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Bolkestein/Rocart: dialogue inattendu d'un libéral flamboyant et d'un libéral réticent
Drieu Godfridi reste égal à lui-même dans cette brillante recension. Il y fait preuve tant de sa maîtrise du sujet, que de son aptitude à rendre compte de l'essentiel du propos de ce livre à deux voix - moins discordantes qu'on eût pu le croire, avant la lecture de ces lignes. (Menahem Macina).
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02/12/06

 

 

Peut-on réformer la France ? par Frits Bolkestein et Michel Rocard, Paris, Autrement, oct. 2006.

 

Ou

 

 

 

Le dialogue inattendu entre un libéral flamboyant et un libéral réticent

 

 

 

Recension D. Godefridi pour l'institut Hayek

 

Citation : "Pour moi, le libéralisme est une forme d'organisation sociale en même temps qu'une méthode de travail politique, méthode qui a la recherche et le renforcement de la liberté comme clés permanentes de son action. Les grands fondateurs du libéralisme, aux XVIIIe et XIXe siècles, s'appellent François Quesnay, Adam Smith, David Ricardo. Aucun de ces fondateurs n'a jamais nié que la liberté s'exerce dans le cadre de lois qui la réglementent. Comme le dit la Déclaration française des droits de l'homme et du citoyen : 'La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui, et la délimitation de ce qui nuit à autrui a besoin de règles pour que la violation de ce droit soit sanctionnée [...]', à ce titre, je suis un libéral", écrit Michel Rocard, ancien premier ministre socialiste français ! Ce n'est pas la moindre des saveurs de cette riche plaquette de 125 pages, que l'affirmation répétée, par un membre éminent du PS français, d'un libéralisme, dont la sincérité est d'autant plus vraisemblable, qu'il ne déchaîne pas exactement l'enthousiasme des masses ni des élites françaises.

 

Entre Michel Rocard et Frits Bolkestein, figure de proue de la droite libérale néerlandaise et auteur de la directive éponyme de libéralisation des services, les accords sont plus nombreux que les désaccords. Passons-les en revue.

 

D'abord le diagnostic : la France est malade, nos deux auteurs en conviennent. "Mon pays est le pays handicapé de l'Europe", "la France est dans un état positivement dramatique", "au fond, le modèle social français, c'est le modèle germano-scandinave en raté", se lamente Michel Rocard. "Votre situation politique, approuve Frits Bolkestein, ces derniers mois, ne cesse de connaître des insurrections de plus en plus alarmantes : banlieues, crise interminable du CPE, timide tentative pour assouplir un peu l'excès de rigidité qui pèse sur votre droit du travail et, donc, sur votre taux de chômage. C'est une terrible image de décadence !", une décadence qui, à des degrés moindres, touche d'ailleurs toute l'Europe, selon l'ancien commissaire européen.

 

Ensuite, le remède. Le mal français c'est le manque de croissance (Rocard) qui suit l'excessive rigidité du droit du travail (Bolkestein, puis Rocard). Mais si vous voulez de la croissance, souligne le Néerlandais, qu'attendez-vous pour embrasser le modèle anglo-saxon ? Rappelant que le libéralisme est tout aussi étranger à la droite qu'à la gauche françaises, Michel Rocard se livre à cet éloge impromptu du capitalisme comme seul remède à la pauvreté : "Les historiens maîtrisent à peu près maintenant l'histoire humaine sur les 6000 dernières années. Sur ces 6000 ans, 5800 ans ont vu l'homme manger ce que produisait la terre; ce fut un monde où, en dehors de quelques prêtres et de quelques rois, tout le monde vécut dans des conditions de pauvreté extrême et effroyable. Nous sommes sortis de cela grâce au capitalisme." Je suis, dans mon parti, "un vieux défenseur des forces du marché", confesse Michel Rocard, "même lorsque nous n'étions pas beaucoup à les accepter, à cause de la contamination communiste." Eh oui, convient l'ancien premier ministre socialiste, "trop de règles tue".

 

De manière plus anecdotique, les deux hommes s'entendent encore sur l'inanité de ce monument du chiraquisme qu'est la Politique agricole commune, l'irrationalité du concept de patriotisme économique, l'irréalité et la démagogie du débat français sur la "directive Bolkestein", etc.

 

Ce n'est pas à dire que l'accord entre les deux hommes soit total, tant s'en faut. Rocard persiste à s'inscrire dans la tradition keynésienne, demande une politique industrielle européenne, propose une analyse macroéconomique de l'évolution des salaires - contrée par Bolkestein -, considère que l'Etat peut agir à sa guise, que "les mécanismes de financement finiront toujours par s'ajuster", et qu'il faudrait restituer à la Banque centrale européenne "le pouvoir de création monétaire".

 

Cela pour l'économique. Les autres motifs de désaccord ne manquent pas, à commencer par la question des frontières de l'Europe. Si les deux hommes s'accordent sur la nécessité, pour l'UE, de se recentrer sur son core-business, qu’est le marché commun, Rocard estime, quant à lui, qu’"un jour viendra où l’on débaptisera l'Union européenne, parce que, comme Français, je suis obligé de vous dire que, quand l'Algérie sera là, nous serons plus tranquilles". "L'Algérie !", s'étrangle le Néerlandais, déjà opposé à l'entrée de la Turquie, pour trois raisons : (1) la Turquie n'est pas un pays européen, parce que l'Europe a été faite par une histoire (christianisme, féodalité, Renaissance, etc.) qui n'est pas celle de la Turquie ; (2) l'adhésion de la Turquie conduirait inévitablement à l'adhésion de la Biélorussie, de la Moldavie, etc., ce qui rendrait l'Europe ingouvernable ; (3) la grande majorité des Européens ne veulent pas de l'adhésion de la Turquie.

 

Si Rocard propose une analyse classiquement socialiste - c'est-à-dire socioéconomique - des problèmes d'intégration, qu'il refuse de singulariser comme tels, Bolkestein estime que "l'intégration des minorités est le problème le plus important qui se pose à l'Europe"; le déni du caractère ethnico-religieux (même s'il n'est pas exclusif) des émeutes dans les banlieues françaises, dit-il, est stupéfiant. "Le débat, chez nous, est désormais totalement ouvert sur la question de l'intégration et de l'immigration. C'est à votre tour de le faire".

 

Comme le notait le regretté Jean-François Revel dans son dernier ouvrage, L'obsession anti-américaine, les socialistes français, dégoûtés par les soi-disant "working poors" [travailleurs pauvres] américains, restent fidèle au modèle bien français des "not working poors" [pauvres sans emploi]; Michel Rocard est de ceux-là, au grand étonnement, au scandale même, de son interlocuteur.

 

Pas de liberté sans règle, opinent les deux politiques. Mais le Français n'a visiblement pas la moindre idée de la question cruciale de la source des règles dans une économie développée. Dans une perspective typiquement cartésienne, il semble considérer que toute règle doit, par essence, procéder du sommet, de l'esprit sublimement clairvoyant des serviteurs de l'Etat, pour répandre une lumière bienfaisante sur des individus désorientés et réduits à l'état de bêtes sauvages dans l'attente de la loi; et de définir l'ultralibéralisme comme "la négation de l'idée que c'est à la loi qu'il appartient de définir les bornes et les conditions d'exercice de la liberté". Depuis Locke et même jusqu'aux Grecs, je ne connais pas un seul penseur sérieux de la liberté qui conteste la nécessité de règles. Mais qu'il faille des règles n'implique pas que ces règles soient toutes édictées par l'Etat (droit des juges, droit des juristes, code de conduite : voilà trois alternatives au droit de l'Etat, qui ont en commun de naître des litiges concrets - et non des seuls principes philosophiques éthérés qui animent les règlements à la française -, et de faire leurs preuves tous les jours dans des pays moins "cartésiens" mais plus efficaces et paisibles que la France). Citant Jean Peyrelevade, Rocard affirme doctement que "les Américains ne veulent pas de règles". Et Sarbanes-Oxley ?, lui demande Bolkestein.

 

Je ne voudrais pas que cette recension donnât le sentiment qu'il n'y en a que pour le Français. Mais sans doute est-ce le Français qui se montre le plus inattendu, le plus courageux aussi. Pour sa part, Bolkestein fait preuve de patience face à un interlocuteur qui ignore manifestement tout des Pays-Bas, et régale son lecteur de formules savoureuses :

 

- "Il est aussi difficile pour un homme politique de mener une politique budgétaire saine qu'il l'est, pour un chien, d'être propriétaire d'un magasin de saucissons".

- "Mieux vaut l'intérêt économique que la passion politique".

 

A propos des conférences onusiennes sur le développement :

- "Ce sont des conférences pour les fat cats [chats bien gras], ces bureaucrates surpayés des pays en voie de développement, qui ne font qu'écrire des papiers illisibles et ne servent strictement à rien".

 

Et de conclure sur cet avertissement ("le protectionnisme mange les fibres de l'Europe") :

 

"Les électeurs sont toujours protectionnistes, les industriels sont toujours protectionnistes ; tout le monde est protectionniste. C'est pour cela que, chaque fois que le libre commerce et l'ouverture des frontières sont menacés, ils doivent être vigoureusement défendus par les gouvernements. Il faut convaincre les populations que le protectionnisme est une très mauvaise chose".

 

En somme, nos deux auteurs s'entendent sur l'essentiel : la France est l'homme malade de l'Europe [*], ce mal est d'abord économique, la solution de ce problème passe par une révision fondamentale du droit du travail dans le sens d'une plus grande flexibilité.

 

Il n'est que de lire le programme officiel de Mme Royal pour comprendre que ce n'est pas dans cette direction qu'a choisi de s'engager le Parti socialiste français, pour le plus grand malheur, non seulement de la France, mais de l'Europe.

 

Drieu Godefridi

 

 

© Institut Hayek ASBL

 

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Note de la Rédaction d’upjf.org

 

[*] Cette expression est-elle un hasard, dans ce contexte ? Rappelons qu’à la fin du XIXe siècle, la Russie surnommait l'Empire ottoman, "l'homme malade de l'Europe".

 

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Institut Hayek ASBL

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Tél. +32(0)2.6407393

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Mail : contact@fahayek.org

 

 

Mis en ligne le 14 décembre 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org

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