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Al-Dura : Une ancienne interview du psychanalyste Gérard Huber, qui fait encore référence
Le texte de cette interview figure dans le dossier [*] (non daté, mais probablement réalisé en 2003), consacré par le site Primo Europe au livre du psychanalyste Gérard Huber, "L’affaire Mohammed Al Doura – Contre expertise d’une mise en scène". Malgré son ancienneté, il m’a semblé utile à la documentation de cette affaire de remettre en ligne cet entretien [**]. (Menahem Macina).
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[Rappel : on peut trouver des centaines de textes afférents à cette controverse sur mon site personnel : debriefing.org.]


2003
 

Texte repris, après relecture et corrections, du site Primo Europe : [*] Le dossier ; [**] L’interview.

 

Primo Europe : Gérard Huber, bonjour. Des milliers d'enfants meurent, jour après jour, dans des conflits. Vous avez choisi de vous intéresser à la mort du petit Palestinien Mohammed Al Dura en y consacrant votre dernier ouvrage. Pourquoi ?

Gérard Huber : Je ne me suis pas levé un matin en me disant : De nombreux enfants sont tués dans des conflits aux quatre coins de la planète. Et si je faisais un livre sur la mort de l’enfant palestinien appelé Mohammed ! Non ! J’ai décidé un jour d’écrire un livre sur le reportage de France 2 dont les images étaient interprétées par le journaliste Charles Enderlin comme le meurtre de Mohammed par les soldats israéliens, parce que j’avais vu le reportage d’Esther Schapira, une journaliste allemande de la chaîne ARD qui mettait en doute les conclusions du journaliste de France 2. Et parce que ce film m’avait profondément touché. J’avais besoin de comprendre ce qui m’apparaissait comme une énigme. D’où mon enquête.

Primo Europe : Vous parlez d'énigme. Où voyez-vous une énigme dans ces images diffusées par France 2 ?

Gérard Huber : Une énigme est quelque chose dont le sens est obscur ou ambigu. Dénouer une énigme, c’est trouver le sens intentionné. Ici, le cœur de l’énigme est le commentaire de Charles Enderlin.

Le premier élément de l’énigme est le suivant : pourquoi Enderlin dit-il, le 30 septembre 2000 : « Ici Jamal et son fils Mohammed sont la cible des tirs venus des positions israéliennes... Mais une nouvelle rafale. Mohammed est mort et son père gravement blessé ». Et pourquoi ne dit-il rien sur l’origine de ces balles, deux ans plus tard, le 4 novembre 2002, lorsqu’il projette ces images dans son émission «Le Rêve Brisé » ?

La réponse est : parce qu’entre les deux diffusions, le seul « témoin de la scène », le caméraman palestinien, Talal Abou Rahma, qui a filmé les rushes, s'est rétracté.

Dans un premier temps, le 3 octobre 2000, le caméraman palestinien disait que les Israéliens avaient tué l’enfant intentionnellement et de sang froid (témoignage donné sous serment à une organisation palestinienne des droits de l’homme à Gaza). Puis dans un deuxième temps et de façon tout aussi officielle, il écrit, le 28 septembre 2002, dans un fax officiel adressé à France 2 qu'il n'a « jamais dit à Palestinian Human Rights Organization, de Gaza, que les soldats israéliens avaient tué intentionnellement ou de sang froid Mohammed Al Dura, et blessé son père ». « Tout ce que j’ai dit, poursuit-il, dans toutes les interviews que j’ai données, est que d’où j’étais, je voyais le tir qui venait de la position israélienne ». Le désaveu du caméraman s’ajoute ainsi aux nombreuses contradictions, incohérences et autres dénégations qui jalonnent les témoignages de tous les protagonistes de cette histoire.

Le second élément est le suivant : pourquoi Enderlin maintient-il que l’enfant a été tué, alors que, dans le reportage d’Esther Schapira, on l’entend dire clairement qu’il n’a jamais dit aux radios arabes qui l’avaient interrogé que les Israéliens avaient tué l’enfant ? Pourquoi maintient-il cette version, alors qu’il a également reconnu que « quant au moment où le gamin reçoit les balles, il n’a même pas été filmé » ? Enfin, pourquoi maintient-il cette version, alors qu’on ne voit ni impact de balles, ni sang sur les corps de l’enfant (réputé pourtant avoir été atteint de deux ou trois balles) et de l’adulte (qui en aurait reçu neuf) ?

Primo Europe : Nous reviendrons à l'analyse de ces images et au rôle fondamental du caméraman palestinien. Restons un moment sur votre motivation. Vous parlez du sens intentionné à propos de l'énigme. Ne peut-on tout simplement envisager que Charles Enderlin, pressé par sa rédaction à Paris, et heureux de pouvoir s'attribuer un scoop, a diffusé et commenté ces images sans en vérifier totalement la véracité ? Et, s'étant ensuite trouvé piégé par le retentissement mondial de son reportage, qu’il a été dans l'impossibilité de rectifier, voire de se contredire sans compromettre sa réputation ?

Gérard Huber : Tout d'abord, je vous rappelle que
Metula News Agency a réalisé un film dans lequel on voit le « making of » [1] de la « mort de Mohammed » et d'autres saynètes du même genre. Assez souvent, lorsque des personnes ont assisté à une de mes conférences et vu le film de la Mena, elles sont tentées de reconstituer ce qui s’est passé dans la tête de Charles Enderlin, comme vous venez de le faire. Mais une hypothèse de ce genre ne peut trouver une infirmation ou une confirmation qu'à partir du discours même de Charles Enderlin.

Or que dit ce journaliste ? Dans une interview référencée par le Centre de Formation des Journalistes (in CFJ), au demeurant devenue inaccessible [2] depuis la parution de mon livre (je n’établis pas de relation de cause à effet mais je constate), Enderlin écrit : « le débat avec la rédaction à Paris a été très court. J'ai décidé avec Philippe Harrouard (le rédacteur en chef du week-end) de diffuser les images à l'intérieur d'un reportage factuel. Car, dès lors que les images vidéo ne sont pas intégrées dans un reportage, il y a un risque énorme qu'elles soient détachées de la réalité et deviennent de la propagande. Ensuite, j'ai retiré quelques images au montage, la séquence étant trop longue. Puis j'ai demandé que l’on prévienne les téléspectateurs de la dureté des images ».

Selon ses propos,

1. Enderlin n’a donc pas été pressé par sa rédaction, mais c’est lui qui l’a pressée.
2. Il n’a pas eu conscience qu’il s’attribuait un scoop (au sens journalistique du terme), mais que ces images étaient porteuses d’un événement exceptionnel.
3. Il s’est porté garant de la véracité des images.
4. Il n’a pas pensé à un quelconque retentissement mondial de son reportage, mais il l’a assumé, une fois qu’il a eu lieu, parce qu’il croyait fermement en cette véracité.
5. Il ne rectifiera jamais l’information de son propre chef (sauf par omission, comme je l’ai dit plus haut, au sujet de l’origine des tirs), parce qu’il est dans une logique où il est persuadé que ce qui l’a fait croire en la véracité des images est toujours opérationnel aujourd’hui, malgré tout ce qui est désormais démontré et qui contredit cette version des faits, et surtout malgré les conclusions incontournables de mon enquête.

Le sens intentionné de l’énigme est donc lui-même de l’ordre de l’énigme.

Enderlin dit qu’il est éthique que France 2 ait diffusé ces images gratuitement auprès de toutes les chaînes du monde entier. Or, je sais, de source sûre, qu’il y a eu un débat contradictoire très intense sur ce point au sein de la rédaction de France 2 de l’époque, car ce point de vue n’était justement pas évident. Même quand il [Enderlin] dit cela, on ne peut affirmer qu’on détient le sens intentionné de l’énigme qu’il pose.

Pour un psychanalyste, il peut s’agir d’une énigme oedipienne, mais aussi d’une énigme pharaonique...

Primo Europe : Est ce qu'une partie de la solution de cette énigme n'est pas dans nos rapports différents à la réalité, à la vérité, à la fable ? France 2 a proposé aux téléspectateurs occidentaux un reportage sur la mort d'un enfant. Vous parlez de mise en scène. N'est-ce pas une manière d'appréhender deux approches d'une même réalité ? L'imaginaire oriental se nourrit de faits d'armes, d'héroïsme, d'émotion. Le pragmatisme occidental, sans nier l'importance de plus en plus grande du compassionnisme, prétend à la neutralité objective. Les deux ne se sont-ils pas heurtés encore une fois ?

Gérard Huber : Ce que vous voulez dire, c’est que l’imaginaire oriental et le pragmatisme occidental sont les deux faces d’une même médaille, et que, malgré cela, ou à cause de cela, ils se heurtent périodiquement.

C’est une théorie qu’il faudrait passer beaucoup de temps à poser et, en retour, à confirmer ou à infirmer.

S’agissant du reportage de France 2, il se peut que cette chaîne ait cru en la réalité de la mort de l’enfant Mais je vous signale que la chaîne et tel ou tel journaliste, ce sont déjà des réalités humaines différentes. Est-ce que cela aurait été pour autant suffisant pour diffuser le reportage urbi et orbi ? La Charte d’Ethique de France 2 répond que non. Cela n’est pas suffisant. Elle aurait dû vérifier le rapport des images à la réalité. Or elle ne l’a pas fait.

Rappelez-vous l’image du mort de Jénine (printemps 2002), qui tombe de son brancard, se redresse, réinstalle son linceul, pour finalement prendre à nouveau position dessus. Là, les réalisateurs palestiniens n’ont pas réussi leur coup, parce que la mise en scène propagandiste de cette saynète a été dévoilée (France 2 l’a d’ailleurs diffusée).

En revanche, ils ont réussi à propos du simulacre de meurtre du petit Mohammed, en septembre 2000, et au-delà de leurs espérances.

France 2 a donné aux téléspectateurs les éléments qui leur permettaient de comprendre que le transport du mort de Jénine était une mise en scène propagandiste : les acteurs eux-mêmes leur avaient fourni cette preuve.

Pourquoi la chaîne n’a-t-elle pas fait de même avec la « mort » du petit Mohammed, quand de nombreux éléments suspects figurent sur les images ? C'est à la chaîne de répondre.

Quelque chose a rendu possible que la mise en scène du simulacre de meurtre du petit Mohammed ait été vécue par France 2 comme un fait de guerre. Malheureusement, c’est la culture de l’image, celle-là même qui fit dire à John Ford, le réalisateur de "Qui a tué Liberty Valance" ? : « Quand la légende est plus belle que la réalité, j’imprime la légende ».

Il n'y a pas eu heurt mais collusion. Et si collusion il y a eu, ce fut entre la société du spectacle et la propagande politique. Il n’y a vraiment là aucune neutralité objective, mais, au contraire, un subjectivisme non contrôlé, qui a déjà fait des ravages dans l’histoire.

Quant à l’imaginaire oriental dont vous parlez, il porte, lui, non seulement sur la fabrication de cette fiction et sa mise en scène, mais sur sa transformation en légende et en épopée. Qu’un grand poète palestinien comme Mahmoud Darwich ait pu affirmer, dans un très beau poème, que le petit Mohammed était un « petit Jésus endormi » qui avait été abattu de sang froid par un soldat israélien, le montre bien. Darwich n’a rien vérifié, lui non plus. Mais il a cru et a exhorté ses lecteurs à croire.

Primo Europe : votre enquête vous a-t-elle permis de vous forger une conviction sur le rôle du caméraman  palestinien Abou Rahma ? Rappelons que Charles Enderlin n'assistait pas à la scène au moment où celle-ci a été tournée, et qu'il était sur un autre reportage, à plusieurs dizaines de kilomètres de l'endroit du "drame" ?

Gérard Huber : Là encore, reportons-nous aux propos tenus par ce caméraman. Les commentateurs, tous ceux qui ont tenté de dénigrer les résultats de mon enquête avant d'en avoir pris connaissance, ou qui se taisent depuis qu'ils les ont découverts, sont d'ailleurs sidérés (j'ai parlé avec certains) par le dossier journalistique qu'ils n'avaient même pas pris la peine d'étudier.

D'où leur silence et leur incapacité à revenir, de manière officielle, sur des propos qu'ils ont tenus sans connaître le début du commencement du dossier. Le fait qu'ils refusent le débat aujourd'hui indique d'ailleurs qu'ils préfèrent le miroir opaque de la télévision à l'épreuve de la vérité.

Ainsi, sans encore parler du débat sur la mise en scène du simulacre de meurtre, concentrons-nous seulement sur le débat qui concerne l'origine des soi-disant balles qui auraient tué l'enfant.

Ce caméraman, Talal Abou Rahma, a désavoué son témoignage sous serment, et il l'a fait en démentant tout ce qu'il avait dit auparavant dans la presse, notamment arabo-musulmane, mais également - et surtout - à Charles Enderlin. Or, c'est sur ces déclarations premières que ce journaliste avait bâti son commentaire erroné.

Cela aurait dû ouvrir les yeux sur le rôle que joue le caméraman dans ce scénario. Je signale d'ailleurs que, dans le reportage d'Esther Schapira, il affirme aussi qu'il n'a jamais dit que les soldats israéliens avaient tué l'enfant... De la même manière qu'il reconnaît que tout n'a pas été dit... [3].

En fait, Talal Abou Rahma est à la disposition de qui lui demandera de dire tout ce qu'il sait sur cette énigme. Mais il semble que personne n'ait rien à lui demander de plus que ce à quoi il a déjà répondu dans son fax adressé à la rédaction de France 2.

Bref, Talal Abou Rahma est un des facteurs essentiels du montage névrotique inconscient qu'est devenue cette énigme. Mais d'autres jouent, à leur manière, le même rôle, encore aujourd'hui. C'est leur problème.

Des journalistes voudraient sortir de cette position névrotique. Ainsi France 3 (Fogiel) ou France 2 (Durand) ont-ils récemment vaguement laissé filtrer, sur leur plateau, le fait qu'il existe un livre (le mien) qui démontre que la mort en direct de Mohammed al Dura, le 30 septembre 2000, à Netzarim, devant la caméra de France 2, est une fiction...

Mais aucun des journalistes présents sur le plateau (et Fogiel et Durand non plus) n'a osé se coltiner la réalité en face, c'est-à-dire m'inviter à expliquer cette thèse et organiser un débat sur cette enquête.

Primo Europe : En tant qu'observateur des médias, correspondant à Paris d'une agence de presse israélienne, avez-vous pu mesurer l'impact des images de la mort présumée de Mohammed Al Dura, leur influence sur le regain d'antisémitisme en Europe, leur utilisation dans la médiatisation du conflit ?

Gérard Huber : L’impact des images du simulacre de meurtre de Mohammed Al Dura sur le regain de l’antisémitisme est évident, tant dans le monde arabo-musulman qu’en Occident.

Jamal Al Dura, le père du petit Mohammed, a entrepris une tournée dans les pays voisins d'Israël, moins d'une semaine après l'événement. Il appelait à la vengeance contre l’Etat juif. Or, si les images du reportage de France 2 montrent bien qu’il n’a pas reçu une seule balle, le commentaire dit qu'il a été gravement blessé, et il est censé avoir été touché par neuf balles.

Dans les écoles palestiniennes, des enfants apprennent, depuis, sur instruction de leurs maîtres, à jouer à donner leur vie pour rejoindre Mohammed dans la mort. Des spots publicitaires sont diffusés sur la télévision palestinienne. Les effets inconscients ont été terribles. Le suicide comme arme de destruction massive a été instrumentalisé au nom de cette icône.

De la même manière, on peut dire que le lâchage d’Israël par la conscience occidentale (surtout celle de la gauche) date de cette icône, c'est-à-dire d’une image qui a pris la place de l’image éthique du Juif.

Depuis, cette icône revient comme une tache indélébile dans le miroir d’Israël, non seulement en Orient et en Occident, mais en Israël même.

Il faut dire que les excuses, puis les démentis de l’armée israélienne n’ont pu que renforcer dans leur conviction ceux qui voulaient que c’en soit fini de la culpabilité que l’on pouvait avoir à discréditer les Juifs.

Primo Europe : Comment jugez vous l'accueil de votre livre par la presse, premièrement, et par la communauté juive en France, ensuite ?

Gérard Huber : L’accueil de mon livre confirme que la police intellectuelle est la chose au monde la mieux partagée. De la part des caciques de la presse écrite et des médias audiovisuels, et de la société du spectacle, je m’attendais à quelque chose de ce genre. J’en avais déjà fait l’analyse dans un de mes récents ouvrages et je connais leur terreur devant la pensée. Bourdieu a dit de fort belles choses là-dessus et je croyais qu’un journaliste qui lui avait répondu par un livre fort intéressant tiendrait à faire arrêt sur l’image dont je faisais la généalogie. Mais lui aussi est aux abonnés absents.

En revanche, je ne pensais pas que les institutions de la communauté juive et les intellectuels qui prétendent l’éclairer, réagiraient avec aussi peu de courage moral. Le réalisateur d’un film qui prétend démonter les mensonges propagandistes anti-israéliens n'a même pas pris le temps de lire mon livre ni de voir le film de Metula News Agency (je le lui ai proposé). Il évite d’en parler dans les débats qu’il organise. Des intellectuels juifs parisiens (écrivains, journalistes, philosophes) évitent que mon livre soit évoqué. Une radio juive a interdit à un de ses chroniqueurs de m’interviewer, sous peine de licenciement... Tout cela est le signe que le mal est très profond.

Primo Europe : Certains médias (Canal+, Libé, etc.) n'ont pas hésité à vous taxer de révisionniste, voire de suppôt de l'extrême droite israélienne. Vous, homme de gauche, comment réagissez vous ?

Gérard Huber : Ces médias ont perdu leurs repères. Ils servent une soupe indigeste à leurs lecteurs et téléspectateurs, qui sont, d’ailleurs, et pour cause, de moins en moins nombreux. Ils ne croient plus en eux-mêmes.

S’agissant plus particulièrement des noms d’oiseaux - « barjot » et « très extrémiste » (Paul Moreira, dans « Lundi Investigation » de Canal +), « mini révisionniste » (Claude Askolovitch, dans Le Nouvel Observateur), « extrémiste de droite » (Frédérique Deschamps, dans Libération) -, il faut bien voir comment cela fonctionne.

Le reportage de Canal +, dans le magazine « Lundi Investigation » avait pour sujet l'idée que l'extrême droite « souffle sur les braises » de l'antisémitisme et d'une phobie anti-arabe.

Il s'agissait de donner à croire qu’en France, la communauté juive était travaillée par des attiseurs de haine qui ne le cédaient en rien à ceux de la communauté musulmane. Parmi les attiseurs de haine juifs, il y avait les membres de la Ligue de Défense Juive, le responsable du CRIF, le réalisateur du film « Décryptage » [4], un géopoliticien [5], et votre serviteur.

S’agissant de mon travail, l’opération consistait à faire croire que toute mon argumentation n’était qu’une « pseudo démonstration » qui reposait sur deux éléments visuels présents dans le reportage de France 2 (un trépied et le 'V' de la deuxième prise).

Chez Canal +, Moreira et Raffoul avaient vu les images du film de la MENA, et Moreira m’avait d’ailleurs dit : « je vous concède que les corps ne sont pas très entamés ». Pour sa part, Thierry Vincent a filmé, deux heures durant, ma conférence à Sarcelles et m’a interviewé à deux reprises. Pourtant, ils ne font pas état de la démonstration patiente et cohérente du film, ni d’ailleurs de mon livre.

Rien sur la critique des témoignages, des contradictions, incohérences, invraisemblances, démentis et désaveux des principaux protagonistes, le caméraman  palestinien de France 2 en tête. Rien sur la preuve qui, comme la lettre volée, trône au vu de tout le monde : l’absence totale d’impacts de balles et de traces de sang sur les corps de l’enfant et de l’adulte.

Ils jettent en pâture des conclusions préétablies, que d’autres vont s’empresser de croire vraies et de répercuter à leur tour dans leurs articles. Les autres, Frédérique Deschamps et Claude Askolovitch, ne se sont pas privés de s’engouffrer dans le dénigrement. Je dois cependant à la vérité de dire que Frédérique Deschamps a fait passer mon droit de réponse deux jours plus tard.

Les uns et les autres s’arrogent ainsi le droit de parler d’un intellectuel sans prendre la peine de se renseigner sur ses travaux, son honnêteté, son éthique ni son engagement en faveur de la paix.

Pourtant, en 1989, Libération avait publié mon analyse du crime de Carpentras. Pourtant, j’avais recommandé, dans un courrier des lecteurs du Nouvel Observateur, datant d’une vingtaine d’années, à Claude Lanzmann d’appeler « Shoah » ce qu’il appelait alors « Holocauste ». Cela n'a pas empêché ces journalistes, l’une de me qualifier d’« extrémiste de droite », l’autre, de « mini révisionniste ».

Cela ne les gêne pas, puisqu’ils n’ont pas de mémoire. Ils prennent parti comme si rien n’existait avant eux. Aucun travail archéologique ni généalogique de la pensée. Rien, si ce n’est la mince surface de glace qu’ils tentent, pour quelque temps encore, de faire passer pour une banquise.

Cette tentative de « noyade d’une information subversive », pour reprendre et adapter au contexte une phrase de Daniel Schneidermann, dans « Du journalisme après Bourdieu », et dont il dit que c’est la spécialité de Canal +, avait eu lieu dans un océan d’eau brûlante. Elle faisait suite à d’autres tentatives, tantôt en eau chaude, tantôt en eau tiède, qui l’avaient précédée et qui n’étaient pas parvenues à leurs fins.

Le 17 mars 2003, j’avais déjà adressé une Lettre Ouverte au Monde, (que ce quotidien n'a pas publiée), dans laquelle je rappelais qu’au moins deux de ses journalistes, Gilles Paris, Sylvain Cypel, ainsi que Dominique Vidal, du Monde Diplomatique (filiale du Monde), avaient écrit sur les images filmées par Talal Abou Rahma, caméraman  palestinien de France 2, sans procéder à la critique du commentaire de Charles Enderlin. J’ajoutais que s'ils l'avaient fait, « ils seraient parvenus aux mêmes conclusions que l’agence Metula News Agency : pour que mort il y eût, encore eût-il fallu que le corps de l’enfant soit criblé de balles (2 ou 3 selon les Palestiniens) et qu’apparaissent des traces de sang sur son corps. Le même raisonnement doit être tenu à propos des blessures de l’adulte (atteint par neuf balles, selon les Palestiniens). »

Il aurait aussi fallu qu'ils maîtrisent le mécanisme de déni du visuel, ce mécanisme qui s’est emparé de journalistes comme Daniel Schneidermann, Olivier Mazerolles ou d’autres, qui ont refusé de voir les images, ou de certains journalistes de TF1, France 2, France 3, M6, ou Canal +, qui les ont vues.

Primo Europe : Finalement, Gérard Huber, et c’est la conclusion de votre livre, cet épisode ressuscite l’antique dispute théologique sur le meurtre du fils. Est-ce à dire que ce conflit ne peut trouver de solution sans le sacrifice d’un enfant ?

Gérard Huber : Vous avez raison de dire que le conflit israélo-palestinien ressuscite l’antique dispute théologique sur le meurtre du fils. Mais aucun sacrifice d’enfant n’est une condition pour quelque résolution de conflit que ce soit.

Il est toujours possible de l’éviter (je précise d’ailleurs que si notre thèse est juste, il n’y a pas eu mort d’enfant le 30 septembre 2000, en direct devant la caméra de France 2). Quant à tous les autres enfants (palestiniens et israéliens) qui sont morts, dans des conditions atroces, je mets au défi qui que ce soit de prouver que leur martyre ait été utile pour avancer vers la solution de cet absurde conflit. Ils sont morts à cause de la cruauté de leurs bourreaux. Un point, c’est tout.

Revenant sur votre question, il faut aussi faire ici plusieurs remarques.

La dispute théologique, que la Torah appelle la « ligature [6] d’Isaac » est souvent appelée « le sacrifice d’Abraham », à tort puisqu’il s’agit en fait du non-sacrifice d’Isaac.

D’autre part, le geste d’Abraham ne s’explique que dans le cadre d’une culture qui a renoncé au sacrifice de l’enfant et qui l’a remplacé par le sacrifice de l’animal.

Isaac en est conscient puisque lui-même demande : « où est l’agneau ? ».

Il y a donc une régression profonde d’Abraham à un stade d’avant le sacrifice animal, régression qu’il parvient à vaincre, en substituant finalement l’animal au petit de l’homme.

Autre point : cette dispute théologique est très différente de celle que la mythologie grecque situe autour du meurtre du père et que, depuis Freud, on appelle l’Oedipe.

On voit donc que, dans l’histoire de l’Occident athénien (par différence avec l’Occident jérusalémite, si l’on reprend la distinction d’Emmanuel Lévinas au sujet des sources de l’Occident), c’est le même Père, qui avait appris à renoncer au meurtre du fils, en tout cas, à sa castration, qui est devenu l’objet de la pulsion homicide du fils.

Eh bien, dans l’histoire de l’Orient arabo-musulman, les choses se passent différemment. D’abord, Ismaël le dispute souvent à Isaac dans le rôle de l’enfant exposé. Ensuite, la culture arabo-musulmane n’accède pas à la pensée d’un père qui régresse ou d’un père qui devient objet d’une pulsion homicide. Elle est étrangère à ce type de conflit.

Du même coup, le meurtre de l’enfant, redoublé par l’impuissance du père, dans les images du simulacre de meurtre du petit Mohammed, sont les contenus d’un discours qui vise à déconstruire, voire à détruire les positions respectives du fils et de son père dans le discours occidental. En revanche, rien de ces positions n’est altéré dans le discours arabo-musulman. C’est pourquoi, Jamal Al Dura, interviewé par Nahum Shahaf (le responsable de la commission d'enquête israélienne), peut dire que son fils est vivant, après tout ce qu’il a dit sur le fait qu’il ait été tué. Pour lui, les deux propositions ne sont pas contradictoires.

Primo Europe : Vous êtes père vous-même. Après avoir passé tout ce temps en proximité avec le petit Mohammed, qu'auriez-vous envie de dire, aujourd'hui, aux mères israéliennes et palestiniennes d'un enfant tué lors d'un attentat, ou lors d'un affrontement entre armée israélienne et combattants palestiniens ?

Gérard Huber : Lorsque meurt un enfant gravement malade, les parents sont inconsolables. Il leur faut beaucoup de temps pour en faire le deuil, et si, finalement, ils acceptent de le faire, c'est par respect pour lui et pour son combat. Mais lorsqu'un enfant est arraché à ses parents dans des conditions aussi atroces que celles d'un attentat ou d'un affrontement, quel sens peuvent-ils trouver à cette mort et à leur propre survie ? Parce que là, l'enfant a, lui-même, été privé jusqu'au sens de son ultime moment de vie, du fait qu'une épreuve mortelle lui a été imposée, dans laquelle il a été désigné comme victime expiatoire, délibérément ou au hasard.

J'imagine leur détresse, leur révolte et leur désespoir. Rien, absolument rien, aucune cause théologique ou politique, ne justifie que l'on prenne le risque de tuer un enfant par les armes, le froid ou la faim. Les hommes, disait Freud, sont les descendants d'une lignée de meurtriers. Ils sont peut-être pires que leurs ancêtres, puisqu'ils agissent dans un monde de culture et d'éthique.

Il faut que l'Histoire cesse d'être l'alliée du meurtre. S'il y a une leçon à retenir de cette énigme, c'est bien celle-là.

 

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Notes de la Rédaction d’upjf.org


[1]
Un making of est un film documentaire relatant le tournage d'un film. Le terme "revue de tournage" est proposé par l'Office québécois de la langue française pour remplacer cet anglicisme. (Wikipedia).

[2] Depuis, le lien exact a été retrouvé.

[3] Souvenons-nous de sa réponse, accompagnée d’un sourire, rusé autant que gêné, à une question embarrassante d’Esther Shapira, la réalisatrice allemande du film-documentaire intitulé "Trois balles et un enfant" : « Nous avons nos secrets. Nous ne pouvons pas tout donner… »

[4] Jacques Tarnéro.

[5] Alexandre del Valle.

[6] Le terme hébreu est Aqedah, qui connote le ligotage du supplicié avant son immolation. Le terme ne figure pas tel quel dans la Tora, mais dans la littérature rabbinique. Il est formé à partir de la forme waya‘aqod (racine verbale : ‘QD), en Gn 22, 9, qui signifie "et [Abraham] lia" [Isaac sur le bûcher].

 

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Mis en ligne le 6 décembre 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org

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