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La réaction du monde musulman aux propos du Pape - réaction orthodoxe
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26 septembre 2006,
 
Texte original publié par le quotidien d'affaires, Vedomosti № 180 (1707), en collaboration avec le Financial Times et le Wall Street Journal.
 
Nous reprenons ici la version française qui figure sur le site de la Représentation de l'Eglise Orthodoxe Russe à Strasbourg

 
La réaction d'une partie du monde islamique aux récentes paroles du chef de l'Eglise Catholique romaine, Benoît XVIn exprimées à l'université de Regensbourg, a de nouveau soulevé pour les participants du dialogue interreligieux et même, plus largement interculturel, le problème du sens et de l'efficacité d'un tel dialogue. Il est évident que, dans la situation actuelle, les relations ultérieures entre les deux grandes religions se réclamant d'Abraham, le christianisme et l'islam, dépendent de la réponse à cette question. Arriveront-elles à trouver la voie d'une coexistence pacifique dans un monde où s'entrecroisent différentes cultures et où grandit l'interdépendance des gens ? Ou bien le facteur religieux ne fera-t-il qu’accroître les divisions et les oppositions, y compris politiques et culturelles ?
 
Dans les mass médias, on compare souvent la situation conflictuelle actuelle à la réaction d'une partie des musulmans à la publication, dans certains pays européens, de caricatures sur le prophète Mohammed. Cependant il faut bien voir qu'entre ces deux événements, il y a une différence substantielle. Dans le premier cas, les sentiments religieux des musulmans ont été offensés par l'action de représentants d'une vision laïque du monde, à tendance plutôt antireligieuse, qui ont justifié la publication des caricatures par leur droit d'exprimer librement leur opinion critique sur certaines manifestations de la religion. Alors que, dans le cas présent, ce qui est caractéristique, c'est que pratiquement tout le monde religieux, y compris les chrétiens de différentes confessions, se sont manifestés pour défendre les gens dont les convictions religieuses ont été tournées en dérision.
 
Si l’on en juge d'après le texte de la conférence, les motivations du pape Benoît XVI étaient totalement autres. Il est le chef d'une des plus grandes communautés religieuses, l'église catholique, laquelle, depuis plus d'un demi-siècle, participe activement à la création de mécanismes du dialogue interreligieux et interculturel, et qui œuvre à la mise en place de ce dialogue. Plus encore, le pape s'est, à maintes reprises, exprimé pour défendre aussi bien la liberté religieuse que la valeur de la foi et de la vie religieuses, lesquelles sont contestées par les va-t-en-guerre de la laïcité.
 
Et pourtant cette fois-ci la réaction des représentants de l'islam n'a pas été moins violente et a même, dans certains cas, été beaucoup plus brutale. En effet, ce ne sont pas seulement des dirigeants et des théologiens religieux qui ont exprimé des protestations ; s'y sont ajoutés également des représentants des autorités de certains pays musulmans, et des musulmans ordinaires ont manifesté, en particulier en mettant le feu à des églises de différentes confessions chrétiennes.
 
Il faut prêter une attention particulière au caractère du conflit actuel. On peut y distinguer une composante aussi spécifiquement religieuse qu'extérieure à la religion : la composante politique. Et c'est justement le lien entre ces deux aspects qui devient extrêmement dangereux.
 
Dans les protestations des autorités religieuses musulmanes qui ont déclaré que le discours du pape contenait une offense envers le prophète Mohammed, on a entendu la voix de l'islam en tant que religion. Il est absolument évident que, nonobstant quelques traits communs, le christianisme et l'islam sont des religions différentes et, d'un point de vue théologique, en contradiction l'une par rapport à l'autre. Cependant, le sens du dialogue entre elles consiste justement, tout en recherchant ce qui est commun et en mettant en évidence les différences, à atteindre le niveau le plus élevé possible de compréhension mutuelle et à cultiver le respect mutuel, de manière à trouver, en définitive, les voies d’une coexistence dans une même société et dans un monde unique, en coopérant dans les domaines où c’est possible.
 
La nécessité urgente d'un tel dialogue, dans notre monde contemporain, a été et est reconnue par de nombreuses personnalités, tant chrétiennes que musulmanes. Un tel dialogue est mené par différentes églises chrétiennes, et, au cours de ce dialogue, on a déjà pu engranger une expérience positive.
 
Mais même quand ce dialogue se développe avec succès, il reste un problème sérieux qui est lié au fait qu'il faut porter ces résultats positifs à la connaissance d'une large masse de croyants. Ce problème concerne non seulement les moyens de transmission de ces informations mais également le contenu des sujets discutés au cours de ce dialogue, étant donné que les particularités théologiques et historiques complexes sont inévitablement déformées lorsqu'on les simplifie, y compris lorsque cela est fait par les mass médias.
 
Et c'est justement pour cela que la réaction violente d'une partie de la communauté musulmane au discours prononcé par le souverain pontife devant un auditoire académique, paraît inadéquate dans le contexte de la discussion théologique actuelle. Dans ce cas, nous n’avons pas tant affaire à l'expression d'un désaccord des représentants d'une religion avec la position d'un théologien exprimant la position d'une autre religion, qu’à une perception politisée d'une opinion religieuse. Le caractère de certaines protestations n'ayant rien à voir avec la religion et hostiles à tout dialogue, se manifeste dans leurs formes brutales et parfois agressives, et également dans le fait que les gens qui exprimaient ces protestations dans les rues, devant les caméras de télévision, ne connaissaient pas le texte intégral du discours académique du pape Benoît XVI et n'avaient eu qu'une information incomplète et déformée de son contenu, provenant de sources incompétentes, ou intéressées à la confrontation.
 
On ne peut ne pas remarquer autre chose. Ce n'est un secret pour personne que tous les propos des chefs religieux musulmans exprimés sur le christianisme dans le cercle de leurs coreligionnaires ne peuvent, et de loin, être considérés comme tolérants et « non offensants » pour les chrétiens. Cependant nous ne connaissons pas de cas où, à la suite de cela, les croyants chrétiens aient émis des protestations publiques, ou se soient adonnés à des actes de violence comme ceux qui ont caractérisé la réaction à des passages du discours du pape, cités hors contexte et largement diffusés par les mass médias.
 
Il est tout à fait évident que ces médias ont joué un rôle négatif dans le développement de ce conflit, et de certains autres qui lui ressemblent, et qu’une lourde responsabilité leur incombe. Lorsqu'ils expriment la diversité des opinions qui existent dans notre monde contemporain et qu'ils appellent à une attitude correcte et à la tolérance, les mass médias deviennent assez souvent non pas des moyens d'information, mais des catalyseurs de conflits.
 
Lorsqu'on aborde le dialogue entre les religions en ayant pour but la recherche des possibilités d'une coexistence harmonieuse commune, il est nécessaire d'admettre le droit de son interlocuteur d'exprimer ses convictions et de rester lui-même. Si l’on ne fait pas preuve de respect envers l'opinion de l'autre - même si cette opinion ne correspond pas à la tienne propre -, le dialogue et son résultat : la compréhension mutuelle, deviennent impossibles.
 
Si le monde musulman veut vraiment être compris et entendu en Europe et dans le monde chrétien dans son ensemble, il doit faire sa part du chemin vers un dialogue réel. On ne peut admettre de réactions précipitées et brutales sur ce qui est exprimé au cours d'une discussion, et à plus fortes raisons quand il s’agit de questions complexes sur lesquelles il y a débat et divergences d’opinions.
 
De même, il est indispensable de rechercher les voies d'une diffusion de la culture même du dialogue et du respect mutuel parmi les masses du peuple des croyants, et surtout de s’opposer à ce que les relations entre les religions soient politisées, et que, sur la base des différences religieuses, l'hostilité entre les représentants de différentes cultures soit attisée.
 
Hygoumène Philarète (Boulekov)
Représentant du Patriarcat de Moscou à Strasbourg
 
© Vedomosti
 
Mis en ligne le 27 septembre 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org
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