Concernant cette problématique, on peut lire la position antagoniste d'Alain Jean-Mairet : "Ni Europe, ni Eurabia, la pagaille".
23/04/08

The Australian, 15 avril 2008
Texte original : "Europe or Eurabia?".
Traduction française : Alain Jean-Mairet.
Lavenir de lEurope est en jeu. Deviendra-t-elle une «Eurabia», une partie du monde musulman? Restera-t-elle lunité culturelle quelle a été au cours du dernier millénaire? Ou assisterons-nous à une synthèse créative de deux civilisations?
La réponse à cette question est dune importance majeure. LEurope ne constitue guère que 7% des terres émergées mais pendant 500 ans, de 1450 à 1950, avec des hauts et des bas, elle a été le moteur de lévolution du monde. La forme que revêtira son évolution future influencera lhumanité entière, et tout particulièrement les pays qui lui sont affiliés, tels que lAustralie, qui continue dentretenir des liens étroits et importants avec le vieux continent.
Je distingue trois voies possibles pour lEurope: la domination musulmane, le rejet des musulmans, ou lintégration harmonieuse.
(1) La domination musulmane paraît inévitable à certains analystes. Oriana Fallaci trouvait que «lEurope se transforme toujours davantage en une province de lislam, une colonie de lislam». Mark Steyn avance que la majeure partie du monde occidental «ne survivra pas au XXIe siècle, et [qu']une grande partie, dont la plupart sinon la totalité des pays européens, disparaîtra pendant notre génération». Ces auteurs mettent laccent sur trois facteurs conduisant à lislamisation de lEurope: la foi, la démographie et le patrimoine culturel.
La laïcité prédominante en Europe, notamment au sein des élites, produit un certain éloignement de la tradition chrétienne, une désertion des bancs déglise et une fascination envers lislam. À lopposé, les musulmans affichent une grande ferveur religieuse qui se traduit par des sentiments djihadistes, un certain suprématisme envers les non-musulmans et un espoir de voir lEurope se convertir à lislam.
Le contraste en matière de foi a également des effets démographiques: les chrétiens ont en moyenne 1,4 enfant par femme, soit un tiers de moins que le nombre nécessaire au maintien de leur population, tandis que les musulmans profitent de taux de fertilité très supérieurs, bien quen voie de fléchissement. Ainsi, Amsterdam et Rotterdam devraient être les premières grandes villes à majorité musulmanes dEurope en 2015. La Russie pourrait devenir un pays majoritairement musulman en 2050. Pour financer ses plans de retraite, lEurope a besoin de millions dimmigrants et ceux-ci tendent à être très majoritairement musulmans, en raison de la proximité géographique, des liens coloniaux et des troubles qui agitent les pays à majorité musulmane.
De plus, de nombreux Européens ont perdu le goût de leur histoire, de leur mode de vie et de leurs coutumes. Le sentiment de culpabilité causé par le fascisme, le racisme et limpérialisme donne à un grand nombre dentre eux le sentiment que leur propre culture a moins de valeur que celle des immigrants. Cet autodénigrement a des implications directes pour les immigrants musulmans, car si les Européens délaissent leurs propres usages, pourquoi les musulmans les adopteraient-ils? Ajoutée aux réticences musulmanes envers tout ce qui est occidental, surtout en ce qui concerne la sexualité, cette situation a pour corollaire une forte résistance des populations musulmanes à lassimilation.
La logique de cette première voie conduit lEurope à devenir une extension de lAfrique du Nord.
(2) Mais la première voie nest pas inévitable. Des Européens de souche pourraient y résister et, comme ils composent 95% de la population du continent, ils peuvent à tout moment reprendre le contrôle de la situation sils saperçoivent que les musulmans menacent le style de vie quils affectionnent.
Les effets de cette impulsion sont déjà visibles dans la législation française anti-hijab ou dans Fitna, le film de Geert Wilders. Les partis anti-immigrants gagnent en vigueur; un embryon de mouvement nativiste prend forme aux quatre coins de lEurope, à mesure que les partis politiques opposés à limmigration se focalisent toujours davantage sur lislam et les musulmans. Parmi ces partis, on peut citer le British National Party, le Vlaamse Belang (Intérêt flamand) de Belgique, le Front National français, le Freiheitliche Partei (Parti de la liberté) dAutriche, le Partij voor de Vrijheid (Parti pour la liberté) des Pays-Bas, le Dansk Folkeparti (Parti populaire) danois et les Sverigedemokraterna (Démocrates) suédois.
Ils vont probablement continuer à gagner de linfluence, à mesure que limmigration enflera encore davantage et que les partis du courant dominant devront reprendre à leur compte leur message anti-islamique. Si les partis nationalistes gagnent en puissance, ils sattacheront certainement à rejeter le multiculturalisme, à freiner limmigration, à encourager le renvoi des immigrants, à soutenir les institutions chrétiennes, à augmenter les taux de fertilité des Européens et, dune manière générale, à restaurer les usages traditionnels.
Les musulmans, sans doute, sen alarmeront. Lauteur américain Ralph Peters esquisse ainsi un scénario dans lequel les «navires de lUS Navy sont à lancre et les Marines sont descendus à terre à Brest, à Bremerhaven ou à Bari, pour garantir lévacuation des musulmans dEurope». Peters conclut quen raison de «linguérissable méchanceté» des Européens, «les jours [des musulmans] y sont comptés». Les Européens ont «perfectionné le génocide et le nettoyage ethnique» et les musulmans, dans la vision des choses de l'auteur, «auront de la chance sils ne sont que déportés» et pas éliminés. De fait, les musulmans sinquiètent de subir un tel sort ; depuis les années 1980, ils parlent ouvertement de musulmans quon pourrait envoyer dans des chambres à gaz.
On ne peut pas exclure que des Européens de souche commettent des actes de violence, mais il est plus vraisemblable que les efforts nationalistes resteront plus pondérés; si quelquun doit user de violence, il est plus probable que ce seront les musulmans. Ils ont déjà perpétré de nombreux actes de violence et semblent brûler den commettre dautres. Des sondages indiquent par exemple que quelque 5% des musulmans britanniques approuvent les attentats à la bombe du 7 juillet. Bref, un sursaut des Européens provoquerait probablement des troubles civils constants, voire une version plus sanglante que les émeutes de lautomne 2005 en France.
(3) Idéalement, les Européens de souche et les immigrants musulmans devraient trouver un moyen de vivre en harmonie, de créer une nouvelle synthèse. Cette vision idéaliste est soutenue par une étude, réalisée en 1991 par Jeanne-Hélène Kaltenbach et Pierre Patrick Kaltenbach et intitulée La France, une chance pour lislam. Cet optimisme reste généralement de rigueur, comme le soutenait notamment un grand papier de lEconomist, en 2006, concluant que, du moins pour linstant, la perspective dEurabia était «de lalarmisme».
Cest toujours le point de vue de la majorité des politiciens, des journalistes et des universitaires, mais il a peu dancrage dans la réalité. Oui, les Européens de souche pourraient redécouvrir leur foi chrétienne, faire plus denfants et retrouver le goût de leur patrimoine culturel. Oui, ils pourraient encourager une immigration non musulmane et intégrer les musulmans qui vivent déjà en Europe. Oui, les musulmans pourraient accepter lEurope historique. Mais ces évolutions non seulement ne sont pas en cours, mais leurs chances semblent bien compromises. Ainsi, les jeunes musulmans, surtout, nourrissent des ressentiments et des ambitions opposées à celles de leurs voisins.
On peut donc pratiquement éliminer léventualité de voir les musulmans accepter lEurope historique et sy intégrer. Le chroniqueur américain Dennis Prager est de cet avis: «Il est difficile dimaginer un quelconque autre scénario pour lEurope occidentale que son islamisation ou sa plongée dans la guerre civile.»
Mais laquelle de ces deux voies le continent prendra-t-il ? Les pronostics sont délicats, car la crise na pas encore éclaté. Mais elle pourrait être proche. Lévolution du continent pourrait se clarifier à lhorizon de la prochaine décennie, à mesure que les relations entre lEurope et les musulmans prennent forme.
Toute prévision est également rendue extrêmement hasardeuse par la nature sans précédent de la situation européenne. Jamais dans lhistoire on na vu une civilisation majeure accepter de disparaître pacifiquement et jamais un peuple ne sest dressé pour revendiquer son patrimoine. Les circonstances uniques de la situation de lEurope en compliquent la compréhension, incitent à en négliger certains aspects et rendent pratiquement impossible den prévoir lévolution. Avec lEurope, nous entrons tous en terra incognita.
Daniel Pipes
© The Australian
Mis en ligne le 26 avril 2008, par M.











