Canadian Jewish News, 8 fevrier 2007
Professeur de sociologie à lUniversité de Paris X (Nanterre), directeur du Collège des études juives de lAlliance Israélite Universelle, de la revue de pensée juive, Pardès, titulaire de la Chaire européenne dÉtudes sépharades Elia Benamozegh, à Livourne, auteur dune quarantaine douvrages très remarqués dHistoire, de philosophie politique et de philosophie, dont La Société juive à travers lHistoire, en quatre tomes (Éditions Fayard), Shmuel Trigano a été le maître doeuvre dun ouvrage collectif imposant, en deux volumes, consacré à lhistoire et à la civilisation du monde sépharade : Le monde sépharade. Tome I : Histoire, Tome 2 : Civilisation, qui vient de paraître aux Éditions du Seuil.
Les meilleurs spécialistes israéliens, français, européens et anglo-saxons du monde sépharade ont participé à cette oeuvre magistrale qui fera date dans les annales de lhistoriographie juive.
Une ambitieuse radioscopie du monde sépharade émaillée de réflexions judicieuses sur lavenir du Séphardisme.
Canadian Jewish News: Vous êtes plutôt pessimiste en ce qui concerne lavenir du monde sépharade.
Shmuel Trigano: Je crois que nous sommes à un carrefour où le monde sépharade joue son avenir et même son existence. Cest un monde qui a été profondément ébranlé et disloqué par les événements sinistres qui ont eu lieu durant la seconde moitié du XXe siècle. Par ailleurs, on ne voit pas, dans les institutions sépharades, ni dans la conscience et lintention des élites sépharades, de processus de transmission et de continuité. Cest surtout cela qui me semble extrêmement inquiétant. Il est possible que lidentité sépharade se volatilise. Si les Sépharades disparaissent, le peuple juif continuera à vivre, amputé de cette dimension singulière du judaïsme, quest le séphardisme.
Mais, est-ce quil y a encore des Ashkénazes? Le monde ashkénaze nétait pas une réalité ethnique, mais une réalité culturelle, halakhique, philosophique
Force est de rappeler que lidentité juive ce nest pas simplement lidentité, le folklore, la culture matérielle
cest avant tout une culture intellectuelle et spirituelle.
Les Sépharades ont porté, pendant des siècles, une riche tradition très différente de celle du monde ashkénaze. Ils ont une expérience radicalement différente du politique, de la mystique, de la philosophie
Les Sépharades doivent impérativement trouver les instruments pour redonner à lidentité sépharade une nouvelle forme, ils ne peuvent pas rester cloîtrés dans la nostalgie du passé. La transmission, cest avant tout une invention, de la créativité. Mais il faut dabord savoir ce quest lessentiel.
C.J.N.: Cet ambitieux ouvrage collectif na-t-il pas pour but de rassembler les éléments épars dun monde sépharade démembré par les accélérations et les dérives de lHistoire?
S. Trigano: En dépit des recherches universitaires entreprises depuis 1970, notamment en Israël, il nexistait pas encore détude systématique de lhistoire et de la civilisation du monde sépharade. Un univers extraordinairement divers, qui englobe dinnombrables Communautés disséminées sur lensemble de la planète. Certaines sont très mal connues, dautres, à peine répertoriées. Une telle somme faisait dautant plus défaut, que cette histoire et cette culture nont pas encore été véritablement intégrées dans lhistoire officielle du monde juif, si ce nest sous la figure du folklore ou de lart. Cest la première fois - un travail similaire na pas encore été entrepris en langue anglaise ni en langue hébraïque - quil y a une reconstitution du récit historique sépharade.
Jai essayé dintégrer les multiples éléments historiques, sociologiques, culturels, religieux
de cette histoire hétéroclite pour quelle soit animée dun même mouvement, dun même souffle. Cette dimension unificatrice est très importante pour percevoir lunité cachée derrière la multiplicité. Nous avons rassemblé théoriquement les éléments essentiels pour essayer de dégager une vision de ce que fut le parcours historique extraordinaire du peuple sépharade. On a besoin dune vision pour créer. À partir de là, tout est possible.
C.J.N.: Vous déplorez que les Sépharades soient aujourdhui indifférents au passé de leurs ancêtres.
S. Trigano: Les Juifs et les Sépharades nont aucune idée de leur histoire, ils ont une vision victimaire deux-mêmes, de leurs souffrances. Une vision à court terme. Cest pour cela quil est urgent de rassembler la Mémoire du passé sépharade. Ce livre rassemble lessentiel pour que les Juifs comprennent quils sont un peuple, malgré la dispersion, leurs divisions, leurs cultures et leurs langues différentes. En dépit des différences culturelles qui les séparent, on retrouve dans lhistoire des Communautés juives ashkénazes et sépharades le même modèle, mais dans des langues différentes.
Nous avons aussi redonné leur place dans lhistoire du monde sépharade aux judéo-arabes, qui, en règle générale, sont toujours mis à lécart du peuple sépharade, ce qui est ahurissant. Est-ce quon retranche les Juifs de Galicie des Juifs dAllemagne ? Amputer de lhistoire sépharade une de ses plus importantes dimensions, la judéo-arabe, cest faire du séphardisme un modèle idéologique. On oublie que les Juifs qui parlaient lespagnol ont tout dabord parlé larabe, puis, quand ils ont été expulsés dEspagne en 1492, ont reparlé à nouveau larabe dans les contrées musulmanes où ils se sont établis.
C.J.N.: Le monde sépharade périclite, affirmez-vous. Pourtant, on a limpression que la liturgie sépharade a connu un regain important ces dernières années. Comment expliquer ce paradoxe?
S. Trigano: Le séphardisme nest pas menacé sur le plan liturgique. La liturgie sépharade, cest le minhag des prières. Ce minhag, qui est à la fois lesprit et la forme de la vie religieuse, existe toujours comme réalité esthétique. Mais, aujourdhui, il est manifeste que le modèle dominant dans le monde sépharade na plus rien à voir avec la tradition sépharade, ni dans lenseignement, ni dans la Halakha, ni dans le comportement, ni dans la vision du monde
Cest là le plus grave. Il ny a quasiment plus de yéchivot sépharades. Les yéchivot sépharades qui existent sont ethniquement sépharades, mais leur enseignement et leurs programmes sont aux antipodes de la tradition sépharade. On a oublié quil y avait une tradition intellectuelle dans le monde sépharade qui nétait pas simplement une tonalité musicale, un chant particulier à la synagogue ou quelques minhagim. Cétait une pensée, une vision du monde, une épistémologie qui intégraient toutes les disciplines du judaïsme. Aujourdhui, les Sépharades ne sont même pas conscients que tout cela a existé.
C.J.N.: Pourquoi êtes-vous si sévère à lendroit du leadership sépharade ?
S. Trigano: Il ny a pas de leadership dans le monde sépharade. Aujourdhui, les leaders sépharades sont des gens bien gentils, mais ça sarrête là. Le leadership sépharade, qui est complètement amorphe et na aucune vision de lavenir, soit il a quitté le judaïsme ou la vie communautaire - il faut rappeler quil y a, dans la Diaspora juive, une élite sépharade qui a réussi brillamment dans tous les domaines professionnels -, soit il sest complètement désinvesti de la vie juive en général, soit on ne lui a pas fait une place suffisante et il a abandonné lespace communautaire juif.
Quand un leader sépharade simplique bénévolement au niveau communautaire, il nest pas du tout à la hauteur de la tâche. Il na aucune notion de la dimension intellectuelle et culturelle de la tradition sépharade. Comparons lélite ashkénaze des États-Unis et lélite sépharade dans nimporte quelle Communauté de la Diaspora juive. Aux États-Unis, des leaders juifs fortunés ont créé des Chaires détudes juives, des Centres de recherche, des bibliothèques
Est-ce que vous voyez une semblable chose dans le monde sépharade ? Quand un Sépharade fait de la philanthropie, cest uniquement pour la galerie, pour des réceptions fastueuses, pour des cérémonies creuses
Les leaders sépharades ne font aucune confiance aux intellectuels, aux chercheurs, aux universitaires. Ils feront un don financier substantiel à une yéchiva, mais jamais à une institution culturelle ou universitaire.
Aujourdhui, dans le monde sépharade, la culture est dans un état de décrépitude consternant. Il y a des bibliothèques entières chez des familles privées sépharades abritant des manuscrits dune très grande valeur qui nont jamais été imprimés ni édités. Il y a une myriade de recherches et de conservations à faire. Au début des années 80, il y a eu un début de soutien de la part du gouvernement israélien pour sauver le patrimoine culturel sépharade. Cette initiative très louable est insuffisante. Ce qui manque pour préserver et perpétuer le patrimoine culturel sépharade, cest une idée maîtresse. Il ne sagit pas simplement de collectionner les costumes dune époque dépassée, il faut bâtir une vision densemble pour lavenir.
C.J.N.: En Israël, les Sépharades ont bien percé dans larène politique. Le phénomène Shass ne symbolise-t-il pas avec force la revanche du séphardisme israélien?
S. Trigano: À quel prix ? Cest ça la question. Les réalités ne sont jamais unidimensionnelles. Il faut reconnaître au parti Shass le mérite davoir tenté de répondre présent. Mais de quelle présence sagit-il ? Le modèle du Shass est lituanien et non sépharade. Il est vrai que les leaders du Shass revendiquent une fierté ethnique, mais que signifie lethnicité sépharade ? Si la séphardité cest militer pour une petite chapelle ou un petit drapeau provincial, ça na aucun intérêt.
Le Shass aurait pu adopter le modèle sépharade, quil aurait dû perpétuer et transmettre parce que le judaïsme nest pas monolithique. En adoptant le modèle lituanien, les leaders de ce parti ultra-orthodoxe ont renié lhéritage spirituel de leurs aïeux et fait du judaïsme une entité monolithique. Les leaders du Shass sont avant tout des Lituaniens. Ils ne portent même pas les habits sépharades, ayant préféré adopter luniforme lituanien, tout en exhibant un drapeau qui se veut sépharade mais qui na plus rien à voir avec le contenu même de lenseignement de cette tradition. La séphardité, cest un certain type de Halakha, une certaine conception culturelle de la philosophie, de lHistoire, de la Kabbale
Aujourdhui, le séphardisme est devenu une vitrine de musée folklorique. Les Sépharades ont complètement perdu toute notion de lenvergure quavait jadis la culture sépharade.
C.J.N.: Finalement, cest en jouant habilement la carte religieuse que les Sépharades ont pu simposer dans larène politique israélienne.
S. Trigano: Le Shass a occupé la seule case quon lui ait laissée, ou qui restait, dans la société israélienne. Depuis la création de lÉtat dIsraël, le monde sépharade sest senti exclu de lélite nationale. Il sest retrouvé avec les exclus ou ceux qui sauto-excluaient, les ultra-orthodoxes étaient du nombre. Ils se sont identifiés à cette marge pour pouvoir revenir en force sur la scène publique. Cest de lordre de la tactique politique, mais je crains fort quils aient perdu leur âme dans cette tactique.
En Israël, les Sépharades ont réussi aussi le tour de force dêtre exclus du monde ultra-orthodoxe. Ils ont été exclus du leadership des écoles religieuses, des yéchivot et des réseaux de lultra-orthodoxie du Rav Shah. Cest pour cette raison quils ont créé le parti Shass. Il faut aussi faire cette histoire-là. Leur exclusion na pas été seulement le fait de lélite dominante travailliste depuis la fondation de lÉtat dIsraël jusquà larrivée de Menahem Begin au pouvoir, en 1977, elle a été aussi le fait de lultra-orthodoxie dans le monde religieux. La séphardité comme religion est invisible, on appelle ça traditionalisme parce qu on ne sait pas comment la classer. Mais, la séphardité est inclassable, non pas parce que cette tradition culturelle et religieuse est nulle ou complètement déliquescente, mais tout simplement parce que cest un autre modèle de judaïsme qui, au XIXe et au XXe siècles, na pas implosé puis engendré différentes synagogues. Le problème cest que le monde sépharade na pas été conscient quil incarnait un modèle profondément légitime quil devait perpétuer. Au contraire, on lui a inculqué lidée que ce modèle était nul, que les Rabbins sépharades étaient incompétents et arriérés.
C.J.N.: En Israël, le séphardisme na-t-il pas connu, ces dernières années, un regain important grâce au communautarisme multiculturel qui a cours dans la société israélienne ?
S. Trigano: Je suis très perplexe au sujet du multiculturalisme désormais très en vogue en Israël et dans le cadre duquel le séphardisme a été réhabilité. Cest un statut folklorique, cest-à-dire un décor de théâtre. Tous ces musées, je suis tout à fait pour, ça suscite de la nostalgie, des souvenirs
mais ce ne sont que des décors de théâtre. Où est le contenu ? Noubliez pas que le séphardisme cétait une vision du monde et du judaïsme qui a produit une littérature considérable. Où est aujourdhui la production intellectuelle et littéraire dans le monde sépharade ? La transmission, ce nest pas simplement la transmission de ce quon a reçu, comme si cétait un objet quon se doit de transmettre de main en main. La transmission, cest une réinvention. Et, tant que cette réinvention, cest-à-dire la découverte de nouveaux canaux pour transmettre lessentiel, ne sera quun voeu pieux, le séphardisme continuera à sétioler, surtout sur le plan culturel. Par exemple, aujourdhui, les Sépharades ne parlent plus larabe, si ce nest peut-être dans de rares contrées du Proche-Orient, ils sont passés dans une autre aire linguistique. Quand les Juifs espagnols sont passés et repassés de lespagnol à larabe, ou à litalien, ou au hollandais, ils ont reforgé des instruments culturels nouveaux. Ces instruments sont vraiment le baromètre de toute transmission.
C.J.N.: Partagez-vous le point de vue soutenu depuis longtemps par la gauche israélienne, selon lequel les Sépharades originaires des contrées arabes seraient mieux prédisposés à faire la paix avec le monde arabe?
S. Trigano: Cest un mythe de la gauche israélienne, qui na aucun intérêt pour les Sépharades parce que ces derniers ont avant tout un énorme contentieux avec le monde arabe et le monde islamique. Les Sépharades ont souffert dans le monde arabo-islamique, doù ils ont été chassés sans aucune procédure. Leurs biens ont été spoliés. Tant que ce contentieux entre le monde sépharade et le monde arabe naura pas été mis sur la table et réglé, il restera toujours en travers de la gorge. Il ny aura pas de paix tant que le monde arabe naura pas reconnu sa responsabilité dans ce chapitre sinistre de lhistoire judéo-arabe. Ça, la gauche israélienne ne ladmet pas, parce quelle na aucune notion de lexpérience du monde sépharade, ni aucun respect pour elle, de telle sorte quelle utilise la figure sépharade comme une sorte de symbole qui lui permet à la fois de se haïr elle-même et de supposer quil y avait une vie idyllique dans le monde arabo-islamique. Ce nest pas vrai !
C.J.N.: Donc, la convivencia judéo-arabe en Terre dislam nest quun mythe tenace ?
S. Trigano: Absolument. Jai une étudiante en Doctorat, qui a découvert dans les Archives de lAlliance Israélite Universelle un manuscrit dun émissaire français visitant le Maroc avant le protectorat. Je ne vous dis pas la "vallée de larmes" quétait, à cette époque-là, la condition juive au Maroc. Peut-être que le Maroc daujourdhui a des intentions positives, mais quon ne nous dise pas que toute lhistoire judéo-arabe en Terre dislam a été une idylle, ça, cest un mensonge, les textes le montrent: les récits de voyageurs étrangers, les chroniques des Juifs, les élégies
Au contraire, tout atteste que ce fut quelque chose dinsupportable, à lexception de quelques rares périodes de coexistence plus paisibles.
On rappelle, dans le livre, que quand un pouvoir arabe prenait son envol, il avait besoin des Juifs, mais dès quil sinstallait, les Juifs devenaient des ennemis. Il faut faire une distinction entre lhistoire juive dans le monde arabe avant la colonisation et celle daprès la colonisation. Pour les Juifs, la colonisation a été une libération. Malheureusement, ils ont la mémoire très courte. Ils oublient que, sil y a eu une période calme dans les rapports judéo-arabes, ce fut sous le pouvoir colonial, et pas toujours.
C.J.N.: Selon vous, en France, la notion de Sépharade est incongrue.
S. Trigano: En France, les Sépharades ne savent pas quils sont Sépharades. Il ny a que vous, à Montréal, pour vous appeler Communauté sépharade du Québec. En France, notamment parce quils sont majoritaires, les Sépharades sont Juifs tout simplement. La conscience de lidentité sépharade nest pas très aiguë, parce que les Sépharades sont majoritaires dans la Communauté juive française et vivent dans un pays qui ne favorise pas les identités parallèles. Par conséquent, en France, les Sépharades se sentent Juifs français avant tout.
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Source :
COMMUNIQUÉ ISRANET, Volume VI, Numéro 272, 9 février 2007
Un service de LI.C.R.J. LInstitut canadien de recherches sur le Judaïsme
Professeur Frederick Krantz, Directeur
B.P. 175, succursale H
Montréal, Québec H3G 2K7
Courriel : cijr-french@isranet.org
Internet : http://www.isranet.org/
Mis en ligne le 12 février 2007, par M. Macina, sur le site upjf.org











