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Milner: Ne pas sacrifier Israël sur l'autel de l'Europe, Pilczer
2 juin 2004, à la Maison France-IsraëlConférence de Jean-Claude Milner autour de son dernier livre :
Les penchants criminels de l'Europe démocratique
Les penchants criminels de l'Europe démocratique
Introduit par le général Michel Darmon, président de l'association France-Israël, Jean-Claude Milner, normalien, agrégé de grammaire, linguiste, philosophe, talmudiste, compagnon d'études de Benny Levy à l'Ecole d'Etudes Lévinassiennes de Jérusalem, n'est pas juif.
Cela ne retire rien à son intelligence étincelante.
Il parle d'une voix douce, presque timide, et vous emmène plus profond dans la compréhension du monde.
Son exposé lumineux, suivi de nombreuses questions nous a rendus à la fois plus lucides, plus angoissés, et plus décidés à agir.
En résumé :
Milner a fait de la prospective, à partir de la politique étrangère du Quai d'Orsay : selon lui, si les diplomates du "Foreign office" britannique sont devenus les "supplétifs" des Américains, le Ministère des Affaires Étrangères français serait, ou voudrait être, le maître-d'oeuvre de la diplomatie européenne, et ceci, quels que soient les partis au pouvoir.
Et Chirac serait un maître consommé en la matière.
Privée d'armée commune, l'Union Européenne ne peut faire valoir sa politique de puissance qu'à travers sa diplomatie. C'est pourquoi elle est le chantre de la paix. Et comme elle ne sait renforcer sa puissance qu'en s'étendant géographiquement, le choix, aujourd'hui, se fait vers l'extension au monde musulman plutôt que vers la Russie. La seule question pendante reste : l'Europe englobant le bassin méditerranéen, et donc le Maghreb, ou s'étendant vers la Turquie, le Proche-Orient et l'Asie mineure.
Mais l'Islam est aussi une puissance conquérante. Les Turcs étaient aux portes de Vienne au XVIIe siècle.
Comment faire coexister deux empires limitrophes aux ambitions inassouvies ? De deux façons :
1. Par la guerre : impossible - l'Europe s'est construite sur la paix, elle est le chantre de la paix, et elle nous l'a prouvé avec l'Irak.
L'Europe s'occupe d'oeuvres humanitaires.
La guerre, ce sont les États-Unis qui la font.
2. Par un gentlemen's agreement. C'est ce qui se réalise.
Et s'il n'y a pas de Gentleman de l'autre côté, on l'invente de toutes pièces !
Exemple : Chirac est allé tout récemment adouber Boutéflika en Algérie, c'est un gentleman, et il a du pétrole.
Autre exemple : Yasser Arafat est le gentleman du conflit israélo-palestinien.
Sharon ? Non, ce n'est pas un gentleman ! Peres, autrefois, était présentable...
Pour suspendre la différence entre espaces Islam / Non Islam, la laïcité est mise en avant.
C'est pourquoi, selon Milner, Chirac a voulu la loi sur la laïcité à l'école : message au monde musulman, ce serait la ligne rouge à ne pas dépasser.
La croissance de l'Europe s'est faite par paliers, d'abord géographiques, puis formels : le marché libre, et les Libertés publiques...
Mais, dans toutes les hypothèses, l'Europe, ce n'est plus l'Occident (contre-exemple : Australie, États-Unis, Nouvelle-Zélande appartiennent au monde occidental par leur culture, leurs valeurs, leurs populations).
Deux grands desseins s'opposent :
1. le projet de Grand Moyen-Orient, défendu par les Etats-Unis, représentés par les "Néoconservateurs" de l'école de Léo Strauss.
Les États-Unis perçoivent clairement l'Islam militant comme un ennemi. L'Arabie saoudite est instable et peu sûre.
Et c'est plus au monde musulman non arabe que les Américains s'intéressent : Pakistan, Iran, Indonésie...
2. L'Europe à la manière de Chirac, en relations pacifiées avec l'Islam.
D'où l'intégration de la Turquie, du Liban, et du Maghreb.
D'où le sacrifice des "Non-Gentlemen". Un obstacle dans la région du Proche-Orient, considéré de toute éternité comme arabe et/ou musulmane : Israël.
Et la politique étrangère européenne va oeuvrer à sa disparition.
Cela est confirmé par la vision "parenthésiste" de l'Etat d'Israël, dans l'esprit de Chirac, et des diplomates du Quai d'Orsay.
Le cynisme de Chirac s'est exprimé via la demande de pardon des crimes du régime de Vichy, au nom du peuple français, le 17 juillet 1995, au lendemain de sa première élection présidentielle : c'était, en fait, "un solde de tous comptes" avec la communauté juive.
La vision "parenthésiste" se manifeste aussi par la politique européenne peu favorable à la consolidation et à l'existence de l'Etat d'Israël.
Qui serait fatalement le perdant dans cette affaire ? Le petit Etat d'Israël, qui contrairement aux affirmations officielles, et dans le meilleur des cas - "hypothèse douce" -, ne saurait avoir des frontières sûres et reconnues, mais au contraire des frontières incertaines et non reconnues.
Et comment opérer cette fragilisation de l'Etat d'Israël : en imposant le "Droit au retour des réfugiés palestiniens".
Incidente : cela explique la tentative - d'origine française - de retirer, ou d'entraver la puissance nucléaire israélienne, toujours dans cet objectif.
Au fait, à quoi sert la puissance nucléaire française dans l'Europe pacifiée ?
Or, citant Hegel, Milner ajoute :
"La tragédie, ce n'est pas quand un Droit s'oppose à un non-Droit. La tragédie, c'est quand un Droit s'oppose à un Droit.
Et personne ne nie que les Palestiniens ont des droits, y compris des talmudistes très écoutés".
Selon Milner, en 1945, l'Europe ne pouvait pas éviter de concéder la création d'Israël.
Elle ne pouvait pas faire autrement : par son voeu d'homogénéisation en interne, et par une sorte de compensation après l'Holocauste.
Il nous a rappelé le rôle moteur de Jean Giraudoux, en 1939, au quai d'Orsay ("La guerre de Troie n'aura pas lieu"), oeuvrant à la réconciliation franco-allemande. Giraudoux pensait que les seuls empêcheurs de l'Europe étaient les Juifs ashkénazes, selon lui, inassimilables, laids, maladifs, qui allaient "envahir" l'Europe de l'Ouest : ils constituaient un noyau "irréductible".
(Détail piquant : Peut-on rappeler ici que Goscinny, le créateur d'Astérix le Gaulois, était juif ?)
Selon Milner, la quasi-disparition des Juifs d'Europe, après la Guerre, a éliminé "la question juive" et permis la construction européenne.
Tout y était écrit. Giraudoux est mort, mais le Quai d'Orsay poursuit dans le même sillage, avec une tradition antijudaïque qui date au moins de l'affaire Dreyfus, où elle a pris le relais de celle régnant dans l'armée française de l'époque.
Ce sont les hommes de la génération de Giraudoux qui ont construit l'Europe, avec ses bienfaits, mais aussi ses limites.
Aujourd'hui, pour l’Europe et sa volonté d'expansion vers le monde arabe, l'Etat d'Israël est un gêneur, qui devra au mieux accepter de vivre dans la fragilité et l'incertitude, comme autrefois les Juifs apatrides dans les pays qui leur faisaient la grâce de les accueillir.
Sur la référence aux "racines chrétiennes" de la constitution européenne : Milner fait remarquer que références "chrétiennes" c'est très différent de références "judéo-chrétiennes". Si vous n'en n'êtes pas convaincus, demandez à un Polonais s'il ne voit pas la différence...
Sur la puissance pétrolière du monde arabe et le développement d'énergies alternatives, type "moteur à hydrogène" : la maîtrise en est lointaine, nous aurons encore longtemps besoin de pétrole.
Sur le financement du terrorisme : c'est précisément le mode de guerre pas cher et facilement accessible, avec les effets les plus spectaculaires.
Les attentats du 11 septembre 2001 ont, certes, nécessité de l'argent et de l'organisation en quantité, mais limitée, et l'efficience en fut gigantesque.
Pour conclure : certains sont décidés à entraver ces projets de construction européenne, qui se feraient sur les cendres de l'Etat d'Israël.
Pour nous consoler, l'Europe n'est pas le centre du monde. Souvenons-nous de la fable de la grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le boeuf !
Et puis, il y a les Etats-Unis, bien sûr, mais aussi l'Asie, la Chine, l'Inde.
Selon la recommandation finale de Milner : "Oublier l'Europe".
Selon la conclusion du Général Darmon : chez tout Juif coexistent trois fondamentaux : Angoisse, vigilance, et action".
© Simon Pilczer
Mis en ligne le 03 juin 2004 sur le site www.upjf.org











