Article paru dans Outre-Terre (Revue française de Géopolitique) N° 9 - "Israël en Israël" - novembre 2004, pp. 19-40.
Nous reprenons, ci-dessous, après corrections, la version de ce texte, mise en ligne sur le site Objectif-Info.
Lors de la venue du président israélien en France, en février 2004, le porte-parole de lElysée publia un communiqué pour confirmer lattachement de la France à la légitimité de lEtat dIsraël (1). Quatre mois plus tard, Michel Rocard déclarait lors dun discours prononcé à la Bibliothèque dAlexandrie : « Lorigine du problème palestinien est la promesse donnée par les Anglais aux Juifs de fonder un Etat-nation. Ce fut une erreur historique » (2).
Ces deux déclarations prouvent que la légitimité même de lEtat dIsraël ne va pas de soi pour les dirigeants français. Quelle eût été la réaction de la France, si le porte-parole de la présidence israélienne avait publié un communiqué confirmant lattachement dIsraël à la « légitimité » de la République française ? Et comment la France aurait-elle réagi si un ancien Premier ministre israélien avait situé lorigine des guerres franco-allemandes dans létablissement de lEtat-nation français ?
Pourquoi Israël est-il le seul Etat-nation dont la légitimité continue dêtre mise en cause ?
Après tout, il existe aujourdhui dans le monde des Etats à la fois récents, artificiels et instables dont la seule « contribution » à lhumanité consiste dans une série interminable de guerres et de massacres ethniques. Mais personne ne sinterroge sur la légitimité du Soudan, de la République démocratique du Congo ou du Rwanda. Ce qui ne signifie, bien entendu, pas que ces Etats soient illégitimes ou quil faille démanteler tous les Etats militairement violents, historiquement incohérents et culturellement muets. Mais on constate simplement que les Etats ratés, les Etats-voyous et les Etats fantoches, eux, ne font pas lobjet dune remise en question. Au contraire, la communauté internationale a récemment élu le Soudan à la commission des droits de lhomme des Nations unies, alors même que le gouvernement de Khartoum est en train de perpétrer un génocide à lencontre des chrétiens soudanais. De même la Syrie, qui soutient le terrorisme chiite et occupe le Liban depuis trente ans, est actuellement membre du Conseil de sécurité
De lautre côté, vous avez le plus ancien peuple du monde, un peuple persécuté, humilié et massacré pendant deux mille ans dexil, auquel son pays sert dunique refuge ; un peuple sans égal par son apport culturel à lhistoire de lhumanité ; le seul Etat fondé sur une tradition de plus de trois mille ans ; le seul pays où des réfugiés faibles et démunis ont fait fleurir le désert, fondé une démocratie dans une région totalitaire, gagné toutes les guerres provoquées par des coalitions de six pays arabes, développé des industries, des technologies et une recherche scientifique améliorant chaque jour la vie de millions dindividus dans le monde ; le seul Etat garant dune culture, dune religion et dun message qui sont au fondement de la civilisation occidentale et de la foi partagée par deux milliards dêtres humains; le seul Etat au monde à avoir renoncé à des gains territoriaux acquis dans des guerres dautodéfense, au nom de la paix avec ses voisins.
Cet Etat, cest lEtat dIsraël, mais lui - et il est seul dans ce cas - doit en permanence justifier son existence.
Nationalisme et démocratie : il ny a pas dexception sioniste
Les Juifs eux-mêmes critiquent le sionisme, qui est le nationalisme juif. Certains courants du judaïsme ultra-orthodoxe sopposent, pour des raisons théologiques, à lexistence dun Etat juif, mais cette position ne se limite pas aux mouvements ultra-orthodoxes. De nombreux intellectuels juifs estiment que le nationalisme juif est incompatible avec léthique juive : le peuple juif - tel est largument - ne peut pas être la « lumière des nations » et disposer à la fois de pouvoir, car le pouvoir corrompt. Labsence dun Etat et dune armée serait lultime garant de la spiritualité et de la moralité juives. Lune des figures de proue de cet antisionisme juif est George Steiner, professeur de littérature comparée aux universités dOxford et de Cambridge et penseur de renommée internationale. Ni Juif honteux, ni « Juif antisémite », Steiner est fier de son identité juive, mais il considère que le peuple juif ne peut avoir pour rôle de témoigner de la moralité et de la justice universelles quen situation dexil et déloignement du pouvoir. Le sionisme, en conférant aux Juifs du pouvoir, aurait liquidé ce statut de pureté morale et le destin historiquement assigné au peuple juif. Comme beaucoup dautres intellectuels, Steiner abhorre le nationalisme, mais son opposition au sionisme ne découle pas dun refus général du nationalisme. Que le nationalisme soit une maladie incurable de tous les peuples ou pas, le peuple juif est le seul peuple qui ne puisse se permettre dy succomber. Steiner nest, bien entendu, pas le seul penseur juif à décrier lidée dun pouvoir juif temporel. Dès le début du XXe siècle, les philosophes juifs allemands, Hermann Cohen et Franz Rosenzweig, avaient développé des théories hégéliennes du « destin » du peuple juif avant la Shoah. Ils pensaient sincèrement que cette même Allemagne qui allait exterminer un tiers du peuple juif incarnait le sommet de la culture et quelle était, pour les Juifs, la Terre promise. Or, nous ne vivons pas dans un monde idéal, mais dans le monde où six millions de Juifs ont été massacrés : au cur de lEurope et en plein cur du vingtième siècle. La question qui se pose aux Juifs est alors de savoir sils préfèrent être parfaitement moraux et morts, ou imparfaitement moraux et vivants. Une recherche dun délicat équilibre entre idéal et réalité, qui est dailleurs au centre de la pensée juive : le rôle de lhomme est daméliorer le monde, pas de sen détacher. La halakha, la loi juive, vise à introduire un élément de sainteté et de moralité dans le monde réel.
On affirme, dans certains milieux intellectuels israéliens, que Theodor Herzl, le père-fondateur, ne voulait pas dun Etat juif, mais quil préconisait un Etat des Juifs. Cest pourquoi son ouvrage majeur se serait intitulé en allemand Der Judenstaat, l« Etat des Juifs ». Or, les traductions anglaise et française de 1896 portent les titres explicites The Jewish State et LEtat juif, un choix qui navait rien de fortuit puisque lauteur connaissait les deux langues (3). Par ailleurs, Herzl utilisait dans ses écrits, de façon interchangeable, les préfixes Juden- (« des Juifs ») et jüdisch (« juif »). Mais que voulait en réalité Herzl au-delà de la sémantique : un Etat à caractère juif, ou un Etat neutre où les Juifs seraient majoritaires ?
Herzl était un Juif assimilé qui revint progressivement à ses origines après laffaire Dreyfus. Sa correspondance et ses mémoires révèlent son attachement au judaïsme : « Dieu naurait pas préservé notre peuple aussi longtemps si nous navions pas un destin dans lhistoire de lhumanité » (4).
Ce qui ne signifie pas quil prônait une théocratie : « Nous saurons confiner les (rabbins) dans les temples, de même que nous saurons confiner les soldats dans les casernes », note-t-il dans LEtat juif. Parce que ce qui unit les Juifs, ce qui les caractérise en tant que nation, de même que les Allemands ont la langue et les Suisses un territoire, cest leur foi : « Nous nous reconnaissons comme nation à travers notre foi » (5) ; « notre foi est la seule chose qui nous ait préservés ». Cest pourquoi la tradition juive est « sacrée » (6). Et donc : « Les rabbins seront les piliers de mon organisation, et je les honorerai. Ils élèveront, instruiront et éclaireront le peuple » (7). Ou encore, au troisième Congrès sioniste de Bâle : les Juifs pauvres de Russie seront « les meilleurs sionistes, parce quils nont pas oublié nos traditions et parce que leurs sentiments religieux sont profondément ancrés » (8).
Herzl ne voulait donc en aucun cas dissocier lEtat juif du judaïsme. La Déclaration dindépendance de lEtat dIsraël quil a contribué à fonder, fait référence à la Bible et proclame que lEtat réalisera la prophétie biblique du rassemblement des exilés. Le symbole de lEtat dIsraël est le Chandelier du Temple de Jérusalem ; les fêtes nationales sont les fêtes juives ; lhébreu, la langue du pays ; il y a, sur le drapeau national et les avions de larmée de lair, létoile de David ; lhymne national chante le « peuple libre sur notre terre ».
Certains prétendent quun Etat ne peut être à la fois juif et démocratique. Cest faux. Un Etat peut être démocratique sans quil y ait complète neutralité quant à son identité culturelle, ethnique et religieuse. LEtat juif est le seul Etat du Moyen-Orient où des députés arabes siègent dans un parlement démocratiquement élu, et où des juges arabes siègent dans des tribunaux (dont la Cour suprême) indépendants du pouvoir exécutif. Israël promeut, comme beaucoup dautres Etats, une identité nationale spécifique, sans quil y ait, pour autant, discrimination entre ses citoyens, Juifs ou Arabes. Le fait que les Arabes israéliens ne se reconnaissent pas dans le drapeau et lhymne du pays ne les empêche pas dêtre des citoyens à part entière et de participer pleinement à la vie politique de leur pays. Quils soient relativement désavantagés idéologiquement, et culturellement handicapés par rapport à la majorité juive renvoie exactement au statut des minorités dans tous les autres Etats-nations démocratiques.
Lun des fondements de lÉtat juif est la Loi du retour. Daucuns la qualifient de discriminatoire et raciste parce quelle confère aux seuls Juifs le droit automatique dimmigrer en Israël et de devenir citoyens israéliens. Mais il ny a là nulle discrimination : la loi israélienne accorde automatiquement la citoyenneté à tout enfant né en Israël de parents israéliens, que ceux-ci soient juifs, arabes, druzes, ou bédouins. Par ailleurs, tout non-Juif peut faire une demande dimmigration et de naturalisation. Israël a, comme chaque pays souverain le droit daccepter ou de rejeter pareille demande. Il ny a aucun pays qui accorde automatiquement le droit dimmigration et de citoyenneté à quiconque le demande.
Le principe de rapatriement dans un Etat-nation est reconnu par le droit international. La résolution des Nations unies qui approuvait, en 1947, létablissement dun Etat juif était destinée, entre autres, à permettre aux Juifs de contrôler limmigration dans leur propre pays. Israël nest par le seul Etat qui entretienne des relations privilégiées avec une importante diaspora, et qui dispose dune « loi du retour ». Pas moins de neuf pays européens : lAutriche, la Belgique, la Grèce, la Hongrie, lItalie, la Roumanie, la Russie, la Slovaquie et la Slovénie ont des lois qui octroient un statut privilégié aux membres de leur groupe ethnique, qui vivent en dehors du pays avec une nationalité étrangère. Par exemple, la loi grecque attribue des droits privilégiés aux « Grecs ethniques » ( article 108 de la constitution) ; la Grèce est également à lorigine dune initiative visant à offrir la citoyenneté grecque aux quelque 300 000 Albanais dorigine grecque vivant en Albanie. La Russie a voté une « loi du retour » en 1999 : tout russe de souche devient automatiquement citoyen russe lors de limmigration en Russie.
Le Conseil de lEurope a adopté les recommandations de la « Commission de Venise » (à propos du statut des Hongrois dau-delà des frontières) : les relations normées et préférentielles entre pays dorigine et diaspora sont compatibles avec le droit international tant quelles ne portent pas atteinte à la souveraineté des pays hôtes. Autrement dit, lEurope elle-même a récemment légitimé les principes dappartenance nationale et ethnique.
Les Etats-nations démocratiques et Israël parmi eux favorisent donc les intérêts de leur majorité sans, pour autant, nier les droits de leur(s) minorité(s). Quiconque appelle au démantèlement de lEtat juif parce que les Arabes y sont en position de relatif handicap, se doit, au nom de la logique, de lhonnêteté et du bon sens, dexiger celui de tous les Etats-nations où vivent des minorités, et le remplacement de celles-ci par des fédérations bi- ou multinationales, voire par des Etats strictement indifférents à cet égard, tant au plan idéologique quau plan culturel.
Ceux dentre les Européens qui affirment que le concept dEtat juif est dépassé, mais appliquent le même raisonnement à leur propre pays, sont au moins logiques. Pour eux, cest le concept même dEtat-nation qui est périmé et qui doit laisser la place à celui de fédération européenne post- et supranationale. LEurope aurait déjà atteint cette phase postnationale, où la nation, tout comme lEtat-nation, appartient déjà à lhistoire. Ce qui nest à lévidence pas lopinion des Basques, des Catalans, des Corses, des Ecossais, des Wallons et des Flamands.
Dautres préfèrent sinscrire dans la contradiction. Cest le cas du député arabe à la Knesset, Azmi Bishara, qui suit les « théories critiques » du modèle national dun Benedict Anderson : la nation ne serait pas une « donnée naturelle » (9). Est-ce à dire que tous les nationalismes seraient artificiels et illégitimes ? « Non [répond Bishara], lidéologie et lidentité nationale font partie intégrante de la modernisation sociale. Je suis moi-même un nationaliste arabe » (10). La critique ne vaut donc que pour le nationalisme juif ; tous les nationalismes sont égaux, mais certains le sont plus que dautres.
Les fondements de lEtat juif
Contrairement aux Anglais en Amérique, ou aux Français en Algérie, les Juifs ne furent pas des colons. Ils navaient pas de métropole, vivaient comme des étrangers minoritaires dans tous les pays du monde, ne représentaient les intérêts daucune puissance coloniale ; ils navaient jamais été souverains quen terre dIsraël et navaient jamais cessé de considérer cette terre comme la leur. Les puissances coloniales, par ailleurs, étaient opposées au projet sioniste, et si les Britanniques publièrent la Déclaration Balfour en 1917, ce fut pour trahir leurs engagements dès 1922.
La vraie question est de savoir si lémergence dune nouvelle idéologie, ou dune nation nouvelle justifie la fondation dun Etat lorsque lEtat à venir porte atteinte aux droits dune autre nation. Lopinion la plus répandue à cet égard est, à lévidence, que oui, personne nirait remettre en cause lexistence des Etats-Unis parce que leurs fondateurs ont expulsé ou tué les Indiens autochtones. Et quant à la nouveauté des Etats, il nest pas de pays qui ne soutienne aujourdhui létablissement dun Etat palestinien, alors que le concept même de peuple palestinien est récent. Dautant que le penseur et célèbre historien de lorientalisme palestinien, Edward Saïd, le reconnaît lui-même : « Le nationalisme palestinien est fondé sur lexpulsion des Israéliens » (11).
Pourquoi donc remettre en question la légitimité du seul Etat juif ? La réponse la plus courante est que les Juifs ne peuvent se permettre de faire un « comeback » historique aux dépens des Arabes. Veulent-ils un Etat ? Quils aillent sinstaller sur un lopin de terre australien, ou canadien, cela nous épargnera un conflit sans issue au Moyen-Orient. Il est compréhensible, tel est largument, que les Juifs, après la Shoah, aient besoin dun pied-à-terre quelque part dans le monde, mais ils doivent aussi comprendre quon ne peut réclamer la propriété dun bien abandonné depuis si longtemps et occupé entre temps par de nouveaux locataires. Quitte à tolérer ce « fossile », comme le suggérait "plaisamment" lhistorien Toynbee, que ce soit dans un musée dhistoire naturelle !
Curieusement, cette argumentation est avancée par ceux qui se font en même temps les avocats zélés du « droit au retour » des Palestiniens et veulent que quiconque a été expulsé de sa maison doive pouvoir rentrer chez lui, quelle quait été la durée de lexil. Un raisonnement, donc, qui vaudrait pour les Palestiniens, mais pas pour les Juifs. Sans compter que ceux qui déclarent les Juifs étrangers en Terre Sainte, ne les considèrent pas non plus comme de « vrais Français » ou de « vrais Russes ». Or, si les Juifs sont étrangers aussi bien en « Palestine » quen diaspora, on se demande où ils seront chez eux !
Certains français illustres comprirent que le retour des Juifs sur leur terre nétait que justice. Jean Racine :
« Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière. Quitte les vêtements de ta captivité. Et reprends ta splendeur première. Les chemins de Sion à la fin sont ouverts. Rompez vos fers, Tribus captives ; Troupes fugitives, Repassez les monts et les mers : Rassemblez-vous des bouts de lunivers » (Esther, Acte III, scène IX).
Jean-Jacques Rousseau :
« Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs, quils naient un Etat libre, des écoles, des universités, où ils puissent parler et disputer sans risque. Alors seulement, nous pourrons savoir ce quils ont à dire » (La Profession de Foi du vicaire savoyard).
Napoléon Bonaparte, en 1799, à quarante kilomètres de Jérusalem :
« Réveillez-vous, Israélites ! Lheure est venue de réaliser votre indépendance politique comme nation parmi les nations ! ».
Ces grands Français connaissaient leur histoire dIsraël. Ils savaient que le nom « Palestine » vient de Philistins, un peuple [non sémite] de la mer Egée, qui sétait installé, au douzième siècle avant lère chrétienne, sur la côte orientale de la Méditerranée. Lorsque les Romains écrasèrent la révolte des Juifs, au deuxième siècle de lère chrétienne, ils tentèrent deffacer toute mémoire juive en rebaptisant justement la Judée, Palestina, du nom de leurs ennemis [ceux des Juifs. NDLR dupjf.org]. Doù le nom arabe Filastin.
· Or, les Hébreux avaient conquis la terre de Canaan, quils rebaptisèrent Eretz Israel, mille trois cents ans avant lère chrétienne.
· Ils y vécurent en confédération tribale jusquà lunification sous la première royauté de Saül.
· David, successeur de Saül, établit la capitale dIsraël à Jérusalem, mille ans avant lère chrétienne.
· Son successeur, Salomon, construisit le Temple de Jérusalem ; il laissa un royaume centralisé et fermement établi.
· Après la mort de Salomon, le pays était divisé entre le royaume du Nord (Israël) et celui du Sud (Juda).
· Le royaume dIsraël fut détruit par les Assyriens en lan 722, et celui de Judée par les Babyloniens, en 587 avant lère chrétienne.
· Un demi-siècle plus tard, le roi de Perse, Cyrus, permit aux Juifs de revenir en Israël et dy rebâtir le temple de Jérusalem.
· Alexandre le Grand repoussa les Perses et conquit la Judée en 332 av. J.C.
· Les Juifs se révoltèrent en 167 contre la dynastie hellénistique et ils rétablirent un Etat autonome en 142.
· Rome conquit la Judée en 63 av. J.C. et y instaura un régime juif vassal.
· Le royaume dHérode était directement soumis à Rome et les Juifs se soulevèrent en lan 66 de notre ère.
· La « Guerre des Juifs », relatée par Flavius Josèphe, sacheva avec la destruction du Second Temple par les Romains en 70.
· Bar Kokhba organisa une seconde révolte en 132 et celle-ci fut écrasée par les Romains en 135.
· Après la division de lEmpire romain, deux siècles plus tard, Byzance régna sur les Juifs soumis jusquà linvasion arabe de 634-640.
· Les croisés semparèrent de la Terre Sainte en 1099, pour la « libérer » des musulmans, mais le royaume franc seffondra avec la victoire des Mamelouks en 1291.
· Les Ottomans prirent la région en 1517 et la dominèrent jusquà linstallation des Britanniques en 1917.
· Les Britanniques quittèrent eux-mêmes la Palestine en 1947 et les Juifs y établirent leur Etat la même année.
De tous les peuples qui se sont succédé en Judée, depuis la destruction du Second Temple par les Romains, seuls les Juifs sont encore là. Après la conquête de Canaan, ils ont souvent été privés de leur indépendance, mais leur présence na jamais été effacée et ils ne se sont jamais départis dun attachement viscéral, évoqué plusieurs fois par jour dans les prières, à ce pays. Même au lendemain de la révolte de Bar Kokhba et de la répression violente qui suivit, les Juifs continuèrent de constituer une majorité dans leur pays et ils y jouissaient encore dune certaine autonomie. A preuve, que lorsque lempereur Caracalla décida, en 212, doctroyer la citoyenneté romaine à ceux de ses sujets qui avaient un pays, les Juifs lobtinrent. Pas de doute, à Rome, à lépoque, que la Palestine était le pays des Juifs. Cest à lépoque des Romains, puis de Byzance, que furent composés, en Judée, la Mishna et le Talmud de Jérusalem. Les Juifs ne cessèrent dailleurs pas de combattre pour leur indépendance, puisquune force juive de Judée fut constituée, en 614, pour lutter aux côtés des Perses contre les Byzantins (12).
Cest linvasion arabe qui déracina vraiment les Juifs. Contrairement à leurs prédécesseurs, les Arabes pratiquèrent une politique de colonisation intensive, de confiscation des terres et de démolition des maisons. Cest ce nettoyage ethnique qui fit des Juifs, pour la première fois dans lhistoire, une minorité en Judée. Lidée reçue, de nos jours, est que les Juifs ont chassé les Arabes de leur terre. Mais historiquement et chronologiquement, ce sont les Arabes qui les chassèrent. Ces derniers devinrent majoritaires au septième siècle, et ce jusquau processus de reconquête par les premiers au dix-neuvième siècle. La Reconquista de lEspagne par les chrétiens mit huit cents ans à se produire. En quoi la reconquête de la Judée par les Juifs, parce quelle a pris quatre siècles de plus, aurait-elle moins de légitimité ? Ce serait, par ailleurs, donner raison à Ben Laden qui attribue lEspagne aux Arabes. Non que le droit civil de certains pays, entre autres, le droit juif, ne reconnaisse pas lidée de propriété par défaut. Le voleur peut devenir propriétaire du bien volé si la victime a perdu tout espoir de recouvrer son bien. Or, les Juifs, précisément, ne cessèrent jamais despérer retourner dans leur pays. Cest pourquoi ils refusèrent, au demeurant, un Etat en Argentine, en Ouganda, au Birobidjan et en Mandchourie.
Cependant, en dépit des efforts déployés par les Romains, puis par les Arabes et les croisés, les Juifs se maintinrent en Judée-Palestine. Leurs principales communautés, du premier au dix-neuvième siècle, furent Safed, Tibériade, Hébron, Gaza, Rafah, Ashkelon, Césarée, Jaffa, Acre et Jéricho. Parmi les habitants juifs de Jéricho, au septième siècle, il y avait les rescapés des massacres perpétrés par Mahomet contre les tribus juives dArabie. Au onzième siècle, les croisés massacrèrent des milliers de gens, et de nombreux Juifs de France, dAngleterre, plus tard dEspagne, de Lituanie, du Portugal, de Sicile, de Sardaigne, de Rhodes et de Naples sinstallèrent en Judée. Dès le douzième siècle, la population juive allait croissant. Au moment de la conquête ottomane, à peu près 10 000 Juifs vivaient à Safed, la communauté de cette ville comptant 15 000 âmes et une académie rabbinique au seizième siècle (13). Dimportantes communautés vivaient à la même époque à Jérusalem, à Hébron et à Acre. Quand on procéda au premier recensement à Jérusalem à lépoque des Ottomans, en 1858, il savéra que les Juifs y constituaient la majeure partie de la population, les musulmans en représentant moins du quart. Bien avant la première vague dimmigration (aliyah) des Juifs européens, en 1882, Jérusalem, Safed et Tibériade étaient des villes (ou plutôt des villages) à majorité juive.
Durant loccupation ottomane, la vie des Juifs en Judée était intolérable. William Tanner Young, consul britannique à Jérusalem, rapporte, le 25 mai 1839, au Foreign Office, quils étaient massacrés à Hébron, battus, expropriés à Jérusalem, et interdits de prière dans les lieux saints. Si leurs coreligionnaires dEurope, du Yémen, dIrak, de Turquie et dAfrique du Nord les ont rejoints à la fin du dix-neuvième siècle, cest que les conditions de vie en diaspora étaient plus terribles encore et parce que ces mêmes Juifs navaient jamais perdu lespoir de revenir dans leur pays.
Les Arabes affirment, de nos jours, que les Juifs semparèrent dune contrée bien établie, peuplée et verdoyante. Tous les récits de voyage et rapports sur la Palestine du XVIIe au XIXe siècle parlent, au contraire, dune région vide de lEmpire ottoman.
- Henry Maundrell, en 1697 : Nazareth, « un village minuscule et sans importance » ;
- Jéricho, « une bourgade minable et sale » ;
- Acre, « une désolation » (14).
- Larchéologue britannique Thomas Shaw, en 1738 : la Terre Sainte « vide, désolée et manquant de tout » (15).
- Le comte Volney en 1785 : « Nous avons du mal à reconnaître Jérusalem... on y compte environ douze mille habitants » (16).
- Alphonse de Lamartine, qui visita la région en 1832, écrit, dans le Voyage en Orient (1835), quà part Jérusalem, il ne rencontra pas âme qui vive, et que la Palestine était « le tombeau de tout un peuple ».
- Ou encore, Alexandre Keith, en 1844 : « A lépoque de Volney, la Terre Sainte nen était pas encore arrivée à létat de désolation totale, décrit par les prophètes » (17).
- Et puis le consul britannique en Palestine ottomane, James Pinn, en 1857, dans un rapport à Londres : « Le pays est à peu près inhabité » (18).
Le compte rendu le plus célèbre de létat des lieux de la Palestine ottomane, à la fin du XIXe siècle et à la veille de la première aliyah, est le journal de Mark Twain, témoin oculaire en 1867 :
« Pas un seul village (dans la Vallée de Jezréel) rien sur trente miles dans les deux sens. Deux ou trois petits groupes de tentes bédouines, mais pas une seule habitation permanente. On peut voyager pendant dix miles sans rencontrer dix êtres humains [
] Déserts sans âme qui vive, collines vides [
] ruine mélancolique de Capharnaüm, stupide village de Tibériade, enterré sous six palmiers [
] Nous arrivâmes à Tabor sans encombre et sans rencontrer âme qui vive tout au long du chemin. Nazareth est désolée [
] Jéricho est en ruines, comme inchangée depuis le miracle de Josué il y a plus de trois mille ans; Bethléem et Béthanie, dans leur pauvreté et leur humiliation, nont plus rien pour rappeler quelles furent honorées par la présence du Sauveur, ces endroits où les bergers chantaient « paix sur terre, grâce à lhomme » nabritent pas une créature vivante [
] Bethesda et Horzine ont disparu [ainsi que] les déserts autour delles, où des milliers dhommes écoutèrent la voix du Sauveur et mangèrent le pain miraculeux ; elles se sont endormies dans une solitude qui nest plus habitée que par des oiseaux de proie et des renards qui rôdent. » (19).
On peut également citer le cartographe britannique Arthur Penrhyn Stanley, dans une oeuvre parue en 1862 (20) :
« ni signes de vie ni habitations en Judée, sur des distances entières ».
Voilà pour le pays verdoyant « envahi » par les Juifs en 1882. Au moment où passe Mark Twain, la population de la Palestine ottomane est de quelque 400 000 âmes Juifs et Arabes confondus. La première vague dimmigration, en 1882, entraîna celle des Arabes de lEmpire ottoman, quattiraient les perspectives demploi fournies par linfrastructure juive en Palestine. Un fait attesté et durable : « Limmigration arabe en Palestine, depuis 1921, est nettement plus nombreuse que limmigration juive », déclare par exemple le Président Roosevelt en 1939 (21). Cest que la « communauté juive palestinienne » a lancé une économie dynamique. En 1947, le salaire dun ouvrier arabe de Jaffa est du double de celui de son collègue de Naplouse. De 1922 à 1947, la population arabe croît dans les villes et régions où les Juifs sont majoritaires : de 290% à Haïfa, de 158% à Jaffa, et de 131% à Jérusalem pour une croissance de 50% en moyenne dans les régions où les Juifs ne sont pas installés (22). Selon lhistorien Ernst Frankenstein, au moins 25% des Arabes qui vivaient en Palestine en 1882 étaient des nouveaux venus, ou les descendants des Egyptiens qui avaient conquis la région en 1831 (23).
A lépoque où les Britanniques reçoivent de la Société des Nations, en 1920, un mandat sur lensemble du territoire correspondant aujourdhui à ceux dIsraël, de lAutorité palestinienne et de la Jordanie, 900 000 personnes sy trouvaient (dont 600 000 en Palestine occidentale, à louest du Jourdain). Dès le début du XVIIIe siècle, les villages, en particulier le port de Jaffa, étaient peuplés non seulement de Juifs et dArabes, mais de Turcs, de Grecs, dArméniens, de Bosniaques, de Druzes, de Kurdes, de Perses, dEgyptiens, de Templiers allemands, etc. Les Arabes étaient, pour lessentiel, nomades, et ne constituaient quun groupe ethnique parmi dautres. A lépoque de la partition par les Nations unies en 1947, les Juifs étaient majoritaires à lOuest : 538 000, contre 397 000 Arabes.
La Palestine na jamais constitué un pays, et le concept même de Palestine nexistait pas dans lEmpire ottoman. Comme lexplique Bernard Lewis, le spécialiste du Proche-Orient :
« Depuis la destruction de lEtat juif dans lAntiquité et jusquau Mandat britannique, le territoire connu sous le nom de « Palestine » navait pas de frontières... Cette région englobait des subdivisions administratives changeantes » (24). En 1887, la Syrie fut divisée en deux vilayets : Beyrouth et Damas, et les sandjaks dAcre et Naplouse rattachés à Beyrouth, celui de Jérusalem étant indépendant. Point de Palestine, donc, dans lEmpire ottoman, que ce soit au plan physique, administratif ou linguistique. Le mot même de Palestine nétait pas usité chez les Turcs et les Arabes. Ce furent les Britanniques qui « ressuscitèrent » la Palestina romaine. Il ny avait ni Etat ni peuple palestiniens, comme le reconnut dailleurs le rapport Peel de 1937, qui nétait pourtant en rien favorable aux Juifs :
« Durant les douze siècles qui se sont écoulés depuis linvasion arabe, le pays a quasiment disparu de la scène historique [
] Il est resté en dehors de lhistoire tant sur le plan économique que politique. Même sur le plan culturel et scientifique, sa contribution à la civilisation est nulle. » (25).
Cest, comme le notait déjà, en 1858, lhistorien suisse, Félix Bovet, parce que les Arabes ne sont pas des autochtones, quils ny construisent rien (26). Une seule ville arabe fut construite en terre dIsraël: Ramleh. Toutes les autres sont des villes juives rebaptisées par eux. La résolution du premier congrès islamo-chrétien de janvier-février 1919, à Jérusalem, réuni afin de désigner les représentants locaux pour la Conférence de la paix, est révélatrice:
« Nous considérons la Palestine comme faisant partie de la Syrie arabe, dont elle ne fut jamais séparée. Nous sommes liés à la Syrie par des liens nationaux, religieux, linguistiques, naturels, économiques et géographiques » (27).
Le dirigeant arabe palestinien, Awni Abdul Haadi déclarait, quant à lui, à la Commission Peel, en 1937 :
« Il ny a pas de Palestine. Cest un terme inventé par les sionistes. Notre pays a fait partie de la Syrie pendant des siècles » (28).
Les Arabes connaissaient ces faits et, contrairement à une opinion aujourdhui répandue, tous ne considéraient pas le retour des Juifs, comme une « invasion ». A lépoque de la Conférence de la Paix, personne nallait soulever la question dun Etat palestinien, car les Arabes eux-mêmes nexigeaient pas dEtat pour un peuple qui nexistait pas. Lémir Fayçal, qui était à la tête de la délégation arabe à Versailles, voulait un royaume arabe incluant la Syrie, le Liban, la Transjordanie, la Palestine, voire lIraq. Mieux, il existe toute une série de déclarations, évidemment conjoncturelles, de celui-ci allant dans le sens des sionistes. Par exemple, laccord officiel de coopération, conclu le 3 janvier 1919 avec Haïm Weizmann : les sionistes appuieraient lémir dans son effort de construction nationale ; ce dernier, en échange, encouragerait « les mesures adéquates » pour une « immigration massive des Juifs vers la Palestine ». Ou encore, la lettre de Fayçal, de mars 1919, au juriste Felix Frankfurter :
« Notre délégation ici, à Paris, est parfaitement au courant de la proposition soumise hier par lorganisation sioniste à la Conférence de la Paix, et nous la considérons comme modérée et convenable. Nous ferons de notre mieux, en ce qui nous concerne, pour laider à réussir. Nous souhaitons la plus cordiale bienvenue aux Juifs chez eux... Il (le docteur Weizmann) a été un grand soutien de notre cause et jespère que les Arabes pourront bientôt être en mesure de rendre aux Juifs une partie de leur bonté ».
De fait, ce nest pas lors du vote du partage de la Palestine par lONU, approuvé par lAssemblée générale en novembre 1947, que la communauté internationale a reconnu aux Juifs le droit de disposer deux-mêmes dans leur patrie historique, cest à la conférence de San Remo, en avril 1920, puisque la Puissance mandataire, la Grande-Bretagne, avait désormais pour mission explicite duvrer à létablissement dun foyer national juif en Palestine. Les Juifs obtenaient leur droit à lautodétermination à la sueur de leur front et après avoir asséché les marais, planté des arbres et construit des routes, des hôpitaux, et des écoles.
En juin 1922, le Livre blanc de Churchill détachait officiellement la Transjordanie de la Palestine et lexcluait du territoire ouvert à limmigration juive. Les Arabes, dont beaucoup sétaient battus, contrairement à la Légion juive (unités britanniques), du côté turc, se voyaient donc attribuer 80% de la Palestine originelle.
Quant aux Arabes de Palestine occidentale, qui souhaitaient le rattachement à la Syrie, ils nadmirent jamais létablissement dun quelconque Etat juif.
Doù la vague de violences des années 20. Les Britanniques tentèrent dapaiser la colère arabe en faisant désigner Hadj Amin al-Husseini comme mufti de Jérusalem, à la mi-mai 1921. Cette erreur fut fatale : le personnage fit, du rejet de lautodétermination juive, un devoir religieux, et de lassassinat de Juifs, un acte légitime et louable. Avant al-Husseini, le partage de la Palestine occidentale entre un Etat juif et un Etat arabe était encore envisageable. Après lui, il devint impossible. Ses incitations au meurtre trouveront une application extrême dans le massacre de Hébron, en 1929 : soixante Juifs furent assassinés par les Arabes, le 23 août, sur encouragement et instructions, alors que la communauté sépharade vivait là depuis des générations ; cétait la première fois que la ville se vidait de ses Juifs. 133 personnes avaient été massacrées dans une tuerie qui sétait étendue, en particulier, à Safed. Le mufti accusa dailleurs ses victimes davoir provoqué ces meurtres pour sattirer la sympathie des Britanniques. Ceux-ci, au lieu de combattre le terrorisme racial, accédèrent néanmoins à la demande dal-Husseini et réduisirent le quota de limmigration juive en Palestine, fin 1936. Un scénario qui allait faire ses preuves par la suite.
Hadj Amin al-Husseini rejeta vigoureusement les propositions de partition de la Commission Peel, en juillet 1937, qui recommandait daccorder seulement un cinquième du territoire aux Juifs. Le rejet dal-Husseini enterra le plan de partage et donc la création dun refuge pour les Juifs, alors même quHitler était au pouvoir en Allemagne depuis quatre ans.
Peu après laccession dHitler au pouvoir, le mufti avait écrit au consul dAllemagne à Jérusalem :
« Les musulmans de Palestine et dailleurs accueillent favorablement le nouveau régime en Allemagne et ils espèrent que le système fasciste et antidémocratique sétendra aux autres pays » (29).
Il avait organisé des « scouts nazis » sur le modèle des Hitlerjungen [Jeunesses hitlériennes, NDLR dupjf.org]. La swastika était devenue un symbole populaire parmi les Palestiniens, tout comme la chanson : « Plus de Monsieur, plus de Mister ! Au ciel Allah sur terre Hitler ! ». Le terrorisme arabe, soutenu par lAllemagne, sen prenait systématiquement aux civils juifs, dans les hôpitaux, les théâtres, les magasins et les maisons. Al-Husseini, qui rencontra Hitler en 1941, a coopéré avec le régime nazi : il promit de fomenter une nouvelle révolte panarabe, en échange de lindépendance après la guerre et de labrogation du foyer national juif ; il suggéra, par exemple, lenvoi des enfants juifs de Hongrie en Pologne (30). Le mufti visita Auschwitz et relate dans ses mémoires :
« Notre condition sine qua non à une coopération avec lAllemagne était dobtenir une liberté daction totale pour éliminer tout Juif de la Palestine et du monde arabe. Je demandai à Hitler un engagement explicite nous permettant de résoudre le problème juif suivant nos aspirations nationales et raciales, et conformément aux méthodes scientifiques modernes des Allemands. Sa réponse fut : ils sont à vous ! » (31).
Cest al-Husseini qui forgea les expressions « Itbah al Yahud » (Tuez les Juifs), et « Nashrab dam al Yahud » (Nous boirons le sang des Juifs).
Son étroite collaboration avec les nazis le grandit encore dans le monde arabe : lEgypte lui accorda un statut de réfugié politique et le conseil national palestinien lélut à sa tête en 1948. Il continue de figurer comme grand personnage des Arabes palestiniens et Arafat ne cesse de faire référence à lui en tant que « héros » (interview du 2 août 2002, à al-Quds).
Après la Seconde Guerre mondiale, les peuples qui avaient soutenu les nazis furent punis pour leurs crimes : par exemple, les Sudètes furent expulsés de Tchécoslovaquie par les Alliés et envoyés en Allemagne. Les Arabes de Palestine, en revanche, eurent droit à un meilleur traitement. En dépit de leur combat commun avec les Nazis, lONU leur reconnut le droit à un État, par le Plan de partage de 1947, en plus de lÉtat établi sur 80% de la Palestine mandataire par la Grande-Bretagne en 1922. Après la Shoah, dans laquelle six millions de Juifs périrent, le droit des Juifs à un État allait de soi. Pas seulement pour les Juifs dEurope rescapés des camps, mais également pour les Juifs des pays arabes, qui étaient traités comme citoyens de second ordre (dhimmis) dans les régimes dapartheid arabes.
On entend souvent dire que les victimes de la Shoah avaient droit à un État, mais que cétait aux Allemands de payer une réparation territoriale, et non aux Arabes palestiniens. Cet argument est spécieux pour deux raisons. Dabord, comme je lai montré plus haut, la Palestine nétait pas plus arabe que juive, le droit des Arabes à un État fut reconnu par le plan de partition (quils rejetèrent), et il ny eut jamais dÉtat arabe palestinien. Le dernier État souverain fut lÉtat juif, qui fut détruit par les Romains en 70. Deuxièmement, dire que les Arabes palestiniens nont rien à voir avec la Shoah est complètement faux : leur dirigeant Al-Husseini fut un criminel de guerre nazi, les Arabes palestiniens soutinrent lAllemagne nazie, et ils portent une responsabilité écrasante dans le génocide du peuple juif.
En 1947, tout comme dix ans auparavant, les Arabes rejetèrent le plan de partage de lONU et se lancèrent dans une guerre dextermination contre les Juifs. Ce conflit déclencha une vague de réfugiés juifs et arabes. 850 000 Juifs furent expulsés du monde arabe et 700 000 Arabes senfuirent de Palestine en attendant la victoire, comme les y appelaient les pays frères. Certes, la Haganah encouragea, dans certains cas, le départ de la population ennemie, mais ce sont les hostilités provoquées par les Arabes qui furent la cause principale du processus (32).
Après leur défaite en 1949, les Arabes auraient pu établir un Etat en Cisjordanie et à Gaza, mais tel nétait pas leur but. Ils voulaient liquider lEtat juif souverain, doù les guerres déclenchées par eux en 1967 et en 1973. Après la Guerre des Six Jours, Israël accepta la Résolution 242 du Conseil de Sécurité, et les pays arabes la rejetèrent sans appel (Conférence de Khartoum). Comme le dit très justement lancien ministre des Affaires étrangères, Abba Eban, la guerre des Six Jours fut le premier conflit de lhistoire où ce fut le vainqueur qui demanda la paix et les vaincus qui exigèrent une capitulation sans conditions.
Anouar al-Sadate, qui eut le courage de franchir le pas et daccepter la Résolution 242, se vit dailleurs restituer tout le Sinaï, soit 90% des territoires dont les Israéliens sétaient emparés en 1967.
Arafat, lhéritier dal-Husseini, refuse, lui, de sengager sur cette voie. La « reconnaissance » dIsraël à Genève, en décembre 1988, et la ratification de laccord dOslo par le biais dune lettre, datée du 9 septembre 1993, ne sont, pour le chef de lOLP, que stratagèmes. Abou Iyad, son bras droit, déclare, dès le 11 février 1989, au journal koweïtien, al-Watan, quil ny a pas eu reconnaissance à Genève. Le 13 septembre 1993, jour de la signature de laccord dOslo, Arafat lui-même signifie à la télévision jordanienne que lobjectif reste dexécuter le plan par étapes, adopté par lOLP en 1974, cest-à-dire accepter un compromis provisoire pour détruire Israël par la suite. Le 10 mai 1994, cest encore Arafat qui explique, à Johannesburg, quOslo nest quune version moderne de la convention dal-Hudaybiya, conclue entre Mahomet et ses ennemis en 628, soit un stratagème en situation de faiblesse pour mieux se défaire ensuite de lennemi.
La guerre dArafat est une guerre injustifiée. Son but nest pas de
un peuple, mais den détruire un autre. Médias et manuels scolaires de lAutorité palestinienne promeuvent la mort comme valeur suprême et rejettent le droit des Juifs à un Etat. Exemple de sermon de Muhammad Ibrahim Madi, diffusé sur la chaîne de télévision de lAutorité palestinienne le 3 août 2001 :
« Jai été ravi lorsquun enfant ma dit : "Ô Cheikh, jai quatorze ans. Dans quatre ans, je me ferai exploser au milieu des ennemis dAllah, je me ferai exploser parmi les Juifs". Je lui ai dit : "Ô, jeune enfant, puisse Allah te faire mériter la Shahâda (martyre) et me faire mériter la Shahâda" [
] Toutes les armes doivent être tournées contre les Juifs, nation maudite dans le Coran, quAllah décrit comme des singes et des porcs, des adorateurs de veaux et didoles. Rien ne les arrêtera, si ce nest la couleur du sang de leur sale nation, si ce nest notre volonté de nous faire exploser en leur sein. Puisse Allah faire en sorte que les Musulmans règnent sur les Juifs. Nous les ferons exploser à Hadera, à Tel-Aviv, à Netaniya, jusquà ce quAllah nous rende maîtres de ces ordures [
] Nous entrerons dans Jérusalem en conquérants, ainsi quà Jaffa, Haïfa et Ashkelon [
] Bénis soient ceux qui éduquent leurs fils dans la voie du Jihad et de la Shahâda ! » (33).
Ce nest pas un hasard si le nombre des attentats perpétrés par lOLP et le Hamas a triplé après la signature dOslo II, en septembre 1995 (retrait israélien de 98% de la population palestinienne et établissement dun gouvernement palestinien sous la houlette de lOLP). Les attentats-suicide ont commencé après le retrait israélien des territoires et le début de la propagande dArafat, qui se situe dans la ligne directe de celle dal-Husseini. La présence militaire israélienne dans les territoires contestés est la conséquence, et non la cause du terrorisme palestinien. Ce terrorisme débuta, dès les années 1920, sous limpulsion dal-Husseini, bien avant lexistence même de lEtat dIsraël.
La plus longue occupation de lHistoire fut loccupation de lInde par la Grande-Bretagne. Il ny eut pas un seul attentat-suicide contre les Anglais durant toute cette période. Loccupation la plus cruelle et la plus injustifiée, aujourdhui, est celle du Tibet par la Chine. Les Tibétains ne se font pas exploser parmi les Chinois innocents et ne tirent pas à bout portant sur leurs enfants. Quant à la pauvreté, si elle est lautre cause du terrorisme palestinien, comment se fait-il que des pays comme Haïti, ou le Bangladesh, ne soient pas des centres mondiaux du terrorisme ?
Cest précisément à lapogée du processus dOslo quArafat exposa sa stratégie à des diplomates arabes dans un hôtel de Stockholm, le 30 janvier 1996 :
« Lidée est déliminer lEtat dIsraël et détablir un Etat purement palestinien... Par une guerre psychologique et lexplosion populaire nous allons rendre la vie impossible aux Juifs. Dans cinq ans, nous aurons de six à sept millions dArabes en Cisjordanie et à Jérusalem, et les Juifs ne voudront pas vivre parmi les Arabes... » (34).
Conclusion
Le but du sionisme était de faire, des Juifs, un peuple libre sur sa terre, et de permettre à leur génie créateur et à leur culture se sépanouir pleinement. Ce but a été atteint.
Mais le sionisme avait un autre but, lequel na pas été atteint. Herzl, qui mourut il y a exactement cent ans, conclut son livre, LÉtat juif, en ces termes :
« Je crois quune génération extraordinaire de Juifs va émerger. Les Maccabées se lèveront à nouveau. Je le répète : les Juifs qui veulent un État lauront. Nous vivrons comme hommes libres sur notre propre terre, et mourrons en paix dans nos maisons. Le monde sera libéré par notre liberté, enrichi par notre richesse, grandi par notre grandeur. Et tout ce que nous essaierons daccomplir pour notre propre bien aura des répercussions bénéfiques pour le reste de lhumanité. »
Les Juifs qui le veulent peuvent vivre libres sur leur propre terre. Mais si certains meurent en paix dans leurs maisons, dautres meurent dans leurs maisons, assassinés de sang-froid, ou meurent déchiquetés dans la rue. Et, bien que la haute-technologie israélienne enrichisse dautres peuples et pays, le monde nest pas libéré par notre liberté et nest pas grandi par notre grandeur.
LÉtat dIsraël est accusé dêtre un État criminel, dêtre le principal violateur des droits de lhomme dans le monde, dêtre lincarnation du nazisme, et dêtre lultime obstacle à la paix au Proche-Orient. Aux Nations-Unies et dans les universités américaines et européennes, Israël est plus condamné ou boycotté quaucun autre pays. Ses dirigeants sont menacés dêtre poursuivis en justice pour crimes de guerre.
Il est effectivement lâche et absurde de dénoncer comme antisémite toute critique dIsraël. Mais il est malhonnête et hypocrite dappliquer deux poids deux mesures à la critique dIsraël et à celle des autres pays. Les Israéliens critiquent leur pays à longueur de journée et sans pitié.
- Mais il y a une différence entre critiquer et diaboliser.
- Entre dire que Sharon a tort sur telle ou telle décision, et le comparer à Hitler.
- Entre dire que la présence militaire israélienne au-delà des lignes de cessez-le-feu de 1949 est illégale, et dire que lexistence même de lÉtat dIsraël est illégitime.
- Entre dire que le conflit israélo-arabe doit être résolu et dire quIsraël est la cause de tous les maux.
- Entre dire que la politique des éliminations ciblées des leaders terroristes est contre-productive, et dire quelle est responsable de lantisémitisme en France.
Il est hypocrite de manifester son soutien aux Arabes palestiniens sans jamais mentionner les Tibétains, ou les Kurdes, dont les droits nationaux sont autrement plus authentiques et anciens, et qui, eux, ne jouent pas au football avec la tête décapitée de leurs victimes. Il est hypocrite daccuser Israël de crimes de guerre lorsque son armée prend des mesures défensives ou punitives pour protéger sa population civile, et de fermer les yeux, les oreilles et la bouche, sur le génocide du Soudan. Il est hypocrite de hurler dindignation sur l « occupation israélienne » et de ne pas dire un mot de loccupation du Liban par la Syrie, de Chypre par la Turquie, ou du Tibet par la Chine. Il est hypocrite de venir servir de bouclier humain pour Arafat lorsque Tsahal cherche à mettre la main sur ses protégés, et de ne jamais venir servir de bouclier humain devant les cafés et les cinémas israéliens pour empêcher lentrée de bombes humaines.
Comme la écrit Alan Dershowitz, immédiatement après quArafat ait rejeté toutes les offres de paix de Camp David sans faire de contre-proposition, et après quil ait répondu à la paix par la guerre, lopinion publique internationale était majoritairement derrière Israël. Dès linstant où Arafat envoya des femmes et des enfants se faire filmer devant les tanks israéliens, lopinion internationale tourna à nouveau (en particulier, après la manipulation de « laffaire Al-Dura » diffusée par France 2). Mais cette même opinion internationale ne se contenta pas de tomber dans le piège dArafat. Elle devint littéralement folle. En essayant de comprendre les causes de ce retournement irrationnel et extrême, Dershowitz conclut qu« Israël est lÉtat juif et le "Juif" parmi les États du monde » (35). Ce ne sont plus « les Juifs » qui sont la cause de tous les maux et les vrais responsables de leurs propres malheurs, mais « Israël » et « Sharon ». Ce ne sont plus « les Juifs » qui contrôlent la finance mondiale, mais « Sharon et son entourage » qui contrôlent Bush et les néo-conservateurs.
Grâce à lÉtat juif, les Juifs ne sont plus à la merci des nations. Mais lÉtat juif na pas mis fin à la haine des nations envers les Juifs, au contraire. Lidée que les Juifs puissent être forts et se défendre fait horreur à ceux qui se sont habitués à les humilier pendant des siècles. Le sionisme ne peut pas, et ne pourra pas mettre fin à la haine des Juifs, parce que cette haine na rien à voir avec les Juifs eux-mêmes, mais avec les idées quils représentent depuis leur apparition sur la scène de lHistoire.
Comme lannonce le prophète Isaïe, un jour viendra où tous les hommes seront frères, et où lagneau couchera près du loup (une plaisanterie israélienne ajoute que mieux vaudra être le loup que lagneau). Mais nous en sommes loin. Et pour que cette prophétie se réalise, il faut que les Juifs soient libres et souverains. Doù la nécessité de lÉtat juif, tant pour les Juifs que pour lhumanité.
© Revue Outre-Terre
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Notes :
(1) Le Monde, 16 février 2004.
(2) www.proche-orient.info, 22 juin 2004.
(3) Cf. Yoram Hazony, "Did Herzl Want a 'Jewish State' ?", Azure, 9, printemps 2000, pp. 44-45 : Herzl utilisait souvent le substantif Juden pour ladjectif juif ; par exemple Judenkongress pour Congrès juif ; lusage des deux tournures est, chez lui, comme dailleurs en allemand, indifférent.
(4) Briefe und Tagebücher, Vol. 2, p. 128-129.
(5) The Complete Diaries of Theodor Herzl, Raphael Patai, trad. Harry Zohn, New York, Herzl Press,1960, p. 56.
(6) Diaries, Ibid., p. 72.
(7) Ibid., p. 104.
(8) 15 août 1899.
(9) Cf. Azmi Bishara, « Entre nationalité et nation » (hébreu), Teoria ubikoret 6, 1995, p. 41.
(10) Haaretz (supplément du week-end), 29 mai 1998, pp. 24, 27.
(11) Atlantic Unbound, 22 septembre 1999.
(12) Cf. Samuel Katz, Battleground : Fact and Fantasy in Palestine, New York, Bantam, 1973, p.88.
(13) Palestine Royal Commission Report Presented by the Secretary of State for the Colonies to Parliament by Command of his Majesty, July 1937, Cmd. 5479, pp. 11-12.
(14) The Journey of Henry Maundrell from Aleppo to Jerusalem, 1697, Londres, Henry Bohn, 1848, pp. 428, 450, 477.
(15) Cf. Thomas Shaw, Travels, or Observations Relating to Several Parts of Barbary and the Levant (1694-1751), Londres, 1754.
(16) Cf. Constantin Volney, Travels Through Syria and Egypt in the Years 1783,1784, 1785, Londres, Peter Noster & Row, 1788, Vol. 2, p. 36.
(17) Cf. Alexandre Keith, The Land of Israel, Edimbourg, William Whyte, 1844, p.465.
(18) Lettre à Harel McLardon, 15 septembre 1857, British Foreign Office, doc. 78/1294, n° 36.
(19) Cf. Mark Twain, The Innocents Abroad, or, The new Pilgrims progress, New York, Oxford University Press, 1996, pp. 349, 366, 375, 441-442.
(20) Cf. Arthur Penrhyn Stanley, Sinai and Palestine, in connection with their history, Londres, John Murray, 1881, p.118.
(21) Cf. Franklin Delano Roosevelt, communiqué au secrétaire dEtat, 17 mai 1939, in Foreign Relations of the United States : Diplomatic Papers, Washington DC, United States Government Press Office, 1955, Vol. 4, p. 457.
(22) Cf. Arieh Avneri, Hahityashvut Hayehudit Vetaanat Hanishol, Tel-Aviv, Hakibbutz Hameuhad, 1980, p. 221.
(23) cf. Ernst Frankenstein, Justice for my People, Londres, Nicholson & Watson, 1943, p. 127.
(24) Cf. Bernard Lewis, « The Palestinians and the PLO : A Historical Approach », Commentary, janvier 1975. Et, du même auteur, « Palestine : On the History and Geography of a Name », in Bernard Lewis, Islam in History, Chicago, Open Court, 1993, pp. 153-165.
(25) Palestine Royal Commission Report
, Op. cit., ch. 1, p. 6.
(26) Cf. Félix Bovet, Egypt, Palestine and Phoenicia : A Visit to Sacred Lands, Londres, 1882, pp. 384-385.
(27) Cf. Yehoshua Porath, The Palestine-Arab National Movement, 1929-1939 : From Riots to Rebellion, Londres, Frank Cass, 1977, Vol. 2, pp. 81-82.
(28) Cité par Alan Dershowitz, The Case for Israel, Wiley, 2003, p.7.
(29) Cf. Benny Morris, Victimes, Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste, Editions Complexe, 2003, p. 143 = Righteous Victims A history of the Zionist-Arab Conflict, 1881-1999, New York, Alfred A. Knopf, 1999.
(30) Ibid., p. 186.
(31) Cf. Sarah Honig, "Friendish Hypocrisy II : The Man from Klopstock St.", Jerusalem Post, 6 avril 2001.
(32) Cf. Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge University Press, 1988.
(33) www.pmw.org.il
(34) Cf. Ephraim Karsh, Arafats War, New York, Grove Press, 2003, p. 57-58.
(35) A. Dershowitz, The Case for Israel, p. 11.
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Mis en ligne le 13 mai 2008, par M.











