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France, XXIe siècle et avenir de l'universalisme, E. Balladur
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Voir Balladur : "La fin de l'illusion jacobine".

Edouard Balladur, ancien Premier ministre, Président de la commission des affaires étrangères, Député de Paris

Texte en ligne sur le site de l’UMP

Est-ce la mort d’une double illusion, celle de l’« homme universel », partout semblable à lui-même, celle de la « société universelle », extension du modèle occidental ? Notre avenir est-il dans la division, le morcellement, la violence, l’affrontement des cultures ?

Un immense changement est en cours, qui nous contraint à renouveler nos idées et nos méthodes. La France ne peut s’y soustraire. Si elle ne veut abandonner ni ses ambitions ni ses espérances, il lui faut s’adapter aux temps actuels. Mieux, elle peut, sans renoncer au rêve des Lumières, se faire le champion d’un humanisme nouveau. Prenant acte de son illusion déçue d’uniformité universelle, elle doit inventer autre chose ; c’est, pour elle, le seul moyen de rester dans l’histoire.

Plus encore que le précédent, le XXIe siècle sera celui des grandes migrations. L’affaiblissement relatif de l’Occident va s’accélérer ; d’ores et déjà, on l’a dit, les peuples contestent sa primauté, rejettent le modèle qu’il a si longtemps prétendu leur imposer comme seul légitime, seul vertueux. Ce mouvement de rejet s’amplifie, il va perdurer. La passion l’emportant sur la raison, chacun veut être soi-même d’abord et avant tout, quoi qu’il en coûte aux autres. Les conflits s’enveniment : les pauvres contre les riches, les « opprimés » contre les « oppresseurs ».

L’idéologie attise les sentiments, les rend inconciliables. Les sociétés d’origine chrétienne redoutent l’islam tel que le pratiquent bien des musulmans qu’elles accueillent ; face à leur intransigeance, elles tentent d’amadouer ceux qui les contestent, qui leur font peur ; elles-mêmes redoutent de se revendiquer pour ce qu’elles sont et cherchent la quiétude dans le renoncement, voire une forme d’abaissement.

Les institutions internationales conçues à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, qu’elles concernent la sécurité, la finance, le commerce ou la culture, l’ont été sous l’inspiration de l’Occident, qui a imposé ses principes et ses pratiques. Désormais, la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil, l’Iran et tant d’autres en Afrique et en Asie se libèrent de cette tutelle politique et morale.

La volonté des Américains d’agir seuls, où et quand ils veulent, tient moins compte que jamais de l’état des esprits et des rapports de forces. Aucune nation, si puissante soit-elle, ne peut prétendre régir seule les affaires du monde ; d’autres sont apparues sur la scène, qui entendent se faire respecter. Puisqu’elles partagent la même planète, le mieux que les unes et les autres aient à faire est de définir des règles de vie en commun et de s’y tenir.
Le modèle international a éclaté, il faut en inventer un autre fondé sur l’équilibre entre les ensembles, sur des règles mondiales nouvelles, à la fois plus ambitieuses dans leurs objectifs et plus respectueuses de la personnalité de chacun ; faire en sorte que les cultures, au lieu de se laisser aller à leur mouvement premier, l’hostilité instinctive les unes envers les autres, tissent et entretiennent des relations pacifiques.

Le modèle de vie collective que l’Occident prétendait imposer à toutes les nations a, lui aussi, éclaté. La démocratie a-t-elle une valeur universelle ou seulement occidentale ?
L’Europe a exercé un rôle qu’aucune civilisation n’avait joué avant elle : elle a apporté au monde le respect des droits de l’homme, qu’ils soient d’origine grecque ou chrétienne, le pluralisme, l’individualisme, la liberté culturelle, le règne de la loi comme garant de l’ordre intérieur.

Elle a prétendu s’imposer comme modèle universel, même si son succès n’a eu qu’un temps. Sur le plan matériel, ce modèle a été une réussite, il a dynamisé le monde et fait reculer la misère.

En revanche, l’Occident n’a pas été capable d’apporter aux autres peuples le progrès spirituel, la garantie de la paix fondée sur la prise en compte des intérêts légitimes de chacun ; aux yeux de beaucoup, sa morale prétendument universelle n’a servi que d’alibi à sa domination. Cet échec a entraîné un recul de la liberté, la crispation identitaire et le repli sur soi.

Dans le même temps, en France comme ailleurs, l’« intégration républicaine » est refusée par nombre d’immigrés qui l’assimilent à une dépossession culturelle ; s’ils se trouvent transplantés dans une autre société, ils ne veulent y perdre ni leurs principes ni leurs traditions.

La laïcité s’est désormais dépouillée de son sens antichrétien, les chrétiens eux-mêmes l’ont acceptée, ils ont compris qu’elle constituait un dépoussiérage de leurs attachements d’autrefois. Mais c’est justement pourquoi les musulmans extrémistes la refusent : pour eux, la laïcité est un moyen dissimulé d’imposer à l’Islam des valeurs chrétiennes qui ne sont pas les leurs et dont ils n’ont que faire.

La menace qui pèse sur le monde est celle de l’affrontement des cultures sous la forme de guerres civiles ou internationales. La tentation de la violence gagne les esprits. Parviendra-t-on à éviter ces conflits, à faire coexister les cultures, à rendre compatibles les intérêts des uns et des autres ?

Le sort du monde est ici en jeu. L’uniformité des civilisations ? La cause est entendue, c’est un rêve hors de portée. L’avenir est à la diversité. Au nom de la démocratie et de la générosité, les sociétés d’Occident doivent-elles pour autant s’ouvrir sans limites alors que les autres demeureraient fermées à l’influence extérieure ?

Le dialogue des cultures est aussi ancien que l’histoire ; celles qui sont restées repliées sur elles-mêmes sont mortes depuis longtemps (...) Le jeu a ses limites : la fusion est impossible ; à un certain degré, le multiculturalisme détruit la personnalité d’un peuple, brise son ressort, il aboutit au résultat inverse de celui qui était recherché, chacun, au sein de la société, se barricade et refuse autrui ; la nation est alors menacée dans son âme.

Que faire ? Ne pas nous résigner. La tâche est moins facile que nous ne l’avions naïvement imaginé ; ce n’est pas une raison pour renoncer à l’accomplir. Rien n’est plus délicat que le maniement de l’idéalisme. Nous nous sommes fait des illusions, nous avons cru que le monde entier n’aspirait qu’à nous ressembler, que cela allait de soi, que c’était conforme à la nature des choses.

C’est le contraire qui est vrai : le respect de la liberté d’autrui, des droits de l’homme, la renonciation à l’égoïsme inconditionnel, les concessions indispensables pour garantir la paix sont loin d’être spontanés, notre propre histoire en offre suffisamment d’exemples. Rien ne justifie que nous prétendions faire la leçon aux autres. Révolu est le temps où l’Occident pouvait imaginer imposer par la force son modèle aux peuples ; il n’en a plus les moyens, s’il les a jamais eus, et il n’est plus suffisamment convaincu de son bon droit.

Il lui faut faire retour sur soi, tirer les leçons de l’expérience. L’ordre stable et juste, que le monde appelle de ses vœux, ne pourra s’édifier que sur des bases réelles : à savoir que chacun veut rester lui-même, maître de sa destinée ; sur l’intelligence, aussi, et sur la générosité : il est de l’intérêt de l’Occident d’aider les peuples pauvres à accéder au progrès, sans pour autant s’imaginer que l’aide au développement suffira à faire reculer le terrorisme et à instaurer la concorde.

Reste à la France à favoriser ce changement d’état d’esprit. (...) La France doit cesser d’avoir peur de reconnaître la diversité entre les hommes qui vivent sur son sol. Il lui appartient d’inventer un humanisme qui, cette fois, se défierait des formules toutes faites ; une conception de l’homme dans laquelle chacun puisse se reconnaître, qui ne soit plus fondée sur le goût de l’abstraction et l’uniformisation jacobine, mais sur la tolérance, le respect des différences, la conciliation entre la volonté d’intégration et la prise en compte de l’histoire et des convictions propres aux uns et aux autres (...)

Pour la Révolution française et les Lumières, tous les hommes étaient égaux, ce qui voulait dire identiques, et leur comportement devait être soumis partout et en toute circonstance aux mêmes règles ; cette volonté d’uniformité exprimait certes idéalisme et générosité, mais aussi impérialisme culturel et orgueil intellectuel.

La révolution qu’attend le XXIe siècle repose sur d’autres fondements : si tous les hommes ont la même nature, s’ils sont tous également respectables, ils veulent préserver leur personnalité propre, conserver leur originalité ; les hommes comme les nations aspirent à être égaux mais entendent rester différents. L’unité n’est pas l’uniformité ; la diversité ne remet nullement en cause l’unité d’un peuple. Avant le XVIIIe siècle, la France en était le vivant témoignage ; les Etats-Unis le sont aujourd’hui.
Dira-t-on que c’est accepter le communautarisme, aux antipodes de toute la tradition républicaine ? C’est plutôt lui reconnaître la place qu’il a déjà prise : çà et là, ne parle-t-on pas de « communauté juive », de « communauté musulmane », bientôt peut-être d’autres communautés de Français d’origines diverses ? On ne l’évitera pas. Ce qui importe, c’est que tous et toutes se plient à la loi commune, pratiquent la tolérance, respectent les obligations et les devoirs définis par la nation, et qu’en retour, celle-ci fasse tous ses efforts pour qu’ils adhèrent de bon coeur à ses principes, aux règles sociales et morales qui en constituent le ciment (...)

L’universalisme, c’est la générosité, le sentiment de la fraternité qui unit tous les hommes au-delà de leurs différences ; il ne contredit en rien, tout au contraire, le respect de la diversité.

La France doit se fixer pour tâche d’y aider si elle veut demeurer digne de la vocation que, de tout temps, elle s’est choisie : éclairer l’avenir.

Jadis, elle a inventé pour l’humanité entière un idéal, le plus noble qui ait jamais été avec l’idéal chrétien, l’universalisme. Elle doit, pour le préserver, pour assurer sa survie, éviter qu’il soit confondu avec l’uniformité.

Elle n’y parviendra que si elle se défait de l’esprit de système, de tout simplisme ; c’est un défi autrement plus difficile à assumer que celui de se proposer en modèle aux autres. Autrement plus réaliste, aussi. Les illusions dissipées, l’ambition doit demeurer : être un acteur de l’histoire.

Edouard Balladur


© Fayard


[Ce texte est extrait du dernier chapitre de La Fin de l’illusion jacobine, qui paraît aux éditions Fayard.]

Mis en ligne le 23 janvier 2005 sur le site www.upjf.org.
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