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Dialogue interreligieux
Les deux fautes de la fondation de la mémoire de la Shoah, Shmuel Trigano
Cet article paru en avril 2009 n'a rien perdu de son actualité. En lançant l’opération « Aladin » à l’UNESCO, en partenariat avec l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), la Fondation de la Mémoire de la Shoah (FMS) a commis deux graves fautes, une faute politique et une faute morale. Ce n’est pas le projet de mettre le récit de l’histoire de la Shoah à la portée du monde musulman, et dans ses langues parlées, au moyen d’un site et sans doute à l’avenir de publications et d’événements, qui est en question. Ce sont les alliances problématiques qui le rendent possible et l’étrange troc politico-symbolique qui nourrit leur contenu.
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NB Voir le communiqué qu'avait publie l'UPJF sur ce sujet, ici.
 
Shmuel Trigano 23 avril 2009

En lançant l’opération « Aladin » à l’UNESCO, en partenariat avec l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), la Fondation de la Mémoire de la Shoah (FMS) a commis deux graves fautes, une faute politique et une faute morale. Ce n’est pas le projet de mettre le récit de l’histoire de la Shoah à la portée du monde musulman, et dans ses langues parlées, au moyen d’un site et sans doute à l’avenir de publications et d’événements, qui est en question. Ce sont les alliances problématiques qui le rendent possible et l’étrange troc politico-symbolique qui nourrit leur contenu. L’incompétence politique le dispute à l’indignité.

LA FAUTE POLITIQUE

Connaissez-vous l’Organisation de la Conférence Islamique ?

Son président était présent à l’UNESCO. C’est une Organisation internationale qui milite pour « défendre les intérêts et assurer le progrès et le bien être ... de tous les musulmans à travers le monde ». Fondée en 1969 à Rabat, après la tentative d’attentat contre la Mosquée El Aksa à Jérusalem par un fondamentaliste australien, son siège provisoire est à Djeddah, en Arabie Saoudite, dans l’attente de « la libération de Jérusalem ».

Sa charte (1972) lui assigne comme objectif « la défense des lieux saints de l’islam et la libération de la Palestine ». Sa création est une des conséquences de la conférence de Khartoum de septembre 1967 connue par sa devise des « trois non» : pas de paix avec Israël, pas de reconnaissance d’Israël, pas de négociations avec Israël...

C’est cette conférence qui décida de l’utilisation de l’arme du pétrole, prépara la guerre du Kippour (1973) et fit de la défense des droits du « peuple palestinien » (une des premières occurrences de ce terme) le but de sa politique. En mars 1989, l’OCI fut à la tête de la croisade contre le livre de Rushdie Les versets sataniques, et c’est elle qui agite « la rue arabe » chaque fois que l’Occident commet une « faute » envers l’islam.

En 1990, l’OCI adopte la « Déclaration des droits de l’homme en Islam » qui fait dépendre les droits de l’homme de leur conformité avec les principes de la Charia, une loi qui ne reconnaît pas l’égalité des non-musulmans et des femmes.

Connaissez-vous l’Alliance des Civilisations ?

Cette Organisation, qui dispose de budgets considérables venant des monarchies pétrolières du Golfe, est la poutre maîtresse d’un projet politique d’envergure mondiale : l’Alliance des civilisations (1) Née d’un projet du président iranien Mohamed Khatami (le Dialogue des Civilisations) pour s’opposer à ce qu’il croit être le projet de l’Occident, le « clash des civilisations », la création de l’Alliance fut théorisée en septembre 1998 à Durban lors de la conférence du mouvement des non alignés. Cette même conférence lançant le projet de faire de 2001, l'année du dialogue des civilisations, ce qui fut entériné par une résolution de l'AG en novembre 1998. Elle s’institua par la suite à l’ONU sous la forme d’une instance à part entière.

Dirigée par un Haut représentant, Jorge Sampaio, ancien président portugais, elle est soutenue par la Turquie, le Maroc et l’Espagne, convertie à ce projet au lendemain des attentats d’Al Qaida à Madrid.

De nombreuses fondations, notamment européennes, des multinationales et la Commission Européenne en premier, le projet euro-méditerranéen, apportent leur soutien et leurs fonds à une entreprise qui ambitionne de développer le dialogue entre les civilisations mais dont les retombées (et les objectifs inavoués) visent surtout à briser le cadre universel des relations internationales qui se fondent sur le primat des droits des individus et des règles universelles pour les refonder sur des rapports de « bloc », de « civilisations » - de religions, en fait - qui préserveraient ainsi leurs normes spécifiques contre des normes universelles. C’est exactement ce qui motive une déclaration islamique des droits de l’homme... Il est clair que l’un des buts politiques les plus importants de l’Alliance est de sanctuariser l’islam dans le monde entier, d’interdire toute critique à son égard et de l’installer sur toutes les scènes de la culture occidentale comme une donnée centrale. Lors du récent Durban II, à Genève, l’OCI s’est faite l’avocate de l’interdiction mondiale du blasphème et elle l’a obtenu sous la catégorie de « haine religieuse », ce qui est pire.

Dans ce projet, les partenaires concernés sont embrigadés sous le jour lénifiant du « dialogue ». Les Juifs sont particulièrement sollicités tout en étant réduits au rôle de figurants. Il faut, en effet, impérativement donner le spectacle de l’entente et s’assurer de leur participation pour accréditer cette entreprise qui se met sous l’égide du mythe de l’« Age d’or andalou » (2). Comment croire à la pureté de ces intentions alors que tous les pays islamiques sont actuellement soulevés par une vague d’antisémitisme virulent dont l’OCI est l’un des plus importants facteurs? Nous sommes entrés dans une ère où la culture et la religion sont instrumentalisées à des fins exclusivement politiques : prestige, puissance, gloire. La diplomatie des « civilisations », qui n’est plus celle des États, annonce une ère de guerres identitaires et culturelles.

Elle met, dans son fondement même, l’Occident au banc des accusés en le contrastant avec l’islam, « religion de paix ». C’est ce qu’on lit dans « L’Appel à la conscience » signée à l’occasion de l’inauguration :
« L’Islam reconnaît le judaïsme et le christianisme comme des religions révélées. Les Musulmans considèrent les Juifs et les Chrétiens comme des frères appartenant au «Peuple du Livre» qui partagent tous le monothéisme d'Abraham ... Juifs et Musulmans, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, ont vécu ensemble pendant des siècles et, s'il est vrai que les Juifs furent souvent victimes de discriminations dans le monde musulman, ils furent rarement persécutés. A la différence de leur sort en terre chrétienne, les Juifs n'ont pas été contraints d'abjurer leur foi. Les premiers stéréotypes antijuifs sont apparus, dans le monde musulman, au XIXe siècle, lors de la conquête (sic) du monde musulman par les puissances coloniales européennes. Il importe de le rappeler. »


La déroute de la FMS

En s’inscrivant dans cette mouvance, la FMS, est tombée dans un piège majeur dans l’arène des symboles et de l’idéologie. Elle n’a pas hésité à mettre de côté le contentieux entre le monde arabo-musulman et le monde juif pour assurer l’image de la Shoa dans l’opinion arabo-musulmane, alors que le négationnisme qui s’y développe a pour finalité unique de délégitimer l’État d’Israël. La FMS a fait en somme de cette mémoire une « transcendance » complètement séparée du destin des Juifs.

C’est bien ce qu’on lit aussi dans « L’Appel à la conscience »:
« La compréhension par les Musulmans de l'Histoire des Juifs, comme la compréhension de l'histoire des Musulmans par les Juifs (remarquons le balancement qui partage les responsabilités) est pervertie par des mythes et de la malveillance, qui les rend insensibles à la souffrance de l'autre, passée et présente. Mais, parmi les nombreux sujets qui nous divisent, il y en a un qui doit être exclu du champ politique, idéologique et religieux. Il s'agit de la Shoah, le génocide nazi au cours duquel six millions de Juifs d'Europe ont été massacrés.»

On ne peut mieux entériner la « religion de la Shoah », vivante dénégation du statut historico-politique des Juifs qui fonde leur existence comme État ou communautés diasporiques, ce qui est aujourd’hui au cœur du nouvel antisémitisme et de la survie de l’État d’Israël. On ne peut mieux saper à la base l’identification et la compréhension du nouvel antisémitisme contre lequel la FMS est censée lutter, parmi ses attributions...

Le discours de Jacques Chirac lors de l’inauguration était très significatif de cette déroute. L’ancien président, comme d’ailleurs d’autres orateurs qui lui ont succédé, ont inscrit le conflit proche-oriental et leur soutien à la Palestine, dans leur adhésion : « J’ai dit aux Israéliens que la colonisation était une faute. On ne construit pas la paix avec son voisin en expropriant ses terres, en arrachant ses arbres, en bouclant ses routes… ». L’ancien président a également reproché à certains de « vouloir faire porter aux pays musulmans une culpabilité qui n’est en aucun cas la leur ».

L’histoire retiendra qu’il a mis en branle il y a quelques années la machine inquiétante du « devoir de mémoire » que j’ai eu l’occasion d’analyser dans mon livre Les frontières d’Auschwitz, les ravages du devoir de mémoire (3), et qui consiste à dissocier dans la Shoah le martyrologe des Juifs du peuple juif. Le premier est dûment célébré comme « universel », « humain », quasi spirituel (exactement ce que pensait l’écrivain François Mauriac) mais il est compris comme l’envers de la condition historico-politique de l’existence des juifs comme peuple vivant, sauf si les Juifs consentent à devenir les grands prêtres de cette mémoire : une belle façon de contourner et de sublimer la culpabilité de l’Europe. Dans cette mémoire étatisée à travers des Mémoriaux, des Fondations, des Chaires académiques, l’existence du peuple juif avec ses dimensions communautaires et politiques fait problème. Elle dérange le côté lisse de l’objet vénéré. Ce qu’a bien illustré le même Jacques Chirac, auteur de la « repentance », dans sa politique envers Israël. La révérence faite à la « mémoire » victimaire a couramment autorisé moralement et fondé politiquement l’accablement d’Israël, accusé de la trahir si bien que les bénéficiaires (moraux et... financiers) planétaires de cette mémoire sont les Palestiniens. Nous touchons ici à l’idéologie institutionnelle de la Fondation de la mémoire. La FMS, qui, à n’en pas douter s’est lancée dans le processus « Aladin » en s’inscrivant dans la mouvance chiraquienne, vient d’apporter une nouvelle confirmation officielle à ce système idéologique, qui éclaire sa vocation idéologique implicite dans le paysage européen et mondial.

Que recherche la FMS avec « Aladin »?

C’est une question que l’on peut se poser. Il y a une naïveté sociologique à croire que le négationnisme arabo-musulman procède de l’ignorance des faits historiques. Il est au contraire de l’ordre de la croyance et de l’idéologie. Ce qui s’y trame, c’est moins l’histoire de la Shoah que le déni de l’existence d’un peuple juif qui aurait légitimité à la souveraineté. Si la Shoah en est devenu le vecteur, c’est parce que le peuple dans les Juifs en fut la cible, détruits en masse, toutes nationalités confondues. La Shoah pose la question du destin collectif des Juifs dans la politique moderne. C’est bien ce qui est en question avec l’État d’Israël. Dans le débat idéologique contemporain, y compris en Occident (4), la Shoah joue ainsi le rôle d’un substitut symbolique de la notion de peuple juif. Toutes les accusations d’excès de mémoire, de lobby juif, d’exploitation de la mémoire par l’État d’Israël ou les communautés juives, découlent de cette substitution symbolique. Tout lien de la Shoah au peuple juif est ainsi portraituré comme un dévoiement de la « Mémoire ». C’est une façon de dénier le droit d’exister au peuple juif au nom de la Shoah. C’est ce sanctuaire de la Shoah que la FMS veut défendre : aux dépens des intérêts et des valeurs des Juifs vivants.

En monde musulman, c’est pour mieux dénier le peuple juif que la Shoah est niée sous la forme du syllogisme suivant:
1) Le peuple juif n’existe pas
2) S’il existe (l’État d’Israël), c’est un mensonge (la Shoah)
3) L’État d’Israël ne peut exister que sur la base de ce mensonge et de la culpabilité de l’Occident qui a cédé à ce chantage.

Obtenir d’une institution juive qu’elle accepte la dissociation de la Shoah de la question cruciale pour la survie des Juifs que constitue aujourd’hui l’existence de l’État d’Israël est un atout considérable dans la lutte contre Israël. Elle rejoint toutes les déclarations arabes sur l’inexistence d’un peuple juif (5). Elle les absout des menaces proférées sur l’existence d’Israël. A ce compte, l’O.C.I. peut bien « reconnaître » la « mémoire de la Shoah »... Le bénéfice politico-symbolique est immense dans l’optique de ses objectifs. D’autant plus qu’elle entraîne un bénéfice secondaire : la condamnation de l’Europe (« colonialiste ») coupable, ce qui ne fait que rehausser l’excellence du monde islamique. Les stigmatisations de l’Europe coupable d’antisémitisme abondent de fait sur le site d’Aladin (cf. infra : l’étude de textes)

Quelle reconnaissance recherche la FMS ?

Quel type de reconnaissance de la Shoah, la FMS espère-t-elle ? En s’alliant à l’OCI et en plaçant donc son entreprise sous l’égide de « l’Alliance des civilisations », elle a choisi de ranger implicitement la Shoah dans le cadre du « patrimoine immatériel » de l’humanité où l’OCI a déjà placé la religion musulmane (« Convention pour la sauvegarde du patrimoine immatériel » adoptée par l’UNESCO en 2003 dans la lignée des Déclarations et Conventions sur la diversité culturelle (6). On retrouve toujours à ce propos la marque de Jacques Chirac qui a prétendu faire passer cette convention au nom de la défense de la francophonie contre la culture américaine mais qui n’a été adoptée que grâce au soutien des membres de l'OCI. La Shoah devient ainsi un élément de la Convention sur la diversité culturelle, ce qui revient à dire que la FMS a enfermé l’identité et toute la culture juives dans la mémoire de la Shoa, ce qui a de graves conséquences sur le plan de la compréhension de l’identité juive. En somme, la FMS a échangé la sacralisation de la Shoah contre la sanctuarisation de l’islam. [...]

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