[1] "Sylvain Gouguenheim : et si l'Europe ne devait pas ses savoirs à l'islam ?"
[2] Sylvain Gouguenheim, Aristote au Mont Saint-Michel. Les racines grecques de l'Europe chrétienne. Seuil, "L'Univers historique", 282 pages. (Louvrage est en vente par Internet sur les sites de la FNAC et dAmazon.
[3] Jean-Yves Grenier, "Aristote au Mont-Saint-Michel", savant et ambiguë [sic]"
[4] I. Rioufol, "La 'faute' de l'historien incorrect".
Titre original : "Oui, lOccident chrétien est redevable au monde islamique - Un collectif international de 56 chercheurs en histoire et philosophie du Moyen Age"
Libre opinion parue dans la rubrique Rebonds, de Libération, édition du 30 avril
Historiens et philosophes, nous avons lu avec stupéfaction louvrage de Sylvain Gouguenheim intitulé Aristote au Mont-Saint-Michel. Les racines grecques de lEurope chrétienne (Seuil) qui prétend démontrer que lEurope chrétienne médiévale se serait approprié directement lhéritage grec au point de dire quelle «aurait suivi un cheminement identique même en labsence de tout lien avec le monde islamique». Louvrage va ainsi à contre-courant de la recherche contemporaine, qui sest efforcée de parler de translatio studiorum et de mettre en avant la diversité des traductions, des échanges, des pensées, des disciplines, des langues. Sappuyant sur de prétendues découvertes, connues depuis longtemps, ou fausses, lauteur propose une relecture fallacieuse des liens entre lOccident chrétien et le monde islamique, relayée par la grande presse mais aussi par certains sites Internet extrémistes. Dès la première page, Sylvain Gouguenheim affirme que son étude porte sur la période sétalant du VIe au XIIe siècle, ce qui écarte celle, essentielle pour létude de son sujet, des XIIIe et XIVe siècles. Il est alors moins difficile de prétendre que lhistoire intellectuelle et scientifique de lOccident chrétien ne doit rien au monde islamique !
Il serait fastidieux de relever les erreurs de contenu ou de méthode que lapparence érudite du livre pourrait masquer : Jean de Salisbury na pas fait uvre de commentateur ; ce nest pas via les traductions syriaques que ce quon a appelé la Logica nova (une partie de lOrganon dAristote) a été reçue en Occident ; enfin, et surtout, rien ne permet de penser que le célèbre Jacques de Venise, traducteur et commentateur dimportance, comme chacun le sait et lenseigne, ait jamais mis les pieds au Mont-Saint-Michel ! Quant à la méthode, Sylvain Gouguenheim confond la présence dun manuscrit en un lieu donné avec sa lecture, sa diffusion, sa transmission, ses usages, son commentaire, ou extrapole la connaissance du grec au haut Moyen Age à partir de quelques exemples isolés. Tout cela conduit à un exposé de seconde main qui ignore toute recherche nouvelle - notons que le titre même de son livre est emprunté à un article de Coloman Viola
paru en 1967 ! Certains éléments du livre sont certes incontestables, mais ce qui est présenté comme une révolution historiographique relève dune parfaite banalité.
On sait depuis longtemps que les chrétiens arabes, comme Hunayn Ibn Ishaq, jouèrent un rôle décisif dans les traductions du grec au IXe siècle. De plus, contrairement aux affirmations de lauteur, le fameux Jacques de Venise figure aussi bien dans les manuels dhistoire culturelle, comme ceux de Jacques Verger ou de Jean-Philippe Genet, que dans ceux dhistoire de la philosophie, tel celui dAlain de Libera, la Philosophie médiévale, où lon lit : «LAristote gréco-latin est acquis en deux étapes. Il y a dabord celui de la période tardo-antique et du haut Moyen Age, lAristote de Boèce, puis, au XIIe siècle, les nouvelles traductions gréco-latines de Jacques de Venise.»
La rhétorique du livre sappuie sur une série de raisonnements fallacieux. Des contradictions notamment : Charlemagne est crédité dune correction des évangiles grecs, avant que lauteur ne rappelle plus loin quil sait à peine lire ; la science moderne naît tantôt au XVIe siècle, tantôt au XIIIe siècle. Le procédé du «deux poids, deux mesures» est récurrent : il reproche à Avicenne et Averroès de navoir pas su le grec, mais pas à Abélard ou à Thomas dAquin, mentionne les réactions antiscientifiques et antiphilosophiques des musulmans, alors que pour les chrétiens, toute pensée serait issue dune foi appuyée sur la raison inspirée par Anselme - les interdictions dAristote, voulues par les autorités ecclésiastiques, nont-elles pas existé aux débuts de lUniversité à Paris ? La critique des sources est dissymétrique : les chroniqueurs occidentaux sont pris au pied de la lettre, tandis que les sources arabes sont lobjet dune hypercritique. Lauteur enfin imagine des thèses quaucun chercheur sérieux na jamais soutenues (par exemple, «que les musulmans aient volontairement transmis ce savoir antique aux chrétiens est une pure vue de lesprit»), quil lui est facile de réfuter pour faire valoir limportance de sa «révision».
Au final, des pans entiers de recherches et des sources bien connues sont effacés, afin de permettre à lauteur de déboucher sur des thèses qui relèvent de la pure idéologie. Le christianisme serait le moteur de lappropriation du savoir grec, ce qui reposerait sur le fait que les Evangiles ont été écrits en grec - passant sous silence le rôle de la Rome païenne. LEurope aurait ensuite réussi à récupérer le savoir grec «par ses propres moyens». Par cette formule, le monde byzantin et les arabes chrétiens sont annexés à lEurope, trahissant le présupposé identitaire de louvrage : pour lauteur, lEurope éternelle sidentifie à la chrétienté, le «nous» du livre, même quand ses représentants vivent à Bagdad ou Damas. La fin du livre oppose des «civilisations» définies par la religion et la langue et ne pouvant que sexclure mutuellement. Louvrage débouche alors sur un racisme culturel qui affirme que «dans une langue sémitique, le sens jaillit de lintérieur des mots, de leurs assonances et de leurs résonances, alors que dans une langue indo-européenne, il viendra dabord de lagencement de la phrase, de sa structure grammaticale. [
] Par sa structure, la langue arabe se prête en effet magnifiquement à la poésie [
] Les différences entre les deux systèmes linguistiques sont telles quelles défient presque toute traduction». On nest alors plus surpris de découvrir que Sylvain Gouguenheim dit sinspirer de la méthode de René Marchand (page 134), auteur, proche de lextrême droite, de Mahomet : contre-enquête (LEchiquier, 2006, cité dans la bibliographie) et de La France en danger dIslam : entre Jihad et Reconquista (LÂge dHomme, 2002), qui figure en bonne place dans les remerciements. Il confirme ainsi que sa démarche na rien de scientifique : elle relève dun projet idéologique aux connotations politiques inacceptables.
La liste des signataires
Cyrille Aillet, Maître de conférences (MCF), histoire de lislam médiéval, Un. de Lyon II
Etienne Anheim, MCF, histoire médiévale, Un. de Versailles/Saint-Quentin-en-Yvelines
Sylvain Auroux, Directeur de recherches au CNRS
Louis-Jacques Bataillon (Dominicain), Commission Léonine pour lédition critique des uvres de Thomas dAquin, comité international pour lédition de lAristote latin
Thomas Bénatouïl, MCF, histoire de la philosophie antique, Un. de Nancy II
Luca Bianchi, Centro per lo studio del pensiero filosofico del Cinquecento e del Seicento, CNR, Milano
Joël Biard, Professeur, philosophie médiévale, Un. de Tours
Patrick Boucheron, MCF, histoire médiévale, Un. de Paris I, IUF
Jean-Patrice Boudet, Professeur, histoire médiévale, Un. dOrléans
Alain Boureau, Directeur détudes, histoire médiévale, EHESS
Jean-Baptiste Brenet, MCF, Philosophie médiévale, Un. de Paris X
Charles Burnett, Professor, history of arabic/islamic influence in Europe, Warburg Institute, London
Philippe Büttgen, Chargé de recherches, CNRS, Laboratoire détudes sur les monothéismes, Villejuif
Irène Caiazzo, Chargée de recherches, CNRS, Laboratoire détudes sur les monothéismes, rédactrice en chef des Archives dhistoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge
Barbara Cassin, Directrice de recherches au CNRS, dir. du centre Léon Robin
Laurent Cesalli, Assistant scientifique, Un. de Freiburg-im-Breisgau
Joël Chandelier, Ecole française de Rome (Moyen Âge)
Riccardo Chiaradonna, Professore associato, filosofia antica, Università di Roma III
Jacques Chiffoleau, Directeur détudes, histoire médiévale, EHESS
Jacques Dalarun, Directeur de recherches, CNRS, IRHT
Isabelle Draelants, Chargée de recherches, CNRS, UMR 7002, Un. de Nancy II
Anne-Marie Eddé, Directrice de recherches, CNRS, directrice de lInstitut de Recherches et dHistoire des Textes (IRHT)
Sten Ebbesen, Institut du Moyen Age Grec et Latin, Copenhague
Luc Ferrier, Ingénieur détudes, histoire médiévale, CNRS, CRH (EHESS)
Kurt Flasch, Professeur émérite à lUniversité de Bochum
Christian Förstel, Conservateur en chef de la section des manuscrits grecs, Bibliothèque Nationale de France
Dag N. Hasse, Institut für Philosophie, Lichtenberg-Professur der VolkswagenStiftung
Isabelle Heullant-Donat, Professeur, histoire médiévale, Un. de Reims
Dominique Iogna Prat, Directeur de recherches, histoire médiévale, CNRS, LAMOP
Charles Genequand, Professeur ordinaire, philosophie arabe, Un. de Genève
Jean-Philippe Genet, Professeur, histoire médiévale, Un. de Paris I
Carlo Ginzburg, Professore, Scuola Normale Superiore, Pisa
Christophe Grellard, MCF, Un. de Paris I
Benoît Grévin, Chargé de recherches, CNRS, LAMOP.
Ruedi Imbach, Professeur, philosophie médiévale, Un. de Paris IV
Catherine König-Pralong, Maître assistante, philosophie médiévale, Un. de Lausanne
Djamel Kouloughli, Directeur de Recherches au CNRS (UMR 7597)
Max Lejbowicz, Ingénieur détudes honoraire, CNRS, UMR 81 63, Univ. de Lille III
Alain de Libera, Professeur ordinaire, Un. de Genève, Directeur détudes à lEPHE (Ve section)
John Marenbon, Professor, History of Medieval Philosophy, Trinity College, Cambridge
Christopher Martin, Professor, Philosophy department, Auckland University, Visiting Fellow All Souls College, Oxford
Annliese Nef, MCF, histoire de lislam médiéval, Un. de Paris IV
Adriano Oliva (Dominicain), Chargé de recherches, CNRS, IRHT, Commission Léonine pour lédition critique des uvres de Thomas dAquin, comité international pour lédition de lAristote latin
Christophe Picard, Professeur, histoire de lislam médiéval, Un. de Paris I
Sylvain Piron, MCF, histoire médiévale, EHESS
David Piché, Professeur adjoint, Département de Philosophie, Univ. de Montréal
Pasquale Porro, Professore ordinario di Storia della filosofia medievale, Universita di Bari
Marwan Rashed, Professeur, philosophie ancienne et médiévale, ENS Paris
Aurélien Robert, Membre de lEcole française de Rome (Moyen Âge)
Andrea Robiglio, Phil. Seminar, Univ. Freiburg-im-Breisgau ;
Irène Rosier-Catach, Directrice de recherches au CNRS (UMR 7597), Directrice détudes à lEPHE (Ve section)
Martin Rueff, MCF, Théorie littéraire et esthétique, Un. de Paris VII
Jacob Schmutz, MCF, philosophie médiévale, Un. de Paris IV
Valérie Theis, MCF, histoire médiévale, Un. de Marne-la-Vallée
Mathieu Tillier, MCF, histoire de lislam médiéval, Un. dAix-Marseille
Luisa Valente, Ricercatrice, Filosofia medievale, Università di Roma La Sapienza
Dominique Valérian, MCF, histoire de lislam médiéval, Un. de Paris I
Eric Vallet, MCF, histoire de lislam médiéval, Un. de Paris I.
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Mis en ligne le 02 mai 2008, par M.











