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Est-il permis de critiquer Pascal Boniface? Par Henri Pasternak
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Texte paru dans L’Arche n°543 (mai 2003), pp. 54-56.

[Remarquable article. Les analyses au scalpel auxquelles procède l'auteur, excisent impitoyablement les tumeurs des mensonges ou des demi-vérités, qui caractérisent nombre des prises de position de Boniface et trahissent la grave maladie idéologique dont est atteinte une grande partie de l'intelligentsia française et européenne. Un rappel au texte dont on aimerait trouver de nombreux équivalents ailleurs. Mais hélas!... Menahem Macina.]


Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), estime avoir été victime d’une «fatwa». Son crime? Selon lui, «s’être permis de critiquer Israël», et avoir encouru pour cela les foudres d’«un clan d’ultras pro-israéliens». Tel est le sujet d’un livre qu’il vient de publier, et où il explique dès la quatrième de couverture qu’il «a été la cible d’une véritable campagne organisée».

Pour qu’il y ait «campagne organisée», il faut qu’il y ait des organisateurs. M. Boniface ne démontre rien à ce sujet. Il ne dit pas qui aurait, selon lui, fait quoi. Mais il laisse entendre. Ce livre est, après un début doucereux, une charge passionnée contre une série de personnes toutes accusées, sans autre preuve, d’appartenir au «lobby pro-israélien». Exemples: «Pierre-André Taguieff, l’un des plus zélés défenseurs d’Israël», «Anne Sinclair, figure de proue du camp des ultras pro-israéliens», «l’ultra pro-israélienne Michèle Tribalat», «Alexandre Adler, qui fait de la défense d’Israël une ligne de conduite absolue».

François Zimeray

Plus bizarre encore est le cas de Yaguil Allouche. Ce jeune journaliste sportif avait signé, avec David Martin Castelnau, un article dans Le Figaro du 16 novembre 2002 sur la défaite de la France au Mondial de football, intitulé: «Ce qui a “tué” les Bleus» . Mais il se trouve que Yaguil Allouche est pigiste à Radio Communauté juive (RCJ). Vu par M. Boniface, cela devient: «Un journaliste de Radio Communauté juive ira jusqu’à voir dans le match France-Algérie les raisons de la défaite des Bleus au Mondial 2002!» Pourquoi incriminer Yaguil Allouche et pas son co-auteur David Martin Castelnau? Quel lien entre cet article du Figaro et les collaborations de Yaguil Allouche à RCJ? Mystère.

Parfois, cela tourne à la charge ad hominem. Ainsi (pp. 190-191): «Le député socialiste européen François Zimmeray [sic] se range volontiers désormais à l’avis du grand rabbin Sitruk. À la gêne, pour ne pas dire la consternation des autres élus de son groupe, il consacre l’essentiel de son activité de parlementaire européen à défendre et relayer la politique de Sharon. (…) S’il devait de nouveau figurer aux élections européennes de 2001, sur la liste du PS, cela voudrait dire que ce dernier accepte en connaissance de cause d’envoyer siéger à Strasbourg un partisan de Sharon.» En quoi M. Zimeray se range «à l’avis du grand rabbin Sitruk» , et comment cela se relie au reste du texte: là encore, mystère. La seule information que le lecteur en retiendra, c’est que François Zimeray est sans doute juif. Le lecteur, en tout cas, restera dans l’ignorance des positions réelles de M. Zimeray, qui (tout en s’opposant à la diabolisation de l’État d’Israël) soutient les positions de la gauche israélienne pour la création d’un État palestinien et la coexistence pacifique entre les deux peuples. Quant au contenu antisémite des manuels scolaires palestiniens, objet d’une action de M. Zimeray au Parlement européen, le lecteur n’en saura rien non plus, car M. Boniface se contente de reproduire à ce sujet les dénégations de la propagande palestinienne (1).

Nicolas Weill

Autre charge ad hominem, cette fois contre Nicolas Weill, journaliste au Monde, dont les articles, dit M. Boniface, «sont toujours plus marqués par la volonté de défendre Israël et ses amis que par un souci d’information objective». Nicolas Weill a publié récemment un livre intitulé Une histoire personnelle de l’antisémitisme. Voici comment Pascal Boniface le présente. «Nicolas Weill raconte dans un livre qu’au cours du procès Papon qu’il couvrait pour son journal, il a préféré s’asseoir aux côtés des parties civiles plutôt qu’avec les journalistes qu’il jugeait insuffisamment hostiles à Papon. Il écrit: “Ma volonté d’inscription dans l’histoire des Juifs aussi bien que mon empathie de toujours pour Israël et pour le sionisme m’ont constamment servi de boussole”.»

Relisons bien les deux phrases ci-dessus. Maintenant, ouvrons le livre de Nicolas Weill (2) et demandons-nous où Pascal Boniface a trouvé ses références.

La première des deux phrases, celle où il est question du procès Papon, provient de la page 158 du livre de Nicolas Weill. Ce dernier y explique le malaise réel qu’il éprouva durant le procès Papon. Il a quitté les bancs de la presse non pas, comme le dit M. Boniface, parce qu’il jugeait les journalistes «insuffisamment hostiles à Papon», mais parce qu’il leur reprochait, à ce stade avancé du procès, de percevoir majoritairement «la masse des survivants de la déportation à Bordeaux», comme «une sorte de cabale mystérieuse». La version donnée par M. Boniface en dit assez sur sa propre attitude en la matière.

Passons à la deuxième phrase, celle qui contient une citation directe du livre de Nicolas Weill. Comme elle vient immédiatement à la suite, le lecteur comprend que les choses se suivent également dans le livre, c’est-à-dire que M. Weill explique la manière dont il a vécu le procès Papon par «[s]on empathie de toujours pour Israël et pour le sionisme». Or cette citation provient de la page 180 du livre. Elle appartient à un autre chapitre, consacré au mythe du «judéo-bolchévisme», où Nicolas Weill explique pourquoi il n’a pu adhérer au mouvement gauchiste des années 70. Le procédé du collage, qui est le comble de la malhonnêteté en matière de citation, parle pour lui-même.

Au-delà de ces attaques personnelles, sur quoi se fonde le livre? Trois exemples suffiront à illustrer le mode de raisonnement de M. Boniface. En page 24, il écrit: «Quinze parlementaires demanderont dans un article du Figaro de “déclencher une action publique auprès des procureurs généraux à l’encontre des personnes et associations” qui appellent au boycott des produits israéliens. Ils se sont donc solidarisés totalement avec le gouvernement Sharon.» M. Boniface ignore peut-être que de tels appels au boycott sont contraires à la loi française, de sorte que l’action publique en la matière est parfaitement justifiée. Mais l’essentiel est dans la dernière phrase: «Ils se sont donc [c’est moi qui souligne - H. P.] solidarisés totalement avec le gouvernement Sharon».

«Conflit interne»

Ce «donc» est admirable. S’opposer au boycott des produits israéliens, c’est être «totalement» solidaire non seulement de l’État d’Israël mais du «gouvernement Sharon». On comprend mieux, en lisant ce paragraphe, pourquoi Pascal Boniface se sent entouré, voire harcelé, par des «ultras pro-israéliens». Vient-il à l’esprit de M. Boniface qu’un parlementaire peut être opposé au boycott sans se solidariser – «totalement»ou pas – avec la politique de l’État en question? Un citoyen français ne peut-il aujourd’hui protester contre les appels au boycott des produits français qui ont été lancés aux États-Unis, sans être pour autant solidaire de la politique du gouvernement français?

Autre exemple de la logique de M. Boniface. Il cite les dirigeants de l’UEJF, Paul Bernard et Patrick Klugman, qui écrivaient dans Le Monde, en janvier 2003: «Personne ne songe à s’inquiéter des massacres de chrétiens au Soudan et au Nigeria, ni de l’occupation du Tibet par la Chine, du Liban par la Syrie, de la Tchétchénie par la Russie.» Commentaire du géostratège Pascal Boniface (page 229): le conflit relatif à la Palestine est, écrit-il, «le seul qui soit en totale contradiction avec le droit international et les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, les autres étant des conflits internes (ce qui ne diminue pas leur gravité)».

Vous avez bien lu: l’occupation du Liban par la Syrie est un «conflit interne». Pascal Boniface a entériné par avance l’annexion totale du Liban par la Syrie. Pour ce qui est des autres conflits, il ne voit pas qu’ils sont «internes» précisément du fait d’une annexion préalable, ou d’un refus du droit des minorités à l’autodétermination. Si on suit bien M. Boniface, il suffirait à Israël de décréter l’annexion des territoires palestiniens, comme la Chine a annexé le Tibet, et il n’y aurait pas davantage de protestations contre Israël qu’aujourd’hui contre la Chine.

Troisième exemple: le traitement de l’antisémitisme. On trouve chez Pascal Boniface, aux côtés de condamnations répétées – dont nous n’avons aucune raison de mettre en doute la sincérité – de l’antisémitisme, l’antienne selon laquelle les Juifs sont responsables, par leur comportement, des violences antisémites actuelles – des violences qui sont d’ailleurs, dit-il, très «dramatisées» (3). En fait, explique-t-il, le climat de violences est utilisé pour «exiger de la presse» qu’elle ne parle plus de la situation au Proche-Orient.

L’illustration de ce propos est donnée par M. Boniface sous la forme d’un article de L’Arche (4) où nous rapportions que le journal Mon quotidien, qui s’adresse à des enfants de 10 à 14 ans, avait annoncé en première page de son édition du 22 novembre 2001: «Selon l’Unicef, de nombreux enfants palestiniens sont maltraités dans les prisons israéliennes». Pascal Boniface reproduit ce passage, ainsi que celui qui suit: «L’article, en page 6, n’est guère plus explicite. Les jeunes lecteurs auront l’occasion de fantasmer sur les “tortures” infligées aux enfants palestiniens par leurs geôliers israéliens; et peut-être aussi d’interpeller ceux de leurs camarades de classe qui se trouveraient appartenir au même peuple que les épouvantables geôliers. C’est ainsi que commence l’antisémitisme à l’école.»

Et voici ce qu’écrit M. Boniface (pages 40-41): «Notons que, pour L’Arche, forcément tous ceux qui appartiennent “au même peuple” sont censés être solidaires de l’armée israélienne. Ce n’est pourtant pas le cas. C’est ici L’Arche et personne d’autre qui fait l’amalgame entre Juif de France et Israël.»

«Solidaires»

M. Boniface ne comprend pas, ou ne veut pas comprendre ce qu’il a sous les yeux. Le passage cité par lui montre comment, à partir d’une information «brute» livrée à des enfants, ces derniers peuvent être amenés à extrapoler et à accuser leurs camarades juifs. L’«amalgame» entre Juifs de France et Israël, en l’occurrence, se faisait spontanément en salle de classe (5).

Mais le plus remarquable est le commentaire de M. Boniface. Les enfants juifs, dit-il, ne sont pas tous «solidaires de l’armée israélienne». Belle découverte! L’article de L’Arche ne disait pas autre chose. C’est dans le regard des autres qu’ils deviennent «solidaires». Mais même s’ils l’étaient? Serait-ce une raison pour les agresser? Et que penser d’un journal pour enfants qui publie, sans autre forme de précaution, des accusations qui – compte tenu du climat régnant dans bien des écoles françaises, aujourd’hui – risquent de conduire à de telles agressions?

«Amalgame»

Il existe une solution, laisse entendre M. Boniface. Que les jeunes concernés (il s’agit d’enfants de 10 à 14 ans) ne soient pas «solidaires» de l’armée israélienne. Alors, tout ira bien. Mais pourquoi les Juifs seraient-ils traités différemment des autres? En page 97 de son livre, M. Boniface écrit, à juste titre: «Une atmosphère a été créée au sein de laquelle les musulmans doivent justifier qu’ils ne sont pas des soutiens du terrorisme.». Comme précédemment, il parle à ce propos d’«amalgame». Cependant, dans le cas des musulmans, l’amalgame est le fait des autres; alors que chez les Juifs, s’il y a amalgame, c’est de la faute des Juifs.

Pour le reste, on n’en finirait pas de citer les déformations, les approximations et les inexactitudes qui émaillent ce livre. Quelques notations amusantes, cependant. L’auteur est persuadé – il le dit deux fois, en page 18 et en page 71, tant il semble fier de sa découverte – que le mot «judéophobie», utilisé par Pierre-André Taguieff a été inventé… en 1981 par Maxime Rodinson. M. Boniface ignore manifestement que ce mot, dont M. Taguieff n’a – et pour cause – jamais prétendu être l’inventeur, joue un rôle central dans Autoémancipation, le livre du précurseur du sionisme Léon Pinsker, paru en 1882.

M. Boniface semble aussi attribuer à Jacques Tarnero la paternité de la formule «le socialisme des imbéciles», dont chacun sait qu’elle est d’August Bebel (1810-1913). Par ailleurs, ayant mal recopié une anecdote (6) sur Emmanuel Lévinas, rapportée par Jean Daniel, où ce dernier avait (improprement) qualifié le philosophe de «métaphysicien» , M. Boniface en a fait (page 95) «le physicien juif Emmanuel Lévinas»


Henri Pasternak


Pascal Boniface, Est-il permis de critiquer Israël?, Robert Laffont, 2003.


Notes


1. Pascal Boniface, dénonçant sans l’avoir apparemment lu le dossier de L’Arche (janvier 2001) consacré aux manuels scolaires palestiniens, parle (page 57) de «traductions tendancieuses de l’arabe à l’anglais, mentions de textes absents des livres cités, etc.» Il serait, bien entendu, incapable d’en donner un seul exemple.

2. Nicolas Weill, Une histoire personnelle de l’antisémitisme, Robert Laffont, 2003. Précisons, pour éviter les interprétations dont M. Boniface semble être coutumier, qu’il n’existe aucun lien entre la rédaction de L’Arche et Nicolas Weill (l’interview de ce dernier, qui figure dans le présent dossier, a été réalisée de manière indépendante par un collaborateur extérieur), que le passage le concernant a été écrit sans aucune aide ni orientation de sa part, et qu’il n’en prendra connaissance qu’en lisant ce journal. Mais la seule nécessité d’une telle mise au point est significative d’un certain état des mœurs.

3. Dans son désir de «relativiser» les informations sur les violences antijuives, M. Boniface écrit (page 96): «En vérité, et plus encore depuis le 11 septembre 2001, ce sont les musulmans et les Arabes qui sont principalement pris pour cibles et soumis à des violences verbales et/ou physiques.» Les chiffres du ministère de l’intérieur, publiés par la CNCDH, disent exactement le contraire. Le racisme, en tant qu’attitude, touche davantage les Arabes (et, ensuite, les Noirs) que les Juifs, mais les violences touchent principalement les Juifs.

4. «La croisade par les enfants», L’Arche n°527-528 (janvier-février 2002).

5. L’article de L’Arche contenait de nombreux autres exemples de cette dérive. Au moment où cet article était rédigé, nous avions des témoignages directs d’agressions – dont nous ne pouvions faire état, pour protéger les enfants et leurs familles – qui s’étaient produites en milieu scolaire, avec, pour arrière-plan la diffusion de telles publications.

6. Telle qu’elle est rapportée, cette anecdote est elle-même douteuse, à la fois chronologiquement et géographiquement.


© 2003 L'Arche


Mis en ligne le 21 mai 2003 sur le site www.upjf.org
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