11/01/08
Les Origines de la Solution finale. Lévolution de la politique antijuive des nazis. Septembre 1939 Mars 1942, par Christopher R. Browning.
Editions Les Belles Lettres. Octobre 2007. 640 pages. 35 euros
Présentation par Jean-Pierre Allali
Texte repris du site du Crif.
Disons le tout de go, ce livre est un monument. Sa lecture est impérative pour tous ceux que lhistoire de la Shoah intéresse et interpelle. Le talent de chercheur de Christopher R. Browning, qui est de la trempe dun Raul Hilberg, se conjugue avec une plume alerte et incisive.
Labondance des notes, en fin de volume, cent pages, témoigne du souci du détail et de la précision des auteurs. Lobjectif avoué est de montrer lirrésistible enchaînement, la spirale infernale qui a conduit, au fil des années, à la catastrophe.
« La plupart des historiens saccordent sur le fait quil ny a pas eu de théorie du "big bang" à propos des origines de la "solution finale", qui serait fondée sur une décision singulière prise à un moment précis. Il est généralement admis que le processus de décision sest inscrit dans la durée et fut progressif »
Au départ, fin septembre 1939, les nazis disposent dun programme grandiose de recomposition démographique de la sphère germanique. Ce programme, basé sur des critères raciaux sociaux-darwiniens, envisage, sans états dâme, le déplacement de millions de personnes. Il sest, explique Browning, imposé au fur et à mesure, en fonction de circonstances historiques, notamment le refus de la Pologne daccepter un statut de vassal dans le Nouvel Ordre allemand, ou encore la décision de Staline de parvenir à un accord avec lAllemagne nazie sur un partage de la Pologne. Sans oublier le refus, par lOccident, dentériner un nouveau fait accompli en Europe orientale. Il sagissait donc, à la fois de conquérir un Lebensraum [espace vital] à lest et de débarrasser le Reich allemand en expansion, de ses Juifs.
« Le puissant soutien dont bénéficiait limpérialisme racial allemand à lEst, fut lun des fondements sur lesquels se construirait le futur consensus au sujet de lextermination des Juifs ».
Avec linvasion du pays, la terreur commence en Pologne. On arrête, on tue et, surtout, on expulse vers lEst les éléments indésirables : Polonais, Juifs, Tziganes, afin de préparer le terrain à une recomposition démographique. Toutefois, les Allemands tirent de cette période un enseignement qui dessine les contours de leur attitude future :
« Dans bien des cas, il était plus facile de tuer que de déplacer ».
La politique antijuive des nazis en Pologne, entre 1939 et 1941 a trop souvent, dit C.R. Browning, été perçue, sinon déformée, à travers le prisme de la catastrophe qui allait suivre. Or, les choses se sont déroulées suivant un scénario qui sest adapté, en cours de route, en fonction des situations créées. En fait,
« la consolidation dun Lebensraum dans les territoires annexés et la résolution de la question juive savérèrent, au moins au début, des objectifs non pas complémentaires, mais concurrents ».
Sans oublier que les dirigeants nazis avaient souvent des intérêts divergents. Ainsi,
« lalliance nouée entre Frank et Göring obligea Himmler à faire des concessions ».
Une partie très intéressante de louvrage est consacrée aux tentatives des Nazis de trouver une solution territoriale, loin de lAllemagne, au « problème juif ». On envisagera, par exemple, un Etat juif, un Judenreservat (Réserve juive), autour de Lublin. Himmler déclare :
« Jespère effacer le concept même de Juif grâce à une possible émigration en masse vers une colonie en Afrique ou ailleurs ».
Il songe déjà, en fait, à lîle de Madagascar. Il se fera fort, pour ce faire, dobliger la France à céder ce territoire à lAllemagne. A ce propos, des précisions très intéressantes nous sont données. Lidée dun « Etat juif à Madagascar » est due à deux antisémites anglais, Henry Hamilton Beamish et Arnold Leese, ainsi quà un certain Georg de Pottere. A la fin des années 1930, les gouvernements britannique, français et polonais en avaient caressé lidée tout comme le Joint, organisation caritative juive américaine. Une commission polonaise avait même été dépêchée sur place et avait conclu à la possibilité daccueillir sur lîle jusquà 7000 familles. Les Allemands, eux, pensent à des contingents dun million dindividus par an pendant quatre ans. Le président du Judenrat de Varsovie, Adam Czerniakow, fait dailleurs état de cette éventualité dans son journal. Mais la difficulté allemande à venir à bout de la Grande-Bretagne empêchera ce plan de se réaliser. On parle à présent dune destination mystérieuse qualifiée de « territoire restant à déterminer ». Dès lors, Hitler, selon Martin Bormann,
« avait désormais un autre point de vue sur certaines questions, un point de vue pas vraiment plus amical ».
Est-ce à dire que le Führer et ses plus proches collaborateurs envisagent déjà, en 1941, la « solution finale ? ». « Je ne le pense pas », dit Browning.
« Ce qui changea, à lévidence, ce fut la destination des Juifs expulsés ».
Mais il faut noter déjà que
« le problème juif, que les nazis sétaient donné pour mission de résoudre, se révélait rebelle à toute solution basée sur lexpulsion ». « Lassassinat était dans lair ».
Mais il faudra dabord passer par une étape : celle de la ghettoïsation. Avec, en arrière-pensée, lidée de faire rendre gorge aux Juifs, parqués dans des ghettos, des richesses quils avaient accumulées, contre de la nourriture. Lodz, une « attraction touristique », sera le premier grand ghetto dans lempire allemand. Les Juifs du sud de la Pologne sont arrachés à leurs foyers et transformés en réfugiés misérables, regroupés à Cracovie, à Radom, ou à Lublin. Lexploitation éhontée va de pair avec la famine et les épidémies. Quiconque tente de séchapper du ghetto est immédiatement exécuté.
Pour ce qui est des Juifs dAllemagne, leur émigration a été autorisée jusquau 18 octobre 1941.
En réalité, la catastrophe commence à se dessiner avec les préparatifs de lopération Barbarossa [2]. Ces préparatifs, explique lauteur,
« ont mis en branle une chaîne fatale dévénements et la "guerre de destruction" meurtrière a rapidement ouvert la porte à lassassinat de masse, dans un premier temps des Juifs soviétiques et dans un second, des Juifs européens ».
En somme,
« lintensification des assassinats de Juifs soviétiques va ouvrir la voie à la solution finale ».
Le 22 juin 1941, larmée allemande pénètre en Union Soviétique. Prévue comme une guerre-éclair, lopération est un véritable carnage. Tandis que 6 000 soldats de lArmée rouge meurent chaque jour au combat, 2 700 à 4 200 Juifs, hommes, femmes, enfants et vieillards sont assassinés quotidiennement. Les nazis passent désormais des mauvais traitements à lassassinat systématique. A Garsden et à Bialstok, ce sont, selon les mots de Raul Hilberg, les « premiers nettoyages meurtriers ».
« Les ordres criminels den haut et les pulsions violentes den bas créent un climat de violence absolue ».
Aux soldats allemands se joignent des centaines de policiers locaux, les Schutzmannschaften.
Bref, une constatation simpose : en août 1941, tous les facteurs sont en place pour franchir le seuil de la liquidation totale des Juifs de lUnion soviétique occupée. Près de Minsk et de Moguilev, des expériences de gazage ont lieu en septembre 1941. Le monoxyde de carbone instillé dans des camions fait son apparition.
Le 20 janvier 1942 se tient la tristement célèbre Conférence de Wannsee [3]. Dès lors la condamnation à mort des Juifs européens sorganise. Le Zyklon B et les crématoires font leur apparition. La rencontre entre lexpert SS des déportations, Adolf Eichmann, et le fonctionnaire de leuthanasie, Christian Wirth, est à lorigine de la mise sur pied dun vaste plan dextermination. Un site expérimental est installé à Belzec. Puis, viendront Chelmno, Semlin, Auschwitz-Birkenau, etc. Transportés comme du bétail, les Juifs, enregistrés comme des passagers, doivent sacquitter dune taxe de 50 marks pour leurs frais de « voyage ». Six millions de morts !
A lire absolument.
Jean-Pierre Allali
© CRIF
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Notes dupjf.org
[1] Spécialiste de la Shoah, mondialement connu, Christopher Browning est professeur dhistoire à lUniversity of North Carolina, Chapel Hill. Les Belles Lettres ont déjà publié, dans la collection « Histoire », Politique nazie, main-duvre juive, bourreaux allemands, ainsi que Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne. On peut trouver, sur Amazon, la liste de ses ouvrages disponibles, en français, anglais et allemand.
[2] Invasion allemande de lUnion soviétique. A son propos voir larticle, "Opération Barbarossa », sur Wikipedia.
[3] Voir larticle du même nom, sur Wikipedia.
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Mis en ligne le 11 janvier 2008, par M.











