciaux, et sont donc des racistes à tous points de vue ». A tel point qu’il recourt au tour de passe-passe [qui consiste à] remplacer systématiquement le qualificatif "juif" par celui de "raciste et colonialiste". Le scandale, c’est l’exclusion : l’Etat, avec sa fonction paternelle de législateur, est le tiers-personnage qui a brisé la fusion avec l’environnement antérieur, substitut du contenant maternel ou de la dyade mère-enfant. Il a forcé l’enfant à s’individuer, ce qui a crée l’Autre, en l’expulsant. Mieux vaudrait renoncer à l’identité, pour rétablir l’harmonie de la fusion/confusion des origines. L’adoption des concepts palestiniens, comme celui de Nakba, rétablit la symbiose mentale avec l’imago maternelle. Le mouvement politique fondé par Pappé, "Un homme-Une voix", veut une nation indifférenciée, sans altérité, où tous sont le même. A l’inverse, quand Pappé s’en prend à l’Etat en fonction paternelle - Etat qui porte, en outre, le nom du peuple désigné dans le Tanakh [bible] comme "Segoulah" [spécifique, propre] ! -, il en appelle au boycott universitaire pour lui imposer d’être exclus à son tour. Puis, le boycotteur se plaint d’être en retour boycotté par sa propre université, sans doute par vengeance paternelle ! Anat Gov, qui participa au projet d’une Charte de l’israélianité, définit l’harmonie au niveau de la communication par cette formule:

« La maison, c’est là où, quand je parle, on ne me demande pas "d’où es-tu?". Ce qui fait de cette maison particulière un "lieu commun" ».

 

Des histoires de famille

 

Avec Guidon Levy, se précisent les réminiscences des histoires de famille. Journaliste et auteur, entre autres, d’œuvres théâtrales, il module l’intolérable de la violence séparatrice sur un mode encore plus extrémiste que celui de la Nouvelle Histoire. Dans le Monologue de Bassam Aramin, il réduit le conflit israélo-palestinien aux souvenirs du récitant, présenté comme le père de la jeune Abir, « tuée très probablement par la police des frontières », et par l’oxymore de "combattant de la Paix". Dans ce monologue de la victime, l’agresseur n’apparaît que par les représentations qu’elle a, ou qu’elle veut donner de lui. J’extrais quelques phrases exemplaires du texte :

« Lors d’une manifestation à Khalkhoul... je n’ai pas pu m’enfuir comme les autres enfants et les soldats m’ont rattrapé... Des soldats effrayants, très grands... J’ai fini par m’enfuir et j’ai pensé qu’il fallait que je me venge... En prison, j’ai voulu lire des livres... J’ai commencé à comprendre notre problème, notre histoire et celle des Juifs : l’esclavage en Egypte, comment ils ont souffert pendant la Shoah, et comment nous payons le prix de leurs souffrances... Pas mal de choses que j’avais vues dans le film sur la Shoah, je les ai vues après dans la vie réelle. »

Une scène destructurante se déroule ici en filigrane: l’auto-affirmation de l’enfant (la manifestation) a été réprimée par des parents brutaux (les soldats très grands), eux-mêmes victimes de violences (l’esclavage, la Shoah). Seule la vengeance pourra réparer la blessure narcissique infantile. Au sortir d’une éducation dont il n’a pas intégré les valeurs (en prison, les livres), l’enfant devenu grand est incapable de la moindre empathie envers ses parents (payer le prix de leurs souffrances). Il veut prendre leur place de victimes, et ne leur laisser que celle des agresseurs, (la Shoah... dans la vie réelle), en projetant sur eux sa propre colère, qui le déborde. Certes, il s’agit du texte mis dans la bouche du personnage palestinien, victime, père de la jeune victime, mais c’est l’auteur Guidon Levy qui l’écrit, selon sa représentation subjective du Bassam Aramin réel. Une fois de plus, nous nous trouvons dans la galerie des glaces des identités projetées.

S’ajoute un élément dont il est difficile de ne pas tenir compte : Guidon Levy, la journaliste Amira Haas, qui s’est, littéralement, transférée à Gaza, de nombreux membres de la gauche radicale israélienne, sont fils de survivants de la Shoah. Or, en dénonçant ce qu’ils appellent des massacres, ou le génocide des Palestiniens, ils s’identifient à leurs parents dans l’opposition au bourreau, mais en tenant l’Etat d’Israël pour ce bourreau, ils s’opposent à leurs parents qui participent de l’Etat, et ils courent le risque de les livrer à l’actuel agresseur terroriste. L’historienne Hanna Yablonka prétend poser à ces survivants, au nom de la société israélienne, la question : « Que nous avez-vous fait? ». Car elle soutient la thèse que l’Etat d’Israël aurait conçu, de par l’omniprésence de leurs témoignages, une paranoïa transposée de l’Allemagne nazie sur le monde arabe. L’ambivalence émotionnelle éprouvée par la génération suivante induit, en toute transparence, un tel code de lecture politique. Et quand la Shoah n’est pas directement en héritage, la dynamique inconsciente reste cependant comparable, qu’il s’agisse des trotskistes du Matzpen, autrefois prêts à espionner pour la Syrie, ou de Vanounou, l’espion interne du nucléaire israélien, converti au christianisme et refusant de parler hébreu, ou encore de ces artistes, écrivains, universitaires, qui dépeignent à l’envi une société israélienne fondée sur la discrimination : les fils de parents qui se sentirent humiliés par l’Etat d’Israël, s’identifient aux victimes du même Etat, mais, ce faisant, ils trahissent le judaïsme à forte charge identitaire de leurs parents, ce qui revient à les rejeter. Le scénario est bien celui des conflits familiaux nourris de rivalités œdipiennes, dont les affects de rancœur et de culpabilité circulent entre les générations sans être consciemment assumés. Ils sont alors déplacés vers le collectif, sur l’Etat-Père et la société-Mère, par le biais d’un symbolique saturé des séquelles des grands traumatismes historiques, et des traumatismes individuels de la migration.

Guidon Levy, comme Abraham Burg, opèrent un déplacement supplémentaire : ils isolent un groupe, les colons, comme source de la violence à l’intérieur de l’Etat israélien, ce qui leur permet de les livrer à la vindicte du Surmoi justicier en tant que frères ennemis - ce que sont les Israéliens pour les Juifs diasporiques antisionistes - et d’endosser eux-mêmes le rôle des anges. Les anges ne sont pas toujours les préférés, c’est bien pour cela qu’ils doivent être angéliques. Il leur faut séduire des parents sévères, indifférents ou immatures. Livrer leurs frères à la colère parentale peut jouer comme protection apotropaïque. Les organisations comme Shalom Akhshav ne me semblent pas exemptes de cette tactique préventive. L’ange peut aussi devenir un enfant battu, inhibé sous les coups jusqu’à la paralysie mortifère, tel ce philosophe de l’Université de Tel-Aviv qui, au lendemain de plusieurs attentats-suicide à Haïfa, prônait l’absence totale de réaction. Apparemment, il n’avait pas même pu sauvegarder en lui l’ultime noyau rationnel, abrité sous les fragments psychotiques d’un Moi terrorisé, que décrit Sandor Ferenczi.

 

Le Juif nouveau est arrivé

 

Le cas d’Avraham Burg est significatif, puisque ce fils d’un député connu d’un parti religieux, lui-même député socialiste, fut en charge de deux postes à haute responsabilité, comme Président de la Knesset et comme Directeur de l’Agence Juive. Le titre de son livre a le mérite d’en annoncer le contenu : Vaincre Hitler : pour un judaïsme plus humaniste - encore que l’articulation entre les deux versants ne soit pas frappée du sceau de l’évidence. Veut-il dire qu’un judaïsme insuffisamment humaniste a provoqué le phénomène hitlérien, ou bien que le nazisme ne disparaîtra que lorsqu’un judaïsme vraiment humaniste lui ôtera toute raison d’être ? A présent, à la une de grands quotidiens occidentaux comme Le Monde, sur les écrans des télévisions françaises, interviewé par Ari Shavith dans Haaretz, dialoguant avec A. Finkielkraut, il va répandant la nouvelle : le sionisme est mort ! Bonne nouvelle, somme toute, car, et c’est la réponse à notre question, elle empêche définitivement la victoire posthume d’Hitler, qu’aurait constituée une Europe enfin judenrein, au cas où toute sa population juive aurait cédé au charme de la terre ancestrale. Bonne nouvelle aussi pour le reste du monde, puisque, je cite : « un Etat juif, c’est de l’explosif ! ». On n’est plus, là, dans la subjectivité d’autrui, mais dans ses pires délires.

Le déni de la réalité procède d’abord par inversion de ses paramètres, puis par leur mise en opposition manichéenne. Par exemple, Burg se fait le chantre de l’Europe, véritable « utopie biblique », quoique laïque, paradis du grand mélange, où il s’imagine heureux comme ses grands-parents le furent... en Allemagne ! Du côté d’Israël, par contre, il faudrait « humaniser cette société », car il voit « l’identité israélienne comme bourreau », il « sent très fort » l’approche des Lois de Nuremberg, il voit un « militarisme prussien », un « Anschluss israélien », la barrière sécuritaire « comme le mur romain, comme la muraille de Chine » - chacun appréciera la pertinence des métaphores - avec « quelque chose de xénophobe » et « d’extrêmement fou ». Pour lui, le Goush Emounim vaut le Hamas, et le danger théocratique est déjà au pouvoir à Jérusalem. Par contre, on devrait résoudre le danger atomique iranien par la confiance. Si Sderot est mentionnée, c’est que Burg y entend « des voix... nous détruirons et nous expulserons ». Après quoi, l’on a droit au vocabulaire rituel sur les Palestiniens, « camps d’internement, ghetto de Kalkilia, entassement de tous les Arabes dans des wagons », et, tous les boulets rouges étant bons à tirer, « goulag de Jénine » ! Pour finir, le lapsus débrouille les pistes : alors que la diaspora est bénéfiquement cosmopolite, pas le moindre universalisme en Israël, où Burg se sent « enfermé dans le shtettl ». Donc, shtettl et Etat d’Israël, c’est tout comme, et il faut un nouveau judaïsme, selon le nouveau Saint Paul sur son chemin de... Paris !

Or, Burg, dans son entretien avec Shavith, fournit explicitement plusieurs repères dans son histoire personnelle. Ce n’est pas à son père qu’il se réfère, mais à sa mère et à son grand-père, et il regrette de s’être renié longtemps, par « infidélité aux principes », c’est à dire à son Idéal du Moi. « Aujourd’hui, je vis avec ma vérité », dit-il narcissiquement. Au moment où Shavith lui reproche d’être un pacifiste qui voulut acheter une usine de chars, sa rhétorique prend un souffle aussi prophétique que cynique : Burg répond avoir voulu « contrôler une affaire qui transforme les épées en socs de charrue ». Sur le procès qui l’oppose à l’Agence Juive pour l’usage contesté d’une voiture allouée à vie, il dit que

« Chacun a le droit de se battre pour une chose qu’on lui a prise! », - avec un ton de protestation anticolonialiste ! Puis vient l’aveu : « Jadis, j’ai vivement désiré être Premier Ministre ! ». Dès lors, on peut rapporter l’antisionisme de Burg aux effets d’une frustration radicale. Ayant probablement bâti sa carrière en vue de dépasser celle de son père, et d’occuper la fonction paternelle symbolique de chef de l’Etat, il attribue son échec à cet Etat-Père écrasant, et cède au sentiment d’être spolié, incompris, rejeté, solitaire - ne dit-il pas au journaliste qu’en Israël, il n’a pas à qui parler ? Il aurait dû être un Messie, mais les siens ne l’ont pas reconnu - et il s’en veut de n’avoir pas davantage lutté contre eux, comme le font les Arabes. Il ne peut éliminer son autodépréciation rageuse qu’en la projetant sur « l’Etat juif », et sur les Juifs mauvais, ces Israéliens capables de demeurer dans l’Histoire juive, de la poursuivre, dans le travail et le combat. Quant à ses fantasmes de mort, ils expriment en fait le deuil de son Moi idéal.

Dans L’Univers contestationnaire, à propos de Mai 68, B. Grunberger et J. Chassseguet-Smirgel montrent comment la prégnance du narcissisme opère un « évitement de l’Œdipe », fréquemment tenté à l’adolescence, lequel contourne la situation conflictuelle et ses corrélats, que sont le sens de la réalité, de la Loi, de la différence des générations, de la maturation. Leur narcissisme grandiose d’enfant merveilleux, amène Burg et ses semblables à aller vagabonder dans l’ailleurs de l’universalisme - qui figure sans doute pour eux l’ « avènement d’un monde de l’indifférence », dont parle Adorno, ou le neutre, selon Roland Barthes. Lieu béni, où les étrangers déroulent des tapis rouges et tournent micros et caméras vers ces héros échappés de l’antre sioniste pour mieux en témoigner!

 

Cherchez le Père

 

On voit que, comme le judaïsme pour l’antisémite, c’est la partie liée qu’il entretient avec l’instance paternelle symbolique qui rend insupportable l’Etat d’Israël à ceux qui veulent abolir la dimension de la subjectivité, en ses limites, ses intentions et sa responsabilité. Or, la résurgence d’Israël dans l’historicité apparaît comme le triomphe d’un sens obstinément porté. J’y rattacherai le paradoxe énoncé par Winnicott : l’objet haï est confirmé comme relevant de la réalité, en ce qu’il survit aux attaques de l’enfant. Il me semble que l’Etat d’Israël, mis en place de bouc émissaire des nations, mais n’en continuant pas moins d’exister, de se défendre, de croître et de prospérer, remplit, pour ses fils rebelles, la même fonction de butée, face à leurs fantasmes de fusion archaïque, de mégalomanie narcissique, ou d’impasse conflictuelle. La déformation d’un texte équivaut à un meurtre, dit Freud dans L’homme Moise : les déformations discursives concernant l’Etat d’Israël sont autant de tentatives de l’anéantir. C’est ce que traduit le registre apocalyptique des théories antisionistes, qui rejoint celui d’Ahmadinejad : le titre d’un livre de Warshawski est « A tombeau ouvert », celui d’un article de Nurit Péled, « La mort gouverne ici ! », Burg voit le sionisme mort, et Zand renvoie le peuple juif à la catégorie du non-être ! Mais, que des processus psychiques primaires s’infiltrent massivement dans leurs conceptions du monde, ne décharge pas ces personnes de leur irresponsabilité morale et pratique, vis-à-vis de leur propre peuple, mais aussi du Moyen-Orient, des organismes idéologiques qui les instrumentalisent, et d’eux-mêmes.

Car, pour conclure, je veux vous faire partager la surprise qui fut la mienne en parcourant un site Internet conjoint à un groupe islamiste et au journal turinois Il Manifesto. Au bas des prudences oratoires d’Amos Oz au salon du livre israélien à Paris, précisant qu’il n’est patriote que pour l’hébreu et non pour son pays, un commentaire s’exclamait qu’avec un ami tel que Dr Amos, de la Paix Maintenant, et Mister Oz, chantre de la « langue biblique » au détriment de la leur, les Arabes israéliens n’ont plus besoin d’ennemis ! Puis Ouri Avnery, fidèle ami d’Arafat, évoquait le souvenir de la proclamation de l’Indépendance d’Israël par ces mots : « Heureux, ce soir-là ? Non, triste, très triste... Car mon rêve était mort. » Rêve d’un Etat sans qualité juive, bien sûr ! Et pourtant... Parce qu’il ose soutenir, dans le même article, que la notion d’apartheid ne convient pas à la situation israélienne, un internaute de Francfort l’accusait de... racisme et de sionisme ! Et ajoutait: « Amira Hass n’est pas beaucoup mieux! ». Mais pour faire virer l’humour au noir, il suffit de rappeler qu’en 1933, il se trouva des Juifs pour s’inscrire au parti nazi, probablement parce qu’ils se sentaient incapables de tenir bon face à la haine de ce que Freud appelle "la masse compacte". Ils furent désignés du sobriquet de "raus mit uns !", les "dehors, nous autres !". Il n’y eut pas de dehors. D’où la valeur de notre Etat.


©
Rachel Israël, psychanalyste

Secrétaire Générale de l'Association IZHAK Israël-France de Victimologie de l’Enfant

 

Mis en ligne le 22 juin 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

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