Document paru dans Le Monde du 26 mars 1964, p. 4.
Les mises en grasses sont de la rédaction dupjf.org
I. La lettre du Cardinal Tisserant au cardinal Suhard
Rome, le 11 juin 1940.
Éminentissime et vénéré Seigneur,
Jai reçu hier la lettre que Votre Éminence ma adressée le 4. Grand merci pour la bonté que Votre Éminence veut bien me manifester; si nous survivons à lépreuve, volontiers je profiterai, lors de mes passages à Paris, de lhospitalité que vous moffrez. Mais quarrivera-t-il dici là ? Javais prévu, dès le 28 août [1939], ce qui est arrivé hier et je lavais dit au général Georges, lorsque je lai rencontré à la fin de décembre. Comment pourrons-nous résister à ce nouveau danger? Que Dieu nous aide et vous aide!
Il ne faut dailleurs pas que les Français se fassent dillusions : ce que leurs ennemis veulent, cest leur destruction. Les journaux italiens, ces jours-ci, étaient pleins de textes de S.E. Mussolini, disant : nous sommes prolifiques et nous voulons des terres ! Et cela veut dire des terres sans habitants. LAllemagne et lItalie sappliqueront donc à la destruction des habitants des régions occupées, comme ils lont fait en Pologne. Au lieu de mourir sur le champ de bataille, il faudra donc que les Français meurent à petit feu, les hommes séparés de leurs femmes et les enfants épargnés, peut-être, pour servir desclaves aux vainqueurs, car tel est le droit de la guerre pour nos ennemis. Nos gouvernants ne veulent pas comprendre la nature du vrai conflit et ils sobstinent à imaginer quil sagit dune guerre comme dans lancien temps. Mais lidéologie fasciste et lhitlérienne ont transformé les consciences des jeunes et les moins de trente-cinq ans sont prêts à tous les délits pour la fin que leur chef commande.
Jai demandé avec insistance au Saint-Père, depuis le début de décembre, de faire une encyclique sur le devoir individuel dobéir au dictamen de la conscience, car cest le point vital du christianisme, tandis que lislamisme, qui a servi de modèle aux théories de Hitler, grâce au fils de la musulmane, Hess, remplace la conscience individuelle par le devoir dobéir aux ordres du Prophète ou de ses successeurs aveuglément.
Je crains que lhistoire nait à reprocher au Saint-Siège davoir fait une politique de commodité pour soi-même, et pas grand-chose de plus. Cest triste à lextrême, surtout quand on a vécu sous Pie XI. Et tout le monde se fie sur ce que Rome, ayant été déclarée ville ouverte, personne de la Curie naura rien à souffrir; cest une ignominie. Dautant que la secrétairerie dÉtat et le nonce ont persuadé les religieuses et les religieux en grand nombre de ne pas partir, afin de fournir à lItalie des otages. Mais pourtant Rome, est un camp retranché, entouré dune ceinture de forts, qui ont toujours été occupés par des troupes, et il y a deux grandes fabriques darmes, une cartoucherie et un atelier de réparation dartillerie! Mais ceux-ci, comme les Allemands, cacheront leurs états-majors sous la croix de Genève, que les Franco-Anglais devraient déclarer ne plus reconnaître, puisquelle ne protège pas nos hopitaux.
Je vis dans linutilité la plus complète, retenu ici, tandis que javais demandé au Saint-Père de menvoyer en France. Je prie pour vous, Éminence, et beaucoup. Veuillez me croire votre très dévoué en N.S. »
Eugène Card. Tisserant
2. Les commentaires de lauteur de cette lettre, 24 ans plus tard
Les débats soulevés par Le Vicaire ont, de proche en proche, réveillé les questions que nos contemporains se posent sur la politique du Saint-Siège pendant la guerre. Cest le thème même de larticle que le professeur Jaeckel publia dans le numéro de janvier 1964 de Geschichte in Wissenschaft und Unterricht. Il y donnait un long commentaire de la lettre du cardinal Tisserant et la reproduisait en annexe. Nous devons à son obligeance et à celle de son éditeur, Klett Verlag, de Stuttgart, de pouvoir en donner le texte ci-dessous.
Lhedomadaire italien de gauche Il Mondo en a donné des extraits dans son dernier numéro, amenant ainsi le cardinal à commenter le document. Le doyen du Sacré Collège a précisé clairement selon ce que rapportent les dépêches dagence, qui paraphrasent ses propos que «sa lettre navait rien à voir avec les activités nazies contre les juifs, car à cette époque, la persécution ne sétait pas manifestée dans toute son horreur». Il a dautre part affirmé que «Pie XII fit tout ce quil put pour venir en aide aux victimes de la persécution raciale. Il sest dit convaincu que toute intervention publique du pape naurait fait quaggraver le sort des juifs.»
Cette lettre en effet doit être lue dans le climat de lépoque, alors que lécrasement de la France ne faisait plus de doute, que le pape avait vu échouer tous ses efforts pour empêcher lItalie dentrer dans la guerre, que le Vatican enfin éprouvait très clairement le sentiment quune longue période dencerclement total souvrait pour lui. Un siège épiscopal était vacant en France, celui dAlbi, et lon conçoit que le cardinal Tisserant ait pu envisager de demander au pape de ly nommer pour lui permettre de partager le sort de ses compatriotes et cesser dêtre en butte comme il létait depuis longtemps à lhostilité déclarée de la presse et du gouvernement fascistes. Cest très probablement à cette éventualité que font allusion les dernières lignes de la lettre.
Le problème du silence pontifical se posait alors, avant lère des déportations de juifs, avant la mise en uvre de la solution finale, qui fut décidée à la fin de janvier 1942. Depuis octobre 1939, il était patent en effet que le gouvernement allemand poursuivait en Pologne de lOuest, dans la région rebaptisée Warthegau, une politique déviction radicale de tous les éléments Polonais, pour y implanter le germanisme. Les déportations vers la région de Varsovie et lextermination pure et simple y alternaient.
Le devoir de parler, de dénoncer ces crimes commis au nom de la race, était donc clairement posé aux yeux de Pie XII. Sans intervenir lui-même expressément, sauf une fois, dans sa première encyclique Summi Pontificatus, où il nomma les Polonais, il laissa Radio-Vatican et lOsservatore romano rapporter les abominations de la politique allemande en Pologne. La presse occidentale leur fit largement écho, et Rome comme Berlin protestèrent violemment contre ces prises de position.
Le pape, néanmoins, était parfaitement informé du caractère racial de cette politique, et bien des signes notamment la lettre du cardinal Tisserant montrent quautour de lui des voix sélevaient pour linciter à sortir de "limpartialité" du Saint-Siège. Bien plus une précision capitale a été apportée à cet égard par Mgr Giovanetti, de la secrétairerie dÉtat, dans louvrage quil a récemment consacré au rôle du Saint-Siège pendant la première année de guerre. Rapportant laudience de congé que Pie XII donna le 13 mai 1939 à Dino Alfieri, nommé ambassadeur dItalie à Berlin, cet auteur indique quà cette occasion, le pape prononça le mot suivant :
« Sil le fallait, nous serions prêt à aller en camp de concentration. ».
Cette affirmation est connue. Mais on en ignorait la suite. Mgr Giovanetti précise et il est évidemment documenté aux meilleures sources que Pie XII déclara alors que,
sil avait un regret à formuler, cétait celui de navoir pas parlé avec une clarté suffisante pour condamner la politique nazie contre les Polonais [1].
Une amélioration progressive des rapports
Cette précision éclaire le climat dans lequel le cardinal Tisserant écrivit sa lettre. On sait, au demeurant, que des difficultés dordre psychologique régnaient au Vatican, en ce début de pontificat (Pie XII nétait pape que depuis un an). Le cardinal Tisserant avait été lami personnel de Pie XI, avec lequel il avait collaboré, depuis 1909, à la Bibliothèque ambrosienne. Son action personnelle à la congrégation des Églises orientales lui suscitait des adversaires. Le temps est nécessaire pour que les hommes ajustent leurs tempéraments. À la fin du règne de Pie XII, la coopération entre le pape et le doyen du Sacré Collège ne connut plus de heurts et le pape envoya le cardinal Tisserant comme légat a latere le 14 septembre 1958 au congrès marial de Lourdes. Lorsque, quelques jours plus tard, le pape vit son état saggraver, le cardinal Tisserant revint en hâte de Nancy. Les divergences de vue entre eux sétaient aplanies depuis plusieurs années, à tel point que Pie XII avait, par un geste exceptionnel et qui ne fut pas renouvelé, rendu visite au doyen du Sacré Collège dans sa cathédrale de Porto et Sainte Rufine à la Storta.
Il est incontestable quun patriotisme angoissé sexprime dans la lettre que nous reproduisons ici. Le cardinal Tisserant reçut, pendant la guerre, le qualificatif de représentant de lÉglise gaullicane à Rome. Quant à la façon dont il concevait son rôle de conseiller du pape, il suffit de se souvenir de la dignité silencieuse quil apporta à obéir à Jean XXIII lorsque celui-ci lui prescrivit de renoncer à son poste de secrétaire de la congrégation des Églises orientales. Et lon comprendra que cette lettre du 11 juin 1940 exprime un tempérament sans mettre en cause une fidélité.».
© Le Monde
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Note de Menahem Macina
[1] Aveu dont on est loin de percevoir encore toutes les implications historiques. Il est de nature à corroborer le soupçon évoqué dans ma note [1] de larticle "Benoît XVI: La voix de Pie XII «sest élevée en faveur des victimes». Texte et commentaire critique". Jy émets, à mes risques et périls, lhypothèse de la "double portée" du célèbre passage de lhomélie pontificale de Pie XII (décembre 1942), évoquant les "centaines de milliers de personnes qui, sans aucune culpabilité de leur part, mais seulement pour des raisons de nationalité ou de race, sont destinées à la mort ou à un progressif dépérissement", universellement considéré comme faisant allusion aux Juifs persécutés, alors que plusieurs indices historiques semblent plutôt indiquer qu'elle visait autant les catholiques polonais, eux aussi terriblement persécutés par les nazis, que les juifs.
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Mis en ligne le 10 octobre 2008, par











