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Le voyage d’un Tocqueville superficiel au pays de l’islam, D. Godefridi
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12/11/06

 

Recension de l'ouvrage de Guy Sorman, Les Enfants de Rifaa, Paris, Fayard, 2003.

 

Voir aussi, sur le site de l’Institut Hayek, "Echange entre Guy Sorman et Drieu Godefridi à propos de l'islam en Europe".

 

 

Dans Les Enfants de Rifaa, Guy Sorman explique que celui qui s’intéresse à l’islam a deux possibilités : se plonger dans les textes de la foi islamique, ou aller à la rencontre des musulmans ; il y a ceux pour qui « l’islam est un » et ceux pour qui il est « la somme des musulmans ». L’essayiste se range sans hésiter dans la deuxième catégorie.

 

D’un point de vue épistémologique, la thèse de Sorman – qu’il emprunte vraisemblablement à Olivier Roy, mentionné dans sa courte bibliographie – selon laquelle les textes ne sont rien, mais que seuls comptent ceux qui les portent – apparaît comme un truisme, ou une contre-vérité. C’est un truisme de constater que les textes n’agissent pas par eux-mêmes et qu’ils ont besoin de la médiation d’individus qui leur impriment leur marque, pour façonner le monde. Le Capital de Karl Marx n’a pas créé l’URSS tout seul, il a fallu des marxistes. Mais c’est une contre-vérité manifeste de soutenir que les textes n’ont aucune influence sur la réalité : l’URSS n’aurait point vu le jour, si le Capital n’avait été écrit. Pas de marxisme sans marxistes, pas de marxistes sans les écrits de Marx. L’opposition entre les textes et ceux qui s’en réclament n’est pas seulement paradoxale dans le cas d’un essayiste aussi prolifique que G. Sorman, elle est fausse : l’interprète est important, mais le texte, lorsqu’il présente une certaine cohérence – ce qui est certainement le cas du Coran, de la Sunna et du Fiqh dont c’est d’ailleurs l’objet même -, fixe un cadre. Ce cadre est d’autant plus contraignant dans le cas de l’islam, que le Coran est réputé parole divine (ce qui n’est pas le cas de la Bible) [1].

 

Sorman se fait l’interprète de la vingtaine de musulmans qu’il a rencontrés de par le monde ; des propos intéressants nous sont rapportés. Mais l’islam, comme parole cohérente et millénaire, porteuse du logos divin, est radicalement absent. Cachez-moi ce Coran que je ne saurais voir ! Curieux respect pour l’islam que sa négation comme parole divine, et comme théologie.

 

A Gilles Kepel, Sorman emprunte la thèse de « l’islamisme à bout de souffle ». Les Enfants de Rifaa date de 2003, ce qui permet de mettre à l’épreuve un certain nombre des prédictions auxquelles s’y livre l’auteur. Sorman analyse par exemple longuement l’avenir de la révolution islamique iranienne, et son diagnostic est sans ambiguïté : « Que cette sortie de la dictature islamique soit devenue un vœu majoritaire ne fait aucun doute. » « La jeunesse iranienne est devenue si ouvertement anticléricale que les mollahs hésitent à s’approcher des universités en costumes de clerc. » « Ce que souhaitent les Iraniens dans leur grande majorité, c’est le renvoi de la religion à la sphère privée… » Conclusion : « La fin de règne, quasi biologique, se rapproche. » D’ailleurs la révolution islamique elle-même n’était nullement un phénomène religieux, explique Sorman, mais un phénomène politique, économique et social ; une explication qui présente deux inconvénients : elle est tellement large qu’elle n’explique rien, et elle fait l’impasse sur la cause dont se réclament la totalité des acteurs (un point de vue « externe radical » qui n’est pas sans évoquer la vision marxiste des croisades) : leur foi. Que l’on revienne à la réalité et l’on se souviendra que, deux ans après Les Enfants de Rifaa, l’écrasante majorité des suffrages iraniens se portaient sur la candidature d’un homme qui se proposait – il tient parole ! - de radicaliser la révolution islamique. Autant pour l’essoufflement.

 

De ce que les textes islamiques n’ont aucune pertinence ou intérêt, il suit, dans la logique de Guy Sorman, que ceux qui plaident pour une réforme théologique de l’islam sont à côté du sujet. Ainsi de Taslima Nasreen, cette apostate condamnée à mort (l’islam ne laisse guère de doute sur la sanction qui frappe l’apostat), contre laquelle Sorman se livre à un réquisitoire qui n’est pas dénué de malveillance. Taslima Nasreen estime que l’oppression des femmes procède du Coran ; dans son livre La Honte, paru en 1994, elle dénonçait, entre autres, le viol de jeunes filles hindoues par des musulmans. Sorman affirme que l’oppression des femmes ne procède pas de l’islam mais de « l’oppression patriarcale » qui caractérise le Bangladesh et que donc elle s’est « trompée de cible ». « Taslima Nasreen a commis un autre impair, plus troublant, poursuit Sorman : elle n’a jamais dénoncé que les viols perpétrés par des islamistes contre des femmes hindoues ; pas une ligne, en revanche, contre les nervis hindouistes qui, en Inde, violent les musulmanes... » Conclusion : « Taslima Nasreen était (et reste) l’alliée des fascistes hindous. » Joli procédé rhétorique dont la finesse n’est pas sans évoquer les procès de Moscou. D’ailleurs, termine Sorman, également critique littéraire, l’œuvre de Taslima Nasreen est « très médiocre ».

 

Dernière illustration : le problème des banlieues. Rien à voir avec la religion ou les musulmans, écrit Sorman : le problème des banlieues est un problème arabe. Ethnique. Ou : quand le déni de religion conduit à redécouvrir les théories racialistes et ethnicistes. Le principal inconvénient de cette théorie ethniciste des banlieues est d’être dénuée de vraisemblance, constamment démentie par les faits, ridiculisée par les rapports de police : les jeunes noirs ne sont pas moins actifs dans la guérilla urbaine des banlieues que les jeunes Arabes. Il n’y a pas davantage de problème spécifiquement « arabe », aujourd’hui en France, qu’il n’y avait de problème juif il y a 70 ans.

 

Les Enfants de Rifaa est un modèle de ce que le journalisme peut avoir de pire : l’auteur n’a pas même tenté d’étudier le sujet dont il prétend entretenir ses lecteurs. Sorman ne connaît pas l’islam, il discute et « sent » la réalité de son sujet à travers les propos de ses quelques interlocuteurs. Son livre encombre ceux et celles qui militent pour une réforme profonde de cet islam dont quiconque connaît et veut lire le Coran, la Sunna et le Fiqh, connaît l’intérêt et la richesse, mais aussi la radicale incompatibilité avec les fondements, non seulement de la civilisation occidentale, mais de la modernité.

 

Sorman semble considérer qu’il a atteint à une sorte d’expertise générale, qui l’autorise à disserter sur tous les sujets sans exception, au motif qu’il a rencontré M. ou Mme  Untel ; Tocqueville [2] superficiel, l’essayiste parcourt furieusement le vaste monde en enfilant des formules désopilantes, que n’aurait pas reniées Tartarin de Tarascon : « La Charia saoudienne est cruelle, mais elle n’est pas toujours injuste ». Autres "Késaco ?" émaillant ses guides d’un routard privilégié d’erreurs historiques fâcheuses : « Le royaume franc de Jérusalem dura un siècle, depuis sa création par Baudouin jusqu’à la reprise de la ville par Saladin en 1187 » - c’est Godefroy de Bouillon qui fonda le royaume franc de Jérusalem en 1099, et c’est en 1244 que les musulmans reprirent définitivement la ville sainte –, et de considérations non argumentées, mais néanmoins énoncées sur le mode péremptoire - comme l’« erreur historique » de la création de l’Etat d’Israël -, sur lesquelles il vaut mieux ne pas s’étendre.

 

Guy Sorman dispense également sa science au travers d’un blog, d’ailleurs fort intéressant quand il traite de sujets que l’auteur maîtrise, où notre essayiste se réfère régulièrement aux Enfants de Rifaa. Curieusement, dans une note du 20 octobre 2006, il célèbre la Taslima Nasreen néerlandaise, Ayaan Hirsi Ali : « Ecoutons Ayaan Hirsi Ali, écrit Sorman, cette députée néerlandaise qui, avec Theo Van Gogh, a durement critiqué l’exploitation des femmes musulmanes, perpétrée au nom de l’Islam. » Ayaan Hirsi Ali est une apostate condamnée à mort, une femme qui refuse de se qualifier encore de « musulmane » parce qu’elle considère que l’islam – pas l’islamisme, l’islam – est irréconciliable, en l’état, avec les institutions les plus élémentaires de la modernité : démocratie, séparation de la religion et de l’Etat, liberté d’expression, égalité hommes/femmes, etc. Et Sorman d’inviter sans détour ses interlocuteurs occidentaux à cette démarche, parfaitement incongrue aux yeux de l’essayiste planétaire qu'il est : connaître l’islam. Alors, écoutons, en effet, Ayaan Hirsi Ali, mais en nous souvenant qu'elle défend, avec rigueur, en connaissance de cause et au péril de sa vie, une conception qui est aux antipodes de l’ignorance volontaire de Guy Sorman.

 

© Drieu Godefridi

 

 

Notes de la Rédaction d'upjf.org

 

[1] Ce que veut dire Godefridi, semble-t-il, c’est qu’à la différence de la Bible, livre considéré comme inspiré, tant pas les Juifs que par les chrétiens, chaque mot du Coran est considéré comme une Parole divine à lire et à observer à la lettre, à toute époque et jusqu'au jugement dernier. Contrairement à la liberté dont font preuve la théologie et l’herméneutique chrétiennes, qui combattent la tendance à une interprétation littérale, voire fétichiste, des Ecritures, en islam la critique littéraire du Coran est considérée comme hérétique

 

[2] Essayiste et analyste de talent, doté de facultés de jugement et d’une culture peu commune, Alexis de Tocqueville (1805-1859) a disserté sur de nombreux sujets socio-politiques et sur les problèmes auxquels étaient affrontés les Etats de son époque. Il a beaucoup voyagé, rencontré maintes sommités, et s’est intéressé à d’autres systèmes politiques dans les pays qu’il a visités (dont l’Amérique). C’est dire que Tocqueville a abordé beaucoup de sujets, mais il ne l'a jamais fait en "touche-à-tout", et la superficialité n’était certainement pas son défaut majeur. Voir l’article consacré à Tocqueville par l’encyclopédie Wikipedia.

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