10/06/08
Sur le site de l'INA.
Collège iconique
Qui a tué Mohammed El-Dura ?
Jérôme Bourdon
4 avril 2007
Institut national de laudiovisuel
4 avenue de lEurope
94366 Bry-sur-Marne Cedex
Tél. : 01 49 83 30 11
Mél : inatheque-de-france@ina.fr Site : www.ina.fr
Jérôme BOURDON : Merci à vous. Je suis très content dêtre là ce soir même si je suis les travaux de très loin, par écrit, et très peu par la présence. Je voudrais donc vous parler... faut-il dire : dune image ? Cest une séquence dont il sagit, même si la séquence en question, de quelques secondes, va devenir une série de photos qui vont être diffusées abondamment, va devenir un timbre-poste, quelque part, va devenir des photos dactualités dans le journal. Bref, cest une série de plans très courts, et on dira très souvent : cest une image, cest la mort dun enfant. Or, ce nest pas une image, cest une série de plans, des images en mouvement. Ça me paraît déjà très important à souligner. Avant daller plus loin, je propose de revoir cette image. Je vais déjà vous la montrer contextualisée dune certaine façon, parce que limage a été abondamment commentée, citée, critiquée, réfutée (si on peut réfuter une image). Elle a mobilisé énormément de monde. En substance, cest ça : quand une image mobilise. Cette image a mobilisé énormément de monde, pour une quantité de raisons, pas pour une seule, pas seulement pour des raisons idéologiques, pour des raisons diverses quil faut justement essayer de désemboîter pour comprendre ce qui sest passé autour de cette image. Je vais vous la montrer en vous demandant dêtre attentifs à cela : limage a été diffusée par le journal télévisé de France 2, et par quantité de journaux télévisés dans le monde, le 30 septembre 2000. Là, on va voir louverture, un extrait de LHebdo du médiateur de France 2, la chaîne qui est à lorigine de la captation, de la prise de ces images et du commentaire. Il faudra être attentif à ça. On va voir donc le chapeau dAllanic, le journaliste qui est le médiateur, qui se veut un peu le « saint Jean Bouche dor », le candide. Cest important parce quil veut parler comme un candide, et ça montre très bien comment limage est perçue par quelquun qui se projette comme un candide relatif dans laffaire, de bonne volonté. On verra les limites de cette bonne volonté. Et puis on va voir lextrait à proprement parler du journal télévisé de France 2 du 30 septembre 2000, le soir, et cest à ça quil faut être particulièrement attentif.
(J.-C. A.) Bonjour. Une image de guerre, la mort dun enfant, la violence la plus inhumaine, la plus révoltante. Cela se passait samedi dernier à Netzarim. Mohammed avait 12 ans, il était palestinien et musulman. Il aurait pu être juif et israélien. Au-delà des croyances et des origines, lhorreur absolue, cest lassassinat dun enfant. Vous avez été nombreux à nous écrire après la diffusion de ce reportage, choqués et traumatisés pour la plupart. Certains nous reprochent de ne pas avoir pensé à limpact de ces images sur les jeunes téléspectateurs. Il y a aussi ceux qui nous accusent de prendre parti. Et puis, il faut le dire, ceux qui nous félicitent davoir posé dentrée la réalité dun conflit dans son atrocité. Fallait-il nous censurer ? Avons-nous pris toutes les précautions nécessaires avant de diffuser ces images insupportables ? Autant de questions auxquelles nous allons répondre avec Pierre-Henri Arnstam, le directeur de notre rédaction, et avec Charles Enderlin, notre correspondant à Jérusalem. Jai également invité un psychiatre spécialiste des enfants [...] Comme dhabitude, nous revoyons un extrait de ces images telles quelles ont été présentées au journal de 20 heures.
(B.S.) Depuis ce matin, et alors que les Autorités palestiniennes avaient décrété une grève générale, les affrontements se sont multipliés entre les forces israéliennes et les manifestants, parmi lesquels de nombreux adolescents et même des enfants. Les images sont difficiles. Reportage de notre correspondant permanent, Charles Enderlin.
(Ch.E.) 15 heures. Tout vient de basculer près de limplantation de Netzarim dans la bande de Gaza. Les Palestiniens ont tiré à balles réelles, les Israéliens ripostent. Ambulanciers, journalistes ou simples passants sont pris entre deux feux. Ici, Jamal et son fils Mohammed sont la cible de tirs venus de la position israélienne. Mohammed a 12 ans, son père tente de le protéger. Il fait des signes. Mais une nouvelle rafale. Mohammed est mort. Et son père gravement blessé. Un policier palestinien et un conducteur dambulance ont également perdu la vie au cours de cette bataille. En Cisjordanie aussi, de très violents affrontements ont fait des morts et de nombreux blessés. À lentrée de Bethléem, des centaines de jeunes Palestiniens ont attaqué les positions israéliennes. Les gardes-frontières les ont repoussés avec des grenades lacrymogènes et des balles en caoutchouc. Des scènes identiques se sont déroulées à Hébron, où plus de quatre-vingts manifestants ont été blessés. Au nord de Ramallah, un mort et soixante blessés palestiniens, mais aussi des soldats touchés par les jets de pierre.
Jérôme BOURDON : Je marrête là en vous précisant quand même un certain nombre de choses. Cest un exemple parmi dautres de lappropriation, le commentaire, le déluge de commentaires dont cette image va être recouverte. On peut passer sur Internet des heures et des heures à trouver quantité de choses, et pas seulement commentées à la radio. Lire à voix haute tout ce qui a été dit sur cette image prendrait je ne sais pas combien de temps, en tout cas couvrirait de gros volumes, même si ça se répète très souvent, à linfini. Donc cest un moment parmi dautres, mais un moment relativement tôt dans le destin de cette image, qui va devenir lobjet dune controverse très vive. Vous voyez que les questions que pose le journaliste sont de lordre : fallait-il la diffuser ? est-ce que cest moral de diffuser une image atroce ? Or, ce nest pas la question centrale qui sera posée à propos de cette image, et cette question, qui va dailleurs avoir une validité journalistique certaine, ne sera pas posée, ou très peu. La question sera dun autre ordre : cette image accuse, est-ce quelle reflète la réalité ? et de quelle façon ? Est-ce que ça sest vraiment passé comme ça ? De ce point de vue, il faut réécouter le commentaire de Charles Enderlin : « 15 heures. Tout vient de basculer près de limplantation de Netzarim dans la bande de Gaza. Les Palestiniens ont tiré à balles réelles, les Israéliens ripostent. Ambulanciers, journalistes ou simples passants sont pris entre deux feux. Ici, Jamal et son fils Mohammed sont la cible de tirs venus de la position israélienne. » Notez que le parcours des tirs est assez complexe dans ce commentaire. Mais la phrase clé est : « la cible de tirs venus de la position israélienne ». Notez bien : « la cible ». Ils sont pris pour cible par les soldats, ou ils sont la cible de tirs ? La langue, là non plus, nest pas dune précision absolue, il sen faut. Il y aura beaucoup de commentaires à ce propos. De surcroît, avant, on a aussi une chose importante : « les Palestiniens ont tiré à balles réelles, les Israéliens ripostent », cest présenté comme une riposte. Mais tout ça est balayé complètement. Ce qui est assez impressionnant dans ce reportage, qui est relativement complexe (jai voulu exprès quon le projette jusquau bout), cest le pouvoir de cette image dans un certain contexte politique. Elle na pas de pouvoir toute seule, bien sûr, elle ne marche pas toute seule. Il y a les précautions de la présentatrice : « Les images sont difficiles. » Cest le minimum éthique syndical. On na pas vraiment le temps de réfléchir et de se demander ce quon va faire face aux images difficiles. « Les images sont difficiles. Reportage de notre correspondant... » Il y a donc la complexité du parcours des tirs. Il y a lidée que les Palestiniens ont ouvert le feu et que les Israéliens ont riposté, ce qui est intéressant, parce que le fait que les Israéliens ripostent, dans lénorme controverse sur le conflit israélo-palestinien et sur cette controverse, qui devient une controverse beaucoup sur la couverture médiatique dans le monde occidental et pas seulement, évidemment, la question de présenter les Israéliens comme ripostant à des tirs palestiniens, ça irrite régulièrement le côté pro-Palestiniens de laffaire : « Pourquoi les Israéliens ripostent tout le temps ? Ce sont des représailles israéliennes, pourquoi ? », etc. Ça, ça passe à la trappe. Il y a ce moment précis des images de lenfant... Moi, chaque fois que je revois ces images, cest vrai quelles ont ce pouvoir-là. Comme dit très bien le candide, Jean-Claude Allanic, dans la présentation : « Lhorreur absolue, cest lassassinat dun enfant. » Il dit que cest un assassinat. Plus tard dans lémission, Charles Enderlin va dire : « Nous navons jamais parlé dun assassinat », et pourtant limage, apparemment, parle dun assassinat. Je crois quil faut essayer de comprendre pourquoi.
Avant dessayer de comprendre pourquoi, je voudrais préciser un peu ma position dans la controverse. Cest un sujet qui me travaille. Je ne sais pas si je le travaille. Les seuls sujets intéressants, a dit quelquun, ce sont ceux qui vous travaillent. Après, on essaie de les travailler, mais ce nest pas évident. Donc cest un sujet qui me travaille depuis pas mal de temps (je peux compter en termes dannées), le débat sur le conflit israélo-palestinien et la couverture médiatique. Quand on travaille sur ce sujet, on est très souvent sommé de prendre parti : « Doù vous parlez ? », comme on disait à lépoque. « Vous êtes pro ? anti ? » Je voudrais dire deux choses à cet égard. Dabord, je ne vais pas expliquer quelle est ma position ici. Je pourrais le faire, mais ça ne me paraît pas très intéressant dans ce cadre-là. Ce qui mintéresse, cest dessayer de comprendre pourquoi cette image a tellement mobilisé. Je ne suis pas là pour dire : est-ce que la mort de cet enfant est un assassinat ? est-ce quil a vraiment été tué par des balles israéliennes ? Je veux essayer de comprendre pourquoi tant de gens discutent de ça, pourquoi ça mobilise à ce point. Je pense quil faut faire cette démarche-là, à distance de ses propres émotions. Ça ninterdit pas davoir une opinion le cas échéant sur le travail du journaliste, sur ladéquation du commentaire, sur ce quil savait au moment où il le dit, sur ce quon a su plus tard, etc. Il y a beaucoup à dire sur ça, mais ce nest pas mon objet. Mon objet, encore une fois, cest dessayer de comprendre comment une image mobilise. Là aussi, cest délicat parce quil faut le faire avec beaucoup dhonnêteté, mais sans mauvaise foi. La frontière entre lhonnêteté et la mauvaise foi, sur un sujet comme celui-là, me paraît fort complexe. On verra si je peux relever ce défi, en tout cas.
Donc je vais continuer en essayant de présenter plutôt un récit incomplet forcément des destins de ces images, de ses appropriations, un récit qui sera largement chronologique, mais qui essaiera de comprendre aussi comment on voit des acteurs qui émergent, comment limage est « recadrée » très différemment selon les circonstances. Mon récit est très artificiel, parce que jai reconstitué, jai interrogé des gens pour essayer de comprendre ce qui sétait passé au début. Cette image échappe très largement à ceux qui lont diffusée. Charles Enderlin, au moment où on le voit là, ne se rend pas encore compte de ce que ça va produire, cest-à-dire quil y aura procès, mise en accusation, et quil fera lobjet dune mise en accusation très forte et très violente à ce propos. Mais aussi dune défense très vive, il faut le souligner. De ce point de vue, il ny a peut-être pas deux camps, mais il y a deux extrêmes. Cest souvent difficile de sextraire de ça, de dire : je ne suis ni de cet extrême-ci ni de cet extrême-là, jessaie de comprendre autre chose.
Il faut préciser que lorsque cette image arrive au bureau de France 2 à Jérusalem, elle a été tournée par Talal Abu Rameh, le caméraman palestinien qui travaille pour France 2 et pour dautres médias depuis de nombreuses années, et Charles Enderlin nest pas sur place, situation relativement fréquente, ce nest pas exceptionnel. Cest important après, pour comprendre comment on construit un fait journalistique, comment la personne commente un fait quil na pas vu. Il ne voit que les images. Ça fonctionne sur la foi, la bonne foi (la bonne foi est centrale) et la confiance, la confiance quon peut donner, nous, il y a une chaîne de « crédits » qui fonctionne pour quun fait journalistique comme ça puisse se constituer. Là, on nest pas encore en train de le défaire. En tout cas, les images arrivent dans le bureau de France 2 à Jérusalem. Je le sais non par mon travail, mais par le travail dune anthropologue, Tania Forte, malheureusement décédée, qui travaillait dans les bureaux des correspondants, qui sest trouvée être là et qui a écrit ce qui sest passé. Elle raconte que lorsque limage est arrivée, il y a eu un débat dans les bureaux de France 2 : quest-ce quon va faire de cette image ? est-ce quil faut diffuser ou pas ? Immédiatement, on dit : « Il faut diffuser, cest fort. Cest bon, ça, coco ! » On na pas dit ça, mais cest le sentiment journalistique. Une image épouvantable, cest une bonne image journalistiquement, ça vaut la peine. Et il y a des commentaires sur ce quil faut garder. Au total, il y a 6 minutes qui ont été tournées là-bas. Ce que vous avez vu dans les extraits du reportage, cest aussi des images à Hébron, à différents endroits de Cisjordanie. Mais les 6 minutes qui ont été tournées au carrefour de Netzarim par le caméraman, dont 50-55 secondes de lenfant sur lequel on tire. Pour être neutre : les images de lenfant sur lequel on tire. Comme ça, je ne prends pas parti sur la réalité de limage. Je reviendrai là-dessus. Il y a donc ces 50- 55 secondes. On coupe très peu. Charles Enderlin coupe quelques secondes, parce que les images ne sont pas supportables. Là aussi, notez la difficulté en général. Quest-ce que cest, léthique journalistique ? Cest une image très difficile, on va enlever 5 secondes, ce sera plus éthique que si on garde 5 secondes. Encore une fois, je suis peut-être en train de critiquer, mais il ny a pas de critères, cest clair que cest dune labilité incroyable. Lorsquon reparle avec les journalistes de ce type de prise de décision, quels sont les critères, les critères apparaissent remarquablement flous. Cette image va faire beaucoup de mal à Israël. En tout cas, cette image va faire du mal à limage, à la réputation. On le percevra très vite par ailleurs, mais là, pas tout de suite. Et puis il y a des débats (si jentre dans le détail du récit, jen aurai pour beaucoup trop longtemps), il y a des débats dans différents bureaux de correspondants lorsque limage arrive, car elle circule sans passer forcément par Jérusalem. À CNN, on se dit : il ne faut peut-être pas la diffuser. Et puis on va la diffuser quand même, mais plus court. Et puis sur le commentaire : la prise de position sur lorigine des tirs. CBS et NBC, aux États-Unis, vont parler d« échange de tirs » (crossfire), expression qui apparaît dans le commentaire français, ils ne vont pas prendre parti sur lorigine des tirs. Ils vont dire : lenfant a été tué dans un échange de tirs. La correspondante de ABC, toujours aux États- Unis, va dire : lenfant est mort sous le feu israélien. Comment ces décisions-là se sont-elles prises ? Jai quelques idées sur la question. Il est clair quil y a des traditions très fortes. Traditionnellement, là aussi, je crois, sans prendre position, de façon relative, on critique plus facilement Israël en Europe quaux États-Unis, pour le dire dune façon très générale. Mais ça se vérifie de façon très lourde et très constante lorsquon compare les médias des deux pays (je lai fait faire par des étudiants), notamment les médias anglais, qui sont très critiques sur Israël, cest certain, et les médias américains, ça se vérifie de façon très lourde et très systématique. La critique dIsraël est plus vive en Europe, et la critique des Palestiniens est plus... Ce nest pas la seule explication, bien sûr, et ça ne permet pas de dire qui a tort et qui a raison, cest clair, mais la différence mintéresse. Cette image, donc, est diffusée. Il faut aussi préciser que France 2 va rendre limage libre de droits, en disant que pour des images de ce type, qui ont une valeur émotionnelle, qui sont des images de souffrance dans un conflit, on ne fait pas payer de droits. Cest vrai assez souvent. Ce nest pas forcément vrai tout le temps. Là aussi, quel est le critère ? Ils vont aussi rendre libres de droits quatre photogrammes, qui vont paraître dans la presse, qui vont être abondamment diffusés dans la presse et vont énormément circuler. Et puis ça va être commenté dans le verbe, et cest très important, parce que malgré tout, dans ces images-là, il y a : « ils sont la cible de tirs qui viennent de la position israélienne », ce qui dailleurs est authentifié par un plan de coupe. Ce plan de coupe est important. Cest un effet de montage, évidemment. On voit lenfant et son père, on voit la position israélienne, on revoit lenfant avec son père, donc il y a une sorte de champ-contre-champ qui authentifie le propos du commentateur, du correspondant et qui paraît dire, confirme que les tirs viennent bien de la position israélienne. Donc, commentaires abondants. Jen citerai juste un, qui a fait couler pas mal dencre par la suite. Le lendemain ou le surlendemain, Catherine Ney, éditorialiste dEurope 1, qui nest pas sur les lieux mais qui parle du conflit israélo-palestinien en tant quéditorialiste, compare limage de Mohammed El-Dura, donc de cet enfant palestinien, avec celle de lenfant juif levant les mains devant les nazis dans le ghetto de Varsovie. Et elle dira (je ne lai pas entendu, je lai lu beaucoup de fois, donc je ne sais pas si cest exact), elle aurait dit : « La mort de Mohammed annule et efface celle de lenfant juif », ce qui va être évidemment abondamment commenté, parce que ça évoque un des thèmes très classiques (si je peux me permettre de dire « classiques ») de cette controverse : le problème de la comparaison. À quoi est-ce quon peut comparer les acteurs sur le terrain ? Et notamment une comparaison qui a un statut de comparaison interdite par les controverses quelle suscite, mais qui peut être manipulée relativement très souvent, pas par les médias très directement, il faut le préciser, qui consiste à dire : les Israéliens, voire les juifs, se comportent comme des nazis, et les Palestiniens sont les juifs..., etc. Vous avez entendu ça sous diverses formes et de façon implicite. Cest ça qui semble apparaître. Catherine Ney dira : « Mais ce nest pas tout à fait ça que jai voulu dire. Je parlais du point de vue de limpact émotionnel, je commentais limpact de limage. » Oui, mais cest évidemment plus compliqué que ça. Les précautions, apparemment, nont pas été tout à fait prises pour quon entende quelle comparait simplement limpact dimages et non des situations historiques. Il y a la question de lappropriation dans le monde arabe. Je nai pas travaillé sur ça. Jai lu abondamment, et je pense que ça doit être assez largement exact, que cette image avait été diffusée ad nauseam dans le monde arabe. Je lai vue effectivement diffusée sur certaines chaînes, avec des champs-contre-champs beaucoup plus compliqués : on a un soldat israélien qui tire et on a lenfant, un soldat israélien, lenfant, et ainsi de suite, tout ça sur fond de clip vidéo. Donc cest vrai que ça prend un statut dimage de propagande très clairement. Il y a un timbre-poste, il y a une rue en Tunisie, une rue en Égypte qui portent le nom de cet enfant, et dans les écoles on enseigne lhistoire de cet enfant. Et puis Ben Laden, après le 11 septembre, dit : « Bush ne doit pas oublier limage de Mohammed El-Dura et de ses camarades musulmans en Palestine et en Irak. » Donc appropriation dans la rhétorique terroriste de Ben Laden à travers une cassette vidéo. Limage réapparaît dans la vidéo où les assassins de Daniel Pearl au Pakistan montrent lassassinat du journaliste, donc cest vrai que limage est mobilisée, là, dune façon effrayante. Ça pose un problème, ça pose un problème a posteriori. Cest très facile de dire quil ne fallait pas la diffuser, mais néanmoins ça pose un problème réel. Je ne sais pas si on donne une réponse facile à ce problème en termes déthique journalistique. Je ne crois pas que léthique journalistique existe, dailleurs, je le précise tout de suite. Pour commencer, il faudrait quil y en ait une, quil y ait un catalogue de léthique journalistique. Il y a des textes, des catalogues de bonnes intentions, en quantité, mais je ne sais pas ce quest léthique journalistique. Sur des cas précis, en tout cas, je me pose des questions sur lopportunité de certains comportements ou de certaines diffusions.
Ensuite, sur le pouvoir accusateur de limage. Jinterromps le déroulement du récit de la mobilisation de limage, lhistoire de la mobilisation de cette image. Il y a une chose étonnante, quand même : pourquoi est-ce que Jean-Claude Allanic, dans une émission qui vient plutôt justifier ou défendre le travail, soumettre le journaliste à la critique, mais fondamentalement justifier quand même le travail de la rédaction... Plus, dailleurs, que dans lémission de médiateur précédente. Cest passionnant, les émissions de médiateur. Il y en a qui ont une portée critique interne réelle, dautres qui sont plus tendres. Je ne dis pas que cest une mauvaise émission, mais in fine elle vient plutôt justifier le travail journalistique face aux critiques. Donc, dit-il, lhorreur absolue, cest lassassinat dun enfant. Il dit : limage parle dun assassinat. Pourquoi dit-il ça ? Charles Enderlin dira : « Moi, je nai pas dit ça. » Et en effet, il ne la pas dit, il a dit : « sont la cible de tirs qui viennent de la position ». La question ici, cest lintentionnalité des tirs, cest un des aspects très importants de cette controverse. Même si ce sont des balles israéliennes, il dit : y a-t-il intentionnalité ? Et Charles Enderlin dira, exactement dans la suite de cette émission : « Nous navons jamais parlé de lassassinat de lenfant palestinien ; nous avons dit : les tirs viennent de la position israélienne. » Ce nest pas tout à fait ça quil a dit, il la dit sous une forme différente et il a employé le mot « cible », qui a une charge sémantique. Je crois que limage parle dun assassinat pour plusieurs raisons si on peut dire quune image « parle ». Il y a la question du point de vue, qui est centrale dans cette image. Ça mavait frappé en la voyant, puisque tout à fait par hasard jai été amené à être présent dans une émission de la télévision israélienne deux jours après la diffusion de cette image. Ce qui ma frappé, je ne lai pas trouvé tout seul, cest parce que dans le studio il y avait léquipe israélienne de lémission, qui est une émission de ce type, une émission de critique des médias, et dans léquipe israélienne, lorsquon a lancé un autre reportage, ce sont des émissions en direct, en faux direct, où on peut bavarder, dans le studio les invités bavardent, et les gens de léquipe ont pris la parole et ont dit : « On na pas pu faire ça. » Et quelquun de léquipe dit : « On croit que le soldat voit ça », pensant que cétaient bien des balles israéliennes. Tout le monde le croyait, ou à peu près, au début. « On croit que le soldat voit ça. Or, il ne voit pas ça, cest le caméraman qui voit ça. » Et là, il y a un effet très fort de cette image : le point de vue du caméraman et le point de vue des tireurs, réels ou supposés (je ne prends pas parti), le point de vue des tireurs quon imagine en voyant limage, paraissent superposés. Là, on comprend pourquoi ce nest pas simple du tout. Cest en soi un sujet fort complexe. Je pense quune des raisons, cest quon a une éducation cinématographique sur ces questions-là. Lorsquon voit quelquun qui tombe sous les balles, on a vu quantité de films avec des plans subjectifs du tireur où on voit le viseur du tireur délite dans lassassinat politique, par exemple Le Jour du chacal ou dans quantité de films. Je pense quon a cette mémoire-là quand on voit cette image. Le tireur voit ça à travers son viseur. La comparaison entre le viseur du fusil et la caméra est ancienne, à peu près comme le cinéma, voire comme la photo. Elle est ancienne, mais ce nest pas pour ça quil ne faut pas la reprendre, elle travaille, elle poursuit son chemin, cette comparaison, voire cet alignement. Donc je pense quil y a cet aspect-là. Une des raisons pour lesquelles limage parle dun assassinat, cest celle-là. Alain Finkielkraut le dira après, quand il commentera cette image, pour la réfuter, pour dire quà son point de vue ce ne sont pas des tirs israéliens, pour quantité de raisons. De ce point de vue-là, je suis tout à fait daccord en tout cas, cet effet-là est très fort. On se dit que les tireurs voient ça, et à ce moment-là quest-ce qui se passe ? Cette image vous parle dun monstre invisible qui est la personne qui tire. Cette image vous dit : il y a un monstre qui a fait ça. Cette image ne vous dit pas : un enfant est mort ; elle vous dit : il y a un monstre, trouvez le monstre. Et on ne peut quêtre révolté par ce monstre, évidemment. Tout cela se passe très vite, on na pas la réfutation, on ne fait pas le travail de réfutation. Il faut souligner quil y a dautres catégories dindignation. Sans chercher le monstre, on peut dire : moi je suis à table avec mes enfants à déjeuner, cest atroce de diffuser ça. Il y a des lettres que Jean-Claude Allanic a reçues qui sont de cette eau-là : cest horrible, il ne faut pas diffuser un truc pareil à lheure où la famille est à table (cest écrit comme ça). Mais là, je ne parle pas de ça. Cette image parle, dune certaine façon, dun monstre. Je pense quil y a une autre raison pour laquelle limage va soulever une indignation très forte, cest que cest un meurtre denfant. Et là, ça renvoie aussi à quantité de choses, à plusieurs niveaux. De façon générale, la mort dun enfant est « lhorreur absolue », comme dit le médiateur, de bonne foi, le candide. Pourquoi cest une « horreur absolue » ? Je pense que là aussi on peut mobiliser différents corps de savoirs pour essayer de comprendre ça. Je pense à un livre que javais lu bien avant la diffusion de cette image, qui sappelle On tue un enfant, de Serge Leclaire. Si la mort dun enfant, pour ses parents, cest lhorreur absolue, cest parce que cest un désir extrêmement profond à différents moments, logé dans linconscient. Si ça se réalise, ça provoque une culpabilité extrêmement violente. Je pense quil y a là un nud de vérité qui me semble très important. Cest aussi pour ça que cette image est effrayante. Et puis il y a un autre aspect, cest que ça renvoie à une dimension, à une sensibilité particulière : questce que cest assassiner des soldats, et des soldats israéliens, et des soldats israéliens et juifs ? Ils ne sont pas juifs, dailleurs, selon toute vraisemblance ils sont druzes, ce qui est tout à fait ironique dans lhistoire, mais peu importe, cest Israël qui est accusé. Donc, à travers Israël, il y a une dimension juive, évidemment. Ils seraient druzes, là aussi, parce que je ne peux pas vérifier, je ne le saurai jamais dailleurs. En tout cas, il est clair que la mort dun enfant, lassassinat dun enfant, un enfant tué par des soldats qui seraient juifs, israéliens et juifs, ça déclenche des réactions très vives. Et cest ancien, cette affaire-là. Jai parlé à beaucoup de correspondants. Ce travail fait partie dune enquête beaucoup plus large sur la couverture du conflit, donc jai parlé à beaucoup de correspondants, qui disent : « Il y a des images de souffrances palestiniennes. Aucune réaction. Mais lorsquon dit quun enfant palestinien a été par des Israéliens, ça déclenche presque toujours des réactions très vives. » Je peux vous citer un article dune revue américaine, National Review, le 8 mars 2004 : « Cest France 2 qui nous a donné la scène de la mort de Mohammed El-Dura, laccusation de meurtre rituel qui a déclenché de longues années de meurtres et de mutilations aux civils israéliens. » L« accusation de meurtre rituel » : si on connaît un tout petit peu lhistoire de lantisémitisme, le meurtre dun enfant peut renvoyer à ça, il y a une connotation, comme on dit. Ça, cest très lourd. Encore une fois, à travers les réactions des correspondants, y compris de correspondants très ignorants de cet aspect-là. Un correspondant très jeune, dont je tairai le nom, me dit : « Pourquoi est-ce que ça réagit si fort ? » Je lui dis : « Vous savez, il y a une accusation, il y a une histoire, on a accusé les gens de tuer des enfants. Ça a une signification. » Cest un cas un peu extrême, je ne veux pas ironiser facilement sur lignorance des journalistes, ça paraît trop facile, il y a aussi des journalistes cultivés qui sont au fait de ce problème. Cest un cas extrême, ça veut dire quon ne maîtrise pas forcément ça non plus. Notez aussi, dans lextrait que je vous ai cité, « laccusation de meurtre rituel qui a déclenché de longues années de meurtres et de mutilations aux civils israéliens ». On accusera cette image davoir été à lorigine, davoir contribué au déclenchement, davoir déclenché la deuxième Intifada. « Contribué au déclenchement », je veux bien... Dans quel pourcentage ? ce nest pas mesurable. En tout cas, on la mettra dans une chaîne de causalités, indépendamment de sa valeur rhétorique daccusation, en tout cas de ce qui est perçu comme une accusation.
Je reprends le fil de mon récit, après avoir beaucoup parlé de la charge émotive, « anthropologique » de cette image, de laspect de la prise de vue. Au début, personne ne conteste lorigine des tirs, à peu près personne. Il y a une série de communiqués de larmée israélienne. Je suis très prudent quand je dis « larmée israélienne », jy reviendrai. Cest quoi, les acteurs ? Ce genre dimage mobilise aussi, défait les acteurs, des collectifs : les journalistes, les journalistes français, les médias français, larmée israélienne... Vous allez voir que ça se défait et se refait, se recompose, parce que justement limage est tellement violente quelle force à des recompositions. Le 1er octobre, larmée israélienne publie un communiqué reconnaissant implicitement sa responsabilité, regrette les pertes en vie humaine, mais accuse les Palestiniens dutiliser cyniquement les femmes et les enfants. Vous reconnaissez aussi un argument très classique : lutilisation cynique des femmes et des enfants, qui sera repris souvent. Pourquoi est-ce que les enfants sont exposés dans la deuxième Intifada et dans la première ? Est-ce que cest un usage cynique ? Est-ce que ça sexplique sociologiquement ? Est-ce quil y a de ça et de ça ? On a envie de dire quelquefois : est-ce que cest compliqué ? Mais apparemment cette position-là nest pas très bien reçue. Moi je pense que cest compliqué à expliquer. En tout cas, laccusation de lusage cynique des enfants, je lai entendue tout de suite en Israël en parlant à des collègues à luniversité. Le lendemain, je dis : « Tu as vu ce qui sest passé ? » Jétais choqué, sans bien comprendre. Il me dit : « Oui, tu as vu lusage cynique des enfants ? » Cest une expression presque... proverbiale. Golda Meir la employée, par exemple, il y a de longues années, sous une forme un peu différente. Je passe sur les nombreuses citations, parce que cest un récit qui, dans le détail, prendrait trop de temps. De nombreuses citations, quatre, cinq, en anglais, en hébreu, en traduction, le 2, le 3 octobre, de différents responsables de larmée, qui disent : « on nest pas totalement sûrs que ce soit nos tirs, mais de toute façon ce nest pas sciemment, on ne pouvait pas voir depuis la position doù étaient les soldats. On a riposté à des balles palestiniennes qui venaient de derrière ». Au total, « Israël » admet sa responsabilité. Larmée israélienne, donc Israël, par une série de collectifs : un groupe de soldats, Israël, larmée israélienne. Israël admet sa responsabilité. Et puis il est clair quil y a une « ligne de défense », compte tenu du pouvoir accusateur de cette image, il va y avoir un besoin de réfutation qui va senclencher. Ça me paraît extrêmement naturel, vu ce que je viens dexpliquer. Il y a une espèce de réquisitoire, un réquisitoire formidable, et un public, ou des publics (cest composite, cest varié), qui sentent quIsraël, dans cette histoire, est accusé très violemment. Cest très important aussi de savoir que le début de la deuxième Intifada a été, au plan médiatique, un moment très important dans lhistoire de limage dIsraël. Jai des commentaires abondants de journalistes, de gens extrêmement divers qui corroborent ce point. Même si on nest pas toujours daccord avec laccusation des médias, il est clair que, par rapport à une époque antérieure (même si ce nétait pas une image rose), notamment tout ce qui a correspondu aux grands espoirs successifs du processus de paix sans cesse réparé... Cest un jeu des médias classique : il y a un grand espoir de paix, et puis un attentat, et puis le processus de paix est relancé, il faut y croire, etc., de 1993 à 1996 (je ne refais pas la chronologie). La deuxième Intifada fonctionne comme une espèce de déception formidable pour quantité de gens, qui ont cru à la paix, y compris des gens qui sont relativement extérieurs au conflit. Les frères ennemis réconciliés, cest une espèce de grand feuilleton médiatique avec un épisode formidable, le dénouement heureux, enfin ! Donc il y a une déception formidable et il y a incontestablement, dans la couverture de la deuxième Intifada en Europe, en Angleterre, en France, un ton qui est du côté de la critique dIsraël, qui met la responsabilité plutôt du côté dIsraël, qui souligne des souffrances palestiniennes. Il est vrai, cela dit, que dans les premiers mois de lIntifada le rapport des morts palestiniens aux morts israéliens si cest la bonne façon de mesurer est net : incontestablement, il y a beaucoup plus de morts palestiniens que de morts israéliens. Ça va se renverser, ça va se rééquilibrer, il y a un attentat, ça remonte... Il y a une courbe tragique dont je vous passe les détails, quon peut faire pour arriver à une proportion de 1/3 à 2/3 (un peu moins de 1/3, peu importe). En tout cas, on a ce sentiment-là, et notamment dans le monde juif. Je dis exprès « le monde », et pas « la communauté », parce que je ne sais pas ce que cest, ça fait partie de ces mots exaspérants. « Communauté », problèmes de « communautarisme », des « communautés » qui sentredéchirent... Moi jai beaucoup de mal à voir des communautés aujourdhui. Je vois beaucoup dindividus qui se demandent à quelle communauté ils appartiennent, le cas échéant. Le monde juif, notamment, nest pas un monobloc, nest pas un bloc dans cette histoire, il y a des positions diverses. On peut dire « la communauté juive française », mais je préfère dire « le monde ». Un monde, cest composite, cest beaucoup plus simple, cest un terme plus commode, mais pas seulement commode. Je pense quil touche à quelque chose de plus juste. Encore plus dailleurs, il ny a pas de « communauté arabo-musulmane » en France, il y a encore plus un « monde », encore plus composite et hétérogène. On voit ça en tout cas à travers des organes de presse, les médias, les radios, on voit une grande inquiétude pour Israël. Ça, cest très important. En Israël, il y a une inquiétude, mais qui est moins de lordre de limage. Il y a aussi une gigantesque inquiétude en Israël, mais on se préoccupe moins dimages. On va beaucoup moins parler de limage de Mohammed El-Dura en Israël quà lextérieur dIsraël, et ça sexplique très bien. Cest utilisé aussi dans la controverse. Tout ce que je dis peut être utilisé dans la controverse. Ça me fascine, quand on travaille sur un sujet comme ça. Je viens de dire ça et jentends la voix de gens qui disent : « Vous voyez, les Israéliens acceptent que cest des balles israéliennes, dailleurs, ils ne réfutent pas. » Vous avez entendu ça plein de fois : même les Israéliens le disent, alors cest vrai. Oui, il y a des Israéliens qui le disent, ils sont des millions, comme dans toute collectivité, il se dit tout et nimporte quoi, donc je peux toujours prouver tout et nimporte quoi avec ce type darguments, mais ce nest pas grave, cest largument de la « critique par le propre »... cest lexpression que jutilise. Si le propre se critique, si on se critique soi- même, alors cest justifié. Notez que dans les familles on se critique beaucoup, mais vérifiez la véracité des critiques... Lorsquon sentredéchire en famille, cest tout aussi compliqué, donc ça me paraît un argument mauvais, mais en tout cas jentends que tout ce quon dit peut être pris dans un échange darguments et cest assez délicat. Je reviens à ce que je disais. Pour prendre un exemple, dans LArche, mensuel du judaïsme français, en novembre 2000, il y a un très gros dossier, « Israël est-il coupable », qui reprend un certain nombre daffaires médiatiques variées où on voit Israël mis en accusation, notamment à propos dune photo qui restera célèbre (célèbre pour les gens qui sintéressent au sujet, cest très relatif), une photo où on voit un jeune homme avec le front ensanglanté, et derrière un policier, un garde-frontière israélien vociférant avec un bâton. Cest une photo qui est diffusée par AP, une agence de presse américaine, diffusée par Libération et par quantité de journaux dans le monde, avec pour légende : « Un manifestant palestinien blessé sur lesplanade des Mosquées ». Ce nest pas du tout ça : cétait un jeune juif américain qui passait par là et qui a été blessé par des Palestiniens que le garde-frontière essayait de chasser. Cest lexemple de la fausse légende. Il faudrait sinterroger aussi : pourquoi cette erreur ? quest-ce quelle signifie ? En tout cas, cette erreur-là apparaît dans le mensuel LArche, parmi beaucoup dautres. Et notamment il est question de laffaire Mohammed El- Dura. Là, la réfutation qui est choisie est de dire que les soldats ne pouvaient pas voir. Ce sont bien des tirs israéliens, pour autant quon puisse savoir, « mais les soldats assiégés ripostent en suivant un angle très fermé, ils ne peuvent pas voir, à cette distance et sous cet angle, ce qui se passe au niveau du muret, dautant que les tirs ennemis rendent la visibilité encore plus problématique ». Donc cest le premier stade de la réfutation, dire que cest une question dangle de tir.
Il y a un autre aspect quil faudrait traiter, que je vais quand même évoquer, tant pis, je minterromprai avant la fin du récit de toute façon, le récit na pas de fin, il ne peut pas en avoir. Dans cette affaire, il y a une autre image, extrêmement violente : le 12 octobre, deux réservistes, deux soldats israéliens, réservistes, qui arrivent par erreur à Ramallah, ils sont emmenés au commissariat de la ville, où une foule palestinienne les lynche. Des photos sont prises, une équipe italienne filme lévénement. Immédiatement, ces images sont traitées par une partie des émissions qui commentent les médias comme une réplique tragique, souffrance palestinienne, souffrance israélienne. Montres dun côté, monstres de lautre. Une espèce déquilibre absurde. Jai vu ça au moins sur deux chaînes de télévision et je suis tenté de penser que ça sest produit ailleurs. On voit une image avec deux écrans, on voit le lynchage, en fait on voit surtout le Palestinien à la terrasse du commissariat de Ramallah avec les mains ensanglantées, une image qui restera célèbre. De lautre côté, on voit lenfant palestinien. Et on demande à un professeur de communication de Tel-Aviv de commenter le match des images (cétait sur CNN). Une espèce de cynisme auquel on est condamné dans ce genre dexercice un peu vain. Là aussi, il faudrait développer longuement. On sait que ça a été très compliqué de prendre ces images. On sait que beaucoup de choses se sont passées : au moins une caméra détruite, un appareil de photo détruit par la foule, une partie de la foule palestinienne, qui comprenait bien que ces images allaient « faire du mal » aux Palestiniens. Là aussi, cest un langage absurde quand on se met à commenter les images, parce que les premières personnes qui ont mal, ce sont les gens qui meurent et quon voit sur les images, quon lynche en loccurrence. Mais ce match sarrête très vite. Si je continue dans ce langage un peu cynique et un peu absurde, je dirai que laffaire El-Dura ne deviendra pas laffaire El-Dura/lynch de Ramallah. Limage qui continue son chemin et qui fait lobjet dune controverse, cest limage de Mohammed El-Dura. Là aussi, à chaque moment, il faudrait expliquer, parce que ce sont vraiment des processus que je crois authentiquement complexes. Je crois quune des raisons pour lesquelles ce match na pas lieu (il y en a beaucoup), cest que limage de la victime du monstre est plus confortable que limage du monstre. Or, sur limage de Ramallah, on voit le monstre, on voit les deux mains dun homme qui a trempé ses mains dans le sang et des soldats qui ont été battus à mort. Limage de la victime, cest limage quon a, limage qui reste. Elle est beaucoup plus compliquée, mais en même temps elle est beaucoup consensuelle, comme on dit. En tout cas, elle peut rassembler, semble-t-il, une espèce de compassion universelle, une image de victime. Cest le jeu quessaie de jouer Allanic en ouverture, vous avez noté ? « Il aurait pu être israélien », tout le monde souffre, cest affreux. On sait très bien, lorsquon est pris dans un conflit, que cest très bien, luniverselle compassion, mais ça évacue la question de la responsabilité. En tout cas, on peut rêver que cette image a ce pouvoir-là. Cest un vieux rêve, puisquil y a un très beau texte de Virginia Woolf sur la question. Elle parle de la guerre civile espagnole et elle dit : ça va faire arrêter la guerre, tout le monde va dire que cest trop affreux. Et puis est arrivé un député plus politique, britannique, qui a commenté larticle de Virginia Woolf à lépoque et qui a dit : dabord, il y a des gens qui vont se demander qui a tort, qui a raison, et ça va radicaliser la guerre au lieu dy mettre un terme. Il faut relire ces échanges, ils sont cités par Susan Sontag dans son livre, Regarding the pain of others. Donc, laffaire du lynch sarrête là. Là aussi, il y a plusieurs interprétations possibles. On pourra dire quon préfère limage qui montre la souffrance palestinienne et accuse les Israéliens. Je suis tenté de penser que cette hypothèse a une part de vérité en Europe, en tout cas. Je nai pas fait de comparaison quantitative précise, mais il est clair que limage a un destin beaucoup plus riche en Europe quaux États-Unis, elle est reproduite dans beaucoup plus de journaux et beaucoup plus souvent citée. Aux États-Unis, elle est citée par le biais de la controverse et pour être réfutée ou mise en doute. Là aussi, on retrouve lécart entre lEurope et les États-Unis. Limage du lynch, par contre, insistera plus, si je puis dire, aux États-Unis. Incontestablement, il y a là des questions de proximité sentimentale et politique avec les camps en présence, qui se jouent et quil me paraît absurde de nier. Ce qui revient à dire que je ne sais pas non plus ce quest lobjectivité dans cette affaire, évidemment. On pourra argumenter la valeur de ce mot. Lhonnêteté, la neutralité, à la rigueur, mais on peut en discuter. Ce qui se passe, ce qui est assez intéressant, cest que, comme limage suit ce destin-là et que, incontestablement, pour citer Haaretz, le quotidien israélien, le 7 novembre : dans un premier temps, sachant les dégâts causés par limage à la réputation de larmée, irréversibles, et sachant quelle faisait face à lépoque à dautres morts denfants (cest important, il y a dautres enfants palestiniens qui meurent sous les balles au même moment, sous les balles israéliennes, sans aucun doute), Tsahal était tentée de ne plus soccuper de laffaire. Mais ça ne marche pas comme ça, parce quil y a des gens qui réagissent. Larmée va se défaire, en quelque sorte. Il y a des officiers en charge de la région sud, dans le jargon de larmée, donc de la bande Gaza notamment, qui regrettent quIsraël accepte si vite de reconnaître sa responsabilité. Ils sont assistés de civils, de civils très engagés dans laffaire, très vite, un ingénieur et un physicien, qui veulent absolument réfuter, mais de différentes façons, ils ne sont pas tous daccord non plus. Néanmoins, ils vont produire une parole, il va y avoir une espèce denquête. Je dis « espèce denquête », parce que le statut de cette enquête est assez compliqué. En tout cas, cest clair que le commandant de la région sud dit : « Moi, je prouverai que mes soldats ne sont pas responsables de la mort de lenfant. » Pas content, il a le sentiment davoir été injustement accusé et il veut réfuter. Donc, à laide de lingénieur et du physicien, il monte une enquête. Il y a une reconstitution le 23 octobre dans le Néguev, donc pas sur place. Il faut préciser que lespèce de bidon en béton derrière lequel lenfant et le père sabritent a été rasé, comme le mur derrière, donc la reconstitution policière parfaite naura sans aucun doute jamais lieu, cest évident. Même si on débat indéfiniment sur langle. Là aussi, je peux entrer dans les détails à profusion, mais ce nest pas mon objet, comme vous lavez compris. Le 23 octobre, une reconstitution a donc lieu. Déjà, il y a des positions très variées qui saffrontent. Duriel, lingénieur qui assiste le général, est interviewé par CBS. On invite les journalistes, les médias sont mobilisés. Et il déclare à CBS que la scène a été mise en scène par les Palestiniens pour produire une image qui nuirait aux Israéliens, soit quils ont fait exprès de tuer lenfant, un calcul à lavance, le caméraman était complice, tout ça cest des acteurs, soit que lenfant a fait semblant de mourir, il était lui-même très bon acteur. Donc il propose ça, mais le général en question qui fait lenquête lécarte en disant que ça va beaucoup trop loin. Mais cest important, parce que cest une position qui va suivre son chemin aussi, notamment sur Internet. Internet est central dans cette histoire. Il faudrait discuter des rapports entre les différents médias à ce niveau-là. Est-ce que cest une enquête de larmée israélienne ? Après, ça va revenir, on va dire : « il y a une enquête de larmée israélienne qui prouve que... » Charles Enderlin dira : « Il ny a jamais eu denquête de larmée israélienne. » Il y a une enquête faite par des officiers de larmée israélienne, qui nest pas une enquête officielle de larmée. Cest ça qui exact, mais cest un peu long à dire. Dans une controverse, on ne va pas prendre le temps de préciser. Le général Mofaz, qui est à lépoque le chef détat-major, devant la commission des Affaires étrangères de la Knesset, se démarque de lenquête, il dit : « Je nen veux pas. » Il ne veut plus entendre parler de laffaire. En gros, il a dautres chats à fouetter. Donc, cette enquête est discutée, débattue, est-ce quelle est valide ou non, etc. En tout cas, le général en question donne une conférence de presse fin novembre, il invite la presse internationale, il invite France 2 et il dit : « Il est plus probable que lenfant ait été tué par des Palestiniens que par des Israéliens. » Donc la probabilité bascule du côté palestinien. Les médias américains reprennent plus volontiers cette enquête. Les médias européens... généralisation abusive, évidemment. Les médias français, pour une bonne partie, reprennent cette conférence de presse. Mais dans une dépêche de lAssociated Press américaine, ça devient : « Larmée israélienne a changé de position. » Il y a dailleurs un correctif qui sera envoyé par quelquun de larmée. Vous voyez la complexité de savoir qui parle dans cette affaire. Il y a un sujet de France 2 qui parle de cette enquête et qui se termine comme ça, sur cette conclusion de Charles Enderlin : « Quelles quen soient les conclusions, lenquête du général Samia a relancé la controverse sur la mort de lenfant. » Il ne croyait pas si bien dire, car en effet la controverse va repartir de plus belle. Et puis il va y avoir des progrès de la mise en doute, cest-à-dire quon va passer dune première ligne de défense (les soldats qui ont tiré ne voyaient pas) à une deuxième ligne disant que cétaient plutôt des balles palestiniennes (en fait, il y avait des tireurs de lautre côté, derrière les soldats, plus haut, cétait vraiment un échange de tirs dans tous les sens). Je précise très prudemment (je nen sais rien, je ne ferai jamais denquête) que cest assez vraisemblable. Jai été une seule fois dans ce genre dendroit, je suis parti très vite avant que ça démarre, mais cest absolument paniquant. Il y a des tireurs là, des soldats là, on ne sait pas doù ça tire et pour y comprendre quelque chose, y compris quand on filme, cest compliqué, cest vraiment difficile de savoir de quoi il retourne. En tout cas, il y a une première ligne de défense « ils ne voyaient pas », une deuxième ligne de défense « cest des balles palestiniennes », puis une ligne de défense plus radicale : « Cette histoire est très bizarre. Il sest passé autre chose, on ne peut pas savoir quoi. » À la limite : « Cest de la mise en scène. En tout cas, il y a beaucoup de mise en scène autour. » On voit ce point de vue de mise en doute un peu radicale, mais à mots couverts, dans un documentaire dune chaîne de télévision allemande, diffusé en mars 2002, donc beaucoup plus tard, Trois balles et un enfant mort. Jai vu ce documentaire plusieurs fois, il instruit à charge très clairement, il met en doute. À un moment, il dit : « Mais pourquoi le père et lenfant ont-ils traversé le carrefour à cet endroit-là et à ce moment-là ? » Là aussi, il y a toute une histoire : ils allaient acheter une voiture doccasion, le père emmenait son enfant au marché, est-ce quils ont traversé le carrefour comme ils devaient ? pourquoi ont- ils pris ce raccourci ? On sent que ce documentaire est porté par lidée de mettre en doute la véracité de limage. De façon plus radicale, plus extrême, il y a en octobre 2002 un collectif qui regroupe des petits organismes et qui remet à Charles Enderlin, devant France 2, un prix que quelquun dextérieur au groupe baptisera, plus tard, Prix Goebbels de la désinformation. Il est évident que ce type de critiques va être utilisé immédiatement par France 2. Dans ce jeu déchanges, ils vont dire : « Si ce sont des extrémistes comme ça qui nous traitent de Goebbels... Ce nest pas bien, ce quils font. » On ne sait pas sils ont raison ou tort, à partir de ça, mais cest le jeu rhétorique de la controverse : si je suis insulté par quelquun qui se dévalue en minsultant, cest bon pour la controverse, ça me permet de me réhabiliter. Ce sera très important ensuite dans la défense de Charles Enderlin quon va trouver dans la presse. Cest une critique qui nest pas très efficace. Et puis il y a un certain nombre de sites Internet où on retrouve la mise en cause plus radicale, sous diverses formes. Il y a notamment un site Internet entièrement consacré à cette affaire, qui apparaît à la fin de 2002, qui sappelle lavéritémaintenant.org., qui est extrêmement précieux parce quil accumule tout ce qui a été publié sur laffaire, en français et en anglais en tout cas. Il y a aussi des choses en allemand, il y a une masse incroyable. Il y a aussi le site Medias-rating, dont lanimateur, Philippe Karsenty, est connu parce quil a été récemment condamné en justice après que France 2 la poursuivi. Je ne prends pas parti sur la valeur dune condamnation en justice dans ce type de controverse. Cest très classique de se dire : la justice a tranché. Je ne crois pas. Il faut croire que la Justice existe dabord dans cette affaire, quelle sidentifie à la justice institutionnelle et quen plus, quand elle tranche, elle dit la vérité. Comme elle peut revenir sur sa jurisprudence avec une grande facilité, quel que soit le domaine, plus trivial, je ne sais pas ce que ça veut dire. Je me méfie beaucoup de la mobilisation de la justice dans cette affaire. Autre aspect intéressant : un livre est publié en janvier 2003 par un psychanalyste, Gérard Huber, Contre-expertise dune mise en scène, et qui donc parle de mise en scène. Cest ce que jappelle le point de vue extrême. Selon lui, la mort de lenfant est une mise en scène qui a été filmée et le journaliste palestinien, bien sûr, est complice. Là, ça fait apparaître une question centrale qui est celle de lappartenance : doù viennent les défenseurs ou les accusateurs ?
Et puis la controverse va passer aux États-Unis, il va y avoir un détour américain complexe. Je nai pas fait de bilan total, mais en gros on peut dire que les reprises et les enquêtes, les sur-enquêtes, les contre-enquêtes... Je ne sais pas ce que cest quune enquête. Cest un mot extraordinaire, enquête. Une enquête journalistique... Aller interroger quatre personnes, cest une enquête. Moi je nai pas fait denquête sur cet événement, jai fait une enquête sur sa couverture médiatique, je tiens à le préciser, mais pas plus que ça. Donc, il y a plusieurs enquêtes, et il y a notamment un article dans un mensuel américain, The Atlantic Monthly, un magazine ancien qui a valeur dautorité, une sorte dinstitution culturelle, qui après un séjour dune semaine en Israël fait un article qui ne va pas jusquà la thèse de la mise en scène, mais qui prend parti pour des balles palestiniennes sans la moindre réserve, qui dit : « Il ny a aucun doute, ce sont des balles palestiniennes. Maintenant, on le sait. » Dailleurs, il y a un universitaire israélien qui a fait une enquête avec ses étudiants (encore une enquête), qui prouve que. Et puis il y a aussi un phénomène intéressant : il y a des critiques « radicaux » de Charles Enderlin qui sexpriment sur Internet en France, qui vont avoir beaucoup de mal à trouver des relais, des légitimations dans les médias dominants, dans les grands médias. Ça en dit long sur le pouvoir dInternet. Si vous nêtes pas repris par le site dun grand média ou par un grand média, CNN, etc., un média militant, la ratification, cest dêtre repris par cette matière archaïque quest le papier, ou cette matière un peu moins archaïque qui sont les pixels de lécran précisons, les pixels dune grande chaîne de télévision. Quand même, ça a du mal à fonctionner autrement. Or, ces sites militants, qui dénoncent sans relâche Charles Enderlin et France 2, vont trouver un écho aux États-Unis. On en revient toujours à cet écart entre les États-Unis et lEurope dont jai parlé à plusieurs reprises. Dans le World Street Journal, par exemple, un article défavorable à Charles Enderlin va être publié par un des animateurs de sites Internet. Il faut préciser que, dans le spectre qui va du pro-Israéliens au pro-Palestiniens des médias américains, le World Street Journal se situe plutôt du côté israélien, en tout cas nettement plus que le New York Times. Ça aussi, ça compte, les affiliations. Par ailleurs, malgré son titre, ça nest pas quun journal financier, cest un des journaux les plus diffusés aux États-Unis. Le New York Times aussi a un long article, qui sera repris dans beaucoup de journaux américains. Tout ça nous amène à décembre 2004, déjà, février 2005. Des articles américains qui disent : « Il y a une nouvelle enquête en France qui prouve que... » Donc on se dit : ça y est, peut-être quon va avoir le fin mot de laffaire. Important aussi : je précise que dans largument « vous voyez, les Américains disent que », « les Israéliens eux-mêmes disent que »... Les Américains, même si on les aime pas, il y a Bush, ils ont des grandes universités, ils sont intelligents, ils sont très diplômés, donc ils disent des choses intéressantes quil faut écouter. Cest ce quon entend quand on dit « les Américains disent que ». Il se trouve que sur les sites Internet, on dit : « La presse américaine a repris... » Mais Charles Enderlin, Didier Epelbaum, médiateurs de France 2, diront : « En fait, lenquête de larmée a été discréditée dans un rapport du Congrès américain. » Donc à chacun ses Américains. Le Congrès américain, ça a de lautorité aussi. Par ailleurs, cest une citation dAmnesty International dans le rapport du Congrès, donc cest plus compliqué que ça. À ce stade-là, ça devient un raffinement sur lappartenance nationale et la qualification que ça donne, qui laisse sceptique. Quelle est cette nouvelle enquête française ? Elle est intéressante, pour moi, parce quelle fait apparaître un nouveau type de mobilisation, une faille, une faille qui existe relativement rarement : le monde journalistique, où on peut sentre-critiquer abondamment en privé, très violemment, en public il y a un phénomène de solidarité qui est quand même très singulier. On ne va pas le faire, ou pas trop, ou à mi-voix, ou ce sont des journalistes marginaux qui le font. Il y a une espèce de solidarité des médias. Il peut y avoir un grand mea culpa qui ne dure pas très longtemps et après on retombe dans les mêmes erreurs, mais cest autre chose. Cest la critique pointée, précisée : là, il y a une faute grave qui a été commise. Et on voit une faille, on voit un travail pour essayer denfoncer un coin dans le monde journalistique de la part des critiques de Charles Enderlin et de France 2, et ils y arrivent presque. Je ne sais pas pourquoi ils ny sont pas arrivés jusquau bout. Jai une petite idée, mais je nai pas interrogé les personnes qui ont fait lenquête, en loccurrence. À la mi-2004, Denis Jeambar, rédacteur en chef de LExpress, puis aux Éditions du Seuil, Daniel Leconte, producteur de télévision, sont ap











