Recension de l'ouvrage de Guy Sorman, Les Enfants de Rifaa, Paris, Fayard, 2003.
Voir aussi, sur le site de lInstitut Hayek, "Echange entre Guy Sorman et Drieu Godefridi à propos de l'islam en Europe".
Dans Les Enfants de Rifaa, Guy Sorman explique que celui qui sintéresse à lislam a deux possibilités : se plonger dans les textes de la foi islamique, ou aller à la rencontre des musulmans ; il y a ceux pour qui « lislam est un » et ceux pour qui il est « la somme des musulmans ». Lessayiste se range sans hésiter dans la deuxième catégorie.
Dun point de vue épistémologique, la thèse de Sorman quil emprunte vraisemblablement à Olivier Roy, mentionné dans sa courte bibliographie selon laquelle les textes ne sont rien, mais que seuls comptent ceux qui les portent apparaît comme un truisme, ou une contre-vérité. Cest un truisme de constater que les textes nagissent pas par eux-mêmes et quils ont besoin de la médiation dindividus qui leur impriment leur marque, pour façonner le monde. Le Capital de Karl Marx na pas créé lURSS tout seul, il a fallu des marxistes. Mais cest une contre-vérité manifeste de soutenir que les textes nont aucune influence sur la réalité : lURSS naurait point vu le jour, si le Capital navait été écrit. Pas de marxisme sans marxistes, pas de marxistes sans les écrits de Marx. Lopposition entre les textes et ceux qui sen réclament nest pas seulement paradoxale dans le cas dun essayiste aussi prolifique que G. Sorman, elle est fausse : linterprète est important, mais le texte, lorsquil présente une certaine cohérence ce qui est certainement le cas du Coran, de la Sunna et du Fiqh dont cest dailleurs lobjet même -, fixe un cadre. Ce cadre est dautant plus contraignant dans le cas de lislam, que le Coran est réputé parole divine (ce qui nest pas le cas de la Bible) [1].
Sorman se fait linterprète de la vingtaine de musulmans quil a rencontrés de par le monde ; des propos intéressants nous sont rapportés. Mais lislam, comme parole cohérente et millénaire, porteuse du logos divin, est radicalement absent. Cachez-moi ce Coran que je ne saurais voir ! Curieux respect pour lislam que sa négation comme parole divine, et comme théologie.
A Gilles Kepel, Sorman emprunte la thèse de « lislamisme à bout de souffle ». Les Enfants de Rifaa date de 2003, ce qui permet de mettre à lépreuve un certain nombre des prédictions auxquelles sy livre lauteur. Sorman analyse par exemple longuement lavenir de la révolution islamique iranienne, et son diagnostic est sans ambiguïté : « Que cette sortie de la dictature islamique soit devenue un vu majoritaire ne fait aucun doute. » « La jeunesse iranienne est devenue si ouvertement anticléricale que les mollahs hésitent à sapprocher des universités en costumes de clerc. » « Ce que souhaitent les Iraniens dans leur grande majorité, cest le renvoi de la religion à la sphère privée
» Conclusion : « La fin de règne, quasi biologique, se rapproche. » Dailleurs la révolution islamique elle-même nétait nullement un phénomène religieux, explique Sorman, mais un phénomène politique, économique et social ; une explication qui présente deux inconvénients : elle est tellement large quelle nexplique rien, et elle fait limpasse sur la cause dont se réclament la totalité des acteurs (un point de vue « externe radical » qui nest pas sans évoquer la vision marxiste des croisades) : leur foi. Que lon revienne à la réalité et lon se souviendra que, deux ans après Les Enfants de Rifaa, lécrasante majorité des suffrages iraniens se portaient sur la candidature dun homme qui se proposait il tient parole ! - de radicaliser la révolution islamique. Autant pour lessoufflement.
De ce que les textes islamiques nont aucune pertinence ou intérêt, il suit, dans la logique de Guy Sorman, que ceux qui plaident pour une réforme théologique de lislam sont à côté du sujet. Ainsi de Taslima Nasreen, cette apostate condamnée à mort (lislam ne laisse guère de doute sur la sanction qui frappe lapostat), contre laquelle Sorman se livre à un réquisitoire qui nest pas dénué de malveillance. Taslima Nasreen estime que loppression des femmes procède du Coran ; dans son livre La Honte, paru en 1994, elle dénonçait, entre autres, le viol de jeunes filles hindoues par des musulmans. Sorman affirme que loppression des femmes ne procède pas de lislam mais de « loppression patriarcale » qui caractérise le Bangladesh et que donc elle sest « trompée de cible ». « Taslima Nasreen a commis un autre impair, plus troublant, poursuit Sorman : elle na jamais dénoncé que les viols perpétrés par des islamistes contre des femmes hindoues ; pas une ligne, en revanche, contre les nervis hindouistes qui, en Inde, violent les musulmanes... » Conclusion : « Taslima Nasreen était (et reste) lalliée des fascistes hindous. » Joli procédé rhétorique dont la finesse nest pas sans évoquer les procès de Moscou. Dailleurs, termine Sorman, également critique littéraire, luvre de Taslima Nasreen est « très médiocre ».
Dernière illustration : le problème des banlieues. Rien à voir avec la religion ou les musulmans, écrit Sorman : le problème des banlieues est un problème arabe. Ethnique. Ou : quand le déni de religion conduit à redécouvrir les théories racialistes et ethnicistes. Le principal inconvénient de cette théorie ethniciste des banlieues est dêtre dénuée de vraisemblance, constamment démentie par les faits, ridiculisée par les rapports de police : les jeunes noirs ne sont pas moins actifs dans la guérilla urbaine des banlieues que les jeunes Arabes. Il ny a pas davantage de problème spécifiquement « arabe », aujourdhui en France, quil ny avait de problème juif il y a 70 ans.
Les Enfants de Rifaa est un modèle de ce que le journalisme peut avoir de pire : lauteur na pas même tenté détudier le sujet dont il prétend entretenir ses lecteurs. Sorman ne connaît pas lislam, il discute et « sent » la réalité de son sujet à travers les propos de ses quelques interlocuteurs. Son livre encombre ceux et celles qui militent pour une réforme profonde de cet islam dont quiconque connaît et veut lire le Coran, la Sunna et le Fiqh, connaît lintérêt et la richesse, mais aussi la radicale incompatibilité avec les fondements, non seulement de la civilisation occidentale, mais de la modernité.
Sorman semble considérer quil a atteint à une sorte dexpertise générale, qui lautorise à disserter sur tous les sujets sans exception, au motif quil a rencontré M. ou Mme Untel ; Tocqueville [2] superficiel, lessayiste parcourt furieusement le vaste monde en enfilant des formules désopilantes, que naurait pas reniées Tartarin de Tarascon : « La Charia saoudienne est cruelle, mais elle nest pas toujours injuste ». Autres "Késaco ?" émaillant ses guides dun routard privilégié derreurs historiques fâcheuses : « Le royaume franc de Jérusalem dura un siècle, depuis sa création par Baudouin jusquà la reprise de la ville par Saladin en 1187 » - cest Godefroy de Bouillon qui fonda le royaume franc de Jérusalem en 1099, et cest en 1244 que les musulmans reprirent définitivement la ville sainte , et de considérations non argumentées, mais néanmoins énoncées sur le mode péremptoire - comme l« erreur historique » de la création de lEtat dIsraël -, sur lesquelles il vaut mieux ne pas sétendre.
Guy Sorman dispense également sa science au travers dun blog, dailleurs fort intéressant quand il traite de sujets que lauteur maîtrise, où notre essayiste se réfère régulièrement aux Enfants de Rifaa. Curieusement, dans une note du 20 octobre 2006, il célèbre la Taslima Nasreen néerlandaise, Ayaan Hirsi Ali : « Ecoutons Ayaan Hirsi Ali, écrit Sorman, cette députée néerlandaise qui, avec Theo Van Gogh, a durement critiqué lexploitation des femmes musulmanes, perpétrée au nom de lIslam. » Ayaan Hirsi Ali est une apostate condamnée à mort, une femme qui refuse de se qualifier encore de « musulmane » parce quelle considère que lislam pas lislamisme, lislam est irréconciliable, en létat, avec les institutions les plus élémentaires de la modernité : démocratie, séparation de la religion et de lEtat, liberté dexpression, égalité hommes/femmes, etc. Et Sorman dinviter sans détour ses interlocuteurs occidentaux à cette démarche, parfaitement incongrue aux yeux de lessayiste planétaire qu'il est : connaître lislam. Alors, écoutons, en effet, Ayaan Hirsi Ali, mais en nous souvenant qu'elle défend, avec rigueur, en connaissance de cause et au péril de sa vie, une conception qui est aux antipodes de lignorance volontaire de Guy Sorman.
© Drieu Godefridi
Notes de la Rédaction d'upjf.org
[1] Ce que veut dire Godefridi, semble-t-il, cest quà la différence de la Bible, livre considéré comme inspiré, tant pas les Juifs que par les chrétiens, chaque mot du Coran est considéré comme une Parole divine à lire et à observer à la lettre, à toute époque et jusqu'au jugement dernier. Contrairement à la liberté dont font preuve la théologie et lherméneutique chrétiennes, qui combattent la tendance à une interprétation littérale, voire fétichiste, des Ecritures, en islam la critique littéraire du Coran est considérée comme hérétique
[2] Essayiste et analyste de talent, doté de facultés de jugement et dune culture peu commune, Alexis de Tocqueville (1805-1859) a disserté sur de nombreux sujets socio-politiques et sur les problèmes auxquels étaient affrontés les Etats de son époque. Il a beaucoup voyagé, rencontré maintes sommités, et sest intéressé à dautres systèmes politiques dans les pays quil a visités (dont lAmérique). Cest dire que Tocqueville a abordé beaucoup de sujets, mais il ne l'a jamais fait en "touche-à-tout", et la superficialité nétait certainement pas son défaut majeur. Voir larticle consacré à Tocqueville par lencyclopédie Wikipedia.











