Giovanni Miccoli Les Dilemmes et les silences de Pie XII - Vatican, Seconde Guerre mondiale et Shoah
Complexe - Histoire du temps présent 2005 / 34.90 - 228.6 ffr. / 472 pages
ISBN : 2-87027-937-X
FORMAT : 16.0 cm x 24.0 cm
Traduction de Anne-Laure Vignaux et Lydia Zaïd.
Recension de J.-N. Grandhomme, reprise du site Parutions.com.
13/03/2006
Relancée périodiquement comme voici quelques années par la sortie tonitruante du film de Costa Gavras, Amen - la question des «silences de Pie XII» a suscité de nombreux ouvrages. Si les faits sont aujourdhui en grande partie connus louverture complète des archives du Vatican concernant cette période ne devrait pas entraîner de «révélation» dimportance -, leur interprétation, en revanche, diverge encore beaucoup. Dans un climat passionnel, le débat actuel ne concerne pas tant Pie XII que lÉglise daujourdhui, et ses enjeux se situent bien dans lavenir et non dans le passé.
Giovanni Miccoli nentend pas il lindique clairement dans la préface quil a écrite tout exprès pour la traduction française de son livre dresser de la question «un tableau simplifié en noir et blanc, dénué de toute complexité, à même de faciliter le jugement et le classement, de manière à conforter le lecteur dans sa bonne conscience». Il ne veut ni absoudre Pie XII, ni le condamner, et encore moins proposer une voie médiane. Il entend seulement décrire des événements replacés dans leur contexte et tenter dexpliquer les mécanismes de pensée on peut même parler de réflexes - qui ont abouti à telle ou telle situation, à tel ou tel comportement (ce quil appelle dans sa conclusion les «conditionnements dune tradition idéologique et diplomatique»).
Le mérite de cet ouvrage est de nous replonger dans latmosphère du temps, en prenant soin de retracer la genèse des relations entre le Saint-Siège et lAllemagne nazie, dès le pontificat de Pie XI (1922-1939). Avec le concordat du 14 juillet 1933, le pape a-t-il légitimé lÉtat hitlérien ce quavaient déjà fait, rappelons-le au passage, les autres nations ou a-t-il tenté de protéger les siens ? Laveuglement de tous face à la nature du régime est évident : ni les socialistes de la SPD, ni les communistes de la KPD nont réussi à enrayer la montée des nazis ; et les catholiques ont même alors constitué lun des groupes les moins perméables à la nouvelle doctrine : les transferts de voix entre leur parti, le Zentrum, et le NSDAP ont été faibles, le premier conservant une remarquable stabilité électorale jusquen mars 1933. Certes, dans tous les mouvements, à gauche comme à droite, des personnalités se sont ralliées aux vainqueurs du jour, mais toute proximité didées entre les chrétiens et les nationaux-socialistes et toute filiation entre lanti-judaïsme chrétien et lantisémitisme racial sont à exclure (bien que, comme tous les conservateurs de leur temps, ceux dItalie emploient parfois un vocabulaire qui, a posteriori, ne peut que choquer aujourdhui).
Le nazisme, tout comme le fascisme, sont des totalitarismes, et donc par essence ne peuvent être quanti-chrétiens. Tout le rappelle : lâpre lutte idéologique de Rosenberg contre le christianisme, le combat pour semparer de lâme de la jeunesse, lemprisonnement et lassassinat de nombreux responsables chrétiens par les nazis. Les armes utilisées pour discréditer lÉglise sont dailleurs de toutes les époques : ainsi par exemple de quelques rares affaires de murs montées en épingle. Face à ces attaques, le Saint-Siège multiplie les protestations et, avec lencyclique Mit Brennender Sorge, Pie XI accomplit un acte courageux que lon a voulu minimiser, alors que le reste du monde - à quelques exceptions près - se tait. Or, cette condamnation nette du néo-paganisme hitlérien a été en grande partie élaborée par le cardinal Pacelli, qui lui succède sous le nom de Pie XII (1939-1958).
Germanophile sans doute, Pie XII ne peut donc en aucun cas être soupçonné de compromission idéologique avec le nazisme. Ses «silences» durant la Seconde Guerre mondiale vont de pair avec une aide efficace apportée aux victimes, notamment aux juifs persécutés. Même sil nexcuse pas les liaisons dangereuses de lÉglise et du régime oustachi croate par exemple excuser ou condamner nest dailleurs pas son but, répétons-le -, Giovanni Miccoli apporte à lattitude globale du pontife des explications cohérentes : le pape a eu lintention de protéger dabord son troupeau. Pour Pie XII, se faire discret permettait de sauver lÉglise universelle de la destruction (la crucifixion de lÉglise de Pologne lui montrait ce dont les nazis étaient capables, chaque protestation du Saint-Siège occasionnant un surcroît de persécution) ou du schisme (il craignait quHitler nétablisse une Église nationale, comme Bismarck avait tenté de le faire en soutenant les vieux-catholiques après 1870). Même si le chef du monde catholique aurait sans doute davantage dû défendre lhumanité dans son ensemble, peut-on lui reprocher de sêtre préoccupé en priorité de ses ouailles ? Les autres autorités morales de lépoque, à commencer par les dirigeants des pays alliés, nont dailleurs guère élevé la voix face au génocide. Eux qui, contrairement à Pie XII, disposaient de nombreuses «divisions» et surtout de moyens aériens, ne les ont pas employés pour bombarder les voies de chemin de fer menant aux camps.
Par ailleurs, le Saint-Siège ne voulait pas sortir dun concept de neutralité difficilement élaboré entre 1914 et 1918 par un autre pape objet de critiques acerbes : Benoît XV, «le pape boche» selon Clémenceau et «le soutier des Alliés» selon les Puissances centrales. Entre 1939 et 1945, de nouveau, des catholiques combattaient sous tous les drapeaux. Mais sans doute Pie XII a-t-il méconnu ou au moins sous-estimé les différences entre les deux conflits. Et cest là que lauteur avance une explication originale de lattitude du pape, celle de l"anachronisme". Pie XII se considérait encore comme le «souverain pontife», le guide spirituel des peuples et des chefs dEtat. Cet «aveuglement» - ou plutôt cette erreur de siècle - laurait conduit à certains ménagements vis-à-vis de vieux pays chrétiens comme lAllemagne, la France de Vichy, lEspagne ou la Slovaquie, dans le but dy restaurer linfluence de lEglise, qui pour lui constituait la seule garantie de la paix dans le monde et du bonheur des hommes. Or, se demande Miccoli, quel était le poids réel du Saint-Siège dans la vie des nations au milieu du XXe siècle ? Quelle portée concrète aurait eue sur les événements militaires une condamnation nette du nazisme ? Pour Miccoli, lEglise navait plus, depuis longtemps, les moyens de sa politique internationale. On prête donc à Pie XII beaucoup plus dimportance quil nen aurait eue car il prêchait en quelque sorte dans le désert, saccrochant de manière utopique au rêve médiéval dun pape arbitre des conflits et père bienveillant de toutes les nations.
Si leffacement progressif du rôle de lEglise en Europe est un fait historique indéniable, il demeure étonnant que lauteur formule cette hypothèse de la «débilité» (au sens dabsence de force) du Saint-Siège lorsque lon connaît le rôle considérable joué, un demi-siècle plus tard, par les chrétiens et les catholiques tout particulièrement dans leffondrement du communisme. Or, lEglise na-t-elle pas préparé son offensive spirituelle en Europe de lEst par une politique dapaisement, lOst Politik du cardianal Casaroli dans les années 1970. Endormir dans un premier temps ladversaire pour sauver les structures de lEglise derrière le Rideau de fer na-t-il finalement pas permis de le détruire quelque temps plus tard ? Une telle stratégie nous nen saurons bien sûr jamais rien naurait-elle pu aboutir au même résultat contre dautres totalitarismes ? Miccoli nenvisage pas le problème sous cet angle. On peut dailleurs aussi reprocher à son étude de ne pas accorder une place suffisamment importante à la peur du communisme comme moteur de laction ou de la «passivité» du Saint-Siège. Or, il nous semble quelle joue un rôle fondamental. Condamner fermement lAxe aurait eu pour effet direct daller dans le sens de la propagande soviétique, en faisant du totalitarisme communiste lun des principaux «défenseurs de la liberté». A tort ou à raison, lEglise ne pouvait envisager cette option.
Cet ouvrage présente donc, à notre avis, un point de vue incomplet sur la question des «silences de Pie XII», même si son approche historique rigoureuse (dont lauteur séloigne pourtant en conclusion en émettant un jugement de valeur) séduit incontestablement. Il contraste toutefois aussi bien avec les officiels plaidoyers pro domo quavec les agressions systématiques contre lÉglise dont certains cercles se sont fait une spécialité. En cela, il fait uvre utile.
Jean-Noël Grandhomme *
* Agrégé et docteur en histoire, Jean-Noël Grandhomme est l'auteur d'une thèse, "Le Général Berthelot et l'action de la France en Roumanie et en Russie méridionale, 1916-1918" (SHAT, 1999). Il est actuellement PRAG en histoire contemporaine à l'université "Marc Bloch" Strasbourg II.
Présentation du livre du prof. Miccoli par l'éditeur
« Ce voeu [de paix dans un ordre nouveau], l'humanité le doit à des centaines de milliers de gens qui, sans avoir commis aucune faute, parfois pour de simples raisons de nationalité ou d'origine, sont destinés à la mort ou à un dépérissement progressif. » Cette phrase, prononcée dans la partie finale de son discours de Noël de 1942, constitue l'allusion la plus explicite de Pie XII aux atrocités qui ont accompagné la Deuxième Guerre mondiale et, en particulier, l'extermination des Juifs par les nazis.
Pourquoi le pape n'alla-t-il jamais au-delà des appels généraux à la paix, des regrets concernant les ruines et les luttes causées par la guerre, et pourquoi ne parla-t-il jamais ouvertement des Juifs et de l'extermination ? Quels furent les rapports entre l'antisémitisme catholique traditionnel et le racisme nazi ?
Ces questions, les historiens et les journalistes se les posent depuis plusieurs décennies. Elles ont déchaîné des polémiques féroces, encore réactualisées par le processus de béatification de Pie XII, en cours en ce moment. C'est à elles que le présent ouvrage de Giovanni Miccoli tente de répondre, de façon documentée et équilibrée, en mettant en lumière les intentions, les préoccupations, les limites objectives d'intervention et les ambiguïtés du pape, de la Curie, des nonces et des évêques nationaux.
« Pour le vicaire du Christ », écrit Pie XII à l'évêque de Berlin le 30 avril 1943, « le chemin à parcourir pour trouver le juste milieu entre les exigences constantes de son office pastoral devient sans cesse plus tortueux et accidenté » : les dilemmes auxquels le pape et l'Église étaient confrontés étaient angoissants. Toute prise de position devait éviter d'apparaître comme une violation de la neutralité ou un soutien à l'une des parties du conflit ; les critiques contre les nazis ne pouvaient mettre en danger la position des millions de catholiques (et des milliers de prêtres) allemands, ni la sécurité de Rome, centre de l'Italie fasciste dans un premier temps, occupée par les Allemands ensuite ; les appels publics semblaient plus risqués et moins efficaces que la solidarité privée.
L'analyse minutieuse de Miccoli reconstruit non seulement la réalité des faits, mais celle des attitudes mentales qui déterminèrent les actions et les omissions. Et c'est sur des faits que se fonde le jugement de conclusion : « L'attitude compromettante de l'Église s'est révélée inadéquate face aux tragédies de la guerre et de la Shoah. »
L'auteur vu par l'éditeur
Giovanni MICCOLI (né en 1933) est titulaire d'une chaire d'Histoire de l'Église à la Faculté de Lettres de l'Université de Trieste. Il est l'auteur de plusieurs livres, notamment Tra mito della cristianità e secolarizzazione (Marietti, 1985), Francesco d'Assisi (Einaudi, 1991), Chiesa gregoriana : ricerche sulla riforma del secolo XI (Herder, 1999). Spécialiste du débat autour du rôle de Pie XII et de l'Église catholique durant la Seconde Guerre mondiale - sujet sur lequel le film de Costa Gavras a récemment attiré l'attention - Giovanni Miccoli participe à de nombreux colloques et est membre de multiples comités scientifiques.
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Mis en ligne le 10 juillet 2007, par M.











