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Le substrat de l'affaire Mohamed Al-Dura : déchiffrement des non-dits, Joel Fishman
Une synthèse et un angle d'interprétation originaux et intéressants, dont je recommande chaudement la lecture et la diffusion. (Menahem Macina).
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30 Novembre 2007

Makor Rishon

Original anglais : "The Subtext of the Muhammad al-Dura Affair : Understanding Its Unstated Background".

 

 

Traduction française : J.-P. Bensimon – Objectif-info

 


Le 22 novembre 2004, Philippe Karsenty, un intellectuel français de confession juive, exerçant une profession indépendante, a accusé Charles Enderlin, le chef du bureau de la chaîne de télévision France 2 à Jérusalem, d'avoir mis en scène et frauduleusement présenté le soi-disant meurtre d'un jeune garçon palestinien, Mohamed Al-Dura, le 30 septembre 2000, au carrefour de Netzarim à Gaza. Dans un article qu'il a publié sur son site Web, Media-ratings, Karsenty a exigé la démission de Charles Enderlin et d'Arlette Chabot (1), la directrice de la rédaction de France 2. En réponse, France 2 a déposé une plainte en diffamation contre Karsenty. C'est ainsi que cette question est venue devant un tribunal. À ce moment critique, Philippe Karsenty a découvert qu'il était tout seul et que les responsables israéliens le laissaient se débrouiller comme il le pouvait. Par la suite, de façon inattendue, le vent tourna plus favorablement, lors de l'audience du 19 septembre 2007, quand les juges demandèrent à visionner les prises de vue dont disposait Enderlin avant le montage de son reportage. La question porte désormais sur l'authenticité des prises de vue de France 2.

 

Au départ, les audiences devant les tribunaux français ne bénéficiaient pas de la moindre couverture des grands médias. Elles ont d'abord été rapportées dans des blogs, en particulier dans celui du professeur Richard Landes, de Boston, et de la journaliste Nidra Poller, de Paris. Désormais, cette question commence à intéresser réellement la presse israélienne, et plus récemment celle d'Angleterre. Les médias français quant à eux l’ont presque entièrement passée sous silence. La prochaine audience du tribunal est fixée au mois de février 2008, pour laisser le temps aux deux parties d'étayer leur argumentaire. En raison de la nature des parties en présence et de l'enjeu considérable d'une victoire ou d'une condamnation, la question est de la plus haute signification. L'importance réside autant dans l'affaire elle-même, que dans le statut des personnalités impliquées.

 

On peut faire un parallèle avec une autre affaire contemporaine, le procès en diffamation du négationniste, David Irving, contre l'éditeur Penguin Books Ltd. et le professeur Deborah Lipstadt, qui a été porté devant la Haute Cour de Justice de Londres. Dans ce cas, il était plus aisé de comprendre la situation, parce que les parties étaient faciles à classer. Irving était la crapule, et Deborah Lipstadt, une historienne juive connue, l'héroïne. L'État d'Israël soutint Lipstadt et déclassifia spécialement des dépositions d'Adolph Eichman pour appuyer sa défense. L'attitude opposée du ministère des Affaires étrangères israélien dans les deux affaires saute aux yeux, quand on voit que le site Internet du ministère affiche toujours des extraits du jugement de Deborah Lipstadt par la Haute Cour de Justice (du 11 avril 2000), alors que l'ambassadeur d'Israël en France, un ami d'Enderlin, ignore Karsenty.

 

Le procès qui se tient devant la Cour de Paris est plus compliqué parce que, parmi les principaux adversaires d'une investigation en profondeur qui mettrait à jour la vérité, certains sont Juifs et occupent des positions notables au sein de la classe politique israélienne. Il y a parmi eux des fonctionnaires, des spécialistes de la communication, et des personnalités politiques. Pour ne rien arranger, d'autres voix commencent à se faire entendre, celles d'intellectuels et de "faiseurs d'opinion", qui considèrent qu'ils ne sont pas partie intégrante du peuple juif, et qu'Israël, l'État juif, ne les représente pas et n'a pas à exiger d'eux une quelconque loyauté. En France, un nouveau terme s'est imposé pour décrire ces gens, celui d'alterjuifs, ou de Juifs "autres".

 

Le 30 septembre 2000, dans un moment de télévision dramatique, où un commentaire de Charles Enderlin était greffé sur des images éprouvantes, celui-ci a prétendu donner la preuve du meurtre d'un jeune palestinien par des soldats de l'armée israélienne. A son tour, France 2 distribua très largement et gratuitement ce clip. Son impact international fut énorme. Dans le monde musulman, ces images confirmaient le sentiment victimaire. A une échelle plus large, elles fournissaient un prétexte pour exercer des violences contre les Juifs, Israël, et l'Occident. Par exemple, les meurtriers de Daniel Pearl introduisirent des images de Mohamed Al-Dura dans leur vidéo de l'exécution du journaliste américain. De surcroît, le clip d'Al-Dura a nui de façon sérieuse à la légitimité morale de l'État juif. Dans un ouvrage récent, l'éminent spécialiste français de l'antisémitisme, Pierre-André Taguieff, a décrit l'affaire d'Al-Dura comme "une adaptation contemporaine du mythe 'des crimes rituels juifs", c'est-à-dire, de l'accusation médiévale de crime rituel (2) [*].

 

Au moment où la vidéo d'Al-Dura a été diffusée pour la première fois et alors que les médias s’appropriaient l'affaire, les responsables israéliens n'ont pas mesuré l'importance de l'événement. Rétrospectivement, on voit qu'ils ont fait bon nombre de bévues. Avant que l'enquête officielle ait été réalisée, Israël avait présenté ses excuses et endossé la responsabilité de l'incident. En outre, le général Yom-Tov Samiah, qui était à la fois le responsable de l'enquête et de la sécurité à Netzarim, avait ordonné la destruction du muret et de constructions au centre de la scène du soi-disant meurtre. Les responsables israéliens des relations avec la presse ont imaginé qu'ils pourraient clore le débat avec des excuses, passer l'affaire par pertes et profits, et changer de sujet. Un problème a surgi quand des enquêtes non officielles ont été menées, en particulier celles de Nahum Shahaf, un physicien, d'Amnon Lord, un journaliste et critique de cinéma, et d'Esther Schapira, une productrice allemande de films documentaires. Ces enquêtes, ont mis en évidence des contradictions dans les affirmations de France 2 et soulevé, d'une façon convaincante, l'hypothèse que l'armée israélienne pouvait ne pas être à l'origine des tirs qui ont prétendument tué "le petit Mohamed." En dépit de ces données nouvelles, Israël s'en est obstinément tenu à l'idée que, vraie ou fausse, l'affaire était close, et pendant un certain temps, on a mené une politique consistant à décourager et à critiquer tous ceux qui soulevaient des interrogations. Selon ce mode de pensée, si des erreurs ont été commises, mieux vaut ne pas attirer l'attention sur elles, au risque d'avoir à définir des responsabilités. En même temps, France 2 ne voulait pas que l'on enquête sérieusement sur la véracité de son reportage. Tout simplement, les deux principaux acteurs étaient partisans d'imposer le silence : d'un côté, France 2 (et indirectement le gouvernement français), de l'autre, les membres de l'establishment israélien qui avaient mal géré cette situation de crise en matière d'information.

 

Philippe Karsenty est un personnage formidable, qui s'exprime bien, qui a un sens élevé de l'honneur et une bonne maîtrise de la stratégie. Il est également apte à susciter la fidélité de ses défenseurs. Déterminé et résolument dévoué à cette cause, il paye le prix de cet acte d'héroïsme individuel. Sa vie de famille et sa vie professionnelle en ont souffert, mais il est clair qu'il est prêt à faire tous les sacrifices personnels nécessaires afin de l'emporter. On comprend mieux l'homme quand on connaît son point de vue sur les bureaucrates israéliens, qui incarnent l'antithèse de sa conception du bien public. Selon Karsenty,

  • ils sont incompétents ;
  • ils réagissent en fonctionnaires ;
  • ils n'ont aucun sens de l'histoire ;
  • ils sont mal payés (mais ils ne valent pas davantage que les salaires qu'ils reçoivent) ;
  • leur horizon se limite à rester avec leurs enfants.

C’est dire que Karsenty n'est pas le genre d’homme programmé pour aller au travail avec un panier repas copieux, et qui prendra le temps qu'il faut pour l’achever jusqu'à la dernière miette.

 

En principe, on ne sait pas ce que les juges vont décider, mais on peut se demander si un tribunal français est prêt à statuer en défaveur d'une institution publique comme France 2. Il convient de noter qu’en son temps, Jacques Chirac avait rédigé par écrit, à l’attention du tribunal, des appréciations positives en faveur de Charles Enderlin. Dans le même ordre d'idée, l'attitude du président Sarkozy pourrait exercer une influence, ne fût-ce que parce que le climat a changé. Philippe Karsenty a relaté un fait très intéressant. En 2005, un représentant de haut rang du ministère de la culture et de la communication lui a fait une proposition étonnante : s'il laissait tomber son accusation, France 2 donnerait une information plus objective sur Israël. Quelles que soient les conclusions des juges, il est possible que cette affaire ne puisse pas être définitivement tranchée et que le débat public se poursuive.

 

Revenons un moment à Londres, en l'an 2000. Là, un survivant de l'Holocauste reconnaissant a dit à Deborah Lipstadt :


"Vous vous battez pour nous."

 

De même, le temps est maintenant venu, pour le gouvernement d'Israël, de comprendre que Karsenty mérite notre respect et notre appui. Au delà du simple "vous vous battez pour nous", faire éclater la vérité est une bonne chose en soi, qui sera bénéfique à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne foi.

 

Joel Fishman *

 

© Makor Rishon

 

* Le Dr Fishman est membre d'un institut de recherche à Jérusalem.

 

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Notes

 

(1) "France 2 : Arlette Chabot et Charles Enderlin doivent être démis de leurs fonctions immédiatement".

(2) Pierre-André Taguieff (directeur de recherche au CNRS, Paris), " Imposture médiatique et propagande « antisioniste » : une adaptation contemporaine de la légende du « crime rituel juif » ".

 

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Note de la Rédaction d’upjf.org

 

[*] Mais voir la critique du psychanalyste Gérard Huber, "Charabia et galimatias sont les deux mamelles de «l’Affaire Al Dura»".  

 

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Mis en ligne le 1er décembre 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org

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