[*] Voir : M. Macina, "Enderlin est-il Crétois ? Demandez à Epiménide".
28/03/08
Charles Enderlin, Par le feu et par le sang. Le combat clandestin pour l'indépendance d'Israël. 1936-1948, Albin Michel
Texte initialement paru, sous forme abrégée, dans Le Nouvel Observateur, publié sur le site de Charles Enderlin.
Une mine de renseignements déconcertants, pour les candides comme vous et moi ; et au second degré, une source denseignement pour nos cours déducation morale et civique chapitre « fin et moyens » : Jusquoù est-il permis daller pour faire triompher une juste cause ? Le récit enlevé et dru de Charles Enderlin qui traverse les années noires de la préhistoire dIsraël, son combat clandestin pour lindépendance, depuis la révolte arabe de 1936 jusquà 1948, comblera lamateur dinsolite autant que les chercheurs de vérités. « On noffre pas dÉtat à un peuple sur un plateau dargent », disait Chaïm Weizmann, le premier président de lÉtat dIsraël. Malraux voyait dans cette phrase « une plainte amère ». Ce nest quun sobre constat, dapplication universelle, et toujours contemporain, voir le Kosovo et la Palestine. Les hommes de bronze qui forgent un pays par le feu et par le sang, le leur et celui des autres, figurent rarement, après les fanfares du triomphe, sur le livre dor des annales officielles. Ces ouvriers de la première heure, plus proches du Sartre des Mains sales que du Camus de LHomme révolté, Charles Enderlin sest retroussé les manches pour les tirer du clair-obscur, en interrogeant les derniers témoins, en exhumant les dossiers, en raboutant les pièces dun sidérant puzzle.
Au Levant, où le passé ne passe pas, où les mémoires souterraines explosent en flash dactualité, un historien du présent tant soit peu rigoureux ne peut pas ne pas se faire mi-archiviste mi-spéléologue. Journaliste conséquent et bien documenté, ce familier des coulisses à qui on doit la meilleure histoire aujourdhui disponible des récentes négociations de paix au Proche-Orient ne se distingue de lhistorien que par la facture : il raconte lhistoire passée au présent, donnant ainsi au lecteur leffroi des romans réalistes. Noir et policier, en loccurrence, puisquil sagit de la lutte clandestine menée par ceux que les occupants Britanniques appelaient au début des « gangsters », dun genre très particulier, il est vrai : intellectuels pour la plupart, portés par une foi messianique, et prêts à se suicider pour la Cause. Lenquête sur les organisations paramilitaires sionistes quétaient avant lindépendance, lIrgoun, le groupe Stern et les débuts de la Haganah, lancêtre de Tsahal, révèle quelques lourds secrets de famille, mais na rien dune démystification scandaleuse, tant lauteur montre dempathie pour cette piétaille du sacrifice. Cest lhistoire vraie de son peuple, et il lassume.
Begin, Juif polonais, rescapé du Goulag, Moshé Dayan en jeune volontaire à qui une balle pétainiste arrache un il sur le front syrien, en 1942, le Paris daprès-guerre où gaullistes et socialistes, la DST aidant, offrent une base arrière à la Haganah et au Mossad, lodyssée pathétique de lExodus : voilà, entre cent autres, des rappels illustres. Noublions pas non plus lassassinat en pleine rue de Bernadotte, le médiateur de lONU et le terrible attentat de lhôtel King David. Oui, une chanson de geste se fait aussi à coups dhold-up, de colis piégés, dexécutions sommaires, de tueries dinnocentes, de grenades dans des boutiques et sur des bus de civils (et pas seulement sur les postes de police). Il y a eu un terrorisme juif, assumé par maints « révisionnistes » résolument pratiqué par lIrgoun, et le Bétar, créé en 1935 par Jabotinsky, leader de la droite nationaliste et chantre de « la nation absolue, fondée sur lunicité de la race ». Ce dernier demanda à ses hommes, après un massacre à laveugle, dépargner autant que possible les femmes et les enfants arabes. « Le baratin contre le terrorisme » fut méthodiquement réfuté par un article, signé de Shamir et dautres, en juillet 1943. Un texte très argumenté, qui expédierait aujourdhui ses auteurs du côté de laxe du Mal.
Cette plongée en eaux profondes, nuisible au confort intellectuel des prisonniers du noir et blanc, nous rappelle utilement quelques vérités immémoriales et dérangeantes. Mentionnons dabord : la férocité dont peut faire preuve, dans ses colonies ou protectorats, une métropole libérale et démocratique, britannique en lespèce. Ensuite, lintensité des luttes inter-juives dalors, tant il est vrai quune guerre de libération nationale se double toujours, à lintérieur, dune lutte fratricide entre mouvances rivales, où tous les coups sont permis. Ajoutons léternel réflexe du « lennemi de mon ennemi est mon ami », qui amena certains militants du judaïsme radical, avant la découverte de la Shoah, à prendre langue avec lAxe, lItalie fasciste et le Reich nazi (comme le feront dailleurs, pendant la deuxième guerre mondiale, la plupart des leaders des mouvements dindépendance dans lEmpire britannique, depuis le mufti de Jérusalem Husseini jusquà Chandra Bose en Inde, en passant par Sadate en Égypte, et le père dAung Sui en Birmanie). Et finissons par une note plus optimiste : des gentleman terroristes, quand ils ne sont pas sommairement exécutés comme le fut Abraham Stern par linspecteur Morton de la police anglaise, en 1942, peuvent toujours, sur le tard, faire de respectables Premiers ministres devant qui leurs anciens geôliers dérouleront le tapis rouge. Changez les noms. Mettez ici à la place de Yitzhak Shamir et de Menahem Begin, anciens terroristes promus chefs de gouvernement, quelques noms de Palestiniens emprisonnés ou pourchassés, et vous ne perdrez pas tout espoir de voir un jour la paix.
Quon se rassure. Le romantisme révolutionnaire na pas eu, en Israël, le dernier mot. Car le singulier, le plus admirable de cette histoire un peu partout répétée, cest la façon dont Ben Gourion et les responsables syndicaux et politiques ont, in fine, fait rentrer dans le rang tous ces groupes dactivistes, en ramenant, manu militari, en faisant couler au large des côtes un navire rebelle de lIrgoun, lAltalena, leurs fanatiques à la raison dÉtat. Celle-ci exige le monopole de la violence légitime.
Ce retour au classicisme, heureux pour lavenir démocratique du peuple hébreu, eut son prix : un voile pudique, parfois injustement jeté sur la mémoire tragique des immolés de lombre. Maintenant, et en français du moins, grâce à Charles Enderlin, justice leur est rendue.
© Régis Debray
Mis en ligne le 28 mars 2008, par M.











