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Juif et démocratique [à propos du livre d'A. Rubinstein], S. Avineri
Article paru dans Haaretz Daily, le 07/11/2003Original anglais : "Yes : Jewish and democratic".
Traduction française : Menahem Macina
"Yisrael Umishpakhat Haamim: Medinat Leom Yehudit Uzekhuyot Haadam" (Israël et la famille des nations : État-nation juif et droits de lhomme), par Alexander Yakobson et Amnon Rubinstein, Schocken, 476 pages.
Ce livre fera leffet dun souffle dair frais pour tous ceux qui sintéressent à limage dIsraël en tant quÉtat-nation, ainsi quà la question de son caractère juif et démocratique. La plupart du temps, ce débat a lieu dans le marigot israélien, comme si aucun autre pays ou nation de la terre navaient à affronter des problèmes de cette nature. Isaiah Berlin a émis un jour cette piquante boutade : « Les juifs sont comme tout le monde, quoique un peu plus. » Yakobson et Rubinstein replacent le débat sur limage dIsraël dans ses dimensions historiques et comparatives propres. Même ceux qui estimeront devoir contester la position des auteurs ne pourront pas ignorer le livre lui-même - la nature multidimensionnelle de ses arguments et la richesse de la documentation, constitutionnelle et historique, quil contient.
Il est inutile de présenter le professeur Amnon Rubinstein, personnalité publique et auteur dun des principaux ouvrages de référence en matière de droit constitutionnel israélien. Il a écrit "Israël et la famille des nations : État-nation juif et droits de lhomme", en collaboration avec le Dr Alexander Yakobson, historien, qui contribue à donner à ce livre sa dimension historique. Ensemble, ils exposent, dune manière extrêmement focalisée (quoique avec des doutes et des réserves), la thèse centrale du livre : Oui, lÉtat dIsraël est comme il était prévu quil soit, conformément à la résolution de lAssemblée générale des Nations Unies de 1947 - un État juif et démocratique, et ces deux composantes ne se contredisent pas lune lautre.
La première partie dIsraël et la famille des nations traite dun problème qui nest pas très discuté en Israël : le contexte international de la création dIsraël et les débats à lAssemblée générale des Nations unies sur la partition de la Palestine. Certains diront peut-être que cette première partie est superflue ; mais les auteurs ont raison de considérer ce chapitre dhistoire comme un élément essentiel du débat actuel. En raison des conflits avec lONU, qui se sont fait jour par la suite, et du fait que lorientation de cette institution a évolué dans la direction dune hostilité anti-israélienne, la tendance, en Israël, est dadopter une attitude de dénigrement de cette institution internationale. Néanmoins, la dure et froide réalité est que la création dIsraël, en tant quÉtat juif, tire sa légitimité internationale des décisions de lONU. Les États arabes, qui sont entrés en guerre non seulement contre Israël, mais également contre les résolutions de lONU, ont, bien entendu, tendance à ignorer cet aspect des choses et à présenter Israël - non seulement de 1967 et au-delà, mais depuis sa création même, en 1948 - comme une puissance doccupation impérialiste.
Même ceux qui se dénomment eux-mêmes post-sionistes trouvent très commode dignorer le fait que, nétait loctroi de cette légitimité internationale, fondée sur des valeurs universelles, Israël neût jamais été créé. Lhomme qui a clairement perçu ce point est le fondateur du sionisme politique moderne, Théodore Herzl. Ainsi, le préambule du Programme de Bâle appelait à la création, en Palestine, dun État juif "reconnu par le droit international". Dailleurs, les auteurs de ce livre perçoivent, à juste titre, que ceux qui affirment quIsraël ne peut être juif et démocratique, minent, en fait, la légitimité même dIsraël -, bien que, pour différentes raisons, dont certaines sont tactiques, les individus qui émettent cette affirmation préfèrent ne pas le faire ouvertement.
Des aspirations légitimes
Yakobson et Rubinstein ont réalisé une vaste étude des débats afférents à la partition de la Palestine au sein des commissions de lONU et à lAssemblée Générale. Il faut mentionner ici les points suivants de cette enquête. Les discussions et les résolutions de lONU concernant la partition de la Palestine se référaient explicitement à la création de deux États lun, juif, lautre, arabe - comme constituant lexpression des aspirations nationales légitimes des Juifs et des Arabes. LONU a explicitement reconnu quun des buts de lÉtat juif serait une immigration juive massive à lintérieur de son territoire, et elle na rien vu de mal dans le principe de ce qui fut formalisé plus tard sous la forme de la Loi du Retour israélienne. Tout du contraire: LONU a reconnu que lÉtat juif ne serait pas seulement un État représentatif de ses citoyens juifs (et arabes), mais que la justification légitime de lÉtat juif serait son ouverture à limmigration juive. Pour cette raison, le Néguev, qui était peu peuplé, fut inclus dans les frontières de lÉtat juif envisagé.
LONU a prévu que les deux États établiraient des régimes démocratiques, et que lÉtat juif sauvegarderait les droits de la minorité arabe. Conformément à toutes les normes admises, lONU na vu aucune contradiction inhérente au fait quIsraël fût un État juif et démocratique. Néanmoins, les auteurs précisent, à plusieurs reprises, que lopposition arabe à la création dun État juif était alors - comme elle lest, bien sûr, aujourdhui - le refus, opposé par le nationalisme arabe, à la reconnaissance de lexistence dun État juif. Du fait quen 1947, tous les régimes des États arabes étaient conservateurs, on ne peut sempêcher de sourire en lisant les mots du représentant de la Syrie à lONU, qui formulait la prévision apocalyptique dune inondation de la Palestine par les masses communistes. Les Arabes accusaient alors le sionisme davoir des liens puissants avec le communisme ; aujourdhui, ils laccusent davoir des liens puissants avec le colonialisme. Ce qui na pas varié, cest le refus de reconnaître lexistence dun peuple juif qui a le droit à lautodétermination. (Sur cette question, les auteurs discutent en détail de la nature contradictoire des positions soutenues par des intellectuels tels quEdward Saïd et le député Azmi Bishara, qui reconnaissent le droit des Arabes à lautodétermination, mais refusent ce même droit aux Juifs.)
Les auteurs notent également que lattribution dun caractère colonialiste à Israël na aucun sens, parce que le colonialisme est basé sur lexistence dune mère-patrie, qui se sert de sa puissance militaire ou économique pour fonder et renforcer des colonies. Il est évident que ce type de situation na pas existé dans lhistoire du sionisme. Sagissant de largument selon lequel le sionisme a reçu laide des puissances mondiales cette affirmation est vraie, naturellement. Cependant, il faut également rappeler que toutes les petites nations qui sont parvenues à lindépendance ont reçu lappui des puissances mondiales par exemple, la Grèce, la Serbie, la Bulgarie et la Roumanie -, et que la Pologne et la Tchécoslovaquie ont acquis la souveraineté nationale, après la première guerre mondiale, grâce à laide des puissances mondiales. Le Kosovo albanais finira par devenir indépendant grâce à lintervention militaire de lOrganisation du Traité de lAtlantique Nord [OTAN]. Il faut également rappeler que la Révolte arabe, au cours de la première guerre mondiale, fut le résultat des efforts du Renseignement britannique au Caire, dont Lawrence dArabie était le fer de lance.
Le nationalisme de diaspora
Le fait que le nationalisme juif fut, jadis, un "nationalisme de diaspora" nest pas unique. Les nationalismes grecs et arméniens furent également des "nationalismes de diaspora", bien quévidemment, il ne sagisse ici que de similitude, et non pas didentité. Cependant, le livre traite principalement de la tension entre le caractère dIsraël en tant quÉtat juif, et ses valeurs démocratiques. Un point central de largumentaire des auteurs est que ceux qui comparent Israël aux États-Unis - comparaison qui a la faveur de lextrême gauche israélienne elle-même font erreur : Israël doit être comparé aux États-nations modernes, qui, pour la plupart, sont européens. Et, quand cette comparaison est faite, trois questions se font jour.
Les auteurs affirment également que la religion ne détermine pas les frontières de la collectivité nationale, comme cela a été prouvé par les immigrés russes du pays et par lextension de lapplication de la Loi du Retour de lÉtat dIsraël. En second lieu, les auteurs sont clairement préoccupés par lannexion du sionisme par la droite sioniste religieuse. Cest une aberration historique, parce que le sionisme a commencé - en dépit de son respect pour le judaïsme en tant quélément de lhéritage national-culturel du peuple juif - comme un mouvement national, et non comme un mouvement religieux. Les auteurs se rendent également compte des dommages que cette annexion inflige au sionisme et à Israël : Lidentité établie par les colons - et par des idéologues, tel Yoram Hazony - entre le sionisme et les implantations de Cisjordanie et de la bande de Gaza, a estompé le caractère historique du sionisme et mis une arme puissante entre les mains des adversaires dIsraël, qui désignent les colons comme la preuve que le sionisme est une forme doccupation coloniale.
La minorité arabe
Les auteurs avertissent, à plusieurs reprises, que la poursuite de loccupation israélienne créera une situation semblable à lapartheid. À leurs yeux, seul le principe de "deux États pour deux nations" est conforme aux principes universels du mouvement sioniste à ses débuts. Les annexes contiennent un matériau fascinant, dont voici quelques exemples :
Dans la partie finale du livre, les auteurs discutent du statut de la minorité arabe dIsraël. Évidemment, la situation est loin dêtre parfaite, et les auteurs sont particulièrement sensibles à lécart entre les normes légales et la réalité sociale quotidienne. Néanmoins, ils soulignent avec juste raison - que le statut de larabe en tant que seconde langue officielle dIsraël, et le droit dont bénéficient tous les citoyens arabes dIsraël à une éducation dans leur propre langue, placent Israël très en avance sur la voie du multiculturalisme, par rapport aux normes généralement admises dans la plupart des pays démocratiques. Si Israël sétait fait lémule de la France républicaine, par exemple, dans sa perception de la citoyenneté comme une entité exempte daspects nationaux, culturels et historiques, il ny aurait, évidemment, aucune école de langue arabe en Israël, aujourdhui, et les citoyens arabes dIsraël seraient forcés daller dans des écoles où la langue de linstruction serait lhébreu, conformément au principe jacobin dune "république une et indivisible".
Yakobson et Rubinstein applaudissent aux décisions de la justice israélienne (comme dans le cas Katzir) qui ont aboli quelques-unes des pratiques discriminatoires qui existent encore dans la société israélienne et qui visent la communauté arabe du pays. Les lecteurs intéressés par une étude plus étendue de ces questions et au débat dans lequel les auteurs, qui passent leurs textes au microscope, sont engagés avec des universitaires, tels Baruch Kimmerling et Sammy Smooha, doivent lire soigneusement ces sections. Ils se rendront compte alors quil y a plus dune option possible en ce qui concerne le traitement des minorités nationales. Même ceux qui sont en désaccord avec la position des auteurs seront contraints dadmettre le fait irréfutable que la situation de la minorité arabe dIsraël est au moins partiellement attribuable au conflit arabo-israélien. Il est difficile de trouver beaucoup dexemples dun pays démocratique ayant une minorité nationale qui se considère comme une nation en guerre avec le dit pays.
Il est tout à fait pertinent de comparer la situation de la minorité arabe dIsraël à ce quont subi des citoyens américains dorigine japonaise durant la seconde guerre mondiale. Le traitement des Japonais américains est une tache sur la démocratie américaine, tout comme lexistence de lesclavage aux États-Unis, 90 ans après la déclaration dindépendance - dont le préambule énonce : « Nous considérons ces vérités comme allant de soi, que tous les hommes ont été créés égaux » - est une tache qui demeure sur lhistoire américaine jusquà ce jour. Cependant, nul narguera jamais que lexistence de telles taches - et lhistoire israélienne en a un nombre considérable, dont les auteurs sont bien conscients - est de nature à conduire qui que ce soit à remettre en cause la légitimité de lexistence de lAmérique. Quand on prend en compte le fait que des membres arabes de la Knesset émettent parfois ouvertement des doutes quant à la légitimité dIsraël et sexpriment en des termes que quelques membres de la majorité israélienne considèrent comme équivalents à une approbation des actes terroristes commis contre des ressortissants israéliens, il est évident que cest un lourd fardeau que peu de démocraties ont été contraintes de porter.
Un des paradoxes cruels de la vie politique israélienne découle du fait que les succès stupéfiants de la guerre des Six Jours de juin 1967 contenaient, de manière ironique et dialectiquement parlant, la possibilité de défier la légitimité même dIsraël, du fait de la poursuite de loccupation israélienne et en raison de loppression continue de la population palestinienne. Ce sont les colons et leurs supporters qui ont miné, avec un degré considérable de succès, le large soutien international dont bénéficiait Israël, et qui découlait des plus belles traditions de la pensée libérale et démocratique. Pour garantir que le sionisme continuera à faire partie de ces traditions, Israël doit saffranchir de cette occupation - même si cest seulement de manière unilatérale et ce le plus rapidement possible. Tel est le message qui émane de ce livre.
Sil nest pas mis un terme à loccupation, il est douteux quun livre de cette veine puisse être écrit dans 10 ans dici. Lhistoire a déjà connu des révolutions qui ont libéré les masses, puis ont dégénéré. En prenant clairement la défense tant du sionisme que dIsraël, les auteurs émettent un avertissement de ce qui pourrait se produire à lavenir.
Shlomo Avineri *
© Haaretz Daily pour loriginal anglais et upjf.org pour la version française.
* Le professeur Shlomo Avineri ainsi que le professeur Zeev Sternhell, ont écrit Europes Century of Discovery, publié par Magnes Press.
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Note du traducteur
[1] Un de nos internautes, fait remarquer à propos de la Grèce : "Pendant des années, il y avait, aux frontières, trois guichets : un pour les ressortissants grecs, un pour les Grecs ressortissants dautres pays, et un pour les étrangers non-grecs. Cette disposition nétait nullement discriminatoire, mais avait pour but de faciliter les choses (problème de langue). Imaginons, un instant, ce quon dirait sil y avait, à laéroport Ben-Gourion, des guichets pour les étrangers juifs, et dautres pour les non-Juifs !
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Mis en ligne le 26 mai 2005, par M. Macina, sur le site www.upjf.org.
Ce livre fera leffet dun souffle dair frais pour tous ceux qui sintéressent à limage dIsraël en tant quÉtat-nation, ainsi quà la question de son caractère juif et démocratique. La plupart du temps, ce débat a lieu dans le marigot israélien, comme si aucun autre pays ou nation de la terre navaient à affronter des problèmes de cette nature. Isaiah Berlin a émis un jour cette piquante boutade : « Les juifs sont comme tout le monde, quoique un peu plus. » Yakobson et Rubinstein replacent le débat sur limage dIsraël dans ses dimensions historiques et comparatives propres. Même ceux qui estimeront devoir contester la position des auteurs ne pourront pas ignorer le livre lui-même - la nature multidimensionnelle de ses arguments et la richesse de la documentation, constitutionnelle et historique, quil contient.
Il est inutile de présenter le professeur Amnon Rubinstein, personnalité publique et auteur dun des principaux ouvrages de référence en matière de droit constitutionnel israélien. Il a écrit "Israël et la famille des nations : État-nation juif et droits de lhomme", en collaboration avec le Dr Alexander Yakobson, historien, qui contribue à donner à ce livre sa dimension historique. Ensemble, ils exposent, dune manière extrêmement focalisée (quoique avec des doutes et des réserves), la thèse centrale du livre : Oui, lÉtat dIsraël est comme il était prévu quil soit, conformément à la résolution de lAssemblée générale des Nations Unies de 1947 - un État juif et démocratique, et ces deux composantes ne se contredisent pas lune lautre.
La première partie dIsraël et la famille des nations traite dun problème qui nest pas très discuté en Israël : le contexte international de la création dIsraël et les débats à lAssemblée générale des Nations unies sur la partition de la Palestine. Certains diront peut-être que cette première partie est superflue ; mais les auteurs ont raison de considérer ce chapitre dhistoire comme un élément essentiel du débat actuel. En raison des conflits avec lONU, qui se sont fait jour par la suite, et du fait que lorientation de cette institution a évolué dans la direction dune hostilité anti-israélienne, la tendance, en Israël, est dadopter une attitude de dénigrement de cette institution internationale. Néanmoins, la dure et froide réalité est que la création dIsraël, en tant quÉtat juif, tire sa légitimité internationale des décisions de lONU. Les États arabes, qui sont entrés en guerre non seulement contre Israël, mais également contre les résolutions de lONU, ont, bien entendu, tendance à ignorer cet aspect des choses et à présenter Israël - non seulement de 1967 et au-delà, mais depuis sa création même, en 1948 - comme une puissance doccupation impérialiste.
Même ceux qui se dénomment eux-mêmes post-sionistes trouvent très commode dignorer le fait que, nétait loctroi de cette légitimité internationale, fondée sur des valeurs universelles, Israël neût jamais été créé. Lhomme qui a clairement perçu ce point est le fondateur du sionisme politique moderne, Théodore Herzl. Ainsi, le préambule du Programme de Bâle appelait à la création, en Palestine, dun État juif "reconnu par le droit international". Dailleurs, les auteurs de ce livre perçoivent, à juste titre, que ceux qui affirment quIsraël ne peut être juif et démocratique, minent, en fait, la légitimité même dIsraël -, bien que, pour différentes raisons, dont certaines sont tactiques, les individus qui émettent cette affirmation préfèrent ne pas le faire ouvertement.
Des aspirations légitimes
Yakobson et Rubinstein ont réalisé une vaste étude des débats afférents à la partition de la Palestine au sein des commissions de lONU et à lAssemblée Générale. Il faut mentionner ici les points suivants de cette enquête. Les discussions et les résolutions de lONU concernant la partition de la Palestine se référaient explicitement à la création de deux États lun, juif, lautre, arabe - comme constituant lexpression des aspirations nationales légitimes des Juifs et des Arabes. LONU a explicitement reconnu quun des buts de lÉtat juif serait une immigration juive massive à lintérieur de son territoire, et elle na rien vu de mal dans le principe de ce qui fut formalisé plus tard sous la forme de la Loi du Retour israélienne. Tout du contraire: LONU a reconnu que lÉtat juif ne serait pas seulement un État représentatif de ses citoyens juifs (et arabes), mais que la justification légitime de lÉtat juif serait son ouverture à limmigration juive. Pour cette raison, le Néguev, qui était peu peuplé, fut inclus dans les frontières de lÉtat juif envisagé.
LONU a prévu que les deux États établiraient des régimes démocratiques, et que lÉtat juif sauvegarderait les droits de la minorité arabe. Conformément à toutes les normes admises, lONU na vu aucune contradiction inhérente au fait quIsraël fût un État juif et démocratique. Néanmoins, les auteurs précisent, à plusieurs reprises, que lopposition arabe à la création dun État juif était alors - comme elle lest, bien sûr, aujourdhui - le refus, opposé par le nationalisme arabe, à la reconnaissance de lexistence dun État juif. Du fait quen 1947, tous les régimes des États arabes étaient conservateurs, on ne peut sempêcher de sourire en lisant les mots du représentant de la Syrie à lONU, qui formulait la prévision apocalyptique dune inondation de la Palestine par les masses communistes. Les Arabes accusaient alors le sionisme davoir des liens puissants avec le communisme ; aujourdhui, ils laccusent davoir des liens puissants avec le colonialisme. Ce qui na pas varié, cest le refus de reconnaître lexistence dun peuple juif qui a le droit à lautodétermination. (Sur cette question, les auteurs discutent en détail de la nature contradictoire des positions soutenues par des intellectuels tels quEdward Saïd et le député Azmi Bishara, qui reconnaissent le droit des Arabes à lautodétermination, mais refusent ce même droit aux Juifs.)
Les auteurs notent également que lattribution dun caractère colonialiste à Israël na aucun sens, parce que le colonialisme est basé sur lexistence dune mère-patrie, qui se sert de sa puissance militaire ou économique pour fonder et renforcer des colonies. Il est évident que ce type de situation na pas existé dans lhistoire du sionisme. Sagissant de largument selon lequel le sionisme a reçu laide des puissances mondiales cette affirmation est vraie, naturellement. Cependant, il faut également rappeler que toutes les petites nations qui sont parvenues à lindépendance ont reçu lappui des puissances mondiales par exemple, la Grèce, la Serbie, la Bulgarie et la Roumanie -, et que la Pologne et la Tchécoslovaquie ont acquis la souveraineté nationale, après la première guerre mondiale, grâce à laide des puissances mondiales. Le Kosovo albanais finira par devenir indépendant grâce à lintervention militaire de lOrganisation du Traité de lAtlantique Nord [OTAN]. Il faut également rappeler que la Révolte arabe, au cours de la première guerre mondiale, fut le résultat des efforts du Renseignement britannique au Caire, dont Lawrence dArabie était le fer de lance.
Le nationalisme de diaspora
Le fait que le nationalisme juif fut, jadis, un "nationalisme de diaspora" nest pas unique. Les nationalismes grecs et arméniens furent également des "nationalismes de diaspora", bien quévidemment, il ne sagisse ici que de similitude, et non pas didentité. Cependant, le livre traite principalement de la tension entre le caractère dIsraël en tant quÉtat juif, et ses valeurs démocratiques. Un point central de largumentaire des auteurs est que ceux qui comparent Israël aux États-Unis - comparaison qui a la faveur de lextrême gauche israélienne elle-même font erreur : Israël doit être comparé aux États-nations modernes, qui, pour la plupart, sont européens. Et, quand cette comparaison est faite, trois questions se font jour.
- Dabord, les États-nations de la quasi-totalité du monde ont des minorités nationales et, dans ces pays, le caractère public de lÉtat - comme lexpriment lemblème, le drapeau et lhymne national de ces États - a été déterminé par lhéritage culturel de la majorité.
- En second lieu, dans les États-nations démocratiques ayant une diaspora qui vit hors des frontières de la patrie, les membres de cette diaspora ont un droit de retour qui est semblable à celui qui sexprime dans la Loi du Retour de lÉtat dIsraël.
- Troisièmement, dans quelques-unes des principales démocraties occidentales, un statut spécial est accordé à la religion, qui est historiquement identifiée avec lhéritage national de ce pays.
Les auteurs affirment également que la religion ne détermine pas les frontières de la collectivité nationale, comme cela a été prouvé par les immigrés russes du pays et par lextension de lapplication de la Loi du Retour de lÉtat dIsraël. En second lieu, les auteurs sont clairement préoccupés par lannexion du sionisme par la droite sioniste religieuse. Cest une aberration historique, parce que le sionisme a commencé - en dépit de son respect pour le judaïsme en tant quélément de lhéritage national-culturel du peuple juif - comme un mouvement national, et non comme un mouvement religieux. Les auteurs se rendent également compte des dommages que cette annexion inflige au sionisme et à Israël : Lidentité établie par les colons - et par des idéologues, tel Yoram Hazony - entre le sionisme et les implantations de Cisjordanie et de la bande de Gaza, a estompé le caractère historique du sionisme et mis une arme puissante entre les mains des adversaires dIsraël, qui désignent les colons comme la preuve que le sionisme est une forme doccupation coloniale.
La minorité arabe
Les auteurs avertissent, à plusieurs reprises, que la poursuite de loccupation israélienne créera une situation semblable à lapartheid. À leurs yeux, seul le principe de "deux États pour deux nations" est conforme aux principes universels du mouvement sioniste à ses débuts. Les annexes contiennent un matériau fascinant, dont voici quelques exemples :
- La constitution irlandaise, qui contient lexpression « au Nom de la Très Sainte Trinité, Dont provient toute lautorité et à Laquelle, en tant que notre but final, toutes les actions des hommes et des États doivent se référer », se donne comme concernant lensemble de la diaspora irlandaise dans le monde entier.
- La constitution grecque de 1975, qui a été adoptée avec le consentement du parti socialiste, PASOK, et qui se base également sur la Sainte Trinité, détermine le statut de lÉglise orthodoxe grecque comme principale Église de Grèce, clarifie le lien entre lÉtat et la diaspora grecque dau-delà des frontières, et souligne lengagement de la diaspora à aider lÉtat dans le domaine de léducation.[1]
- Dans les constitutions danoise et norvégienne, lÉglise luthérienne est reconnue comme lÉglise officielle de lÉtat.
- En Grande-Bretagne, en labsence dune constitution, le statut de lÉglise anglicane, ou Église dAngleterre, et celui de lÉglise dÉcosse, sont garantis comme étant ceux dÉglise dÉtat de lAngleterre et de lÉcosse respectivement.
- De même, les auteurs insistent sur le fait que des dispositions quelque peu semblables à la Loi du Retour de lÉtat dIsraël existent en Finlande, en Irlande et en Grèce, ainsi que dans les nouvelles démocraties dEurope de lEst - Pologne, Hongrie et République Tchèque - et quaucune des institutions internationales (tels lONU, le Conseil de lEurope ou lUnion européenne) nont rien trouvé de défectueux dans de telles dispositions [1].
Dans la partie finale du livre, les auteurs discutent du statut de la minorité arabe dIsraël. Évidemment, la situation est loin dêtre parfaite, et les auteurs sont particulièrement sensibles à lécart entre les normes légales et la réalité sociale quotidienne. Néanmoins, ils soulignent avec juste raison - que le statut de larabe en tant que seconde langue officielle dIsraël, et le droit dont bénéficient tous les citoyens arabes dIsraël à une éducation dans leur propre langue, placent Israël très en avance sur la voie du multiculturalisme, par rapport aux normes généralement admises dans la plupart des pays démocratiques. Si Israël sétait fait lémule de la France républicaine, par exemple, dans sa perception de la citoyenneté comme une entité exempte daspects nationaux, culturels et historiques, il ny aurait, évidemment, aucune école de langue arabe en Israël, aujourdhui, et les citoyens arabes dIsraël seraient forcés daller dans des écoles où la langue de linstruction serait lhébreu, conformément au principe jacobin dune "république une et indivisible".
Yakobson et Rubinstein applaudissent aux décisions de la justice israélienne (comme dans le cas Katzir) qui ont aboli quelques-unes des pratiques discriminatoires qui existent encore dans la société israélienne et qui visent la communauté arabe du pays. Les lecteurs intéressés par une étude plus étendue de ces questions et au débat dans lequel les auteurs, qui passent leurs textes au microscope, sont engagés avec des universitaires, tels Baruch Kimmerling et Sammy Smooha, doivent lire soigneusement ces sections. Ils se rendront compte alors quil y a plus dune option possible en ce qui concerne le traitement des minorités nationales. Même ceux qui sont en désaccord avec la position des auteurs seront contraints dadmettre le fait irréfutable que la situation de la minorité arabe dIsraël est au moins partiellement attribuable au conflit arabo-israélien. Il est difficile de trouver beaucoup dexemples dun pays démocratique ayant une minorité nationale qui se considère comme une nation en guerre avec le dit pays.
Il est tout à fait pertinent de comparer la situation de la minorité arabe dIsraël à ce quont subi des citoyens américains dorigine japonaise durant la seconde guerre mondiale. Le traitement des Japonais américains est une tache sur la démocratie américaine, tout comme lexistence de lesclavage aux États-Unis, 90 ans après la déclaration dindépendance - dont le préambule énonce : « Nous considérons ces vérités comme allant de soi, que tous les hommes ont été créés égaux » - est une tache qui demeure sur lhistoire américaine jusquà ce jour. Cependant, nul narguera jamais que lexistence de telles taches - et lhistoire israélienne en a un nombre considérable, dont les auteurs sont bien conscients - est de nature à conduire qui que ce soit à remettre en cause la légitimité de lexistence de lAmérique. Quand on prend en compte le fait que des membres arabes de la Knesset émettent parfois ouvertement des doutes quant à la légitimité dIsraël et sexpriment en des termes que quelques membres de la majorité israélienne considèrent comme équivalents à une approbation des actes terroristes commis contre des ressortissants israéliens, il est évident que cest un lourd fardeau que peu de démocraties ont été contraintes de porter.
Un des paradoxes cruels de la vie politique israélienne découle du fait que les succès stupéfiants de la guerre des Six Jours de juin 1967 contenaient, de manière ironique et dialectiquement parlant, la possibilité de défier la légitimité même dIsraël, du fait de la poursuite de loccupation israélienne et en raison de loppression continue de la population palestinienne. Ce sont les colons et leurs supporters qui ont miné, avec un degré considérable de succès, le large soutien international dont bénéficiait Israël, et qui découlait des plus belles traditions de la pensée libérale et démocratique. Pour garantir que le sionisme continuera à faire partie de ces traditions, Israël doit saffranchir de cette occupation - même si cest seulement de manière unilatérale et ce le plus rapidement possible. Tel est le message qui émane de ce livre.
Sil nest pas mis un terme à loccupation, il est douteux quun livre de cette veine puisse être écrit dans 10 ans dici. Lhistoire a déjà connu des révolutions qui ont libéré les masses, puis ont dégénéré. En prenant clairement la défense tant du sionisme que dIsraël, les auteurs émettent un avertissement de ce qui pourrait se produire à lavenir.
Shlomo Avineri *
© Haaretz Daily pour loriginal anglais et upjf.org pour la version française.
* Le professeur Shlomo Avineri ainsi que le professeur Zeev Sternhell, ont écrit Europes Century of Discovery, publié par Magnes Press.
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Note du traducteur
[1] Un de nos internautes, fait remarquer à propos de la Grèce : "Pendant des années, il y avait, aux frontières, trois guichets : un pour les ressortissants grecs, un pour les Grecs ressortissants dautres pays, et un pour les étrangers non-grecs. Cette disposition nétait nullement discriminatoire, mais avait pour but de faciliter les choses (problème de langue). Imaginons, un instant, ce quon dirait sil y avait, à laéroport Ben-Gourion, des guichets pour les étrangers juifs, et dautres pour les non-Juifs !
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Mis en ligne le 26 mai 2005, par M. Macina, sur le site www.upjf.org.











