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Christianisme
Une communauté Scuménique face à l'Islam, A. Arbez
Titre complet : "Une communauté œcuménique face à l’Islam, à Mar-Moussa (Mont Moïse), Syrie".Article paru dans La Tribune de Genève, de janvier 2003, en réponse à un article paru dans le même média.
La veille de Noël, La Tribune publiait un long reportage sur ce monastère syrien qui revit grâce à l'initiative personnelle d'un jésuite italien, avec l'appui du gouvernement de Damas. Communauté œcuménique se voulant proche "de l'islam", cette nuance a pu être plus ou moins clairement interprétée et poser question à plus d'un lecteur.
En effet, travailler à une meilleure coexistence avec les musulmans, majoritaires dans la région, et à un respect réciproque est certainement une tâche difficile, mais fort utile dans les temps où nous sommes. Toutefois, prétendre que "musulmans et chrétiens ont le même Dieu" est un préalable fort discutable, et qui n'est même pas indispensable pour engager une telle entreprise. "Même Dieu" est souvent compris comme "même foi", ce qui serait en distorsion avec la théologie, et contredit par l'histoire des martyrs d'Orient. En effet, comment oublier, au nom d'un dialogue, souvent à sens unique, que les chrétiens assyriens autochtones ont subi de lourdes persécutions au cours des siècles? La mémoire de leur témoignage mérite aussi le respect.
Sur cette question du "même Dieu", il vaut la peine d'écouter l'archevêque de Marseille, (ville de France la plus musulmane: presque un tiers de la population). Président du très officiel Secrétariat catholique pour les relations avec l'islam, Mgr Panafieu tient à préciser le fait que la formule rassembleuse "nous avons le même Dieu" n'est pas acceptable, car trop chargée d'ambiguïtés. L'affirmation habituelle du "Dieu unique", malgré des apparences consensuelles, ne dit en effet rien du contenu de cette foi ni du visage de ce Dieu supposé "même", pas plus que de la relation que cela implique avec les croyants, et qui s'avère profondément différente d'une religion à l'autre. Voir, à ce propos, la réflexion critique qu'apporte, en connaissance de cause, le prêtre libanais Antoine Moussali ("Judaïsme, christianisme, islam"), points déjà fort bien clarifiés dans ses écrits par le théologien protestant Jacques Ellul.
Alors que la tradition islamique distingue soigneusement entre musulmans et mécréants, et proclame en permanence "Allah ouakbar", ("Allah est le plus grand"), le monde chrétien reste demandeur de dialogue, ce qui ne doit jamais être synonyme de relativisme ni de servilité, comme par appréhension d'assumer des identités trop différentes. Dans ce contexte assez fréquent, il peut y avoir confusion si l'on comprend l'expérience islamo-chrétienne de Mar-Moussa à partir de la mention de Taizé. Car si Taizé est une démarche spécifiquement œcuménique d'unité entre chrétiens de diverses confessions, la communauté de Mar Moussa s'est donné un autre objectif, interreligieux celui-là, en se voulant spécialement tournée "vers l'islam". (Lequel, soit dit en passant, n'est pas pour rien dans la destruction de ce haut lieu syriaque; lire les Chroniques de Michel le Syrien, 12ème siècle).
A Rome, deux services pontificaux travaillent de façon bien différenciée en ce qui concerne les relations avec les autres institutions ou religions: l'un pour le dialogue interreligieux (entre christianisme et autres religions, comme islam, hindouisme, etc) et l'autre, pour l'unité des chrétiens (œcuménisme), et conjointement pour les relations avec le judaïsme.
Voilà qui est significatif, puisque le Pape Jean Paul II a précisé que, à la différence d'autres religions, tel l'islam, le christianisme est en relation intrinsèque avec le judaïsme. Judaïsme et christianisme ont en commun l'alliance, et les chrétiens reçoivent les Ecritures saintes hébraïques comme leur Bible. Tandis que les musulmans considèrent que juifs et chrétiens ont falsifié les Ecritures et que le Coran rectifie les étapes antérieures en apportant la "vraie révélation". C'est pourquoi l'Abraham du Coran n'est pas le même personnage et n'a pas le même rôle que celui de la Bible des juifs et des chrétiens; impossible de dire à la légère: en Abraham "nous avons le même père" puisque le nom, bien qu'identique, recouvre une fonction différente. Dans l'affaire, les non musulmans se retrouvent évincés et annexés à une logique qui n'est pas la leur.
Dans l'interview, les appréciations du jésuite de Mar Moussa sur la sacralité des relations humaines en islam et sur l'hospitalité mériteraient plus de précisions, compte tenu de ce que sont les lois de la dhimmitude (dhimmi = sujet non musulman en terre islamisée), tirées du Coran et de la Sharia, aux considérations assez dures envers les infidèles et les mécréants.
Et pour terminer, point sensible qui permet de s'interroger sur la marge de liberté de l'intéressé: le père jésuite s'exprime sur Israël en reprenant la vision du problème selon la 'vulgate' unilatérale, typiquement islamique. Laquelle est fort différente de la position de l'Eglise catholique qui insiste sur la dimension historique et théologique du droit à l'existence d'Israël dans la sécurité, en même temps que sur la nécessité d'un Etat palestinien, pacifique et démocratique. Selon les propos du jésuite, quasi identiques à ceux du président syrien Bachar el Assad, Israël n'existerait, en fait, que depuis la Shoah; sa reconnaissance par l'ONU, en 1948, équivaudrait donc à entériner une "colonisation" infligée au monde arabe… Même conception révisionniste du Proche-Orient que dans les déclarations et actes violents du Hamas, (qui a son bureau à Damas), du Hezbollah (présent au Sud-Liban occupé par les Syriens), des Brigades d'Al Aqsa et autres factions.
Où est cette convivialité coranique si souvent invoquée, alors que partout, aussi bien en Syrie, qu'au Liban, en Iraq, dans les Territoires sous autorité palestinienne, en Turquie, on constate une même hémorragie des quelques % restant de chrétiens autochtones, et que la situation s'aggrave d'année en année, au rythme de l'islamisation de tout le Proche-Orient?
Ici, dans une Europe à la foi chrétienne momentanément affaiblie, les chrétiens de différentes confessions ont, en tout cas, durant cette semaine de prière pour l'unité, de quoi méditer. En puisant à la source biblique grâce à leurs racines communes, ils pourront aborder ensemble un avenir mondial chargé de défis, et où les valeurs sûres dont ils se réclament sont appelées à jouer un rôle essentiel dans les démarches œcuméniques et interreligieuses souhaitées par de nombreux croyants.
Abbé Alain René Arbez, Genève











