En lançant lopération « Aladin » à lUNESCO, en partenariat avec lOrganisation de la Conférence Islamique (OCI), la Fondation de la Mémoire de la Shoah (FMS) a commis deux graves fautes, une faute politique et une faute morale. Ce nest pas le projet de mettre le récit de lhistoire de la Shoah à la portée du monde musulman, et dans ses langues parlées, au moyen dun site et sans doute à lavenir de publications et dévénements, qui est en question. Ce sont les alliances problématiques qui le rendent possible et létrange troc politico-symbolique qui nourrit leur contenu. Lincompétence politique le dispute à lindignité.
LA FAUTE POLITIQUE
Connaissez-vous lOrganisation de la Conférence Islamique ?
Son président était présent à lUNESCO. Cest une Organisation internationale qui milite pour « défendre les intérêts et assurer le progrès et le bien être ... de tous les musulmans à travers le monde ». Fondée en 1969 à Rabat, après la tentative dattentat contre la Mosquée El Aksa à Jérusalem par un fondamentaliste australien, son siège provisoire est à Djeddah, en Arabie Saoudite, dans lattente de « la libération de Jérusalem ».
Cest cette conférence qui décida de lutilisation de larme du pétrole, prépara la guerre du Kippour (1973) et fit de la défense des droits du « peuple palestinien » (une des premières occurrences de ce terme) le but de sa politique. En mars 1989, lOCI fut à la tête de la croisade contre le livre de Rushdie Les versets sataniques, et cest elle qui agite « la rue arabe » chaque fois que lOccident commet une « faute » envers lislam.
En 1990, lOCI adopte la « Déclaration des droits de lhomme en Islam » qui fait dépendre les droits de lhomme de leur conformité avec les principes de la Charia, une loi qui ne reconnaît pas légalité des non-musulmans et des femmes.
Connaissez-vous lAlliance des Civilisations ?
Cette Organisation, qui dispose de budgets considérables venant des monarchies pétrolières du Golfe, est la poutre maîtresse dun projet politique denvergure mondiale : lAlliance des civilisations (1) Née dun projet du président iranien Mohamed Khatami (le Dialogue des Civilisations) pour sopposer à ce quil croit être le projet de lOccident, le « clash des civilisations », la création de lAlliance fut théorisée en septembre 1998 à Durban lors de la conférence du mouvement des non alignés. Cette même conférence lançant le projet de faire de 2001, l'année du dialogue des civilisations, ce qui fut entériné par une résolution de l'AG en novembre 1998. Elle sinstitua par la suite à lONU sous la forme dune instance à part entière.
Dirigée par un Haut représentant, Jorge Sampaio, ancien président portugais, elle est soutenue par la Turquie, le Maroc et lEspagne, convertie à ce projet au lendemain des attentats dAl Qaida à Madrid.
De nombreuses fondations, notamment européennes, des multinationales et la Commission Européenne en premier, le projet euro-méditerranéen, apportent leur soutien et leurs fonds à une entreprise qui ambitionne de développer le dialogue entre les civilisations mais dont les retombées (et les objectifs inavoués) visent surtout à briser le cadre universel des relations internationales qui se fondent sur le primat des droits des individus et des règles universelles pour les refonder sur des rapports de « bloc », de « civilisations » - de religions, en fait - qui préserveraient ainsi leurs normes spécifiques contre des normes universelles. Cest exactement ce qui motive une déclaration islamique des droits de lhomme... Il est clair que lun des buts politiques les plus importants de lAlliance est de sanctuariser lislam dans le monde entier, dinterdire toute critique à son égard et de linstaller sur toutes les scènes de la culture occidentale comme une donnée centrale. Lors du récent Durban II, à Genève, lOCI sest faite lavocate de linterdiction mondiale du blasphème et elle la obtenu sous la catégorie de « haine religieuse », ce qui est pire.
Dans ce projet, les partenaires concernés sont embrigadés sous le jour lénifiant du « dialogue ». Les Juifs sont particulièrement sollicités tout en étant réduits au rôle de figurants. Il faut, en effet, impérativement donner le spectacle de lentente et sassurer de leur participation pour accréditer cette entreprise qui se met sous légide du mythe de l« Age dor andalou » (2). Comment croire à la pureté de ces intentions alors que tous les pays islamiques sont actuellement soulevés par une vague dantisémitisme virulent dont lOCI est lun des plus importants facteurs? Nous sommes entrés dans une ère où la culture et la religion sont instrumentalisées à des fins exclusivement politiques : prestige, puissance, gloire. La diplomatie des « civilisations », qui nest plus celle des États, annonce une ère de guerres identitaires et culturelles.
Elle met, dans son fondement même, lOccident au banc des accusés en le contrastant avec lislam, « religion de paix ». Cest ce quon lit dans « LAppel à la conscience » signée à loccasion de linauguration :
« LIslam reconnaît le judaïsme et le christianisme comme des religions révélées. Les Musulmans considèrent les Juifs et les Chrétiens comme des frères appartenant au «Peuple du Livre» qui partagent tous le monothéisme d'Abraham ... Juifs et Musulmans, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, ont vécu ensemble pendant des siècles et, s'il est vrai que les Juifs furent souvent victimes de discriminations dans le monde musulman, ils furent rarement persécutés. A la différence de leur sort en terre chrétienne, les Juifs n'ont pas été contraints d'abjurer leur foi. Les premiers stéréotypes antijuifs sont apparus, dans le monde musulman, au XIXe siècle, lors de la conquête (sic) du monde musulman par les puissances coloniales européennes. Il importe de le rappeler. »
La déroute de la FMS
En sinscrivant dans cette mouvance, la FMS, est tombée dans un piège majeur dans larène des symboles et de lidéologie. Elle na pas hésité à mettre de côté le contentieux entre le monde arabo-musulman et le monde juif pour assurer limage de la Shoa dans lopinion arabo-musulmane, alors que le négationnisme qui sy développe a pour finalité unique de délégitimer lÉtat dIsraël. La FMS a fait en somme de cette mémoire une « transcendance » complètement séparée du destin des Juifs.
Cest bien ce quon lit aussi dans « LAppel à la conscience »:
« La compréhension par les Musulmans de l'Histoire des Juifs, comme la compréhension de l'histoire des Musulmans par les Juifs (remarquons le balancement qui partage les responsabilités) est pervertie par des mythes et de la malveillance, qui les rend insensibles à la souffrance de l'autre, passée et présente. Mais, parmi les nombreux sujets qui nous divisent, il y en a un qui doit être exclu du champ politique, idéologique et religieux. Il s'agit de la Shoah, le génocide nazi au cours duquel six millions de Juifs d'Europe ont été massacrés.»
On ne peut mieux entériner la « religion de la Shoah », vivante dénégation du statut historico-politique des Juifs qui fonde leur existence comme État ou communautés diasporiques, ce qui est aujourdhui au cur du nouvel antisémitisme et de la survie de lÉtat dIsraël. On ne peut mieux saper à la base lidentification et la compréhension du nouvel antisémitisme contre lequel la FMS est censée lutter, parmi ses attributions...
Lhistoire retiendra quil a mis en branle il y a quelques années la machine inquiétante du « devoir de mémoire » que jai eu loccasion danalyser dans mon livre Les frontières dAuschwitz, les ravages du devoir de mémoire (3), et qui consiste à dissocier dans la Shoah le martyrologe des Juifs du peuple juif. Le premier est dûment célébré comme « universel », « humain », quasi spirituel (exactement ce que pensait lécrivain François Mauriac) mais il est compris comme lenvers de la condition historico-politique de lexistence des juifs comme peuple vivant, sauf si les Juifs consentent à devenir les grands prêtres de cette mémoire : une belle façon de contourner et de sublimer la culpabilité de lEurope. Dans cette mémoire étatisée à travers des Mémoriaux, des Fondations, des Chaires académiques, lexistence du peuple juif avec ses dimensions communautaires et politiques fait problème. Elle dérange le côté lisse de lobjet vénéré. Ce qua bien illustré le même Jacques Chirac, auteur de la « repentance », dans sa politique envers Israël. La révérence faite à la « mémoire » victimaire a couramment autorisé moralement et fondé politiquement laccablement dIsraël, accusé de la trahir si bien que les bénéficiaires (moraux et... financiers) planétaires de cette mémoire sont les Palestiniens. Nous touchons ici à lidéologie institutionnelle de la Fondation de la mémoire. La FMS, qui, à nen pas douter sest lancée dans le processus « Aladin » en sinscrivant dans la mouvance chiraquienne, vient dapporter une nouvelle confirmation officielle à ce système idéologique, qui éclaire sa vocation idéologique implicite dans le paysage européen et mondial.
Que recherche la FMS avec « Aladin »?
Cest une question que lon peut se poser. Il y a une naïveté sociologique à croire que le négationnisme arabo-musulman procède de lignorance des faits historiques. Il est au contraire de lordre de la croyance et de lidéologie. Ce qui sy trame, cest moins lhistoire de la Shoah que le déni de lexistence dun peuple juif qui aurait légitimité à la souveraineté. Si la Shoah en est devenu le vecteur, cest parce que le peuple dans les Juifs en fut la cible, détruits en masse, toutes nationalités confondues. La Shoah pose la question du destin collectif des Juifs dans la politique moderne. Cest bien ce qui est en question avec lÉtat dIsraël. Dans le débat idéologique contemporain, y compris en Occident (4), la Shoah joue ainsi le rôle dun substitut symbolique de la notion de peuple juif. Toutes les accusations dexcès de mémoire, de lobby juif, dexploitation de la mémoire par lÉtat dIsraël ou les communautés juives, découlent de cette substitution symbolique. Tout lien de la Shoah au peuple juif est ainsi portraituré comme un dévoiement de la « Mémoire ». Cest une façon de dénier le droit dexister au peuple juif au nom de la Shoah. Cest ce sanctuaire de la Shoah que la FMS veut défendre : aux dépens des intérêts et des valeurs des Juifs vivants.
En monde musulman, cest pour mieux dénier le peuple juif que la Shoah est niée sous la forme du syllogisme suivant:
1) Le peuple juif nexiste pas
2) Sil existe (lÉtat dIsraël), cest un mensonge (la Shoah)
3) LÉtat dIsraël ne peut exister que sur la base de ce mensonge et de la culpabilité de lOccident qui a cédé à ce chantage.
Obtenir dune institution juive quelle accepte la dissociation de la Shoah de la question cruciale pour la survie des Juifs que constitue aujourdhui lexistence de lÉtat dIsraël est un atout considérable dans la lutte contre Israël. Elle rejoint toutes les déclarations arabes sur linexistence dun peuple juif (5). Elle les absout des menaces proférées sur lexistence dIsraël. A ce compte, lO.C.I. peut bien « reconnaître » la « mémoire de la Shoah »... Le bénéfice politico-symbolique est immense dans loptique de ses objectifs. Dautant plus quelle entraîne un bénéfice secondaire : la condamnation de lEurope (« colonialiste ») coupable, ce qui ne fait que rehausser lexcellence du monde islamique. Les stigmatisations de lEurope coupable dantisémitisme abondent de fait sur le site dAladin (cf. infra : létude de textes)
Quelle reconnaissance recherche la FMS ?
Quel type de reconnaissance de la Shoah, la FMS espère-t-elle ? En salliant à lOCI et en plaçant donc son entreprise sous légide de « lAlliance des civilisations », elle a choisi de ranger implicitement la Shoah dans le cadre du « patrimoine immatériel » de lhumanité où lOCI a déjà placé la religion musulmane (« Convention pour la sauvegarde du patrimoine immatériel » adoptée par lUNESCO en 2003 dans la lignée des Déclarations et Conventions sur la diversité culturelle (6). On retrouve toujours à ce propos la marque de Jacques Chirac qui a prétendu faire passer cette convention au nom de la défense de la francophonie contre la culture américaine mais qui na été adoptée que grâce au soutien des membres de l'OCI. La Shoah devient ainsi un élément de la Convention sur la diversité culturelle, ce qui revient à dire que la FMS a enfermé lidentité et toute la culture juives dans la mémoire de la Shoa, ce qui a de graves conséquences sur le plan de la compréhension de lidentité juive. En somme, la FMS a échangé la sacralisation de la Shoah contre la sanctuarisation de lislam. [...]
LIRE LA SUITE SUR LE BLOG DE S. TRIGANO











