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Juif et démocratique [à propos du livre d'A. Rubinstein], S. Avineri
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Article paru dans Haaretz Daily, le 07/11/2003

Original anglais : "Yes : Jewish and democratic".

Traduction française : Menahem Macina

"Yisrael Umishpakhat Haamim: Medinat Le’om Yehudit Uzekhuyot Haadam" (Israël et la famille des nations : État-nation juif et droits de l’homme), par Alexander Yakobson et Amnon Rubinstein, Schocken, 476 pages.

Ce livre fera l’effet d’un souffle d’air frais pour tous ceux qui s’intéressent à l’image d’Israël en tant qu’État-nation, ainsi qu’à la question de son caractère juif et démocratique. La plupart du temps, ce débat a lieu dans le marigot israélien, comme si aucun autre pays ou nation de la terre n’avaient à affronter des problèmes de cette nature. Isaiah Berlin a émis un jour cette piquante boutade : « Les juifs sont comme tout le monde, quoique un peu plus. » Yakobson et Rubinstein replacent le débat sur l’image d’Israël dans ses dimensions historiques et comparatives propres. Même ceux qui estimeront devoir contester la position des auteurs ne pourront pas ignorer le livre lui-même - la nature multidimensionnelle de ses arguments et la richesse de la documentation, constitutionnelle et historique, qu’il contient.

Il est inutile de présenter le professeur Amnon Rubinstein, personnalité publique et auteur d’un des principaux ouvrages de référence en matière de droit constitutionnel israélien. Il a écrit "Israël et la famille des nations : État-nation juif et droits de l’homme", en collaboration avec le Dr Alexander Yakobson, historien, qui contribue à donner à ce livre sa dimension historique. Ensemble, ils exposent, d’une manière extrêmement focalisée (quoique avec des doutes et des réserves), la thèse centrale du livre : Oui, l’État d’Israël est – comme il était prévu qu’il soit, conformément à la résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies de 1947 - un État juif et démocratique, et ces deux composantes ne se contredisent pas l’une l’autre.

La première partie d’Israël et la famille des nations traite d’un problème qui n’est pas très discuté en Israël : le contexte international de la création d’Israël et les débats à l’Assemblée générale des Nations unies sur la partition de la Palestine. Certains diront peut-être que cette première partie est superflue ; mais les auteurs ont raison de considérer ce chapitre d’histoire comme un élément essentiel du débat actuel. En raison des conflits avec l’ONU, qui se sont fait jour par la suite, et du fait que l’orientation de cette institution a évolué dans la direction d’une hostilité anti-israélienne, la tendance, en Israël, est d’adopter une attitude de dénigrement de cette institution internationale. Néanmoins, la dure et froide réalité est que la création d’Israël, en tant qu’État juif, tire sa légitimité internationale des décisions de l’ONU. Les États arabes, qui sont entrés en guerre non seulement contre Israël, mais également contre les résolutions de l’ONU, ont, bien entendu, tendance à ignorer cet aspect des choses et à présenter Israël - non seulement de 1967 et au-delà, mais depuis sa création même, en 1948 - comme une puissance d’occupation impérialiste.

Même ceux qui se dénomment eux-mêmes post-sionistes trouvent très commode d’ignorer le fait que, n’était l’octroi de cette légitimité internationale, fondée sur des valeurs universelles, Israël n’eût jamais été créé. L’homme qui a clairement perçu ce point est le fondateur du sionisme politique moderne, Théodore Herzl. Ainsi, le préambule du Programme de Bâle appelait à la création, en Palestine, d’un État juif "reconnu par le droit international". D’ailleurs, les auteurs de ce livre perçoivent, à juste titre, que ceux qui affirment qu’Israël ne peut être juif et démocratique, minent, en fait, la légitimité même d’Israël -, bien que, pour différentes raisons, dont certaines sont tactiques, les individus qui émettent cette affirmation préfèrent ne pas le faire ouvertement.


Des aspirations légitimes

Yakobson et Rubinstein ont réalisé une vaste étude des débats afférents à la partition de la Palestine au sein des commissions de l’ONU et à l’Assemblée Générale. Il faut mentionner ici les points suivants de cette enquête. Les discussions et les résolutions de l’ONU concernant la partition de la Palestine se référaient explicitement à la création de deux États – l’un, juif, l’autre, arabe - comme constituant l’expression des aspirations nationales légitimes des Juifs et des Arabes. L’ONU a explicitement reconnu qu’un des buts de l’État juif serait une immigration juive massive à l’intérieur de son territoire, et elle n’a rien vu de mal dans le principe de ce qui fut formalisé plus tard sous la forme de la Loi du Retour israélienne. Tout du contraire: L’ONU a reconnu que l’État juif ne serait pas seulement un État représentatif de ses citoyens juifs (et arabes), mais que la justification légitime de l’État juif serait son ouverture à l’immigration juive. Pour cette raison, le Néguev, qui était peu peuplé, fut inclus dans les frontières de l’État juif envisagé.

L’ONU a prévu que les deux États établiraient des régimes démocratiques, et que l’État juif sauvegarderait les droits de la minorité arabe. Conformément à toutes les normes admises, l’ONU n’a vu aucune contradiction inhérente au fait qu’Israël fût un État juif et démocratique. Néanmoins, les auteurs précisent, à plusieurs reprises, que l’opposition arabe à la création d’un État juif était alors - comme elle l’est, bien sûr, aujourd’hui - le refus, opposé par le nationalisme arabe, à la reconnaissance de l’existence d’un État juif. Du fait qu’en 1947, tous les régimes des États arabes étaient conservateurs, on ne peut s’empêcher de sourire en lisant les mots du représentant de la Syrie à l’ONU, qui formulait la prévision apocalyptique d’une inondation de la Palestine par les masses communistes. Les Arabes accusaient alors le sionisme d’avoir des liens puissants avec le communisme ; aujourd’hui, ils l’accusent d’avoir des liens puissants avec le colonialisme. Ce qui n’a pas varié, c’est le refus de reconnaître l’existence d’un peuple juif qui a le droit à l’autodétermination. (Sur cette question, les auteurs discutent en détail de la nature contradictoire des positions soutenues par des intellectuels tels qu’Edward Saïd et le député Azmi Bishara, qui reconnaissent le droit des Arabes à l’autodétermination, mais refusent ce même droit aux Juifs.)

Les auteurs notent également que l’attribution d’un caractère colonialiste à Israël n’a aucun sens, parce que le colonialisme est basé sur l’existence d’une mère-patrie, qui se sert de sa puissance militaire ou économique pour fonder et renforcer des colonies. Il est évident que ce type de situation n’a pas existé dans l’histoire du sionisme. S’agissant de l’argument selon lequel le sionisme a reçu l’aide des puissances mondiales – cette affirmation est vraie, naturellement. Cependant, il faut également rappeler que toutes les petites nations qui sont parvenues à l’indépendance ont reçu l’appui des puissances mondiales – par exemple, la Grèce, la Serbie, la Bulgarie et la Roumanie -, et que la Pologne et la Tchécoslovaquie ont acquis la souveraineté nationale, après la première guerre mondiale, grâce à l’aide des puissances mondiales. Le Kosovo albanais finira par devenir indépendant grâce à l’intervention militaire de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord [OTAN]. Il faut également rappeler que la Révolte arabe, au cours de la première guerre mondiale, fut le résultat des efforts du Renseignement britannique au Caire, dont Lawrence d’Arabie était le fer de lance.


Le ’nationalisme de diaspora’

Le fait que le nationalisme juif fut, jadis, un "nationalisme de diaspora" n’est pas unique. Les nationalismes grecs et arméniens furent également des "nationalismes de diaspora", bien qu’évidemment, il ne s’agisse ici que de similitude, et non pas d’identité. Cependant, le livre traite principalement de la tension entre le caractère d’Israël en tant qu’État juif, et ses valeurs démocratiques. Un point central de l’argumentaire des auteurs est que ceux qui comparent Israël aux États-Unis - comparaison qui a la faveur de l’extrême gauche israélienne elle-même – font erreur : Israël doit être comparé aux États-nations modernes, qui, pour la plupart, sont européens. Et, quand cette comparaison est faite, trois questions se font jour.
  • D’abord, les États-nations de la quasi-totalité du monde ont des minorités nationales et, dans ces pays, le caractère public de l’État - comme l’expriment l’emblème, le drapeau et l’hymne national de ces États - a été déterminé par l’héritage culturel de la majorité.
  • En second lieu, dans les États-nations démocratiques ayant une diaspora qui vit hors des frontières de la patrie, les membres de cette diaspora ont un droit de retour qui est semblable à celui qui s’exprime dans la Loi du Retour de l’État d’Israël.
  • Troisièmement, dans quelques-unes des principales démocraties occidentales, un statut spécial est accordé à la religion, qui est historiquement identifiée avec l’héritage national de ce pays.
Avant de discuter en détail la signification de cette dimension comparative, nous devons mentionner quelques-unes des positions critiques de certains auteurs à l’encontre de la droite nationaliste religieuse juive en Israël. Tout d’abord, les auteurs du livre ici recensé déclarent sans équivoque que l’idée d’un Israël à la fois juif et démocratique n’est pas une contradiction dans les termes - à condition, toutefois, que le concept "juif" soit compris dans son contexte national, non religieux. Si l’intention est de transformer Israël en un pays dont les lois sont celles de la religion juive (c’est-à-dire, une théocratie juive), il est évident qu’Israël ne peut pas être, en même temps, une démocratie. Les auteurs illustrent efficacement ce point en précisant que, tout comme le jour de repos officiel dans les pays occidentaux est le dimanche, dont les racines, mais non le contenu, sont religieux (il n’y a aucune obligation d’assister à des offices, etc.), pareillement il est normal que le jour de repos officiel en Israël soit le samedi, le Sabbat juif, bien que l’État ne détermine pas son contenu.

Les auteurs affirment également que la religion ne détermine pas les frontières de la collectivité nationale, comme cela a été prouvé par les immigrés russes du pays et par l’extension de l’application de la Loi du Retour de l’État d’Israël. En second lieu, les auteurs sont clairement préoccupés par l’annexion du sionisme par la droite sioniste religieuse. C’est une aberration historique, parce que le sionisme a commencé - en dépit de son respect pour le judaïsme en tant qu’élément de l’héritage national-culturel du peuple juif - comme un mouvement national, et non comme un mouvement religieux. Les auteurs se rendent également compte des dommages que cette ’annexion’ inflige au sionisme et à Israël : L’identité établie par les colons - et par des idéologues, tel Yoram Hazony - entre le sionisme et les implantations de Cisjordanie et de la bande de Gaza, a estompé le caractère historique du sionisme et mis une arme puissante entre les mains des adversaires d’Israël, qui désignent les colons comme la preuve que le sionisme est une forme d’occupation coloniale.


La minorité arabe

Les auteurs avertissent, à plusieurs reprises, que la poursuite de l’occupation israélienne créera une situation semblable à l’apartheid. À leurs yeux, seul le principe de "deux États pour deux nations" est conforme aux principes universels du mouvement sioniste à ses débuts. Les annexes contiennent un matériau fascinant, dont voici quelques exemples :
  • La constitution irlandaise, qui contient l’expression « au Nom de la Très Sainte Trinité, Dont provient toute l’autorité et à Laquelle, en tant que notre but final, toutes les actions des hommes et des États doivent se référer », se donne comme concernant l’ensemble de la diaspora irlandaise dans le monde entier.
  • La constitution grecque de 1975, qui a été adoptée avec le consentement du parti socialiste, PASOK, et qui se base également sur la Sainte Trinité, détermine le statut de l’Église orthodoxe grecque comme principale Église de Grèce, clarifie le lien entre l’État et la diaspora grecque d’au-delà des frontières, et souligne l’engagement de la diaspora à aider l’État dans le domaine de l’éducation.[1]
  • Dans les constitutions danoise et norvégienne, l’Église luthérienne est reconnue comme l’Église officielle de l’État.
  • En Grande-Bretagne, en l’absence d’une constitution, le statut de l’Église anglicane, ou Église d’Angleterre, et celui de l’Église d’Écosse, sont garantis comme étant ceux d’Église d’État de l’Angleterre et de l’Écosse respectivement.
  • De même, les auteurs insistent sur le fait que des dispositions quelque peu semblables à la Loi du Retour de l’État d’Israël existent en Finlande, en Irlande et en Grèce, ainsi que dans les nouvelles démocraties d’Europe de l’Est - Pologne, Hongrie et République Tchèque - et qu’aucune des institutions internationales (tels l’ONU, le Conseil de l’Europe ou l’Union européenne) n’ont rien trouvé de défectueux dans de telles dispositions [1].
L’opposition à la Loi du Retour israélienne n’a donc rien à voir avec des préoccupations universalistes ou humanistes ; il s’agit tout simplement d’une opposition fondamentale à l’existence d’un État juif.

Dans la partie finale du livre, les auteurs discutent du statut de la minorité arabe d’Israël. Évidemment, la situation est loin d’être parfaite, et les auteurs sont particulièrement sensibles à l’écart entre les normes légales et la réalité sociale quotidienne. Néanmoins, ils soulignent – avec juste raison - que le statut de l’arabe en tant que seconde langue officielle d’Israël, et le droit dont bénéficient tous les citoyens arabes d’Israël à une éducation dans leur propre langue, placent Israël très en avance sur la voie du multiculturalisme, par rapport aux normes généralement admises dans la plupart des pays démocratiques. Si Israël s’était fait l’émule de la France républicaine, par exemple, dans sa perception de la citoyenneté comme une entité exempte d’aspects nationaux, culturels et historiques, il n’y aurait, évidemment, aucune école de langue arabe en Israël, aujourd’hui, et les citoyens arabes d’Israël seraient forcés d’aller dans des écoles où la langue de l’instruction serait l’hébreu, conformément au principe jacobin d’une "république une et indivisible".

Yakobson et Rubinstein applaudissent aux décisions de la justice israélienne (comme dans le cas Katzir) qui ont aboli quelques-unes des pratiques discriminatoires qui existent encore dans la société israélienne et qui visent la communauté arabe du pays. Les lecteurs intéressés par une étude plus étendue de ces questions et au débat dans lequel les auteurs, qui passent leurs textes au microscope, sont engagés avec des universitaires, tels Baruch Kimmerling et Sammy Smooha, doivent lire soigneusement ces sections. Ils se rendront compte alors qu’il y a plus d’une option possible en ce qui concerne le traitement des minorités nationales. Même ceux qui sont en désaccord avec la position des auteurs seront contraints d’admettre le fait irréfutable que la situation de la minorité arabe d’Israël est au moins partiellement attribuable au conflit arabo-israélien. Il est difficile de trouver beaucoup d’exemples d’un pays démocratique ayant une minorité nationale qui se considère comme une nation en guerre avec le dit pays.

Il est tout à fait pertinent de comparer la situation de la minorité arabe d’Israël à ce qu’ont subi des citoyens américains d’origine japonaise durant la seconde guerre mondiale. Le traitement des Japonais américains est une tache sur la démocratie américaine, tout comme l’existence de l’esclavage aux États-Unis, 90 ans après la déclaration d’indépendance - dont le préambule énonce : « Nous considérons ces vérités comme allant de soi, que tous les hommes ont été créés égaux » - est une tache qui demeure sur l’histoire américaine jusqu’à ce jour. Cependant, nul n’arguera jamais que l’existence de telles taches - et l’histoire israélienne en a un nombre considérable, dont les auteurs sont bien conscients - est de nature à conduire qui que ce soit à remettre en cause la légitimité de l’existence de l’Amérique. Quand on prend en compte le fait que des membres arabes de la Knesset émettent parfois ouvertement des doutes quant à la légitimité d’Israël et s’expriment en des termes que quelques membres de la majorité israélienne considèrent comme équivalents à une approbation des actes terroristes commis contre des ressortissants israéliens, il est évident que c’est un lourd fardeau que peu de démocraties ont été contraintes de porter.

Un des paradoxes cruels de la vie politique israélienne découle du fait que les succès stupéfiants de la guerre des Six Jours de juin 1967 contenaient, de manière ironique et dialectiquement parlant, la possibilité de défier la légitimité même d’Israël, du fait de la poursuite de l’occupation israélienne et en raison de l’oppression continue de la population palestinienne. Ce sont les colons et leurs supporters qui ont miné, avec un degré considérable de succès, le large soutien international dont bénéficiait Israël, et qui découlait des plus belles traditions de la pensée libérale et démocratique. Pour garantir que le sionisme continuera à faire partie de ces traditions, Israël doit s’affranchir de cette occupation - même si c’est seulement de manière unilatérale – et ce le plus rapidement possible. Tel est le message qui émane de ce livre.

S’il n’est pas mis un terme à l’occupation, il est douteux qu’un livre de cette veine puisse être écrit dans 10 ans d’ici. L’histoire a déjà connu des révolutions qui ont libéré les masses, puis ont dégénéré. En prenant clairement la défense tant du sionisme que d’Israël, les auteurs émettent un avertissement de ce qui pourrait se produire à l’avenir.

Shlomo Avineri *


© Haaretz Daily pour l’original anglais et upjf.org pour la version française.


* Le professeur Shlomo Avineri ainsi que le professeur Zeev Sternhell, ont écrit Europe’s Century of Discovery, publié par Magnes Press.

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Note du traducteur

[1] Un de nos internautes, fait remarquer à propos de la Grèce : "Pendant des années, il y avait, aux frontières, trois guichets : un pour les ressortissants grecs, un pour les Grecs ressortissants d’autres pays, et un pour les étrangers non-grecs. Cette disposition n’était nullement discriminatoire, mais avait pour but de faciliter les choses (problème de langue). Imaginons, un instant, ce qu’on dirait s’il y avait, à l’aéroport Ben-Gourion, des guichets pour les étrangers juifs, et d’autres pour les non-Juifs !

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Mis en ligne le 26 mai 2005, par M. Macina, sur le site www.upjf.org.
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