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Mise au jour d'un "Evangile de Judas", Sophie Laurant
Les sites Internet de "La Croix" et du "Monde de la Bible" publient des informations sur le contenu d'un manuscrit copte recopiant un évangile apocryphe que l'on croyait perdu, "réhabilitant la figure de Judas". Le traducteur du document s'exprime pour la première fois publiquement sur le sujet.
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08/04/06
 
 
Il est rare que Judas fasse la « une » de l’actualité. Et pourtant, le célèbre éditeur américain National Geographic Society n’a pas hésitéà rendre publique, le jeudi 6 avril, une information troublante : la traduction d’un texte s'intitulant «évangile» , rédigé probablement au milieu du IIe siècle de notre ère, et signé du nom de Judas, le disciple qui trahit Jésus. Ce texte est désormais accessible à tout un chacun, en langue anglaise (pour l’instant).

Dans un entretien exclusif, accordé à La Croix et au Monde de la Bible, le professeur Rodolphe Kasser, titulaire honoraire de la chaire de coptologie de l’Université de Genève, qui a traduit le manuscrit du copte ne cache pas son émotion : « cela a été pour moi un choc lorsque j’ai été mis en contact, en 2001, avec ce manuscrit que nous croyions irrémédiablement perdu, alors que nous connaissions son existence par une mention de l’évêque Irénée de Lyon (vers 130-202 ap. J.-C.) qui s’indigne contre ce texte [*] ! Il est, de toute façon, extrêmement rare de retrouver un manuscrit d'un traité aussi ancien. Et celui-ci est remarquablement complet : nous avons les trois-quarts du texte.»

L’apôtre, réputé félon, qui vécut en Palestine au début du 1er siècle, et dont les Evangiles racontent qu’il vendit Jésus aux prêtres du Temple pour trente pièces d’argent aurait-il écrit pour justifier sa trahison ? Son rôle - néfaste mais essentiel - dans la Passion a toujours intrigué : pourquoi désigne-t-il Jésus à ses bourreaux en l’embrassant ? Pourquoi, peu de temps après, pris de remords, rend-il l’argent et va-t-il se pendre ?
 
 
Un document d'un intérêt exceptionnel
 
Ce nouveau manuscrit peut-il modifier notre vision des Evangiles ? Ces questions font sourire Rodolphe Kasser : « Oui, en quelque sorte, la figure de Judas est "réhabilitée" dans ce texte, car son rôle négatif trouve une explication positive. Mais il faut dire et redire qu’il s’agit d’une interprétation postérieure, imaginée au IIe siècle ap. J.-C. Vous ne trouverez ici aucune information historique nouvelle sur le véritable Judas l’Iscariote. »

Il n’empêche, cet "Evangile de Judas" reste d’un intérêt exceptionnel pour mieux comprendre les débuts du christianisme, qui se développe alors plus ou moins clandestinement dans l’Empire romain, en même temps que d’autres courants religieux. Pour Rodolphe Kasser en effet, si ce texte a été rédigé en grec (puis traduit en copte) dans un milieu déjà très familier du christianisme, il relève pourtant clairement d’un autre mouvement religieux : la gnose, qui signifie «connaissance» en grec. Il s’agit d’une sorte de religion ou philosophie ésotérique, comprenant de nombreuses sectes, qui s’est développée entre le second et le quatrième siècle ap. J.-C. dans l’Empire romain.

De petits groupes d’initiés, les gnostiques, inspirés par certaines idées philosophiques grecques et par les Ecritures bibliques, réinterprétaient à leur façon le christianisme. Ils pensaient que le véritable Dieu était inconnaissable et incréé « hors de toute matière ». Il était masqué aux yeux des hommes par un dieu inférieur malfaisant, créateur du monde, le dieu biblique. Pour les gnostiques, le monde est donc un lieu infesté par le mal, les ténèbres et le péché, où l’on adore un usurpateur. Seuls seraient « élus », sauvés, ceux qui échapperaient à cette supercherie et atteindraient la perfection par une initiation à des pratiques, des paroles de type magique. Ceux-là rejoindraient la lumière, le véritable Dieu après un parcours difficile. Inutile pour eux d’essayer de convertir les autres, ni de se reproduire, car le monde court dans son ensemble, à sa perte.
 
 
Mieux comprendre le mouvement gnostique
 
Cette vision très pessimiste entrait en totale contradiction avec le message de salut universel des premiers missionnaires chrétiens ! L’Eglise, après 313 - date à laquelle le culte chrétien est autorisé avec bienveillance par l’Empire romain - a logiquement écarté les nombreux textes gnostiques, et d’autres au caractère simplement trop légendaire, du canon biblique. Ils sont, depuis lors, connus sous le nom d’ « apocryphes » c’est à dire « cachés ».

Les manuscrits de ces textes ont peu à peu disparu, victimes de campagnes volontaires de destruction, de l’oubli des hommes ou de l’usure du temps. Le mouvement gnostique nous est donc surtout connu par les arguments développés contre lui par les théologiens de cette époque, dans des textes de controverses. D’où l’importance de «L’évangile de Judas» qui ouvre un accès direct à cette pensée et fera mieux comprendre aussi les réponses des chrétiens de ce temps.

Le récit développé dans "l’évangile de Judas" commence par montrer Jésus qui rejoint ses disciples en train de préparer la Pâque. Jésus se moque d’eux et explique que célébrer l’eucharistie est inutile ! « Il essaie de les instruire des idées gnostiques, mais il voit très bien, explique Rodolphe Kasser, qu’ils sont trop stupides pour le comprendre. Sauf Judas, que les autres détestent mais que Jésus affectionne particulièrement. » Jésus, à l’issue d’un long dialogue où il l’initie et interprète ses rêves, demande lui-même à Judas de le livrer aux autorités, afin qu’il soit délivré de son corps matériel et retourne vers la lumière.
 
 
«Le scribe savait qu’un titre pareil ferait scandale !»
 
Et le récit se termine sobrement sur la rencontre de Judas avec les Juifs qui cherchent Jésus. « L’auteur s’adresse donc à un public qui connaît les évangiles et, en même temps, son but est de leur révéler leur « vrai » sens, décrypte le spécialiste. Les gnostiques ont toujours aimé « retourner » des personnages qui symbolisent le mal ou l’ambiguïté dans la Bible, comme Caïn, le premier criminel; le roi Hérode qui massacra les enfants innocents; ou encore Thomas, le disciple incrédule et, ici, Judas, le traître perfide. En ayant ce manuscrit sous les yeux, on comprend mieux la colère d’Irénée de Lyon pour qui cette interprétation de la relation entre Judas et Jésus est insultante et hérétique ! »

Dans quelques mois, la publication scientifique du manuscrit avec des photographies de chaque page, permettra aux chercheurs du monde entier de se pencher sur ce texte à leur tour. Rodolphe Kasser espère que la confrontation avec d’autres textes gnostiques apportera de nouvelles informations. Il conclut avec humour : « le scribe qui a écrit "l’évangile de Judas" savait qu’un titre pareil ferait scandale ! » Mais il ignorait sans doute que sa provocation attiserait encore la curiosité au XXe siècle…

Sophie Laurant
 
© La Croix 

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- Pour en savoir plus ne manquez pas le supplément « Sciences et éthique » de "La Croix" du 11 avril

- A lire aussi sur le site du
Monde de la Bible  : « Les milieux gnostiques créateurs d’Evangiles » par Jean-Daniel Dubois, professeur de christianisme ancien, directeur d’études à l’Ecole pratique des Hautes Etudes, à Paris.
 
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Note de la Rédaction d’upjf.org
 
[*] Cf. Adversus Haereses, Livre II, 20, 2. Voir la traduction française de A. Rousseau, Irénée de Lyon, Contre les Hérésies. Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, éditions du Cerf, Paris, 1984, pp. 210 et ss.
 
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Mis en ligne le 11 avril 2006, par M. Macina, sur le site upjf.org
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