07/11/07
Pajamas Media.
Titre original : "Al Dura and the "public secret" of Middle East Journalism".
Traduction française : Menahem Macina
Eté 2005. Humiliée de ce que des blogueurs avaient découvert quelle sétait fait circonvenir par des photos manifestement manipulées, lAgence de presse Reuters congédiait et le photographe et le chef de son service photographique, puis, supprimait de ses archives de presse toutes les photos de ce caméraman. Ce faisant, elle agissait énergiquement en sanctionnant deux des péchés majeurs du journalisme moderne : "la fabrication de preuves" et le fait de se laisser duper par les preuves fabriquées.
Ces principes qui sont ceux de léthique dune presse libre sont si enracinés, que des Occidentaux ont du mal à imaginer que dautres puissent ne pas faire leurs nos engagements. Et donc, peu de gens (sauf, des sionistes évidemment partisans), accordent foi aux affirmations selon lesquelles les rushes de Mohammed al-Dura, lenfant de douze ans, prétendument tué par des Israéliens, au carrefour de Netzarim, le 30 septembre, 2000, ont été mis en scène. Charles Enderlin rejette ces affirmations, avec dérision et succès, comme une théorie du complot, aussi ridicule que celle concernant les attaques du 11 septembre 2001. Cest tellement absurde. Dailleurs, la plupart des Palestiniens nauraient pas fait une telle chose ; et si cétait le cas, les médias lauraient compris. Jusquà ce jour, la plupart des journalistes se demandent toujours : « Qui a tué al-Dura ? », et non : « Les rushes sont-ils une mise en scène ou non ? ».

Cest la dernière fois que lon voit al-Dura filmé par la caméra de Talal :
Il a la main sur ses yeux et non sur son ventre, censé mortellement atteint.
Il lève son bras et regarde aux alentours.
Enderlin lavait déjà déclaré mort dans la scène précédente,
et (par conséquent ?) a coupé cette scène de son document diffusé.
Et pourtant, lune des principales différences entre le journalisme occidental et ceux qui sintitulent "journalistes islamiques", se manifeste précisément à propos de la question de savoir sil est permis de mettre en scène des informations, et quelle attitude il faut avoir en matière dinformation honnête. Selon la Charte des médias islamiques de grande diffusion (Jakarta, 1980), la tâche sacrée des journalistes musulmans [sic], est, d'une part, de protéger la Umma des "dangers imminents", et donc, à cette fin, de "censurer tous les matériaux" et, dautre part, "de combattre le sionisme et sa politique colonialiste de création dimplantations, ainsi que son anéantissement impitoyable du peuple palestinien".
Cest ainsi que, interrogé sur les raisons pour lesquelles il avait inséré dans la séquence des Al-Dura limage dun soldat tirant au fusil, pour faire accroire que les Israéliens avaient tué lenfant de sang-froid, un haut responsable de la Télévision de lAutorité palestinienne avait répondu [1]:
« Il sagit de formes dexpression artistique, mais tout cela sert à exprimer la vérité
Nous noublions jamais nos principes journalistiques les plus élevés auxquels nous nous sommes engagés, de dire la vérité et rien que la vérité. »
Quand Talal Abu Rahma a reçu un prix, au Maroc, en 2001, pour sa vidéo sur al-Dura, il a déclaré à un journaliste :
« Je suis venu au journalisme afin de poursuivre la lutte en faveur de mon peuple. »
Ces remarques constituent une introduction importante à la manière de considérer les rushes de France 2, qui seront montrés au tribunal, le 14 novembre, à Paris, dans le cadre de la plainte en diffamation de France 2 à lencontre de Philippe Karsenty. Ces séquences ont été filmées par Talal Abu Rahmeh, le 30 septembre 2000, et, durant six ans, Enderlin a affirmé quelles prouvent quil a raison, et quelles montrent lenfant en proie aux affres dune intolérable agonie, quil a supprimée de son reportage. Mais plusieurs experts (y compris moi-même) qui ont vu ces séquences, affirment que la seule scène quEnderlin a coupée est limage finale, où al-Dura semble bien vivant ; et il est encore plus perturbant de constater que les autres rushes sont remplis dépisodes mis en scène. Effectivement, il semble quil y ait eu, à luvre dans la "rue" arabe, une sorte de "secret dintérêt public" : des gens simulaient des blessures, dautres les évacuaient en hâte (et sans brancards) en dépassant des caméramans palestiniens comme Talal, qui utilisaient un matériel vidéo pour enregistrer ces scènes improvisées. Cétait Pallywood : lindustrie palestinienne du cinéma.
Ce qui nous amène à un problème plus complexe que de se contenter de faire remarquer que les journalistes palestiniens se réfèrent à une série de règles - différentes des nôtres selon lesquelles ce genre de manipulation de la "vérité" est tout à fait légitime. Que font les journalistes occidentaux de ces oeuvres de propagande ? Savent-ils quil sagit de truquages, ou sont ils dupes ? Est-ce quils disent aux caméramans qui travaillent pour eux et qui utilisent leur équipement, que filmer des épisodes mis en scène de cette manière est malhonnête et inacceptable ? Et sils le font, pourquoi des caméramans qui ont été à leur service durant des années Talal travaillait pour Enderlin depuis plus dune dizaine dannées quand il a filmé ces séquences continuent-ils à filmer ces scènes ? Et comment se fait-il que nos journalistes diffusent ces séquences mises en scène comme sil sagissait dune véritable information ?
Ici, le témoignage fourni par l'affaire al-Dura suggère que, dune certaine manière, les journalistes sont "au courant" de ce secret dintérêt public. Quand les représentants de France 2 furent confrontés aux preuves de mise en scène qui abondent dans le film de Talal, ils répondirent, tous les deux, de la même manière :
« Oh, ils font toujours ça. C'est une question de culture" »,
ma déclaré Enderlin, à Jérusalem.
« Oui, Monsieur, mais, vous savez, c'est toujours comme ça »,
a dit, pour sa part, Didier Eppelbaum, à Denis Jeambar, Daniel Leconte, et Luc Rosenzweig, à Paris.
Et comme en écho de cette complaisance étonnante, Clément Weill-Raynal, de France 3, a émis, devant un journaliste, le commentaire suivant, qui se voulait une critique de Karsenty :
« Karsenty est donc si choqué que des images truquées soient utilisées et éditées à Gaza ? Mais cela a lieu partout à la télévision, et aucun journaliste de télévision de terrain, aucun monteur de film, ne seraient choqués. »
Les implications de cette remarque sapent lutilisation même de son argument : Comment Karsenty peut-il diffamer Enderlin en laccusant dutiliser des rushes mis en scène, dès lors que, comme Clément Weill-Raynal ladmet ici, tout le monde le fait ? Est-ce mal de le faire ? Et si cest le cas, pourquoi Weill-Raynal critique-t-il Karsenty de siffler la fin de la partie ? Et si ce nest pas le cas, où est la diffamation ?
Peut-être achoppons-nous ici sur la nature même des secrets dintérêt public et sur limportance d'une bonne réputation : chacun peut tricher tant quil n'est pas pris. Il est normal que les initiés le sachent, mais l'efficacité de la (més)information dépend du fait que le public ne sait pas. Comme Daniel Leconte la reproché à Eppelbaum [représentant de France 2] : "les médias peuvent être au courant [de cette mise en scène], mais le public ne lest pas." En fait, le public ne doit pas savoir. CNN se targue de ce que cest à son « nom quon accorde le plus de confiance en matière dinformation », non parce quil lutte contre les influences, comme lentrisme en journalisme, qui détruit la crédibilité, mais parce quil sait combien la confiance est importante pour son audience de consommateurs dinformation. Donc, même si les journalistes occidentaux utilisent régulièrement des rushes mis en scène, ils ne peuvent pas le reconnaître. Et si le démenti ne convainc pas, alors, apparemment, létape suivante consiste à dire : « Ce nest rien, tout le monde le fait. »
Toutefois, un incident, qui sest produit à Ramallah, suggère que les journalistes occidentaux se sont systématiquement pliés aux exigences palestiniennes de pratiquer un journalisme palestinien. Le 12 octobre 2000, aux cris de « vengeance pour le sang de Mohammed al-Dura ! », des Palestiniens ont mis en pièces les corps de deux réservistes israéliens. Conscients du dommage potentiel qui pouvait en découler, des Palestiniens sen prirent violemment à tout journaliste qui filmaient la scène. Et pourtant, des membres dune équipe italienne travaillant pour une chaîne dinformations privée, ont pu, en prenant des risques considérables pour leur vie, faire passer secrètement la séquence filmée à lextérieur. Soucieux déviter les reproches, le représentant de la "chaîne officielle de télévision officielle, RAI" écrivit à lAutorité palestinienne, que sa chaîne ne ferait plus jamais une telle chose,
« parce que nous avons toujours respecté (et continuerons à respecter) les procédures journalistiques de lAutorité palestinienne en matière dexercice de la profession de journaliste en Palestine
»
Mais quelles sont, au juste, ces "procédures journalistiques" ? Sont-elles semblables aux normes de la charte de Jakarta, incluant la censure de tout ce qui cause du tort à la cause palestinienne (même si cest la vérité), et la publication de tout ce qui cause du tort à Israël (même si cest faux) ? LAutorité palestinienne, apparemment inconsciente de ce que ce nest pas ainsi que le journalisme devrait sexercer en Occident, publia cette lettre.
Mais pour le bord où le journalisme moderne est censé régner, de telles révélations étaient profondément embarrassantes : même le gouvernement israélien, habituellement timide, "suspendit temporairement" la carte de presse de Roberto Cristiano, et personne dans les médias occidentaux, habituellement agressifs, ny fit objection. Cristiano avait violé la règle occidentale fondamentale de lomerta journalistique, et admis quil existait des pratiques honteuses. Le public consommateur des "informations" des médias de masse doit se demander :
« Combien de journalistes se conforment-ils à ces règles palestiniennes, et à quel point cette adhésion déforme-t-elle, voire subvertit-elle notre compréhension de ce qui se passe dans cet interminable conflit ? Pouvons-nous permettre ce "secret dintérêt public" ? »
Mais il nest pas possible despérer que les médias de masse discutent de cela de leur plein gré. Au contraire, la conscience de limportance de la confiance conduit souvent des journalistes à cacher leurs erreurs, plutôt quà les admettre et à en tirer la leçon. Comme me la dit un ami français : « Personne nadmet publiquement ses erreurs. Cest un signe de faiblesse. » Si telles sont les règles dune culture de la honte et de lhonneur, la société civile dépend de ce que des gens préfèrent être honnêtes que de sauver la face, si douloureux que ce soit. Et si lon ne peut attendre des gens quils soient volontaires pour shumilier publiquement, nous pouvons et devons insister sur le fait quil y a des limites aux efforts que font, tant les individus que les sociétés, pour se soustraire à la correction.
Cest le problème de Charles Enderlin dans laffaire al-Dura. Dans sa hâte davoir un scoop, il a introduit frauduleusement dans un monde sans méfiance, une bombe nucléaire en matière de guerre de l'information. Comme le dit Bob Simon, en voix off dune sélection dimages style Pallywood : « Dans la guerre moderne, une image vaut mille armes ». Et aucune image na concouru davantage à inspirer le désir de vengeance violente et de djihad mondial, que cette "icône de haine". Pour Enderlin, reconnaître ses erreurs, débarrasser le public de lasservissement à cette image, et nous avertir de la possibilité que daussi colossales erreurs, non seulement se produisent, mais perdurent des années sans être corrigées, ce serait ruiner sa carrière.
De plus, la faillite dEnderlin, à ce stade, six ans après, implique les plus grands médias de masse, qui, par leur refus de ne pas même permettre à la critique de sexprimer à lantenne, le protègent. Ce dilemme peut en partie expliquer pourquoi les médias de masse français ont à peine évoqué cette affaire ; pourquoi ils nont rien trouvé à dire sur le premier procès jusquà ce que Karsenty perde, et se sont alors hâtés de mettre sous presse pour rassurer le public sur le fait que limage-choc « na pas été mise en scène ». Après tout, Enderlin nest pas un quelconque plumitif à la solde des Palestiniens, même sil fait confiance à de tels "journalistes", et par conséquent fait écho à leur travail, à lantenne. Il est peut-être le correspondant européen au Moyen-Orient le plus connu et auquel on fait le plus largement confiance. Il va de soi quen tant que Juif et Israélien, il ne diffuserait pas de fausses informations qui noirciraient la réputation de son pays. Elles doivent donc être vraies.
Après tout, de même quelle constitue une "vérité supérieure" pour les musulmans une justification de la haine, un appel à la vengeance cette affaire véhicule une charge symbolique pour les Européens. Catherine Nay, une respectable présentatrice des informations sur Europe 1, a accueilli limage, en ces termes :
« La mort de Mohammed annule, efface celle de lenfant juif, les mains en lair devant les SS, dans le Ghetto de Varsovie. »
Cruelle ironie ! Les Européens se servent dune image produite par ceux qui admirent les nazis et rêvent dune victoire génocidaire sur les Juifs, pour effacer leur culpabilité dans lHolocauste. Et pourtant, ne pas admettre de telles erreurs détruit le tissu même de la société civile qui permet une presse libre. Dans la longue histoire des accusations de sang, aucun peuple na tiré bénéfice des haines perverses quelles ont provoquées.
Alors, à quel point lautoprotection devient-elle une autodestruction, pas seulement pour les journalistes qui nient leurs erreurs, coûte que coûte, mais pour le public qui les croit ? Comme un journaliste israélien (qui fut mon élève) la fait remarquer :
« Chaque jour je dois avancer en respectant la mince frontière entre la fidélité à mes sources et ma loyauté envers mon public ».
A quel point nos journalistes ne nous ont-ils pas gravement trahis, nous leur public, pour être bien vus de leurs sources ?
Dans leurs propres déclarations éthiques, les journalistes palestiniens affirment que leur rôle est de défendre leur cause et daffaiblir ceux qui sy opposent. Pour eux, le journalisme consiste à faire la guerre par dautres moyens ; les médias comme champ de bataille. Lhonnêteté et la droiture ninterfèrent pas avec cette prescription éthique, mais nexigent quune apparence de vérité, dont le but est de leurrer la sensibilité du public occidental et de provoquer la rage musulmane.
Dans ce choc des cultures journalistiques, combien de fois les médias occidentaux nont-ils pas joué les "idiots utiles" [2] face aux exigences palestiniennes? Combien de fois ne nous ont-ils pas présenté les "vérités" palestiniennes comme étant une information ? Et sils lont fait aussi fréquemment et de manière aussi destructive que Pallywood et son succès majeur, laffaire al-Dura, le suggèrent, combien de temps encore continueront-ils à le faire ?
Richard Landes [*]
© Pajamas Medias
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Notes du traducteur
[*] Richard Landes est médiéviste. Il enseigne au département dhistoire de lUniversité de Boston. Il est spécialiste des origines de la société européenne au tournant du premier millénaire. Il a obtenu sa licence à lUniversité de Harvard et son doctorat à lUniversité de Princeton. Il a également étudié à lEcole Normale Supérieure de Paris. Le Docteur Landes a publié divers ouvrages, dont une Encyclopédie du Millénarisme et des Mouvements Millénaristes (Routledge 2000). Il achève actuellement un livre sur ce thème, intitulé « Le Ciel sur la Terre : les Variétés dExpériences Millénaristes » (Cambridge University Press), dont le dernier chapitre traitera du djihad mondial.
[1] Voir Richard Landes, "LAffaire Al-Dura, «Inventé mais exact» : léchappatoire dEnderlin". Propos recueillis par Esther Shapira, dans son documentaire, "Trois balles et un enfant". On peut voir ce bref extrait du film, édité sur son site par le professeur R. Landes, montrant un soldat israélien, censé tirer sur lenfant, et recueillant la déclaration du responsable de la TV de lAP, citée ici.
[2] « En langage politique, lexpression "idiot utile" sapplique à des personnes [pleines] de bons sentiments [et qui, avec] bonne conscience, font le jeu de leur adversaire par naïveté ». Extrait de Wikipedia.
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Mis en ligne le 7 novembre 2007, par M.











