18/12/06
Sur le site de la FNAC.
Fils du romancier américain Robert Littell, Jonathan Littell, né en 1967, signe à coup sûr le plus traumatisant des romans de la rentrée littéraire 2006. "Les Bienveillantes" (chez Eschyle, des divinités du Mal) est un roman à proprement parler hallucinant, rédigé en français, qui prend à bras le corps un sujet terrifiant : la vie, l'uvre et la conscience d'un SS ayant pleinement participé à la mise en uvre du génocide perpétré sur les juifs.
Pourquoi ? Chez Maximilien Aue, en suivant l'argument classique des nazis, par simple obéissance. Mais aussi par conviction. Celui qui dit "je" et qui nous parle à travers ses Mémoires est donc un bourreau, comme il en exista bien d'autres. Mais beaucoup plus que ça, Aue se distingue par sa grande complexité : il est un homme de goût, il est un homme torturé par un désir incestueux pour sa sur, il est un homme d'action, engagé auprès des Einsatzgruppen SS, groupes de soldats chargés de liquider juifs et communistes sur le front de l'Est, il est un homme de réflexion
Terrifiant par son aptitude à faire affleurer le venin de la réalité, "Les Bienveillantes" est une uvre de tout premier plan. Un livre de damné.
Extrait du livre :
Je parle, je discute, je prends des décisions, comme tout le monde ; mais au comptoir, devant ma fine, je m'imagine qu'un homme entre avec un fusil de chasse et ouvre le feu ; au cinéma ou au théâtre, je me figure une grenade dégoupillée roulant sous les rangées de sièges; sur la place publique, un jour de fête, je vois la déflagration d'un véhicule bourré d'explosifs, la liesse de l'après-midi transformée en carnage, le sang ruisselant entre les pavés, les paquets de chair collés aux murs, ou projetés à travers les croisées pour atterrir dans la soupe dominicale, j'entends les cris, les gémissements des gens aux membres arrachés comme les pattes d'un insecte par un petit garçon curieux, l'hébétude des survivants, un silence étrange comme plaqué sur les tympans, le début de la longue peur. Calme ? Oui, je reste calme, quoi qu'il advienne, je ne donne rien à voir, je demeure tranquille, impassible, comme les façades muettes des villes sinistrées, comme les petits vieux sur les bancs des parcs avec leurs cannes et leurs médailles, comme les visages à fleur d'eau des noyés qu'on ne retrouve jamais. Rompre ce calme effroyable, j'en serais bien incapable, même si je le voulais. Je ne suis pas de ceux qui font un scandale pour un oui ou pour un non, je sais me tenir. Pourtant cela me pèse à moi aussi. Le pire n'est pas forcément ces images que je viens de décrire; des fantaisies comme celles-ci m'habitent depuis longtemps, depuis mon enfance sans doute, en tout cas depuis bien avant que je ne me sois, moi aussi, retrouvé au coeur de l'équarrissoir. La guerre, en ce sens, n'a été qu'une confirmation, et je me suis habitué à ces petits scénarios, je les prends comme un commentaire pertinent sur la vanité des choses. Non, ce qui s'est révélé pénible, pesant, ç'a été de ne s'occuper qu'à penser. Songez-y : vous-même, à quoi pensez-vous, au cours d'une journée ? À très peu de choses, en fait. Établir une classification raisonnée de vos pensées courantes serait chose aisée : pensées pratiques ou mécaniques, planifications des gestes et du temps (exemple : mettre l'eau du café à bouillir avant de se brosser les dents, mais les tartines à griller après, parce qu'elles sont prêtes plus vite) ; préoccupations de travail ; soucis financiers ; problèmes domestiques ; rêveries sexuelles. Je vous épargnerai les détails. Au dîner, vous contemplez le visage vieillissant de votre femme, tellement moins excitante que votre maîtresse, mais autrement bien sous tous rapports, que faire, c'est la vie, donc vous parlez de la dernière crise ministérielle. En fait vous vous contrefoutez de la dernière crise ministérielle, mais de quoi d'autre parler ? Éliminez ce type de pensées, et vous conviendrez avec moi qu'il ne reste plus grand-chose. Il y a, bien entendu, des moments autres. Inattendu entre deux réclames pour poudre à lessiver, un tango d'avant-guerre, Violetta, disons, et voilà que resurgissent le clapotis nocturne du fleuve, les lampions de la buvette, la légère odeur de sueur sur la peau d'une femme joyeuse ; à l'entrée d'un parc, le visage souriant d'un enfant vous ramène celui de votre fils, juste avant qu'il ne se mette à marcher ; dans la rue, un rayon de soleil perce les nuages et illumine les grandes feuilles, le tronc blanchâtre d'un platane : et vous songez brusquement à votre enfance, à la cour de récréation de l'école où vous jouiez à la guerre en hurlant de terreur et de bonheur. Vous venez d'avoir une pensée humaine. Mais c'est bien rare.
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Auteur |
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Editeur |
Gallimard |
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Date de parution |
novembre 2006 |
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Collection |
Blanche |
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Nombre de pages |
905 pages |
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Format |
16 cm x 23 cm |
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ISBN |
207078097X |
© Fnac
Mis en ligne le 18 décembre 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org











