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Une alliance peu orthodoxe, lengouement des Evangéliques pour les juifs, G. Gorenberg
Une seule phrase résume excellemment le propos de cet article : « Les intérêts israéliens et juifs seront mieux servis en gardant une distance respectueuse par rapport à la droite chrétienne. » Malgré sa relative ancienneté, il a paru utile de remettre en course ce texte qui, a posteriori, prouve sa pertinence, suite à la publication récente d'un article de Joseph Farah *. (Menahem Macina)
Article paru dans le Washington Post, le 11 octobre 2002, page A37.
Titre anglais original : "Unorthodox Alliance. Israeli and Jewish interests are better served by keeping a polite distance from the Christian right".
Jérusalem Lidée est censée me faire vibrer denthousiasme. Tandis que je suis assis chez moi, jouissant du calme de cette soirée du vendredi, des milliers de supporters de la Coalition Chrétienne vont sassembler à Washington pour proclamer leur solidarité avec Israël. Selon lopération de promotion dune manifestation préliminaire, mon Premier ministre parlera en duplex par satellite, ravi davoir lappui dun électorat américain plus faucon que la plupart des électeurs israéliens. A tout le moins, quelques Juifs américains - dont des dirigeants qui, jadis, ne voulaient pas avoir affaire avec la droite chrétienne -, pourront désigner cette manifestation comme étant la preuve dune importante alliance politique nouvelle. Alors quIsraël affronte un danger existentiel, arguent-ils, les Juifs devraient faire bon accueil à laide dun groupe qui proclame hautement son amour pour lEtat juif.
Cela ne me fait pas vibrer.
Ayant passé des années à enquêter sur ce qui lie la droite chrétienne à Israël, à écouter des "chrétiens sionistes" en vue, à lire leurs sermons et à examiner les liens de certains avec des extrémistes israéliens, force mest de conclure que cest là une relation étrangement instrumentalisée.
Accepter laccolade dévangéliques conservateurs pose des problèmes de principe, tant pour les Juifs que pour Israël, en échange dune illusoire rétribution à court terme. Les Juifs feraient mieux de se conformer à la maxime hébraïque, "respecte-le, mais tiens-le à loeil", en conservant une distance respectueuse et en marquant ouvertement les différences par rapport à la droite chrétienne, tout en favorisant parfois les mêmes démarches politiques.
Le point de vue de la droite chrétienne sur Israël découle largement dune position théologique à double tranchant. Suivant une conception antijuive classique, on considère le peuple juif comme spirituellement aveugle dans son rejet de Jésus. Pourtant, on affirme que les promesses divines faites aux Juifs, consistant à bénir ceux qui les bénissent de ce quils reviennent dans leur terre, restent immuables. Ces gens considèrent effectivement lexistence dIsraël comme une preuve de la réalisation des prophéties bibliques, et annoncent une apocalypse dans laquelle les Juifs mourront, ou accepteront Jésus. Israël est aimé parce quil confirme une doctrine fondamentaliste chrétienne. « La preuve la plus flagrante de Son retour imminent », a affirmé le Révérend Jerry Falwell, est la « renaissance de la nation dIsraël ». Lévangélique Chuck Missler ma dit, un jour, quaux Etats-Unis, Israël était davantage soutenu par des chrétiens fondamentalistes que par des "Juifs de race", non sans affirmer quAuschwitz nétait « quun prélude » de ce qui arrivera aux Juifs dans les Derniers Jours qui approchent.
Des Juifs qui préconisent de travailler plus étroitement avec la droite chrétienne disent que cest sans importance. « Ces croyances religieuses [
] ont trait à un avenir inconnu », alors que les évangéliques apportent leur soutien maintenant, écrivait récemment Abraham Foxman, directeur de lAnti-Defamation League. Cette réponse est une mauvaise interprétation de la croyance millénariste. Aspirer ardemment à la Fin, cest affirmer que notre monde est profondément défectueux. Celui dont la conception millénariste est « Je vais déposer mon épée et mon bouclier », exprime quelque chose sur ce qui va mal aujourdhui. Ceux qui souhaitent que les Juifs se convertissent ou quils meurent mettent en lumière un autre "défaut", très différent, dont notre monde est atteint. Ce nest pas un hasard si le soutien évangélique à Israël est souvent lié à des efforts de prosélytisme auprès des Juifs.
Les Juifs qui ignorent cette théologie sabaissent et donnent des gages aux évangéliques. Ils risquent aussi de compromettre des décennies de dialogue avec les catholiques et les protestants de la mouvance principale, qui ont entrepris la tâche difficile de réévaluer lattitude de la chrétienté envers les Juifs. Il sera difficile aux Juifs de soutenir cette réévaluation si des groupes juifs éminents travaillent étroitement avec des groupes chrétiens qui nient le judaïsme.
La crise israélienne actuelle justifie-t-elle de négliger ces considérations à long terme, pour sassurer un soutien tactique immédiat, comme le prônent certains ? Je ne sous-estime pas les dangers actuels. Mais si effrayant que soit le terrorisme palestinien, il ne met pas en danger lexistence dIsraël. La démographie palestinienne, elle, menace Israël tant quil conserve tous les territoires qui vont de la Méditerranée au Jourdain. Dici quelques années, il y aura une majorité palestinienne dans ce pays, et Israël cessera soit dêtre un Etat juif soit dêtre une démocratie. Il nest pas étonnant quun sondage récent ait montré quune majorité de Juifs dIsraël sont favorables à un Etat palestinien. La position de la droite chrétienne, par contre, est illustrée par la déclaration du sénateur James Inhofe, en mars [2002], qui affirmait, en plein Sénat, quIsraël doit garder la Cisjordanie « parce que Dieu la dit ». Plutôt que dun soutien dIsraël, il sagit dun soutien à des politiques extrémistes qui mettent Israël en danger, au nom dune théologie fondamentaliste.
Les Juifs ont toutes les raisons de parler avec des évangéliques conservateurs, dans un franc dialogue interconfessionnel qui démarque clairement tant les différences que les points daccord. En matière politique, cependant, on servira mieux les intérêts israéliens et juifs en travaillant avec des politiciens et des groupes religieux qui prônent des efforts diplomatiques américains renouvelés pour mettre un terme au carnage en Terre Sainte.
Voir des négociateurs se rencontrer à nouveau pour des pourparlers de paix, voilà qui me ferait vibrer denthousiasme.
Gershom Gorenberg
© Washington Post
Mis en ligne le 18 mai 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org











