Extrait de "Un écho dIsraël" 42 juillet août 2008.
Un peu dhistoire
Deux fois détruite par les légions romaines dirigées par Titus (en lan 70), et par lempereur Hadrien (132-135), Jérusalem fut relevée de ses cendres par les nouveaux envahisseurs qui la nommèrent Colonia Aelia Capitolina : ville dédiée à lempereur Hadrien et à Jupiter Capitolin de Rome ! Etait-ce là laccomplissement dune prophétie de Jésus : "Ils tomberont sous le tranchant de lépée, ils seront emmenés captifs parmi les nations et Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations, jusquà ce que les temps des nations soient accomplis" (Lc 21. 24) ? Les envahisseurs romains interdirent aux Juifs de séjourner à Jérusalem et, pour effacer toute trace de ce peuple sur sa terre ancestrale, ils baptisèrent le pays dIsraël Palaestina, dérivé du nom du territoire quoccupaient des peuplades indo-européennes sur le littoral méditerranéen entre Gaza et le mont Carmel.
Les empereurs chrétiens de Byzance rétablirent le nom de la ville et lappelèrent Hagia Polis Yerusalem (Sainte ville de Jérusalem), tout en gardant le nom de Palestine pour désigner le pays. Visitant la ville au IVe siècle, Hélène (255-328) mère de lempereur Constantin, prétend avoir identifié les sites du Saint-Sépulcre et du Golgotha. La tradition chrétienne lui attribue également la découverte de la Sainte Croix.
La ville fut prise par les Perses de Chosroès II (roi sassanide dIran) en 614. Reprise par les Byzantins en 629, elle est conquise par les armées arabes sous la conduite du deuxième calife, Omar ibn al-Khattab (Al-Faruq), en 638, après un siège de deux ans. Le gouverneur de Damas, Abd Al-Malik (687-691), érige le Dôme du Rocher et son fils Al-Walid construit la mosquée Al-Aqsa (vers 705-715). Le calife abbasside de Bagdad, Harun al-Rashid (786-809), garantit à Charlemagne la protection des lieux saints, ce qui permet le développement des pèlerinages.
En 1009, le calife fatimide du Caire, Al-Hakim fait détruire lAnastasis, léglise du Saint-Sépulcre construite sous Constantin. Plusieurs chefs musulmans, tour à tour, attaquent et conquièrent Jérusalem. Les Turcs Seldjoukides contrôlent la ville à partir de 1071, et les Fatimides la prennent en 1098, juste un an avant quelle ne tombe aux mains des Croisés.
À partir du XIe siècle, les chrétiens lancent une série de croisades pour libérer la ville et avoir accès à leurs lieux saints. La première croisade, prêchée par Urbain II à Clermont-Ferrand en 1095, aboutit à la prise de Jérusalem le 15 juillet 1099, entraînant le massacre de sa population musulmane et juive. Jérusalem devient la capitale du Royaume latin (ou Royaume franc) de Jérusalem (1099-1187 et 1229-1244).
Prise par le Kurde Saladin (Salah al-Din), en 1187, après la défaite des croisés aux Cornes de Hattin, en Galilée, elle devient lobjet de négociations entre le nouveau maître et Richard Cur de Lion, qui obtiendra, en 1192, une paix garantissant aux pèlerins chrétiens laccès à Jérusalem. Elle restera cependant sous autorité musulmane. En 1229, lempereur Frédéric II, également roi de Jérusalem, obtient le retour de la ville au Royaume franc après des négociations avec lémir ayyoubide, al-Kâmil. Au cours de la VIIe croisade, organisée par Louis IX, les Mamelouks semparent de lÉgypte et de la Syrie. Cette dynastie, issue dune milice formée desclaves affranchis, essentiellement Mongols, de la garde du sultan ayyoubide, prend le pouvoir en 1249. Le Mamelouk Baybars organise la contre-attaque et démantèle les forteresses croisées. Le Royaume latin (franc) cessera dexister en 1291, à la prise de Saint-Jean-dAcre.
Jérusalem et la Palestine resteront sous le contrôle des Mamelouks jusquà la venue des Turcs ottomans. Le 30 décembre 1516, le sultan Sélim Ier fait son entrée à Jérusalem et la ville passe sous domination ottomane. Cest son fils, Soliman II, dit le Magnifique, qui va doter la ville daqueducs et de fontaines. Les portes et les murailles quil fit ériger et reconstruire existent encore aujourdhui. Soliman donna à la vieille cité laspect quelle a gardé pendant quatre siècles. Après sa mort, le déclin de la ville commence. Les pèlerinages latins se raréfient, mais la communauté grecque orthodoxe, dont les sujets sont ottomans, fortifie sa présence dans les Lieux saints. Il faudra attendre larrivée des pionniers juifs et de larmée britannique pour que la ville retrouve sa splendeur passée. (cf. La porte de Jaffa, ouverture vers lOuest, vers lEurope).
Lambivalence du monde chrétien
Si pour le peuple dIsraël, Jérusalem était sa capitale et le lieu de la présence de Dieu dans le Temple, pour le monde chrétien, elle ne sera que le lieu où se déroulèrent des instants dramatiques de la vie de Jésus : sa Passion, sa Résurrection, son Ascension. Pendant des siècles, la chrétienté a été confrontée à la dualité de la Jérusalem céleste et de la Jérusalem terrestre.
Mais la chrétienté a dû faire face également au problème de la Jérusalem terrestre, comme lénonce le professeur Zwi Werblowsky :
« Le Nouveau Testament lui-même manifeste une tendance prononcée à ce que lon pourrait nommer la "déterritorialisation" du concept de sainteté et une dissolution de ses composantes géographiques. Au centre du concept de sainteté il y a le Christ, et non le Temple et le Saint des Saints. Ce nest ni la Terre Sainte, ni la Ville Sainte qui constituent le "domaine de la sainteté", mais la nouvelle communauté, le corps du Christ. Cependant, pour les générations suivantes, le pays, en général, et Jérusalem, en particulier, furent considérés comme la scène sur laquelle les événements les plus importants de lhistoire de lhumanité sétaient déroulés. Cest là que le mystère de lIncarnation et de la Rédemption avait eu lieu. Lacte divin du salut [...] avait trouvé sa manifestation matérielle en un lieu précis [
] La Nativité [...] la Passion [...] la Résurrection [...] lAscension [...] la naissance de lÉglise [...] tous ces faits se sont produits dans cette ville et sur cette terre... »
(Werblowsky, Z., Jérusalem dans la conscience juive, chrétienne et musulmane).
La terre dIsraël deviendra donc, pour les chrétiens, la Terre Sainte, et Jérusalem, la Ville Sainte. Les empereurs et les impératrices byzantins favorisèrent le développement des pèlerinages en Terre Sainte afin de renforcer leurs pouvoirs religieux, politique et économique. Les pèlerinages à Jérusalem furent dabord suscités à lépoque de Constantin (306-337), quand Hélène, sa mère, annonça la découverte de la tombe et de la croix de Jésus. Elle fit ériger la basilique du Saint-Sépulcre à lemplacement présumé de la tombe de Jésus, trouvée après avoir détruit le temple païen dHadrien. Par la suite, les chrétiens identifièrent dautres sites mentionnés dans le Nouveau Testament en relation avec la vie de Jésus et de ses disciples. Ces sites, sanctifiés, virent lédification déglises et de lieux de cultes somptueux, qui attirèrent une multitude de pèlerins, comme léglise de la Nativité, de Gethsémani, du mont Sion, etc. Les pèlerins désiraient venir prier sur les lieux attachés au mystère du Salut. Une fascination pour ces lieux saints - ornés de chandeliers dor et dargent, recouverts de mosaïques, de fresques et de tentures - sempara dune grande partie de la chrétienté. Mais, devant cet engouement pour le pèlerinage, qui devint un phénomène de masse, du IVe au VIIe siècles, des voix se sont élevées émettant des doutes sur la valeur de ce qui leur paraissait une conception tronquée de ce mystère. Certains pères de lÉglise sinsurgèrent contre la vénération des "lieux saints", car ils y voyaient une interprétation charnelle des réalités spirituelles. Saint Grégoire de Nysse écrit dans une de ses lettres :
« Dites donc aux frères de sélever du corps à Dieu, plutôt que de la Cappadoce à la Palestine ».
Et saint Jérôme de préciser :
« Le sanctuaire céleste est ouvert du côté Bretagne pas moins que du côté Jérusalem, car le Royaume de Dieu est en vous. » (Werblowsky, Z., Op. cit., p. 9)
Mais les périodes dinsécurité politique et la peur des épidémies interrompirent ces élans religieux, qui connurent un regain sans précédent à lépoque des Croisades. Le désir de libérer les lieux saints tombés aux mains des Sarrasins [Arabes], la crainte de la mort, laspiration au salut éternel, le besoin dexotisme, daventures et de territoires, etc., incitèrent les chrétiens de lOccident à répondre à lappel lancé par le pape Urbain II pour la Croisade en Terre Sainte. Certains recherchaient dans le pèlerinage un moyen de faire pénitence, dautres la rémission des péchés, laccomplissement dun vu, la guérison, etc., voire lobtention dune relique, etc.
Malgré cet élan de pèlerinage à lépoque médiévale, pour beaucoup de fidèles, la vraie demeure du chrétien reste la Jérusalem céleste. La Jérusalem terrestre est tout lieu où est vécue une vie chrétienne parfaite, comme le fait entendre saint Bernard, abbé de Clairvaux, dans une de ses lettres à lévêque de Lincoln, parlant dun certain Philip, clerc anglais, qui a rejoint labbaye de Clairvaux :
« Il est entré dans la Ville Sainte et a choisi son héritage [...] Il nest plus un spectateur en quête, mais un habitant pieux et un citoyen de Jérusalem, et cette Jérusalem cest Clairvaux. Elle est la Jérusalem unie à la Jérusalem céleste par la piété, par la vie conforme et par une certaine affinité spirituelle. »
(Bruno Scott James, "Les lettres de saint Bernard de Clervaux", 1953 ; pp. 90-92 ; en anglais).
Contrairement aux églises traditionnelles dOrient et dOccident, léglise protestante na pas adopté la tendance, presque bimillénaire, au pèlerinage. Cependant, beaucoup de membres de cette église furent parmi les premiers archéologues bibliques et, aujourdhui, nombreux sont les chrétiens des différentes branches évangéliques issues du protestantisme, qui font un voyage détude en Israël, "la Bible à la main" et non en pèlerinage. Notons aussi la formule originale inaugurée par le père Fontaine [un guide catholique de la Terre Sainte. Note dupjf.org] : « La Bible sur le terrain ». [Sagit-il de la résurgence de l]ancien dilemme de la Jérusalem terrestre, ou retour aux sources de la foi, tout en sélevant vers la Jérusalem céleste ?
La Jérusalem céleste dans le Nouveau Testament
Dans la tradition chrétienne, la primauté de la Jérusalem céleste lemporte par rapport à la tradition juive de la Jérusalem terrestre. Jérusalem, bien que ville sainte, connue pour ses "lieux saints", nest quun reflet de la [conception de la] Jérusalem den haut, qui prédomine dans la pensée chrétienne.
Pour les chrétiens, la Jérusalem vers laquelle on dirige sa marche, cest la Jérusalem céleste :
"Car nous navons point ici-bas de cité permanente, mais nous cherchons celle qui est à venir." (Epître aux Hébreux, 13, 14).
Elle est larchétype de lÉglise, son reflet terrestre, qui, dans les écrits pauliniens, est identifiée à la mère :
"Mais la Jérusalem den haut est libre, cest notre mère... " (Epître aux Galates, 4, 26) "Mais notre cité à nous est dans les cieux, doù nous attendons aussi comme sauveur le Seigneur Jésus-Christ" (Epître aux Philippiens, 3. 20).
Lauteur de lÉpître aux Hébreux illustre cette Jérusalem céleste, en ces termes :
"Mais vous vous êtes approchés de la montagne de Sion, de la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, des myriades qui forment le chur des anges, de lassemblée des premiers-nés inscrits dans les cieux, du juge qui est le Dieu de tous, des esprits des justes parvenus à la perfection, de Jésus qui est le médiateur de la nouvelle alliance, et du sang de laspersion qui parle mieux que celui dAbel" (He 12, 22-24).
Dans lApocalypse de Jean, point final du Nouveau Testament, est décrite la "Nouvelle Jérusalem" vers laquelle chaque chrétien tend les bras en soupirant Maranatha (expression araméenne signifiant "Notre Seigneur vient", cf. 1ère Epître aux Corinthiens, 16, 22 ; Apocalypse, 22, 20) :
"Puis je vis un nouveau ciel et une nouvelle terre... Et je vis descendre du ciel, dauprès de Dieu, la ville sainte, la nouvelle Jérusalem, préparée comme une épouse qui sest parée pour son époux... Et il me montra la ville sainte, Jérusalem... ayant la gloire de Dieu... Son éclat était semblable à celui dune pierre très précieuse... Je ne vis point de temple dans la ville ; car le seigneur Dieu tout-puissant est son temple, ainsi que lagneau..." (Ap 21. 1-22).
Le monde chrétien, quelle que soit son influence religieuse et spirituelle, sest senti attiré, comme par un aimant, vers la Jérusalem terrestre, tout en ayant les yeux levés vers les cieux, doù viendra la Jérusalem céleste. Un pèlerinage à Jérusalem préfigurerait-il, pour certains, la recherche du bonheur céleste et lattente dun monde nouveau ?
Loïc Le Méhauté
Dans un troisième article, on parlera de la place de Jérusalem dans lislam (Al-Kuds al-Sharifa).
Suggestions de lecture :
Werblowsky, Zwi R. J., Jérusalem dans la conscience juive, chrétienne et musulmane ; Centre dInformation dIsraël ; 3ème éd. 1995, Ahva Press, Jérusalem.
- Dossiers dArchéologie : Jérusalem 5000 ans dhistoire, nos 165-166, 10/11/1991.
- Prawer, J., « Le Christianisme entre la Jérusalem Céleste et la Jérusalem Terrestre » (en hébreu) dans Jérusalem à travers les âges, pp. 179-192, Jérusalem, 1968.
© Un écho dIsraël
Mis en ligne le 1er août 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











