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Qui a tué Mohammed Al-Dura? Conférence de Jérôme Bourdon, à l'INA (avril 2007)
Infatigable et... efficace fouilleur d'archives, Ch. S. a déniché un autre document, en l'espèce de cette longue conférence sur le cas Al-Dura, qui dormait sur le site de l'INA. Je l'en remercie chaudement. (Menahem Macina).
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10/06/08

Sur le site de l'INA.

I N A

Collège iconique

Qui a tué Mohammed El-Dura ?


Jérôme Bourdon

4 avril 2007

Institut national de l’audiovisuel

4 avenue de l’Europe

94366 Bry-sur-Marne Cedex

Tél. : 01 49 83 30 11

Mél : inatheque-de-france@ina.fr Site : www.ina.fr


François SOULAGES : Bonsoir, nous sommes heureux d’avoir parmi nous Jérôme Bourdon. Nous sommes heureux parce que nous connaissons tous son travail, et comme il est professeur des universités à Tel-Aviv, et notamment responsable du département Communication, comme il vient quatre ou cinq fois par an à Paris, quand il vient, c’est vraiment formidable qu’on puisse l’avoir. Il va nous faire réfléchir sur un sujet important. Je ne vais pas présenter son sujet, je vais plutôt présenter le problème, contextualiser un peu les choses à ma manière – qui n’est peut-être pas du tout la vôtre. Nous avons déjà bien compris, depuis longtemps, qu’il y a une grande différence entre « prendre une image » et « faire une image ». D’ailleurs, est-ce qu’on pourrait « prendre une image » ? Je ne sais pas trop où on la prendrait. On peut prendre un verre qui est sur une table, mais prendre une image, ce serait vraiment autre chose. Donc on est plutôt dans le « faire l’image ». Mais ce qui est intéressant, justement, avec une intervention comme celle de Jérôme Bourdon, c’est qu’on va réfléchir sur « communiquer une image ». Cela pose des problèmes sérieux, des problèmes médiatiques, mais aussi des problèmes politiques. L’image sur laquelle va nous faire réfléchir Jérôme Bourdon est à utilisation éminemment politique, voire idéologique, voire géopolitique ; et derrière tout cela, je crois qu’il y a des problèmes éthiques. Alors vous sentez déjà le poids des enjeux. Nous sommes aussi confrontés à la question : comment montrer l’image ? Est-ce qu’il faut qu’il y ait une sorte de déontologie, une sorte de... prononçons le mot, qu’on n’utilise plus aujourd’hui même si on pratique toujours la chose : une sorte de censure ? Tout cela va être interrogé, à mon avis. Vous vous souvenez, il y a un quart de siècle, Roland Barthes nous disait à propos de la photographie : « Ça a été », et beaucoup de choses ont fonctionné ainsi – bien avant Barthes, ce n’est pas lui qui est responsable de quoi que ce soit –, la photographie apparaissait comme une preuve de quelque chose. Il faudra peut-être s’interroger sur ce quelque chose. « Ça a été. » Ou : « Ça a été joué », comme on a pu le dire, et j’ai utilisé cette expression. En préparant cette intervention, je me demandais si on ne pouvait pas continuer et se dire : « Ça a été monté » plutôt que : « Ça a été montré. » Bref, on est renvoyé à l’utilisation pas simplement politique, l’utilisation générale des images, par le fait – et c’est là que c’est très intéressant théoriquement – qu’on s’aperçoit qu’une pensée de l’image ne peut pas être simplement la pensée d’un objet isolé. Penser une image, c’est aussi penser un flux, penser une communication, penser une réception, penser une manipulation dans la réception, une manipulation dans la monstration, etc. Bref, nous sommes face à quelque chose qui relève du politique. Alors je me permets de faire allusion à un colloque qui va avoir lieu la semaine prochaine à Budapest, que j’organise, qui est la reprise de ce que j’avais fait il y a quelques mois en France, sur le thème « Photographie et corps politique », auquel avaient bien voulu participer Serge et Louise, entre autres. Vous pensez bien que cette question se posait il y a encore un quart de siècle dans un pays comme la Hongrie. Je ne dis même pas : il y a cinquante ans. Vous vous rappelez, c’était l’an dernier le cinquantième anniversaire de 1956. Elle se pose encore aujourd’hui dans un pays comme la Hongrie, elle se pose encore aujourd’hui dans un pays comme la France, elle se pose encore aujourd’hui dans un pays comme Israël, bref, sur Terre.
 

Jérôme BOURDON : Merci à vous. Je suis très content d’être là ce soir – même si je suis les travaux de très loin, par écrit, et très peu par la présence. Je voudrais donc vous parler... faut-il dire : d’une image ? C’est une séquence dont il s’agit, même si la séquence en question, de quelques secondes, va devenir une série de photos qui vont être diffusées abondamment, va devenir un timbre-poste, quelque part, va devenir des photos d’actualités dans le journal. Bref, c’est une série de plans très courts, et on dira très souvent : c’est une image, c’est la mort d’un enfant. Or, ce n’est pas une image, c’est une série de plans, des images en mouvement. Ça me paraît déjà très important à souligner. Avant d’aller plus loin, je propose de revoir cette image. Je vais déjà vous la montrer contextualisée d’une certaine façon, parce que l’image a été abondamment commentée, citée, critiquée, réfutée (si on peut réfuter une image). Elle a mobilisé énormément de monde. En substance, c’est ça : quand une image mobilise. Cette image a mobilisé énormément de monde, pour une quantité de raisons, pas pour une seule, pas seulement pour des raisons idéologiques, pour des raisons diverses qu’il faut justement essayer de désemboîter pour comprendre ce qui s’est passé autour de cette image. Je vais vous la montrer en vous demandant d’être attentifs à cela : l’image a été diffusée par le journal télévisé de France 2, et par quantité de journaux télévisés dans le monde, le 30 septembre 2000. Là, on va voir l’ouverture, un extrait de L’Hebdo du médiateur de France 2, la chaîne qui est à l’origine de la captation, de la prise de ces images et du commentaire. Il faudra être attentif à ça. On va voir donc le chapeau d’Allanic, le journaliste qui est le médiateur, qui se veut un peu le « saint Jean Bouche d’or », le candide. C’est important parce qu’il veut parler comme un candide, et ça montre très bien comment l’image est perçue par quelqu’un qui se projette comme un candide relatif dans l’affaire, de bonne volonté. On verra les limites de cette bonne volonté. Et puis on va voir l’extrait à proprement parler du journal télévisé de France 2 du 30 septembre 2000, le soir, et c’est à ça qu’il faut être particulièrement attentif.

(J.-C. A.) Bonjour. Une image de guerre, la mort d’un enfant, la violence la plus inhumaine, la plus révoltante. Cela se passait samedi dernier à Netzarim. Mohammed avait 12 ans, il était palestinien et musulman. Il aurait pu être juif et israélien. Au-delà des croyances et des origines, l’horreur absolue, c’est l’assassinat d’un enfant. Vous avez été nombreux à nous écrire après la diffusion de ce reportage, choqués et traumatisés pour la plupart. Certains nous reprochent de ne pas avoir pensé à l’impact de ces images sur les jeunes téléspectateurs. Il y a aussi ceux qui nous accusent de prendre parti. Et puis, il faut le dire, ceux qui nous félicitent d’avoir posé d’entrée la réalité d’un conflit dans son atrocité. Fallait-il nous censurer ? Avons-nous pris toutes les précautions nécessaires avant de diffuser ces images insupportables ? Autant de questions auxquelles nous allons répondre avec Pierre-Henri Arnstam, le directeur de notre rédaction, et avec Charles Enderlin, notre correspondant à Jérusalem. J’ai également invité un psychiatre spécialiste des enfants [...] Comme d’habitude, nous revoyons un extrait de ces images telles qu’elles ont été présentées au journal de 20 heures.

(B.S.) Depuis ce matin, et alors que les Autorités palestiniennes avaient décrété une grève générale, les affrontements se sont multipliés entre les forces israéliennes et les manifestants, parmi lesquels de nombreux adolescents et même des enfants. Les images sont difficiles. Reportage de notre correspondant permanent, Charles Enderlin.

(Ch.E.) 15 heures. Tout vient de basculer près de l’implantation de Netzarim dans la bande de Gaza. Les Palestiniens ont tiré à balles réelles, les Israéliens ripostent. Ambulanciers, journalistes ou simples passants sont pris entre deux feux. Ici, Jamal et son fils Mohammed sont la cible de tirs venus de la position israélienne. Mohammed a 12 ans, son père tente de le protéger. Il fait des signes. Mais une nouvelle rafale. Mohammed est mort. Et son père gravement blessé. Un policier palestinien et un conducteur d’ambulance ont également perdu la vie au cours de cette bataille. En Cisjordanie aussi, de très violents affrontements ont fait des morts et de nombreux blessés. À l’entrée de Bethléem, des centaines de jeunes Palestiniens ont attaqué les positions israéliennes. Les gardes-frontières les ont repoussés avec des grenades lacrymogènes et des balles en caoutchouc. Des scènes identiques se sont déroulées à Hébron, où plus de quatre-vingts manifestants ont été blessés. Au nord de Ramallah, un mort et soixante blessés palestiniens, mais aussi des soldats touchés par les jets de pierre.

Jérôme BOURDON : Je m’arrête là en vous précisant quand même un certain nombre de choses. C’est un exemple parmi d’autres de l’appropriation, le commentaire, le déluge de commentaires dont cette image va être recouverte. On peut passer sur Internet des heures et des heures à trouver quantité de choses, et pas seulement commentées à la radio. Lire à voix haute tout ce qui a été dit sur cette image prendrait je ne sais pas combien de temps, en tout cas couvrirait de gros volumes, même si ça se répète très souvent, à l’infini. Donc c’est un moment parmi d’autres, mais un moment relativement tôt dans le destin de cette image, qui va devenir l’objet d’une controverse très vive. Vous voyez que les questions que pose le journaliste sont de l’ordre : fallait-il la diffuser ? est-ce que c’est moral de diffuser une image atroce ? Or, ce n’est pas la question centrale qui sera posée à propos de cette image, et cette question, qui va d’ailleurs avoir une validité journalistique certaine, ne sera pas posée, ou très peu. La question sera d’un autre ordre : cette image accuse, est-ce qu’elle reflète la réalité ? et de quelle façon ? Est-ce que ça s’est vraiment passé comme ça ? De ce point de vue, il faut réécouter le commentaire de Charles Enderlin : « 15 heures. Tout vient de basculer près de l’implantation de Netzarim dans la bande de Gaza. Les Palestiniens ont tiré à balles réelles, les Israéliens ripostent. Ambulanciers, journalistes ou simples passants sont pris entre deux feux. Ici, Jamal et son fils Mohammed sont la cible de tirs venus de la position israélienne. » Notez que le parcours des tirs est assez complexe dans ce commentaire. Mais la phrase clé est : « la cible de tirs venus de la position israélienne ». Notez bien : « la cible ». Ils sont pris pour cible par les soldats, ou ils sont la cible de tirs ? La langue, là non plus, n’est pas d’une précision absolue, il s’en faut. Il y aura beaucoup de commentaires à ce propos. De surcroît, avant, on a aussi une chose importante : « les Palestiniens ont tiré à balles réelles, les Israéliens ripostent », c’est présenté comme une riposte. Mais tout ça est balayé complètement. Ce qui est assez impressionnant dans ce reportage, qui est relativement complexe (j’ai voulu exprès qu’on le projette jusqu’au bout), c’est le pouvoir de cette image dans un certain contexte politique. Elle n’a pas de pouvoir toute seule, bien sûr, elle ne marche pas toute seule. Il y a les précautions de la présentatrice : « Les images sont difficiles. » C’est le minimum éthique syndical. On n’a pas vraiment le temps de réfléchir et de se demander ce qu’on va faire face aux images difficiles. « Les images sont difficiles. Reportage de notre correspondant... » Il y a donc la complexité du parcours des tirs. Il y a l’idée que les Palestiniens ont ouvert le feu et que les Israéliens ont riposté, ce qui est intéressant, parce que le fait que les Israéliens ripostent, dans l’énorme controverse sur le conflit israélo-palestinien et sur cette controverse, qui devient une controverse beaucoup sur la couverture médiatique dans le monde occidental et pas seulement, évidemment, la question de présenter les Israéliens comme ripostant à des tirs palestiniens, ça irrite régulièrement le côté pro-Palestiniens de l’affaire : « Pourquoi les Israéliens ripostent tout le temps ? Ce sont des représailles israéliennes, pourquoi ? », etc. Ça, ça passe à la trappe. Il y a ce moment précis des images de l’enfant... Moi, chaque fois que je revois ces images, c’est vrai qu’elles ont ce pouvoir-là. Comme dit très bien le candide, Jean-Claude Allanic, dans la présentation : « L’horreur absolue, c’est l’assassinat d’un enfant. » Il dit que c’est un assassinat. Plus tard dans l’émission, Charles Enderlin va dire : « Nous n’avons jamais parlé d’un assassinat », et pourtant l’image, apparemment, parle d’un assassinat. Je crois qu’il faut essayer de comprendre pourquoi.
Avant d’essayer de comprendre pourquoi, je voudrais préciser un peu ma position dans la controverse. C’est un sujet qui me travaille. Je ne sais pas si je le travaille. Les seuls sujets intéressants, a dit quelqu’un, ce sont ceux qui vous travaillent. Après, on essaie de les travailler, mais ce n’est pas évident. Donc c’est un sujet qui me travaille depuis pas mal de temps (je peux compter en termes d’années), le débat sur le conflit israélo-palestinien et la couverture médiatique. Quand on travaille sur ce sujet, on est très souvent sommé de prendre parti : « D’où vous parlez ? », comme on disait à l’époque. « Vous êtes pro ? anti ? » Je voudrais dire deux choses à cet égard. D’abord, je ne vais pas expliquer quelle est ma position ici. Je pourrais le faire, mais ça ne me paraît pas très intéressant dans ce cadre-là. Ce qui m’intéresse, c’est d’essayer de comprendre pourquoi cette image a tellement mobilisé. Je ne suis pas là pour dire : est-ce que la mort de cet enfant est un assassinat ? est-ce qu’il a vraiment été tué par des balles israéliennes ? Je veux essayer de comprendre pourquoi tant de gens discutent de ça, pourquoi ça mobilise à ce point. Je pense qu’il faut faire cette démarche-là, à distance de ses propres émotions. Ça n’interdit pas d’avoir une opinion le cas échéant sur le travail du journaliste, sur l’adéquation du commentaire, sur ce qu’il savait au moment où il le dit, sur ce qu’on a su plus tard, etc. Il y a beaucoup à dire sur ça, mais ce n’est pas mon objet. Mon objet, encore une fois, c’est d’essayer de comprendre comment une image mobilise. Là aussi, c’est délicat parce qu’il faut le faire avec beaucoup d’honnêteté, mais sans mauvaise foi. La frontière entre l’honnêteté et la mauvaise foi, sur un sujet comme celui-là, me paraît fort complexe. On verra si je peux relever ce défi, en tout cas.

Donc je vais continuer en essayant de présenter plutôt un récit – incomplet forcément – des destins de ces images, de ses appropriations, un récit qui sera largement chronologique, mais qui essaiera de comprendre aussi comment on voit des acteurs qui émergent, comment l’image est « recadrée » très différemment selon les circonstances. Mon récit est très artificiel, parce que j’ai reconstitué, j’ai interrogé des gens pour essayer de comprendre ce qui s’était passé au début. Cette image échappe très largement à ceux qui l’ont diffusée. Charles Enderlin, au moment où on le voit là, ne se rend pas encore compte de ce que ça va produire, c’est-à-dire qu’il y aura procès, mise en accusation, et qu’il fera l’objet d’une mise en accusation très forte et très violente à ce propos. Mais aussi d’une défense très vive, il faut le souligner. De ce point de vue, il n’y a peut-être pas deux camps, mais il y a deux extrêmes. C’est souvent difficile de s’extraire de ça, de dire : je ne suis ni de cet extrême-ci ni de cet extrême-là, j’essaie de comprendre autre chose.

Il faut préciser que lorsque cette image arrive au bureau de France 2 à Jérusalem, elle a été tournée par Talal Abu Rameh, le caméraman palestinien qui travaille pour France 2 et pour d’autres médias depuis de nombreuses années, et Charles Enderlin n’est pas sur place, situation relativement fréquente, ce n’est pas exceptionnel. C’est important après, pour comprendre comment on construit un fait journalistique, comment la personne commente un fait qu’il n’a pas vu. Il ne voit que les images. Ça fonctionne sur la foi, la bonne foi (la bonne foi est centrale) et la confiance, la confiance qu’on peut donner, nous, il y a une chaîne de « crédits » qui fonctionne pour qu’un fait journalistique comme ça puisse se constituer. Là, on n’est pas encore en train de le défaire. En tout cas, les images arrivent dans le bureau de France 2 à Jérusalem. Je le sais non par mon travail, mais par le travail d’une anthropologue, Tania Forte, malheureusement décédée, qui travaillait dans les bureaux des correspondants, qui s’est trouvée être là et qui a écrit ce qui s’est passé. Elle raconte que lorsque l’image est arrivée, il y a eu un débat dans les bureaux de France 2 : qu’est-ce qu’on va faire de cette image ? est-ce qu’il faut diffuser ou pas ? Immédiatement, on dit : « Il faut diffuser, c’est fort. C’est bon, ça, coco ! » On n’a pas dit ça, mais c’est le sentiment journalistique. Une image épouvantable, c’est une bonne image journalistiquement, ça vaut la peine. Et il y a des commentaires sur ce qu’il faut garder. Au total, il y a 6 minutes qui ont été tournées là-bas. Ce que vous avez vu dans les extraits du reportage, c’est aussi des images à Hébron, à différents endroits de Cisjordanie. Mais les 6 minutes qui ont été tournées au carrefour de Netzarim par le caméraman, dont 50-55 secondes de l’enfant sur lequel on tire. Pour être neutre : les images de l’enfant sur lequel on tire. Comme ça, je ne prends pas parti sur la réalité de l’image. Je reviendrai là-dessus. Il y a donc ces 50- 55 secondes. On coupe très peu. Charles Enderlin coupe quelques secondes, parce que les images ne sont pas supportables. Là aussi, notez la difficulté en général. Qu’est-ce que c’est, l’éthique journalistique ? C’est une image très difficile, on va enlever 5 secondes, ce sera plus éthique que si on garde 5 secondes. Encore une fois, je suis peut-être en train de critiquer, mais il n’y a pas de critères, c’est clair que c’est d’une labilité incroyable. Lorsqu’on reparle avec les journalistes de ce type de prise de décision, quels sont les critères, les critères apparaissent remarquablement flous. Cette image va faire beaucoup de mal à Israël. En tout cas, cette image va faire du mal à l’image, à la réputation. On le percevra très vite par ailleurs, mais là, pas tout de suite. Et puis il y a des débats (si j’entre dans le détail du récit, j’en aurai pour beaucoup trop longtemps), il y a des débats dans différents bureaux de correspondants lorsque l’image arrive, car elle circule sans passer forcément par Jérusalem. À CNN, on se dit : il ne faut peut-être pas la diffuser. Et puis on va la diffuser quand même, mais plus court. Et puis sur le commentaire : la prise de position sur l’origine des tirs. CBS et NBC, aux États-Unis, vont parler d’« échange de tirs » (crossfire), expression qui apparaît dans le commentaire français, ils ne vont pas prendre parti sur l’origine des tirs. Ils vont dire : l’enfant a été tué dans un échange de tirs. La correspondante de ABC, toujours aux États- Unis, va dire : l’enfant est mort sous le feu israélien. Comment ces décisions-là se sont-elles prises ? J’ai quelques idées sur la question. Il est clair qu’il y a des traditions très fortes. Traditionnellement, là aussi, je crois, sans prendre position, de façon relative, on critique plus facilement Israël en Europe qu’aux États-Unis, pour le dire d’une façon très générale. Mais ça se vérifie de façon très lourde et très constante lorsqu’on compare les médias des deux pays (je l’ai fait faire par des étudiants), notamment les médias anglais, qui sont très critiques sur Israël, c’est certain, et les médias américains, ça se vérifie de façon très lourde et très systématique. La critique d’Israël est plus vive en Europe, et la critique des Palestiniens est plus... Ce n’est pas la seule explication, bien sûr, et ça ne permet pas de dire qui a tort et qui a raison, c’est clair, mais la différence m’intéresse. Cette image, donc, est diffusée. Il faut aussi préciser que France 2 va rendre l’image libre de droits, en disant que pour des images de ce type, qui ont une valeur émotionnelle, qui sont des images de souffrance dans un conflit, on ne fait pas payer de droits. C’est vrai assez souvent. Ce n’est pas forcément vrai tout le temps. Là aussi, quel est le critère ? Ils vont aussi rendre libres de droits quatre photogrammes, qui vont paraître dans la presse, qui vont être abondamment diffusés dans la presse et vont énormément circuler. Et puis ça va être commenté dans le verbe, et c’est très important, parce que malgré tout, dans ces images-là, il y a : « ils sont la cible de tirs qui viennent de la position israélienne », ce qui d’ailleurs est authentifié par un plan de coupe. Ce plan de coupe est important. C’est un effet de montage, évidemment. On voit l’enfant et son père, on voit la position israélienne, on revoit l’enfant avec son père, donc il y a une sorte de champ-contre-champ qui authentifie le propos du commentateur, du correspondant et qui paraît dire, confirme que les tirs viennent bien de la position israélienne. Donc, commentaires abondants. J’en citerai juste un, qui a fait couler pas mal d’encre par la suite. Le lendemain ou le surlendemain, Catherine Ney, éditorialiste d’Europe 1, qui n’est pas sur les lieux mais qui parle du conflit israélo-palestinien en tant qu’éditorialiste, compare l’image de Mohammed El-Dura, donc de cet enfant palestinien, avec celle de l’enfant juif levant les mains devant les nazis dans le ghetto de Varsovie. Et elle dira (je ne l’ai pas entendu, je l’ai lu beaucoup de fois, donc je ne sais pas si c’est exact), elle aurait dit : « La mort de Mohammed annule et efface celle de l’enfant juif », ce qui va être évidemment abondamment commenté, parce que ça évoque un des thèmes très classiques (si je peux me permettre de dire « classiques ») de cette controverse : le problème de la comparaison. À quoi est-ce qu’on peut comparer les acteurs sur le terrain ? Et notamment une comparaison qui a un statut de comparaison interdite par les controverses qu’elle suscite, mais qui peut être manipulée relativement très souvent, pas par les médias très directement, il faut le préciser, qui consiste à dire : les Israéliens, voire les juifs, se comportent comme des nazis, et les Palestiniens sont les juifs..., etc. Vous avez entendu ça sous diverses formes et de façon implicite. C’est ça qui semble apparaître. Catherine Ney dira : « Mais ce n’est pas tout à fait ça que j’ai voulu dire. Je parlais du point de vue de l’impact émotionnel, je commentais l’impact de l’image. » Oui, mais c’est évidemment plus compliqué que ça. Les précautions, apparemment, n’ont pas été tout à fait prises pour qu’on entende qu’elle comparait simplement l’impact d’images et non des situations historiques. Il y a la question de l’appropriation dans le monde arabe. Je n’ai pas travaillé sur ça. J’ai lu abondamment, et je pense que ça doit être assez largement exact, que cette image avait été diffusée ad nauseam dans le monde arabe. Je l’ai vue effectivement diffusée sur certaines chaînes, avec des champs-contre-champs beaucoup plus compliqués : on a un soldat israélien qui tire et on a l’enfant, un soldat israélien, l’enfant, et ainsi de suite, tout ça sur fond de clip vidéo. Donc c’est vrai que ça prend un statut d’image de propagande très clairement. Il y a un timbre-poste, il y a une rue en Tunisie, une rue en Égypte qui portent le nom de cet enfant, et dans les écoles on enseigne l’histoire de cet enfant. Et puis Ben Laden, après le 11 septembre, dit : « Bush ne doit pas oublier l’image de Mohammed El-Dura et de ses camarades musulmans en Palestine et en Irak. » Donc appropriation dans la rhétorique terroriste de Ben Laden à travers une cassette vidéo. L’image réapparaît dans la vidéo où les assassins de Daniel Pearl au Pakistan montrent l’assassinat du journaliste, donc c’est vrai que l’image est mobilisée, là, d’une façon effrayante. Ça pose un problème, ça pose un problème a posteriori. C’est très facile de dire qu’il ne fallait pas la diffuser, mais néanmoins ça pose un problème réel. Je ne sais pas si on donne une réponse facile à ce problème en termes d’éthique journalistique. Je ne crois pas que l’éthique journalistique existe, d’ailleurs, je le précise tout de suite. Pour commencer, il faudrait qu’il y en ait une, qu’il y ait un catalogue de l’éthique journalistique. Il y a des textes, des catalogues de bonnes intentions, en quantité, mais je ne sais pas ce qu’est l’éthique journalistique. Sur des cas précis, en tout cas, je me pose des questions sur l’opportunité de certains comportements ou de certaines diffusions.

Ensuite, sur le pouvoir accusateur de l’image. J’interromps le déroulement du récit de la mobilisation de l’image, l’histoire de la mobilisation de cette image. Il y a une chose étonnante, quand même : pourquoi est-ce que Jean-Claude Allanic, dans une émission qui vient plutôt justifier ou défendre le travail, soumettre le journaliste à la critique, mais fondamentalement justifier quand même le travail de la rédaction... Plus, d’ailleurs, que dans l’émission de médiateur précédente. C’est passionnant, les émissions de médiateur. Il y en a qui ont une portée critique interne réelle, d’autres qui sont plus tendres. Je ne dis pas que c’est une mauvaise émission, mais in fine elle vient plutôt justifier le travail journalistique face aux critiques. Donc, dit-il, l’horreur absolue, c’est l’assassinat d’un enfant. Il dit : l’image parle d’un assassinat. Pourquoi dit-il ça ? Charles Enderlin dira : « Moi, je n’ai pas dit ça. » Et en effet, il ne l’a pas dit, il a dit : « sont la cible de tirs qui viennent de la position ». La question ici, c’est l’intentionnalité des tirs, c’est un des aspects très importants de cette controverse. Même si ce sont des balles israéliennes, il dit : y a-t-il intentionnalité ? Et Charles Enderlin dira, exactement dans la suite de cette émission : « Nous n’avons jamais parlé de l’assassinat de l’enfant palestinien ; nous avons dit : les tirs viennent de la position israélienne. » Ce n’est pas tout à fait ça qu’il a dit, il l’a dit sous une forme différente et il a employé le mot « cible », qui a une charge sémantique. Je crois que l’image parle d’un assassinat pour plusieurs raisons – si on peut dire qu’une image « parle ». Il y a la question du point de vue, qui est centrale dans cette image. Ça m’avait frappé en la voyant, puisque tout à fait par hasard j’ai été amené à être présent dans une émission de la télévision israélienne deux jours après la diffusion de cette image. Ce qui m’a frappé, je ne l’ai pas trouvé tout seul, c’est parce que dans le studio il y avait l’équipe israélienne de l’émission, qui est une émission de ce type, une émission de critique des médias, et dans l’équipe israélienne, lorsqu’on a lancé un autre reportage, ce sont des émissions en direct, en faux direct, où on peut bavarder, dans le studio les invités bavardent, et les gens de l’équipe ont pris la parole et ont dit : « On n’a pas pu faire ça. » Et quelqu’un de l’équipe dit : « On croit que le soldat voit ça », pensant que c’étaient bien des balles israéliennes. Tout le monde le croyait, ou à peu près, au début. « On croit que le soldat voit ça. Or, il ne voit pas ça, c’est le caméraman qui voit ça. » Et là, il y a un effet très fort de cette image : le point de vue du caméraman et le point de vue des tireurs, réels ou supposés (je ne prends pas parti), le point de vue des tireurs qu’on imagine en voyant l’image, paraissent superposés. Là, on comprend pourquoi ce n’est pas simple du tout. C’est en soi un sujet fort complexe. Je pense qu’une des raisons, c’est qu’on a une éducation cinématographique sur ces questions-là. Lorsqu’on voit quelqu’un qui tombe sous les balles, on a vu quantité de films avec des plans subjectifs du tireur où on voit le viseur du tireur d’élite dans l’assassinat politique, par exemple Le Jour du chacal ou dans quantité de films. Je pense qu’on a cette mémoire-là quand on voit cette image. Le tireur voit ça à travers son viseur. La comparaison entre le viseur du fusil et la caméra est ancienne, à peu près comme le cinéma, voire comme la photo. Elle est ancienne, mais ce n’est pas pour ça qu’il ne faut pas la reprendre, elle travaille, elle poursuit son chemin, cette comparaison, voire cet alignement. Donc je pense qu’il y a cet aspect-là. Une des raisons pour lesquelles l’image parle d’un assassinat, c’est celle-là. Alain Finkielkraut le dira après, quand il commentera cette image, pour la réfuter, pour dire qu’à son point de vue ce ne sont pas des tirs israéliens, pour quantité de raisons. De ce point de vue-là, je suis tout à fait d’accord en tout cas, cet effet-là est très fort. On se dit que les tireurs voient ça, et à ce moment-là qu’est-ce qui se passe ? Cette image vous parle d’un monstre invisible qui est la personne qui tire. Cette image vous dit : il y a un monstre qui a fait ça. Cette image ne vous dit pas : un enfant est mort ; elle vous dit : il y a un monstre, trouvez le monstre. Et on ne peut qu’être révolté par ce monstre, évidemment. Tout cela se passe très vite, on n’a pas la réfutation, on ne fait pas le travail de réfutation. Il faut souligner qu’il y a d’autres catégories d’indignation. Sans chercher le monstre, on peut dire : moi je suis à table avec mes enfants à déjeuner, c’est atroce de diffuser ça. Il y a des lettres que Jean-Claude Allanic a reçues qui sont de cette eau-là : c’est horrible, il ne faut pas diffuser un truc pareil à l’heure où la famille est à table (c’est écrit comme ça). Mais là, je ne parle pas de ça. Cette image parle, d’une certaine façon, d’un monstre. Je pense qu’il y a une autre raison pour laquelle l’image va soulever une indignation très forte, c’est que c’est un meurtre d’enfant. Et là, ça renvoie aussi à quantité de choses, à plusieurs niveaux. De façon générale, la mort d’un enfant est « l’horreur absolue », comme dit le médiateur, de bonne foi, le candide. Pourquoi c’est une « horreur absolue » ? Je pense que là aussi on peut mobiliser différents corps de savoirs pour essayer de comprendre ça. Je pense à un livre que j’avais lu bien avant la diffusion de cette image, qui s’appelle On tue un enfant, de Serge Leclaire. Si la mort d’un enfant, pour ses parents, c’est l’horreur absolue, c’est parce que c’est un désir extrêmement profond à différents moments, logé dans l’inconscient. Si ça se réalise, ça provoque une culpabilité extrêmement violente. Je pense qu’il y a là un nœud de vérité qui me semble très important. C’est aussi pour ça que cette image est effrayante. Et puis il y a un autre aspect, c’est que ça renvoie à une dimension, à une sensibilité particulière : qu’est­ce que c’est assassiner des soldats, et des soldats israéliens, et des soldats israéliens et juifs ? Ils ne sont pas juifs, d’ailleurs, selon toute vraisemblance ils sont druzes, ce qui est tout à fait ironique dans l’histoire, mais peu importe, c’est Israël qui est accusé. Donc, à travers Israël, il y a une dimension juive, évidemment. Ils seraient druzes, là aussi, parce que je ne peux pas vérifier, je ne le saurai jamais d’ailleurs. En tout cas, il est clair que la mort d’un enfant, l’assassinat d’un enfant, un enfant tué par des soldats qui seraient juifs, israéliens et juifs, ça déclenche des réactions très vives. Et c’est ancien, cette affaire-là. J’ai parlé à beaucoup de correspondants. Ce travail fait partie d’une enquête beaucoup plus large sur la couverture du conflit, donc j’ai parlé à beaucoup de correspondants, qui disent : « Il y a des images de souffrances palestiniennes. Aucune réaction. Mais lorsqu’on dit qu’un enfant palestinien a été par des Israéliens, ça déclenche presque toujours des réactions très vives. » Je peux vous citer un article d’une revue américaine, National Review, le 8 mars 2004 : « C’est France 2 qui nous a donné la scène de la mort de Mohammed El-Dura, l’accusation de meurtre rituel qui a déclenché de longues années de meurtres et de mutilations aux civils israéliens. » L’« accusation de meurtre rituel » : si on connaît un tout petit peu l’histoire de l’antisémitisme, le meurtre d’un enfant peut renvoyer à ça, il y a une connotation, comme on dit. Ça, c’est très lourd. Encore une fois, à travers les réactions des correspondants, y compris de correspondants très ignorants de cet aspect-là. Un correspondant très jeune, dont je tairai le nom, me dit : « Pourquoi est-ce que ça réagit si fort ? » Je lui dis : « Vous savez, il y a une accusation, il y a une histoire, on a accusé les gens de tuer des enfants. Ça a une signification. » C’est un cas un peu extrême, je ne veux pas ironiser facilement sur l’ignorance des journalistes, ça paraît trop facile, il y a aussi des journalistes cultivés qui sont au fait de ce problème. C’est un cas extrême, ça veut dire qu’on ne maîtrise pas forcément ça non plus. Notez aussi, dans l’extrait que je vous ai cité, « l’accusation de meurtre rituel qui a déclenché de longues années de meurtres et de mutilations aux civils israéliens ». On accusera cette image d’avoir été à l’origine, d’avoir contribué au déclenchement, d’avoir déclenché la deuxième Intifada. « Contribué au déclenchement », je veux bien... Dans quel pourcentage ? ce n’est pas mesurable. En tout cas, on la mettra dans une chaîne de causalités, indépendamment de sa valeur rhétorique d’accusation, en tout cas de ce qui est perçu comme une accusation.

Je reprends le fil de mon récit, après avoir beaucoup parlé de la charge émotive, « anthropologique » de cette image, de l’aspect de la prise de vue. Au début, personne ne conteste l’origine des tirs, à peu près personne. Il y a une série de communiqués de l’armée israélienne. Je suis très prudent quand je dis « l’armée israélienne », j’y reviendrai. C’est quoi, les acteurs ? Ce genre d’image mobilise aussi, défait les acteurs, des collectifs : les journalistes, les journalistes français, les médias français, l’armée israélienne... Vous allez voir que ça se défait et se refait, se recompose, parce que justement l’image est tellement violente qu’elle force à des recompositions. Le 1er octobre, l’armée israélienne publie un communiqué reconnaissant implicitement sa responsabilité, regrette les pertes en vie humaine, mais accuse les Palestiniens d’utiliser cyniquement les femmes et les enfants. Vous reconnaissez aussi un argument très classique : l’utilisation cynique des femmes et des enfants, qui sera repris souvent. Pourquoi est-ce que les enfants sont exposés dans la deuxième Intifada et dans la première ? Est-ce que c’est un usage cynique ? Est-ce que ça s’explique sociologiquement ? Est-ce qu’il y a de ça et de ça ? On a envie de dire quelquefois : est-ce que c’est compliqué ? Mais apparemment cette position-là n’est pas très bien reçue. Moi je pense que c’est compliqué à expliquer. En tout cas, l’accusation de l’usage cynique des enfants, je l’ai entendue tout de suite en Israël en parlant à des collègues à l’université. Le lendemain, je dis : « Tu as vu ce qui s’est passé ? » J’étais choqué, sans bien comprendre. Il me dit : « Oui, tu as vu l’usage cynique des enfants ? » C’est une expression presque... proverbiale. Golda Meir l’a employée, par exemple, il y a de longues années, sous une forme un peu différente. Je passe sur les nombreuses citations, parce que c’est un récit qui, dans le détail, prendrait trop de temps. De nombreuses citations, quatre, cinq, en anglais, en hébreu, en traduction, le 2, le 3 octobre, de différents responsables de l’armée, qui disent : « on n’est pas totalement sûrs que ce soit nos tirs, mais de toute façon ce n’est pas sciemment, on ne pouvait pas voir depuis la position d’où étaient les soldats. On a riposté à des balles palestiniennes qui venaient de derrière ». Au total, « Israël » admet sa responsabilité. L’armée israélienne, donc Israël, par une série de collectifs : un groupe de soldats, Israël, l’armée israélienne. Israël admet sa responsabilité. Et puis il est clair qu’il y a une « ligne de défense », compte tenu du pouvoir accusateur de cette image, il va y avoir un besoin de réfutation qui va s’enclencher. Ça me paraît extrêmement naturel, vu ce que je viens d’expliquer. Il y a une espèce de réquisitoire, un réquisitoire formidable, et un public, ou des publics (c’est composite, c’est varié), qui sentent qu’Israël, dans cette histoire, est accusé très violemment. C’est très important aussi de savoir que le début de la deuxième Intifada a été, au plan médiatique, un moment très important dans l’histoire de l’image d’Israël. J’ai des commentaires abondants de journalistes, de gens extrêmement divers qui corroborent ce point. Même si on n’est pas toujours d’accord avec l’accusation des médias, il est clair que, par rapport à une époque antérieure (même si ce n’était pas une image rose), notamment tout ce qui a correspondu aux grands espoirs successifs du processus de paix sans cesse réparé... C’est un jeu des médias classique : il y a un grand espoir de paix, et puis un attentat, et puis le processus de paix est relancé, il faut y croire, etc., de 1993 à 1996 (je ne refais pas la chronologie). La deuxième Intifada fonctionne comme une espèce de déception formidable pour quantité de gens, qui ont cru à la paix, y compris des gens qui sont relativement extérieurs au conflit. Les frères ennemis réconciliés, c’est une espèce de grand feuilleton médiatique avec un épisode formidable, le dénouement heureux, enfin ! Donc il y a une déception formidable et il y a incontestablement, dans la couverture de la deuxième Intifada en Europe, en Angleterre, en France, un ton qui est du côté de la critique d’Israël, qui met la responsabilité plutôt du côté d’Israël, qui souligne des souffrances palestiniennes. Il est vrai, cela dit, que dans les premiers mois de l’Intifada le rapport des morts palestiniens aux morts israéliens – si c’est la bonne façon de mesurer – est net : incontestablement, il y a beaucoup plus de morts palestiniens que de morts israéliens. Ça va se renverser, ça va se rééquilibrer, il y a un attentat, ça remonte... Il y a une courbe tragique dont je vous passe les détails, qu’on peut faire pour arriver à une proportion de 1/3 à 2/3 (un peu moins de 1/3, peu importe). En tout cas, on a ce sentiment-là, et notamment dans le monde juif. Je dis exprès « le monde », et pas « la communauté », parce que je ne sais pas ce que c’est, ça fait partie de ces mots exaspérants. « Communauté », problèmes de « communautarisme », des « communautés » qui s’entredéchirent... Moi j’ai beaucoup de mal à voir des communautés aujourd’hui. Je vois beaucoup d’individus qui se demandent à quelle communauté ils appartiennent, le cas échéant. Le monde juif, notamment, n’est pas un monobloc, n’est pas un bloc dans cette histoire, il y a des positions diverses. On peut dire « la communauté juive française », mais je préfère dire « le monde ». Un monde, c’est composite, c’est beaucoup plus simple, c’est un terme plus commode, mais pas seulement commode. Je pense qu’il touche à quelque chose de plus juste. Encore plus d’ailleurs, il n’y a pas de « communauté arabo-musulmane » en France, il y a encore plus un « monde », encore plus composite et hétérogène. On voit ça en tout cas à travers des organes de presse, les médias, les radios, on voit une grande inquiétude pour Israël. Ça, c’est très important. En Israël, il y a une inquiétude, mais qui est moins de l’ordre de l’image. Il y a aussi une gigantesque inquiétude en Israël, mais on se préoccupe moins d’images. On va beaucoup moins parler de l’image de Mohammed El-Dura en Israël qu’à l’extérieur d’Israël, et ça s’explique très bien. C’est utilisé aussi dans la controverse. Tout ce que je dis peut être utilisé dans la controverse. Ça me fascine, quand on travaille sur un sujet comme ça. Je viens de dire ça et j’entends la voix de gens qui disent : « Vous voyez, les Israéliens acceptent que c’est des balles israéliennes, d’ailleurs, ils ne réfutent pas. » Vous avez entendu ça plein de fois : même les Israéliens le disent, alors c’est vrai. Oui, il y a des Israéliens qui le disent, ils sont des millions, comme dans toute collectivité, il se dit tout et n’importe quoi, donc je peux toujours prouver tout et n’importe quoi avec ce type d’arguments, mais ce n’est pas grave, c’est l’argument de la « critique par le propre »... c’est l’expression que j’utilise. Si le propre se critique, si on se critique soi- même, alors c’est justifié. Notez que dans les familles on se critique beaucoup, mais vérifiez la véracité des critiques... Lorsqu’on s’entredéchire en famille, c’est tout aussi compliqué, donc ça me paraît un argument mauvais, mais en tout cas j’entends que tout ce qu’on dit peut être pris dans un échange d’arguments et c’est assez délicat. Je reviens à ce que je disais. Pour prendre un exemple, dans L’Arche, mensuel du judaïsme français, en novembre 2000, il y a un très gros dossier, « Israël est-il coupable », qui reprend un certain nombre d’affaires médiatiques variées où on voit Israël mis en accusation, notamment à propos d’une photo qui restera célèbre (célèbre pour les gens qui s’intéressent au sujet, c’est très relatif), une photo où on voit un jeune homme avec le front ensanglanté, et derrière un policier, un garde-frontière israélien vociférant avec un bâton. C’est une photo qui est diffusée par AP, une agence de presse américaine, diffusée par Libération et par quantité de journaux dans le monde, avec pour légende : « Un manifestant palestinien blessé sur l’esplanade des Mosquées ». Ce n’est pas du tout ça : c’était un jeune juif américain qui passait par là et qui a été blessé par des Palestiniens que le garde-frontière essayait de chasser. C’est l’exemple de la fausse légende. Il faudrait s’interroger aussi : pourquoi cette erreur ? qu’est-ce qu’elle signifie ? En tout cas, cette erreur-là apparaît dans le mensuel L’Arche, parmi beaucoup d’autres. Et notamment il est question de l’affaire Mohammed El- Dura. Là, la réfutation qui est choisie est de dire que les soldats ne pouvaient pas voir. Ce sont bien des tirs israéliens, pour autant qu’on puisse savoir, « mais les soldats assiégés ripostent en suivant un angle très fermé, ils ne peuvent pas voir, à cette distance et sous cet angle, ce qui se passe au niveau du muret, d’autant que les tirs ennemis rendent la visibilité encore plus problématique ». Donc c’est le premier stade de la réfutation, dire que c’est une question d’angle de tir.

Il y a un autre aspect qu’il faudrait traiter, que je vais quand même évoquer, tant pis, je m’interromprai avant la fin du récit – de toute façon, le récit n’a pas de fin, il ne peut pas en avoir. Dans cette affaire, il y a une autre image, extrêmement violente : le 12 octobre, deux réservistes, deux soldats israéliens, réservistes, qui arrivent par erreur à Ramallah, ils sont emmenés au commissariat de la ville, où une foule palestinienne les lynche. Des photos sont prises, une équipe italienne filme l’événement. Immédiatement, ces images sont traitées par une partie des émissions qui commentent les médias comme une réplique tragique, souffrance palestinienne, souffrance israélienne. Montres d’un côté, monstres de l’autre. Une espèce d’équilibre absurde. J’ai vu ça au moins sur deux chaînes de télévision et je suis tenté de penser que ça s’est produit ailleurs. On voit une image avec deux écrans, on voit le lynchage, en fait on voit surtout le Palestinien à la terrasse du commissariat de Ramallah avec les mains ensanglantées, une image qui restera célèbre. De l’autre côté, on voit l’enfant palestinien. Et on demande à un professeur de communication de Tel-Aviv de commenter le match des images (c’était sur CNN). Une espèce de cynisme auquel on est condamné dans ce genre d’exercice un peu vain. Là aussi, il faudrait développer longuement. On sait que ça a été très compliqué de prendre ces images. On sait que beaucoup de choses se sont passées : au moins une caméra détruite, un appareil de photo détruit par la foule, une partie de la foule palestinienne, qui comprenait bien que ces images allaient « faire du mal » aux Palestiniens. Là aussi, c’est un langage absurde quand on se met à commenter les images, parce que les premières personnes qui ont mal, ce sont les gens qui meurent et qu’on voit sur les images, qu’on lynche en l’occurrence. Mais ce match s’arrête très vite. Si je continue dans ce langage un peu cynique et un peu absurde, je dirai que l’affaire El-Dura ne deviendra pas l’affaire El-Dura/lynch de Ramallah. L’image qui continue son chemin et qui fait l’objet d’une controverse, c’est l’image de Mohammed El-Dura. Là aussi, à chaque moment, il faudrait expliquer, parce que ce sont vraiment des processus que je crois authentiquement complexes. Je crois qu’une des raisons pour lesquelles ce match n’a pas lieu (il y en a beaucoup), c’est que l’image de la victime du monstre est plus confortable que l’image du monstre. Or, sur l’image de Ramallah, on voit le monstre, on voit les deux mains d’un homme qui a trempé ses mains dans le sang et des soldats qui ont été battus à mort. L’image de la victime, c’est l’image qu’on a, l’image qui reste. Elle est beaucoup plus compliquée, mais en même temps elle est beaucoup consensuelle, comme on dit. En tout cas, elle peut rassembler, semble-t-il, une espèce de compassion universelle, une image de victime. C’est le jeu qu’essaie de jouer Allanic en ouverture, vous avez noté ? « Il aurait pu être israélien », tout le monde souffre, c’est affreux. On sait très bien, lorsqu’on est pris dans un conflit, que c’est très bien, l’universelle compassion, mais ça évacue la question de la responsabilité. En tout cas, on peut rêver que cette image a ce pouvoir-là. C’est un vieux rêve, puisqu’il y a un très beau texte de Virginia Woolf sur la question. Elle parle de la guerre civile espagnole et elle dit : ça va faire arrêter la guerre, tout le monde va dire que c’est trop affreux. Et puis est arrivé un député plus politique, britannique, qui a commenté l’article de Virginia Woolf à l’époque et qui a dit : d’abord, il y a des gens qui vont se demander qui a tort, qui a raison, et ça va radicaliser la guerre au lieu d’y mettre un terme. Il faut relire ces échanges, ils sont cités par Susan Sontag dans son livre, Regarding the pain of others. Donc, l’affaire du lynch s’arrête là. Là aussi, il y a plusieurs interprétations possibles. On pourra dire qu’on préfère l’image qui montre la souffrance palestinienne et accuse les Israéliens. Je suis tenté de penser que cette hypothèse a une part de vérité – en Europe, en tout cas. Je n’ai pas fait de comparaison quantitative précise, mais il est clair que l’image a un destin beaucoup plus riche en Europe qu’aux États-Unis, elle est reproduite dans beaucoup plus de journaux et beaucoup plus souvent citée. Aux États-Unis, elle est citée par le biais de la controverse et pour être réfutée ou mise en doute. Là aussi, on retrouve l’écart entre l’Europe et les États-Unis. L’image du lynch, par contre, insistera plus, si je puis dire, aux États-Unis. Incontestablement, il y a là des questions de proximité sentimentale et politique avec les camps en présence, qui se jouent et qu’il me paraît absurde de nier. Ce qui revient à dire que je ne sais pas non plus ce qu’est l’objectivité dans cette affaire, évidemment. On pourra argumenter la valeur de ce mot. L’honnêteté, la neutralité, à la rigueur, mais on peut en discuter. Ce qui se passe, ce qui est assez intéressant, c’est que, comme l’image suit ce destin-là et que, incontestablement, pour citer Haaretz, le quotidien israélien, le 7 novembre : dans un premier temps, sachant les dégâts causés par l’image à la réputation de l’armée, irréversibles, et sachant qu’elle faisait face à l’époque à d’autres morts d’enfants (c’est important, il y a d’autres enfants palestiniens qui meurent sous les balles au même moment, sous les balles israéliennes, sans aucun doute), Tsahal était tentée de ne plus s’occuper de l’affaire. Mais ça ne marche pas comme ça, parce qu’il y a des gens qui réagissent. L’armée va se défaire, en quelque sorte. Il y a des officiers en charge de la région sud, dans le jargon de l’armée, donc de la bande Gaza notamment, qui regrettent qu’Israël accepte si vite de reconnaître sa responsabilité. Ils sont assistés de civils, de civils très engagés dans l’affaire, très vite, un ingénieur et un physicien, qui veulent absolument réfuter, mais de différentes façons, ils ne sont pas tous d’accord non plus. Néanmoins, ils vont produire une parole, il va y avoir une espèce d’enquête. Je dis « espèce d’enquête », parce que le statut de cette enquête est assez compliqué. En tout cas, c’est clair que le commandant de la région sud dit : « Moi, je prouverai que mes soldats ne sont pas responsables de la mort de l’enfant. » Pas content, il a le sentiment d’avoir été injustement accusé et il veut réfuter. Donc, à l’aide de l’ingénieur et du physicien, il monte une enquête. Il y a une reconstitution le 23 octobre dans le Néguev, donc pas sur place. Il faut préciser que l’espèce de bidon en béton derrière lequel l’enfant et le père s’abritent a été rasé, comme le mur derrière, donc la reconstitution policière parfaite n’aura sans aucun doute jamais lieu, c’est évident. Même si on débat indéfiniment sur l’angle. Là aussi, je peux entrer dans les détails à profusion, mais ce n’est pas mon objet, comme vous l’avez compris. Le 23 octobre, une reconstitution a donc lieu. Déjà, il y a des positions très variées qui s’affrontent. Duriel, l’ingénieur qui assiste le général, est interviewé par CBS. On invite les journalistes, les médias sont mobilisés. Et il déclare à CBS que la scène a été mise en scène par les Palestiniens pour produire une image qui nuirait aux Israéliens, soit qu’ils ont fait exprès de tuer l’enfant, un calcul à l’avance, le caméraman était complice, tout ça c’est des acteurs, soit que l’enfant a fait semblant de mourir, il était lui-même très bon acteur. Donc il propose ça, mais le général en question qui fait l’enquête l’écarte en disant que ça va beaucoup trop loin. Mais c’est important, parce que c’est une position qui va suivre son chemin aussi, notamment sur Internet. Internet est central dans cette histoire. Il faudrait discuter des rapports entre les différents médias à ce niveau-là. Est-ce que c’est une enquête de l’armée israélienne ? Après, ça va revenir, on va dire : « il y a une enquête de l’armée israélienne qui prouve que... » Charles Enderlin dira : « Il n’y a jamais eu d’enquête de l’armée israélienne. » Il y a une enquête faite par des officiers de l’armée israélienne, qui n’est pas une enquête officielle de l’armée. C’est ça qui exact, mais c’est un peu long à dire. Dans une controverse, on ne va pas prendre le temps de préciser. Le général Mofaz, qui est à l’époque le chef d’état-major, devant la commission des Affaires étrangères de la Knesset, se démarque de l’enquête, il dit : « Je n’en veux pas. » Il ne veut plus entendre parler de l’affaire. En gros, il a d’autres chats à fouetter. Donc, cette enquête est discutée, débattue, est-ce qu’elle est valide ou non, etc. En tout cas, le général en question donne une conférence de presse fin novembre, il invite la presse internationale, il invite France 2 et il dit : « Il est plus probable que l’enfant ait été tué par des Palestiniens que par des Israéliens. » Donc la probabilité bascule du côté palestinien. Les médias américains reprennent plus volontiers cette enquête. Les médias européens... généralisation abusive, évidemment. Les médias français, pour une bonne partie, reprennent cette conférence de presse. Mais dans une dépêche de l’Associated Press américaine, ça devient : « L’armée israélienne a changé de position. » Il y a d’ailleurs un correctif qui sera envoyé par quelqu’un de l’armée. Vous voyez la complexité de savoir qui parle dans cette affaire. Il y a un sujet de France 2 qui parle de cette enquête et qui se termine comme ça, sur cette conclusion de Charles Enderlin : « Quelles qu’en soient les conclusions, l’enquête du général Samia a relancé la controverse sur la mort de l’enfant. » Il ne croyait pas si bien dire, car en effet la controverse va repartir de plus belle. Et puis il va y avoir des progrès de la mise en doute, c’est-à-dire qu’on va passer d’une première ligne de défense (les soldats qui ont tiré ne voyaient pas) à une deuxième ligne disant que c’étaient plutôt des balles palestiniennes (en fait, il y avait des tireurs de l’autre côté, derrière les soldats, plus haut, c’était vraiment un échange de tirs dans tous les sens). Je précise très prudemment (je n’en sais rien, je ne ferai jamais d’enquête) que c’est assez vraisemblable. J’ai été une seule fois dans ce genre d’endroit, je suis parti très vite avant que ça démarre, mais c’est absolument paniquant. Il y a des tireurs là, des soldats là, on ne sait pas d’où ça tire et pour y comprendre quelque chose, y compris quand on filme, c’est compliqué, c’est vraiment difficile de savoir de quoi il retourne. En tout cas, il y a une première ligne de défense « ils ne voyaient pas », une deuxième ligne de défense « c’est des balles palestiniennes », puis une ligne de défense plus radicale : « Cette histoire est très bizarre. Il s’est passé autre chose, on ne peut pas savoir quoi. » À la limite : « C’est de la mise en scène. En tout cas, il y a beaucoup de mise en scène autour. » On voit ce point de vue de mise en doute un peu radicale, mais à mots couverts, dans un documentaire d’une chaîne de télévision allemande, diffusé en mars 2002, donc beaucoup plus tard, Trois balles et un enfant mort. J’ai vu ce documentaire plusieurs fois, il instruit à charge très clairement, il met en doute. À un moment, il dit : « Mais pourquoi le père et l’enfant ont-ils traversé le carrefour à cet endroit-là et à ce moment-là ? » Là aussi, il y a toute une histoire : ils allaient acheter une voiture d’occasion, le père emmenait son enfant au marché, est-ce qu’ils ont traversé le carrefour comme ils devaient ? pourquoi ont- ils pris ce raccourci ? On sent que ce documentaire est porté par l’idée de mettre en doute la véracité de l’image. De façon plus radicale, plus extrême, il y a en octobre 2002 un collectif qui regroupe des petits organismes et qui remet à Charles Enderlin, devant France 2, un prix que quelqu’un d’extérieur au groupe baptisera, plus tard, Prix Goebbels de la désinformation. Il est évident que ce type de critiques va être utilisé immédiatement par France 2. Dans ce jeu d’échanges, ils vont dire : « Si ce sont des extrémistes comme ça qui nous traitent de Goebbels... Ce n’est pas bien, ce qu’ils font. » On ne sait pas s’ils ont raison ou tort, à partir de ça, mais c’est le jeu rhétorique de la controverse : si je suis insulté par quelqu’un qui se dévalue en m’insultant, c’est bon pour la controverse, ça me permet de me réhabiliter. Ce sera très important ensuite dans la défense de Charles Enderlin qu’on va trouver dans la presse. C’est une critique qui n’est pas très efficace. Et puis il y a un certain nombre de sites Internet où on retrouve la mise en cause plus radicale, sous diverses formes. Il y a notamment un site Internet entièrement consacré à cette affaire, qui apparaît à la fin de 2002, qui s’appelle lavéritémaintenant.org., qui est extrêmement précieux parce qu’il accumule tout ce qui a été publié sur l’affaire, en français et en anglais en tout cas. Il y a aussi des choses en allemand, il y a une masse incroyable. Il y a aussi le site Medias-rating, dont l’animateur, Philippe Karsenty, est connu parce qu’il a été récemment condamné en justice après que France 2 l’a poursuivi. Je ne prends pas parti sur la valeur d’une condamnation en justice dans ce type de controverse. C’est très classique de se dire : la justice a tranché. Je ne crois pas. Il faut croire que la Justice existe d’abord dans cette affaire, qu’elle s’identifie à la justice institutionnelle et qu’en plus, quand elle tranche, elle dit la vérité. Comme elle peut revenir sur sa jurisprudence avec une grande facilité, quel que soit le domaine, plus trivial, je ne sais pas ce que ça veut dire. Je me méfie beaucoup de la mobilisation de la justice dans cette affaire. Autre aspect intéressant : un livre est publié en janvier 2003 par un psychanalyste, Gérard Huber, Contre-expertise d’une mise en scène, et qui donc parle de mise en scène. C’est ce que j’appelle le point de vue extrême. Selon lui, la mort de l’enfant est une mise en scène qui a été filmée et le journaliste palestinien, bien sûr, est complice. Là, ça fait apparaître une question centrale qui est celle de l’appartenance : d’où viennent les défenseurs ou les accusateurs ?

Et puis la controverse va passer aux États-Unis, il va y avoir un détour américain complexe. Je n’ai pas fait de bilan total, mais en gros on peut dire que les reprises et les enquêtes, les sur-enquêtes, les contre-enquêtes... Je ne sais pas ce que c’est qu’une enquête. C’est un mot extraordinaire, enquête. Une enquête journalistique... Aller interroger quatre personnes, c’est une enquête. Moi je n’ai pas fait d’enquête sur cet événement, j’ai fait une enquête sur sa couverture médiatique, je tiens à le préciser, mais pas plus que ça. Donc, il y a plusieurs enquêtes, et il y a notamment un article dans un mensuel américain, The Atlantic Monthly, un magazine ancien qui a valeur d’autorité, une sorte d’institution culturelle, qui après un séjour d’une semaine en Israël fait un article qui ne va pas jusqu’à la thèse de la mise en scène, mais qui prend parti pour des balles palestiniennes sans la moindre réserve, qui dit : « Il n’y a aucun doute, ce sont des balles palestiniennes. Maintenant, on le sait. » D’ailleurs, il y a un universitaire israélien qui a fait une enquête avec ses étudiants (encore une enquête), qui prouve que. Et puis il y a aussi un phénomène intéressant : il y a des critiques « radicaux » de Charles Enderlin qui s’expriment sur Internet en France, qui vont avoir beaucoup de mal à trouver des relais, des légitimations dans les médias dominants, dans les grands médias. Ça en dit long sur le pouvoir d’Internet. Si vous n’êtes pas repris par le site d’un grand média ou par un grand média, CNN, etc., un média militant, la ratification, c’est d’être repris par cette matière archaïque qu’est le papier, ou cette matière un peu moins archaïque qui sont les pixels de l’écran – précisons, les pixels d’une grande chaîne de télévision. Quand même, ça a du mal à fonctionner autrement. Or, ces sites militants, qui dénoncent sans relâche Charles Enderlin et France 2, vont trouver un écho aux États-Unis. On en revient toujours à cet écart entre les États-Unis et l’Europe dont j’ai parlé à plusieurs reprises. Dans le World Street Journal, par exemple, un article défavorable à Charles Enderlin va être publié par un des animateurs de sites Internet. Il faut préciser que, dans le spectre qui va du pro-Israéliens au pro-Palestiniens des médias américains, le World Street Journal se situe plutôt du côté israélien, en tout cas nettement plus que le New York Times. Ça aussi, ça compte, les affiliations. Par ailleurs, malgré son titre, ça n’est pas qu’un journal financier, c’est un des journaux les plus diffusés aux États-Unis. Le New York Times aussi a un long article, qui sera repris dans beaucoup de journaux américains. Tout ça nous amène à décembre 2004, déjà, février 2005. Des articles américains qui disent : « Il y a une nouvelle enquête en France qui prouve que... » Donc on se dit : ça y est, peut-être qu’on va avoir le fin mot de l’affaire. Important aussi : je précise que dans l’argument « vous voyez, les Américains disent que », « les Israéliens eux-mêmes disent que »... Les Américains, même si on les aime pas, il y a Bush, ils ont des grandes universités, ils sont intelligents, ils sont très diplômés, donc ils disent des choses intéressantes qu’il faut écouter. C’est ce qu’on entend quand on dit « les Américains disent que ». Il se trouve que sur les sites Internet, on dit : « La presse américaine a repris... » Mais Charles Enderlin, Didier Epelbaum, médiateurs de France 2, diront : « En fait, l’enquête de l’armée a été discréditée dans un rapport du Congrès américain. » Donc à chacun ses Américains. Le Congrès américain, ça a de l’autorité aussi. Par ailleurs, c’est une citation d’Amnesty International dans le rapport du Congrès, donc c’est plus compliqué que ça. À ce stade-là, ça devient un raffinement sur l’appartenance nationale et la qualification que ça donne, qui laisse sceptique. Quelle est cette nouvelle enquête française ? Elle est intéressante, pour moi, parce qu’elle fait apparaître un nouveau type de mobilisation, une faille, une faille qui existe relativement rarement : le monde journalistique, où on peut s’entre-critiquer abondamment en privé, très violemment, en public il y a un phénomène de solidarité qui est quand même très singulier. On ne va pas le faire, ou pas trop, ou à mi-voix, ou ce sont des journalistes marginaux qui le font. Il y a une espèce de solidarité des médias. Il peut y avoir un grand mea culpa qui ne dure pas très longtemps et après on retombe dans les mêmes erreurs, mais c’est autre chose. C’est la critique pointée, précisée : là, il y a une faute grave qui a été commise. Et on voit une faille, on voit un travail pour essayer d’enfoncer un coin dans le monde journalistique de la part des critiques de Charles Enderlin et de France 2, et ils y arrivent presque. Je ne sais pas pourquoi ils n’y sont pas arrivés jusqu’au bout. J’ai une petite idée, mais je n’ai pas interrogé les personnes qui ont fait l’enquête, en l’occurrence. À la mi-2004, Denis Jeambar, rédacteur en chef de L’Express, puis aux Éditions du Seuil, Daniel Leconte, producteur de télévision, sont ap