Policy Review, avril-mai 2009
Texte original anglais : "The Power of Statelessness"
Traduction française : Jean Szlamowicz
Gouverner nest plus le but suprême.
La plupart des communautés politiques de lhistoire moderne ont voulu bâtir et contrôler un Etat. Quil sagisse des mouvements dautodétermination du XIXe siècle, de la décolonisation qui sest déroulée après la Seconde Guerre mondiale, ou des partis politiques revendiquant le séparatisme dans différents pays occidentaux durant les années 1990 (Italie, Québec), ils recherchaient tous une seule et même chose : posséder un Etat séparé qui soit le leur propre. Les moyens mis en uvre en vue de cette fin allaient du terrorisme et de la guérilla à la pression politique et aux campagnes électorales, mais lobjectif ultime était le même : la création dun Etat propre.
Tel nest plus lobjectif suprême, de nos jours, et la tendance va sans doute saccentuer à lavenir. De nombreuses entités non étatiques daujourdhui naspirent pas à laccession au statut dEtat. En fait, elles sont davantage en capacité datteindre leurs objectifs et de maintenir leur cohésion sociale sans sembarrasser dun appareil dEtat. LEtat nest quun fardeau pour ces entités, à côté dune situation non étatique qui est non seulement viable mais source de pouvoir. Les technologies modernes permettent à ces groupes de sorganiser, de rechercher des financements, de planifier et dexécuter des actions contre leurs cibles (qui sont presque toujours des Etats), sans même fonder un Etat qui leur soit propre. Ils recherchent le pouvoir sans la responsabilité liée au fait de gouverner. Le résultat est une situation inverse de celle à laquelle nous avions été habitués, durant les deux ou trois derniers siècles : au lieu de groupes qui recherchent à créer un Etat par une grande diversité de moyens, il existe aujourdhui des groupes qui exercent désormais une variété dactions, tout en évitant davoir un Etat à gouverner. Labsence dEtat nest plus vécue comme une source de faiblesse mais comme un avantage (1).
Cela ne signifie cependant pas que les groupes cherchant à obtenir un Etat fassent désormais partie du passé. Les éruptions de violence en Yougoslavie et en Tchétchénie durant les années 1990 et les tensions permanentes au Kosovo et dans le Caucase (sans parler de lactivité des FARC, en Colombie, du Hamas, dans les territoires palestiniens, du LTTE, au Sri Lanka) restent des exemples vivants de groupes qui cherchent à établir leur souveraineté, par opposition à un autre groupe ou à un gouvernement établi. Ce sont des résidus macabres et violents qui célèbrent la vitalité de lEtat nation comme idée. Mais ces groupes ne sont plus les seules sources de menace envers la sécurité des Etats, ni même peut-être la source principale.
En fait, labsence dEtat est devenue de plus en plus viable et désirable afin de poursuivre un large ensemble dobjectifs. Et cest même désormais une source de puissance pour ces groupes constitués, ce qui ne manque pas de présenter de nouveaux défis sécuritaires de grande ampleur pour les pays déjà existants.
Par ailleurs, la montée en puissance des organisations sans Etat est peut-être en train de peser sur la nature des Etats eux-mêmes. LEtat-nation moderne est né, pour une large part, parce quil constituait le moyen le plus efficace de se défendre, et les autres Etats-nations se sont développés pour pouvoir se défendre contre ceux qui existaient déjà. Mais si la menace principale pour les pays daujourdhui provient non pas de voisins mais de groupuscules internes, ils vont devoir sadapter afin de se défendre contre une subversion interne, contre des frappes coûteuses visant leurs infrastructures, contre la déstabilisation des zones urbaines et autres attaques diffuses et de faible intensité, commises par de petits groupes mobiles et décentralisés. La réponse à cette menace provenant de groupes non étatiques réside peut-être dans la décentralisation de lEtat. En fait, le moyen le plus efficace de se défendre contre des attaques imprévisibles au cur de son territoire est la dévolution des tâches de sécurité au niveau local. Cela peut mener à un affaiblissement du monopole de la violence, monopole qui caractérisait lEtat moderne. Paradoxalement, la solution face à des groupes non étatiques est peut-être de mettre en uvre dautres groupes non ou sous-étatiques.
Pourquoi un Etat ? Pourquoi pas dEtat ?
Les trois siècles passés, et tout particulièrement les 150 dernières années, nous ont appris que, sans Etat, on était faible. Dans certains cas, comme celui de la population juive dEurope, ne pas avoir dEtat impliquait de subir la discrimination, et, comme sous le régime nazi, lextermination. La puissance dun Etat simposait sans difficulté à celle dune minorité qui, à moins de vouloir résister à la soumission par la force ou même au risque de la mort pure et simple, devait soit sassimiler, soit émigrer. Il ny a donc rien détonnant à ce que les minorités ethniques ou politiques qui navaient pas de prise sur laction des Etats aient pu aspirer à établir leur propre Etat. Le fondement de ce désir reposait sur lidée que lEtat était le pinacle de lexpression politique pour un groupe ou une minorité nationale qui, autrement, aurait été incapable de survivre et de prospérer en conservant son unité. Seul lEtat lEtat-nation moderne pouvait apporter, de fait, les outils nécessaires au contrôle de la vie économique et sociale dun groupe, et, surtout, lui apporter la sécurité dans un environnement où il était mis en concurrence.
Vers la fin du XVIIe siècle, lEtat était devenu indispensable à la survie. Une autorité centralisée, disposant du droit et de la capacité dimposer et de collecter limpôt, ainsi que de mobiliser des ressources, était le seul garant de lindépendance et de la sécurité. Selon lhistorien Charles Tilly, « cela valait la peine de se battre pour un territoire au maillage administratif serré, car cétait un avantage unique qui permettait dapporter les revenus capables dentretenir des forces armées » (2). Seules des nations centralisées pouvaient mener à bien le développement dune nouvelle technologie militaire, comme lartillerie, et entretenir une armée permanente. Les entités politiques qui ne purent sadapter à ces nouvelles contraintes disparurent de la scène internationale, ou se contentèrent dun rôle secondaire, ne survivant que grâce au soutien dun véritable Etat. Les cités-Etats qui se consacraient au commerce connurent, par exemple, leur déclin au XVe siècle et sintégrèrent progressivement aux Etats qui les entouraient (3). Parallèlement, si certains groupes non étatiques, comme les pirates et les mercenaires, ont perduré jusquà un moment avancé du XIXe s. (et certains existent encore aujourdhui), ils nétaient que des outils dans les mains des Etats, plutôt que des acteurs indépendants (4).
LEtat était devenu le but ultime de toute aspiration politique. Afin de participer aux institutions internationales, de bénéficier daides internationales, ou de former des alliances, dinfluencer ou de faire pression sur dautres Etats bref, afin de devenir un acteur des relations internationales , il fallait disposer dun Etat à soi. Une existence non étatique signifiait, en général, que lon était totalement insignifiant sur le plan politique ou stratégique.
Et pourtant, il semble aujourdhui quune tendance non étatique soit en train de saffirmer. LEtat nest plus lobjectif suprême, et de nombreux groupes contemporains préfèrent bouleverser les fonctionnements politiques et administratifs plutôt que les organiser. On peut grossièrement distinguer quatre facteurs qui facilitent la survie et lefficacité des groupes non étatiques. Les deux premiers portent sur la viabilité des groupes non étatiques, les deux autres, sur la préférence que lon peut avoir pour cette modalité dexistence.
- LEtat nest plus la seule façon de diriger et de gérer des groupes importants. Les nouvelles technologies apportent cohésion et force à un nombre grandissant dindividus dispersés.
- La prolifération darmes et de technologies à usage civil ou militaire remet en cause le monopole de la violence, qui [est] lapanage des Etats, en permettant à des individus ou à de petits groupes de représenter un danger sécuritaire et stratégique important.
- Lexistence de grandes puissances, et notamment celle des Etats-Unis avec leur prépondérance militaire, qui ont une capacité croissante à détruire dautres Etats, incite fortement à garder un profil bas et non étatique. Ne pas avoir dEtat, cest laisser un minimum de traces visibles et donc minimiser les risques dêtre pris pour cible dune réplique. Cest donc une stratégie permettant de meilleures chances de survie.
- De nombreux groupes modernes professent des idées radicales, augmentées de points de vue religieux ou extrémistes, ce qui les rend moins susceptibles de sintéresser à établir un Etat. Tout Etat requiert une forme de compromis politique et, même dirigés de manière autoritaire ou totalitaire, les Etats ne satisfont pas les aspirations des extrémistes qui sont toujours déçus par les solutions politiques.
De nouveaux outils
Une des raisons pour lesquelles lEtat moderne est devenu la forme prééminente dorganisation sociétale a été sa capacité à utiliser des ressources de toutes sortes et à diriger des groupes de populations importants. Aujourdhui, cette capacité organisationnelle de grande ampleur nest plus réservée à lEtat. Comme dans dautres périodes de progrès majeurs en matière de communications (linvention de limprimerie, du télégraphe, de la radio, etc.), les nouvelles technologies amènent les populations à sorganiser différemment. LInternet et ses applications, mais aussi des outils relativement peu coûteux et de grande diffusion, comme les téléphones portables, peuvent se faire le relais des bureaucraties et des institutions. De nouvelles formes de société, quon appelle souvent des réseaux virtuels, se développent aujourdhui, en dehors du contrôle de lEtat, sans limitation de frontières et sans soutien gouvernemental. Ces groupes en réseaux ne sont pas attachés à un territoire particulier et nont pas la structure hiérarchisée et centralisée typique de lEtat moderne (5).
Cette tendance touche aussi des pays peu développés. Sil y a bel et bien un fossé technologique entre les nations riches et les nations pauvres, ces technologies se développent rapidement même dans les pays les plus pauvres. Des technologies simples et faciles daccès, comme le téléphone portable ou les caméras numériques, ont joué un rôle important pour la diffusion du soulèvement en Birmanie en 2007, pourtant, lun des pays les plus répressifs, les plus pauvres et les plus isolés au monde (6). En Egypte, Facebook, qui est un réseau social très connu, est devenu un espace virtuel où des dizaines de milliers dindividus organisent lopposition au gouvernement et se mobilisent pour des élections ou des manifestations (7).
De plus, les moyens de communication modernes mettent en relation des individus ou des groupes qui, jusquà présent, navaient que des contacts limités, ou même navaient pas connaissance les uns des autres. Un groupe à Grozny peut communiquer, et par conséquent, recruter, coordonner, informer, financer des individus situés dans la banlieue de Peshawar, de Moscou, ou de Paris. Les factions nées de ce type dinteraction sont déterritorialisées parce quelles se fondent sur un monde essentiellement virtuel.
Enfin, ces technologies sont aussi extraordinairement démocratiques. Il est très facile de participer à un groupe virtuel, car les obstacles principaux sont la disponibilité des technologies et la capacité à comprendre la langue utilisée. La lingua franca est souvent langlais, même sur les sites islamistes, pour une grande part, parce que cela permet aux rédacteurs de toucher un public planétaire. Ces technologies sont aussi très démocratiques en ce quelles laissent chaque intervenant apporter ses propres connaissances, savoir-faire, intérêts, ou objectifs, sans quune autorité centrale ne décide des priorités ou nétablisse une hiérarchie de valeur. Le caractère « ouvert » de ces technologies (open source) implique une très forte décentralisation pour des groupes qui ne possèdent pas de lieu centralisé où se concentreraient leurs savoir-faire techniques, leurs principes idéologiques, ou leurs objectifs opérationnels (8). Comme on la observé concernant le mouvement Facebook en Egypte, « des jeunes sans attaches institutionnelles peuvent communiquer, construire des relations et exprimer leurs opinions librement (
) chaque membre dune communauté virtuelle forte de 100 000 membres pourrait, à tout moment, se transformer en leader dun véritable mouvement » (9).
Par conséquent, la croissance et la direction que prennent de tels groupes sont imprévisibles, parce quils ne suivent pas un plan préétabli, mais réagissent aux impulsions de tous leurs membres. Pour utiliser une métaphore qui sapplique à deux méthodes différentes de développement de logiciels, ces groupes en réseaux modernes et non étatiques ressemblent à un bazar, cest-à-dire un système dapparence chaotique mais rapide et décentralisé, par opposition à une cathédrale, qui est un système organisationnel lent, méthodique et répondant à une planification (10).
De nouveaux types de sociétés, souvent appelés réseaux virtuels, se développent hors du contrôle de lEtat
Leffet de ces technologies est de faciliter la montée de mouvements qui sont de plus en plus capables de jouer un rôle stratégique dans les relations internationales. Certains ont appelé ce phénomène « cyber-mobilisation », parce quil permet lémergence rapide de groupes dune capacité daction très étendue et une grande capacité de nuisance (11). LEtat, malgré sa gigantesque infrastructure logistique et ses capacités dorganisation, est non seulement supplanté par ces groupes en réseaux, mais il est incapable de les contrôler. Il est difficile dexercer un contrôle centralisé sur la Toile, et même les tentatives de filtrage ou de blocage, mises en uvre par les Etats nont que peu defficacité. De plus, la cyber-mobilisation amène des groupes plus extrémistes que jamais à se constituer. Ces technologies mettent en relation des individus et des groupes qui ont toujours existé dans diverses sociétés et divers Etats, mais qui navaient aucune possibilité de se rencontrer ni de sorganiser (12). Sans la possibilité de se « cyber-mobiliser », ils restaient aux marges de la société : ils nétaient que des petits groupes inefficaces représentant des solitaires un peu timbrés, aux aspirations élevées mais aux capacités daction limitées. Un extrémiste isolé ne pouvait participer aux menées dun groupe important que sil se joignait à eux physiquement, doù la migration historique dindividus qui rejoignaient des groupes de combattants (par exemple les Ghazis qui attaquèrent Byzance, au XIIIe siècle, ou les Croisés en Europe) : cétait une nécessité pour devenir les acteurs dune menace réelle sans puissance étatique. Mais, à partir du XVIIe siècle, seules quelques organisations sociales de grande ampleur et de grande efficacité, comme lEtat moderne, ont été en mesure dexercer une puissance permettant dexister de manière concurrentielle sur le plan des relations internationales, et elles ont ainsi distancé les groupes isolés et les individus.
Désormais, les technologies donnent un nouveau pouvoir à un amalgame dindividus et de groupes qui comptaient auparavant pour rien. Les intérêts et les passions minoritaires trouvent ainsi une expression, et les individus disposent ainsi dun plus grand nombre doptions dans la multitude de causes et dappartenances qui leur sont proposées. La logique de cette tendance est analogue à celle que lon a appelée « théorie de la longue traîne » (long tail theory) dans le domaine économique (13). Les nombreux produits qui correspondaient à une niche spécialisée et navaient que des débouchés limités sont désormais faciles à obtenir et trouvent ainsi le consommateur qui en est demandeur. Leur débouché sur le marché peut donc se composer de nombreuses commandes individuelles qui constituent cette longue traîne, et de quelques gros clients. Par analogie, sur la scène des relations internationales, on pourrait dire quil y a quelques gros clients mais une multitude de petits acteurs non étatiques, qui constituent la longue traîne des relations internationales.
La force et la fiabilité de ces groupes non étatiques en réseaux ne doivent cependant pas être exagérées. Pour être précis, il existe trois types de problèmes auxquels ils doivent faire face. Dune part, la simple augmentation permanente de groupes spécialisés au sein dun réseau implique une forte instabilité. Quand des groupes précis cherchent davantage dattention, ou bien essaient de mettre en place des objectifs étroits, cela peut mettre à mal les efforts dautres groupes. Pour le dire simplement, la longue traîne est constituée dun ensemble chaotique, hautement conflictuel, de petits groupes non étatiques qui sont autant en opposition réciproque quils sopposent collectivement aux Etats existants.
En second lieu, la cyber-mobilisation, qui crée des groupes en réseau, est, dune certaine façon, très évanescente. Les groupes qui en résultent manquent de stabilité dans le temps et dépendent des hommes et des cellules qui vont et viennent. Sans un territoire qui délimite les perspectives administratives dune organisation et un ensemble dinstitutions qui lui apportent une forme de permanence, ces groupes peuvent perdre leur force aussi vite quils lavaient acquise. La facilité quils ont à attirer de nouveaux adeptes est égale à la difficulté quils ont à les retenir. Le caractère ouvert de ces groupes les rend également vulnérables à la subversion dune propagande efficace ou dune infiltration (14).
Enfin, la technologie qui fonde la puissance de ces groupes non étatiques peut être retournée contre eux. Il nest pas réaliste de penser trouver des moyens de freiner la diffusion de ces technologies ou dy mettre fin. Elles ne sont pas pour autant invulnérables et possèdent autant de points faibles que davantages. Par exemple, les réseaux reposent sur quelques points nodaux ou individus, à la connexion bien implantée, dont lélimination peut être destructrice pour la cohésion et lefficacité dun groupe (15).
Lexistence non étatique présente donc encore de graves faiblesses. Mais les technologies qui la rendent viable sont elles-mêmes en constant développement et créent en permanence des formes dinteraction sociales et des groupes nouveaux. Ce serait manquer de clairvoyance que de négliger cet aspect, car il rend possible la création très rapide de nouveaux groupes, selon des modalités qui sont essentiellement imprévisibles.
Diffusion de la technologie militaire
Le second facteur qui rend laction des acteurs non étatiques viable et efficace est la diffusion de la technologie militaire. Il nest plus nécessaire de disposer dun Etat, ou même dun soutien étatique, pour atteindre un niveau de dangerosité militaire qui nétait, il y a quelques décennies, envisageable que pour un Etat disposant du contrôle des ressources nationales.
Nous savons désormais que des individus relativement pauvres et peu nombreux peuvent bouleverser la politique et léconomie dune grande puissance comme les Etats-Unis, ou plus récemment lInde, qui, sur le papier devraient être capables de repousser, vaincre et supporter toute attaque sans trop defforts.
La diffusion technologique bouleverse le monopole de la violence, qui nétait exercé que par lEtat moderne. LEtat se définit communément par le droit et la capacité quil a dexercer une forme de contrôle sur la violence à lintérieur de ses frontières, ce qui lui permet, par la suite, de devenir aussi un acteur de la compétition internationale. Ce monopole de la violence na jamais été total, bien sûr, et il a toujours été remis en cause, tant au niveau interne (associations criminelles, milices locales), quexterne (piraterie, terrorisme). De plus, il y a toujours eu des tentatives de limiter les capacités des Etats de faire la guerre, par un ensemble de contraintes définies par des normes, des lois et des institutions (16). En fait, le monopole de la violence a toujours été, pour les Etats, un processus plutôt quun état de fait accompli.
Cependant, ce processus est devenu aujourdhui de plus en plus difficile à mettre en place, car lEtat nest plus la source exclusive des moyens de la violence. On sest beaucoup intéressé récemment à la recrudescence des « prestataires de services militaires privés », qui représentent, dune certaine façon, la privatisation de la fonction essentielle de lEtat : sa capacité à faire la guerre (17). Mais cest une tendance plus générale, et qui prend racine très profondément dans la nature même du développement technologique moderne. Les progrès technologiques créent des armes qui sont de plus en plus mortelles et de moins en moins chères, et plus facilement accessibles. Ce nétait pas le cas au cours de lhistoire moderne : la capacité létale nécessitait richesse et ressources, ce qui en restreignait laccès à des Etats bien organisés et bien dirigés (et dune certaine façon, disposant dun grand territoire ou au moins de ressources naturelles importantes). On mentionne souvent lexemple de lartillerie (la révolution de la poudre à canon), de laviation, et des armes nucléaires combinées à la technologie des missiles (18). Dans tous ces cas de figure, les Etats les plus grands, les plus riches et les mieux organisés avaient un avantage sur les acteurs dénués de ces ressources et de lorganisation nécessaires au développement, à lacquisition et à lutilisation darmes de plus en plus coûteuses et complexes.
La diffusion de la technologie possède trois traits qui contribuent à la puissance des acteurs non étatiques. Tout dabord, la plupart des technologies connaissent des utilisations multiples : les avions civils peuvent devenir des missiles guidés, les voitures peuvent devenir des bombes, les ordinateurs et les téléphones peuvent être utilisés pour bouleverser léconomie et la vie politique dune société. Ces outils sont facilement disponibles, notamment dans les pays développés, qui, du coup, sont rendus plus vulnérables. Plus une société est évoluée technologiquement, plus il est facile de retourner ses technologies contre elle. Comme le remarque un article de Wired, les insurgés en Irak « se délectent des meilleures trouvailles de la technologie américaine : adresses e-mail jetables, comptes Internet anonymes, radios dernier cri, etc. et chaque effort financé par les Américains pour renforcer les infrastructures civiles irakiennes rendent dautant plus facile laction des rebelles. Chaque cyber-café qui ouvre devient un nouveau centre de commandement pour les opérations des rebelles. Chaque nouveau relais téléphonique pour portables déclenche une centaine de points nodaux dans le réseau rebelle » (19). Avec des ressources et un savoir-faire limités, un petit groupe a à sa disposition les technologies les plus performantes susceptibles dinfliger à un Etat des pertes coûteuses (20).
Ensuite, il est indéniable que les progrès de la technologie militaire augmentent la puissance des Etats par une puissance de feu accrue, une portée de missile plus longue, un renseignement plus précis et plus à jour, et dans certains cas, davantage de furtivité (21). Cependant, lhistoire nous montre quà chaque progrès technologique correspond un progrès équivalent qui permet de trouver un outil ou un comportement qui en réduisent la puissance et lutilité. Dans bien des cas, la réplique à un nouveau développement technologique est souvent moins chère et plus rapide à fabriquer et à mettre en place. Un exemple révélateur est la facilité avec laquelle, en Irak, on se procure et utilise les engins explosifs improvisés (EEI, en français ; en anglais, IED, pour Improvised Explosive Device) qui sont relativement bon marché et qui provoquent des dégâts très coûteux pour les forces américaines. Des véhicules onéreux, souvent blindés, peuvent être gravement endommagés par ces bombes artisanales (22). Laccès économique à de tels outils de contre-attaque a à nouveau pour effet de doter dune puissance de feu particulière des individus et des groupes qui, avec peu de ressources, représentent une menace pour des équipements dEtat très coûteux et peuvent même les neutraliser sur le terrain.
Enfin, les armes sont aujourdhui facilement accessibles. Cette situation résulte en partie des énormes quantités darmes mises au rancart, issues de larsenal de la Guerre Froide et que lon peut acheter aux différents Etats. Mais ce marché des armes florissant est lui-même facilité par laffaiblissement des Etats qui, dans certaines régions, perdent tout contrôle sur leur territoire. Le résultat est quil devient relativement facile dacquérir une large gamme de munitions, y compris des armes dont la production nécessite une industrie dEtat, comme les missiles sol-air mobiles, ou des missiles et des mines anti-char sophistiquées (23).
La conséquence de cette diffusion technologique est tout simplement la prolifération de la violence. Des groupuscules de faible dimension, aux moyens économiques limités et sans existence étatique peuvent aujourdhui exercer une action plus meurtrière quils ne lauraient pu il y a quelques décennies. La mondialisation, en ce quelle implique diffusion technologique et diffusion de savoir-faire, provoque un émiettement du monde et il est bien possible que la mondialisation sème les germes de sa propre perte en affaiblissant lautorité et la puissance des Etats. Il est vrai que les technologies qui sont à la disposition des groupuscules non étatiques sont rarement du même calibre, en termes de létalité et de complexité, que celles des Etats. Mais ce nest pas nécessaire parce quelles sont suffisantes pour causer aux Etats des dépenses et des inconvénients, susceptibles de les contraindre à modifier leur politique intérieure et étrangère (24). De plus, et cest la thèse qui sous-tend cet article, lobjectif de ces nombreux groupes non étatiques nest pas de remplacer un Etat. Ils nont pas la capacité dattaquer frontalement un Etat ni même, si celui-ci était détruit, de le reconstruire et de ladministrer. Leur objectif est daffaiblir, de déstabiliser et de délégitimer lEtat, créant par là-même un espace où ils peuvent agir et acquérir du pouvoir (25).
Lexistence non étatique comme stratégie de survie.
Le troisième facteur qui soutient la montée des groupes non étatiques est quil devient de plus en plus souhaitable de ne pas avoir dEtat. Un Etat est une cible qui peut être menacée et sur laquelle on peut donc faire pression, que lon peut empêcher dagir, voire détruire, si nécessaire. Plus les nations ont la capacité à se détruire mutuellement - en particulier les grandes puissances -, plus il est dangereux davoir un Etat, en particulier pour les groupes dont lobjectif est de sattaquer aux Etats existants. LEtat est devenu un fardeau parce quil doit être défendu, ce qui est une tâche difficile à une époque comme celle daujourdhui, où le pouvoir mondial est en déséquilibre.
Lavantage de ne pas avoir dEtat augmente donc quand il existe un Etat ou un empire qui possède une supériorité militaire évidente (26). Autrement dit, pour une grande puissance, la rançon de la suprématie militaire est la montée en force dun ennemi qui va sefforcer de ne pas se présenter comme une cible en maximalisant sa capacité à trouver des abris, à se cacher et à se disperser (27). La meilleure façon de le faire est déviter davoir des institutions et des territoires qui, combinés à la responsabilité de protéger et dorganiser une société ainsi que des infrastructures économiques et industrielles, sont précisément ce qui constitue un Etat. Contrairement à un Etat moderne, une entité décentralisée, dispersée et non étatique risque moins le danger dune réaction. La montée en puissance des réseaux terroristes associés à Al Qaïda peut donc être considérée comme une réplique à la suprématie des Etats-Unis dans les deux dernières décennies du XXe siècle.
La volonté déviter le fardeau dun Etat est manifeste, même sagissant des groupes les plus puissants et les plus efficaces. Cest le cas, par exemple, du Hezbollah, qui a beau être capable de renverser le très faible gouvernement central du Liban, mais a préféré rester dans un rôle sous-étatique, ce qui limite ses responsabilités et, partant, sa vulnérabilité face aux attaques. Le dirigeant de ce groupe, Hassan Nasrallah, a dit, en mai 2008 : « Nous ne voulons pas disposer de lautorité au Liban (
) nous ne voulons pas contrôler le Liban. » (28). Avoir un Etat affaiblirait presque certainement la capacité du Hezbollah dattaquer Israël, dont les forces militaires trouveraient des cibles faciles. A lheure actuelle, le Hezbollah peut disparaître quand il le désire, ce qui ne laisse comme choix à Israël que de punir le Liban et ses habitants, ou dessayer de débusquer les combattants du Hezbollah, qui sont cachés et dispersés. Bref, il est difficile de bombarder des acteurs non étatiques, et donc de les contraindre ou de les empêcher dagir. Une modalité dexistence non étatique procure limpunité face à un Etat puissant qui ne peut répliquer.
Objectifs extrêmes et idées radicales
La quatrième raison pour laquelle il existe de si nombreux groupes qui préfèrent ne pas avoir dEtat, est que les buts quils poursuivent ont tendance à être absolus, inspirés par un zèle religieux ou par lextrémisme idéologique. Le contrôle dune nation nest pas de nature à satisfaire ces objectifs, car ce contrôle nécessite presque toujours des compromis politiques. Aucun pays ne peut atteindre la perfection de lidéal et tous les pays sont forcément limités dans leur capacité à mettre en place un idéal religieux ou toute autre idée absolue. Un Etat est donc une source profonde dinsatisfaction pour ceux qui veulent sen servir à des fins extrémistes. Les fondamentalistes islamiques, si lon en croit Olivier Roy, « ne font pas confiance à lEtat. Leur aspiration à une application stricte de la sharia, sans aucune concession aux lois humaines, les pousse à rejeter lEtat moderne en faveur dune sorte de vision 'libertaire' de lEtat. LEtat est un moindre mal mais il nest pas loutil qui permet la mise en pratique de lislam. » (29). Cette déception face à lislam politique les pousse à rechercher une forme doumma internationale qui soit une communauté non étatique de croyants (30). De plus, ce processus consistant à rejeter lEtat est la source dun cycle de radicalisation : parce quune idée radicale ne peut pas être mise en place sans un Etat, les groupes qui croient à de telles idées veulent internationaliser leurs efforts (devenant ainsi déterritorialisés et non étatiques), ce qui les rend encore plus radicaux, parce quils nont pas besoin de faire des concessions sur leurs objectifs.
De plus, le zèle extrémiste na jamais remplacé les compétences administratives. Le fonctionnement quotidien nécessite des organisateurs et non des orateurs charismatiques au service dune cause millénariste, qui, certes, peut animer les masses afin datteindre un but distant et enthousiasmant, mais qui ne peut les pousser à travailler au sein dune bureaucratie. On remarque une situation analogue dans le domaine commercial quand on voit des novateurs qui ont besoin de mettre en place leurs idées en cherchant des financements, de nouveaux marchés et de nouveaux modes de production. Les start-up ont alors besoin de trouver des cadres confirmés pour administrer leur montée en puissance parce que les novateurs ont souvent beaucoup didées mais pas toujours lexpérience ni lintérêt nécessaires pour que ces idées deviennent réalité, en termes de fonctionnement.
Enfin, la taille dun Etat nest pas la [plus] adéquate quand on a des objectifs étroits et « spécialisés ». Les technologies mentionnées plus haut permettent la formation de groupes qui tiennent grâce à des intérêts très étroits (qui peuvent aller de la lutte contre le CO2, ou pour les droits de lhomme, jusquà lanti-américanisme, etc.). De tels groupes ne sintéressent absolument pas à la création dun Etat, non seulement parce que leurs membres risquent dêtre très dispersés géographiquement, mais parce quaucune vision densemble plus large nunit leurs membres (quil sagisse dunité ethnique ou culturelle, ou daspirations politiques ou sociales plus générales).
Il peut nous sembler surprenant que de tels groupes aient si peu envie davoir un Etat à eux. Notre cadre de pensée moderne, construit par lhistoire, souvent tragique, des populations sans Etat, au cours des trois derniers siècles, pose lEtat comme étant lobjectif politique le plus élevé et le meilleur outil pour atteindre ses objectifs, quels quils soient. Ce nest plus vrai aujourdhui. Créer un Etat reviendrait, pour ces groupes, à saffaiblir, à perdre de leur charisme et de leur pureté idéologique, et à entraîner pour eux-mêmes de graves conditions de vulnérabilité. Le mode dexistence non étatique est une forme de pouvoir.
Où va lEtat ?
Selon moi, lattirance quexerce labsence dEtat ne va pas cesser. Cest une tendance sur le long terme, qui ne peut être facilement arrêtée ou inversée. Il faut que les Etats soient préparés à des menaces renouvelées et toujours plus nombreuses venant de ces acteurs non étatiques. La question est donc de savoir comment répondre à ces menaces. Ces dernières années, on a suggéré plusieurs solutions. On a, par exemple, fait remarquer que ces groupes reposent souvent sur des réseaux très complexes de financement, qui trouvent leur source dans le monde criminel (31). En ciblant ces circuits de financement, les Etats peuvent les affaiblir. Une autre stratégie consiste à limiter autant que possible la diffusion des technologies qui font le jeu des groupes non étatiques. On en a un bon exemple dans lInitiative de sécurité en matière de prolifération (PSI : Proliferation Security Initiative), à laquelle participent près de 80 pays, et qui consiste à juguler la prolifération des armes de destruction massive (32). Par ailleurs, étant donné que les entités non étatiques opèrent souvent au sein même de lEtat qui est leur cible, une stratégie sur le long terme pour les combattre est de limiter, déstabiliser et dissuader les membres et dirigeants de ces groupes à la faveur dune stratégie de « contre-subversion » (33).
Je pense également quil serait bon denvisager une stratégie plus défensive et qui puisse être mise en place par les Etats comme politique de fond, et puisse également se profiler comme une réplique naturelle face à des attaques prolongées venant de ces groupes non étatiques en réseaux et décentralisés. On aboutirait, grosso modo, à la décentralisation de lEtat. Centraliser les ressources et les efforts dun pays avait un sens quand lennemi était un autre Etat. Aujourdhui, les nations ont en face delles des ennemis qui nont pas besoin de constituer une masse de forces et de ressources pour avoir un impact destructeur. Les nouveaux ennemis sont dispersés et imprévisibles. Une réplique efficace face à une telle menace na pas besoin dune centralisation continue des moyens organisationnels ni dune mise en commun des ressources et des forces. En fait, une telle centralisation est un élément de fragilité pour un Etat, parce quil fournit à lennemi une cible plus facile sans lui donner un avantage de même dimension. La centralisation implique, par ailleurs, une uniformité des méthodes et des procédures, alors que lennemi cherche à attaquer des lieux variés et adopte des tactiques très diversifiées. Lennemi est imprévisible parce que chaque groupe aura des méthodes et des procédures différentes, et quil est impossible de mettre au point des procédures pour contrer chaque type dattaque potentielle. Une réplique centralisée face à une menace non étatique a donc toutes les chances dêtre inefficace.
La décentralisation est une forme de défense parce quelle permet de limiter les dégâts infligés par une attaque. Une infrastructure fractionnée est davantage capable de survivre à une attaque que ne lest un système dépendant du bon fonctionnement dun petit nombre de centres de contrôles. Le réseau électrique, par exemple, repose essentiellement sur quelques points nodaux qui seraient sans doute vite débordés par une augmentation du courant lié à la destruction dune ligne. La solution la plus efficace, même si cest aussi la plus extrême, serait de développer une alternative hors réseau pour les grandes villes (ou de mettre en place des réseaux régionaux), ou même, à un niveau inférieur, de travailler à léchelle du quartier ou de lhabitation individuelle. Pour neutraliser le réseau électrique dune région ou dune ville, une attaque devrait alors se concentrer sur des générateurs individuels ou les réseaux locaux (34). Si ce nest pas impossible, une telle attaque nécessite un niveau de coordination et de mise en uvre dont ne disposent pas ces groupes non étatiques. De manière analogue, un Etat dont les fonctions essentielles sont décentralisées et dispersées, quil sagisse de la prise de décision ou de lorganisation des activités sociales et économiques, a plus de chance de résister à des attaques dispersées et de faible ampleur. Pour le dire clairement, un Etat sans capitale est plus sûr quun Etat dont toutes les fonctions sont concentrées à un seul endroit.
De plus, les villes sont extrêmement vulnérables aux perturbations, notamment parce quelles dépendent des infrastructures de transport, qui permettent leur approvisionnement en nourriture et en énergie (35). Il est instructif de constater ce qui se passe dans les villes françaises ou italiennes quand les syndicats de routiers se mettent en grève, ou que des agriculteurs mécontents bloquent les autoroutes : les gouvernements de ces pays sont souvent contraints de céder aux exigences des grévistes. Le grand nombre de zones urbaines rend difficile de prévoir des mesures efficaces de défense contre eux. Et il y a trop de cibles potentielles quil faudrait prendre en compte pour que leur identification, même si elle était réalisée, serve vraiment à mettre en place une défense adéquate. On voit, par exemple, que le département de la sécurité intérieure a rendu public, en 2006, le fait que sa liste des cibles potentielles pour les terroristes aux Etats-Unis était passée de 160 en 2003 à 28 000 en 2004 et à 77 069 en 2006 (36).
Etant donné quil est impossible de protéger autant de cibles si diverses, un Etat doit peut-être se résoudre à abandonner certaines de ses caractéristiques-clé, sil veut parvenir à se défendre contre des groupes non étatiques. Une menace diffuse nécessite un système de sécurité diffus. Des forces de défense massives sont inutiles si elles ne se trouvent pas à lendroit où peut avoir lieu lattaque. Il faudra peut-être que les Etats abandonnent une partie de leurs prérogatives en matière de sécurité aux villes et aux régions, en leur donnant davantage dautorité et de moyens pour empêcher des attaques terroristes, ou, si nécessaire, y répliquer. La création de centres anti-terroristes à New York City et Los Angeles, qui disposent de leurs propres services de renseignements, de leurs propres services danalyse et de leurs propres forces de réplique, est un bon départ (37). On peut établir un parallèle avec les tactiques de contre-insurrection : une armée qui veut combattre efficacement une insurrection doit déléguer ses décisions au plus bas échelon possible (au niveau du peloton, ou même de la brigade) (38). De la même façon que les armées ont appris à combattre de « petites guerres » à léchelle du peloton, cest-à-dire au fil des escarmouches et des patrouilles permanentes, les Etats vont peut-être devoir apprendre à décentraliser le contrôle quils exercent en matière de sécurité.
Une telle dévolution de pouvoir nest pas sans précédent dans lhistoire. La naissance dun système politique très complexe et décentralisé, au Moyen-Âge, a en partie été conditionnée par les attaques répétées de forces tribales à partir du IVe siècle. Lincapacité du pouvoir central, en loccurrence lEmpire Romain, à protéger de ces attaques ses frontières, ou les régions situées au cur de lempire, a poussé les populations locales à sen remettre à la puissance militaire de dirigeants locaux (39). Comme le politologue John Herz le remarquait, en 1957, « à travers lhistoire, lunité qui apportait protection et sécurité aux êtres humains a eu tendance à devenir lunité politique de base. Les gens, au final, reconnaissent comme telle toute autorité qui est capable de les protéger. » (40).
La dévolution du pouvoir de lEtat nest pas sans risques. Laffaiblissement du monopole de la violence de lEtat peut mener à une "somalisation" du pays, dont les autorités locales font appel, pour assurer la protection et la sécurité nécessaires, à des entités privées, qui imposent, à leur tour, leur autorité et deviennent des sortes de "seigneurs de la guerre". Il est beaucoup plus facile de mettre en place des prestataires de services sécuritaires locaux, comme des milices ou des armées privées, que de les contrôler, ou, si la situation change, de les démilitariser. Noublions pas non plus que les menaces non étatiques montent en puissance au moment même où les Etats conservent la capacité de sinfliger mutuellement des dommages colossaux et que de nouvelles puissances sont en passe dacquérir larme nucléaire. Les milices sont peut-être mieux adaptées pour réagir à des attaques denvergure locales, mais elles sont moins efficaces quand il sagit de repousser ou de vaincre une puissance industrielle, en particulier si le conflit potentiel porte sur le contrôle de la mer (comme cest le cas dans la rivalité entre Etats-Unis et Chine dans lOcéan Pacifique).
La question est donc celle de léquilibre. Jusquà quel point les Etats devront-ils se décentraliser pour être en mesure de supporter des attaques de déstabilisation venant dentités non étatiques tout en conservant dans le même temps un niveau de centralisation et de puissance adéquat afin de repousser ou vaincre déventuels assaillants, étatiques eux aussi ?
En dautres termes, la mise en place de mesures défensives parfaitement adaptées à des entités non étatiques (dévolution de puissance à tous les niveaux, développement de petits prestataires de services sécuritaires locaux) naura-t-elle pas pour conséquence un affaiblissement considérable de lEtat au bénéfice de ses voisins? Je napporterai pas de réponse à cette question très importante. Mais le problème des entités non étatiques ne va pas disparaître. Les tendances fortes qui sont la cause de leur résurgence, ne sont pas contrôlables par une seule nation ni même par un conglomérat de nations impliquées. Et étant donné les difficultés quil y a à élaborer des stratégies, tant défensives quoffensives, pour faire face à ces entités, nous devons nous préparer à une période prolongée de conflits constants, qui pourront aboutir, comme je lai évoqué, à changer la nature même de lEtat tel que nous le connaissons.
Jakub Grygiel *
© Policy Review
* J. Grygiel est professeur associé de relations internationales à lEcole Paul H. Nitze dEtudes Internationales Avancées, de lUniversité Johns Hopkins (chaire George H. W. Bush). Son dernier ouvrage sintitule Great Powers and Geopolitical Change (Johns Hopkins, 2006). Lauteur remercie pour son soutien la fondation Earhart, qui a subventionné une partie de la recherche qua nécessitée cet article.
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Notes de lauteur
1. Dune certaine façon, cette tendance nest pas neuve. On a déjà beaucoup montré que les groupes non gouvernementaux avaient une influence grandissante sur les relations internationales, mais on a souvent vu cette tendance comme un facteur positif permettant <à> léclosion dune société civile mondiale faisant pression sur les Etats pour quils agissent de manière plus vertueuse. Comme le faisait observer Jessica T. Matthews il y a dix ans, « un monde plus souple où la puissance serait plus diffuse pourrait générer davantage de paix, de justice, et permettre de résoudre la liste endémique des problèmes de lhumanité qui sont en relation complexe les uns avec les autres ». Jessica T. Matthews, Power Shift, Foreign Affairs (janvier/février 1997).
2. Charles Tilly, Coercion, Capital, and European States, AD 9901992, Blackwell, 1992, pp. 2930.
3. Hendrik Spruyt, The Sovereign State and Its Competitors, Princeton University Press, 1996.
4. Janice Thomson, Mercenaries, Pirates, and Sovereigns, Princeton University Press, 1996.
5. Sur la montée des réseaux comme forme dorganisation sociale et leur impact sur la guerre, voir John Arquilla et David Ronfeldt, The Advent of Netwar (rand, mr-789-osd, 1996); John Arquilla and David Ronfeldt, eds., Networks and Netwars: The Future of Terror, Crime, and Militancy (rand, mr-1382-osd, 2001). Sur la façon dont les nouvelles technologies vont, ou devraient avoir un impact sur les pratiques militaires américaines, voir le vice-amiral Arthur K. Cebrowski et John J. Garstka, Network-Centric Warfare: Its Origin and Future, Proceedings (January 1998); Thomas Rid, War 2.0, Policy Review (Web Special, février 2007), disponible sur le site de Policy Review. Ces citations de sources en lignes et les suivantes ont été établies le 6 mars 2009.
6. Geoffrey A. Fowler, Citizen Journalists Evade Blackout on Myanmar News, Wall Street Journal (28 septembre 2007); Ben Arnoldy, Downloading the Burma Uprising: Did It Help?, Christian Science Monitor, 3 octobre 2007.
7. Maria Fam, Egyptian Political Dissent Unites Through Facebook, Wall Street Journal, 5 mai 2008.
8. Sur le caractère ouvert du terrorisme et des phénomènes de sédition, voir John Robb, The Open-Source War, New York Times, 15 octobre 2005 ; John Robb, Brave New War, Wiley, 2007.
9 Sherif Mansour, « Egypts Facebook Showdown », Los Angeles Times, 2 juin 2008.
10. Voir Eric S. Raymond, The Cathedral and the Bazaar: Musings on Linux and Open Source by an Accidental Revolutionary, OReilly Media, 2001; Steven Weber, The Success of Open Source, Harvard University Press, 2004.
11. Audrey Kurth Cronin, Cyber-Mobilization: The New Levée en Masse, Parameters, été 2006 ; Timothy L. Thomas, Cyber Mobilization: A Growing Counterinsurgency Campaign, IOSphere, été 2006, disponible ici, en pdf.
12. Voir également, Madeleine Gruen, Online social networks expand a sense of community among members and supporters of extremists groups (June 9, 2008), sur Counter-Terrorism Blog.
13. Chris Anderson, The Long Tail, Wired, 12:10 (octobre 2004).
14. Les autorités égyptiennes, par exemple, avaient sans doute infiltré les militants de Facebook, qui sont nombreux à avoir été arrêtés ou intimidés. Voir Ellen Knickmeyer, Fledgling Rebellion on Facebook is Struck Down by Force in Egypt, Washington Post, 18 mail 2008.
15. Bruce W. Don, et al., Network Technologies for Networked Terrorists (rand, 2007), Chapitre 3, pp. 4964, et 66.
16. Voir, par exemple, K.J. Holsti, Taming the Sovereigns, Cambridge University Press, 2004.
17. Deborah Avant, The Market for Force, Cambridge University Press, 2005 ; P.W. Singer, Corporate Warriors, Cornell University Press, 2007.
18. Pour de bons récits historiques de ces évolutions, voir William McNeill, The Pursuit of Power, University of Chicago Press, 1982 ; Geoffrey Parker, The Military Revolution, Cambridge University Press, 1988 ; Macgregor Knox et Williamson Murray, eds., The Dynamics of Military Revolution, 1300-2050, Cambridge University Press, 2001. un bon ouvrage récent : Max Boot, War Made New, Gotham Books, 2006.
19. Noah Shachtman, How Technology Almost Lost the War: In Iraq, the Critical Networks Are Social Not Electronic, Wired 15:12(27 novembre 2007.
20. Par exemple, on a beaucoup parlé, ces dernières années, des avions sans pilote, qui ont été déployés par les Etats-Unis en Afghanistan et en Irak avec de plus en plus defficacité et de létalité. Pourtant, certaines de ces technologies peuvent être réalisées avec du matériel de récupération et être utilisées. Voir le site de « diydrones » (brico-drones).
21. Selon larmée américaine, la « domination totale » (full spectrum dominance) se fonde sur des « manuvres de supériorité », un « engagement de précision », une « logistique pointue » et une « protection complète », ce qui exige des investissements dans les technologies dernier cri. Lidée force de cette façon de voir est que : a) il est possible dimposer une supériorité indiscutable (et même une domination) à des ennemis, et b) seul un Etat aux ressources militaires colossales, comme les Etats-Unis, est en mesure de le faire. Voir U.S. Department of Defense, Joint Vision 2020 (2000).
22. Rick Atkinson, Left of Boom, Washington Post (30 septembre - 3 octobre 2007).
23. Cest particulièrement vrai pour les armes de petite dimension. Comme lobserve une monographie de Rand, la piraterie maritime est en développement parce que, entre autres, « la prolifération mondiale des armes de petites dimensions a fourni aux pirates (ainsi quaux terroristes et autres éléments criminels) la possibilité dopérer à un niveau de sophistication et de destruction plus élevé. » Peter Chalk, The maritime dimension of international security: terrorism, piracy, and challenges for the United States, rand Monograph 697 (2008), xii. Concernant la piraterie moderne, voir aussi Gal Luft et Anne Korin, Terrorism Goes to Sea, Foreign Affairs 83:6 (November/December 2004); Martin Murphy, Contemporary Piracy and Maritime Terrorism, Adelphi Paper388 (International Institute for Strategic Studies, 2007); Martin Murphy, Suppression of Piracy and Maritime Terrorism, Naval War College Review 60:3 (été 2007).
24. Comme certains lont observé, un autre objectif de ces entités, comme cest le cas dAl-Qaïda, est peut-être de forcer lEtat-cible à réagir ou à sur-réagir à une attaque, dune manière qui puisse laffaiblir. Voir James Fallows, Declaring Victory, Atlantic Monthly (septembre 2006).
25. Ainsi que le fait remarquer David Kilcullen, dans de nombreux cas, notamment en Europe, lobjectif des terroristes est la subversion, qui est une étape préliminaire dans le combat entre les extrémistes et lEtat. Voir David Kilcullen, Subversion and Countersubversion in the Campaign against Terrorism in Europe, Studies in Conflict & Terrorism 30 (2007).
26. On a souvent observé que les guerres asymétriques et le terrorisme étaient les outils des pauvres. Cest vrai sur le plan tactique, comme sur un plan stratégique plus large. Le mode dexistence non étatique est un avantage pour ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas sen prendre directement à un grand pays.
27. Concernant cette tactique qui consiste à « trouver des abris, se cacher et se disperser » (cover, conceal, and disperse), voir également Stephen Biddle, The Past as Prologue: Assessing Theories of Future Warfare, Security Studies, 8:1 (automne 1998).
28. Robert F. Worth, Hezbollah Leader Plays Down Groups Political Aims in Lebanon, New York Times (27 mai 2008).
29. Olivier Roy, Globalized Islam, Columbia University Press, 2004, p. 281.
30. On peut penser que la prise de contrôle dEtats comme la Russie et lEurope de lest par le communisme a été sa pire évolution. La réalité ne pouvait pas sapprocher de lidéal en dépit de toute la violence à laquelle on a eu recours, et la désillusion était inévitable. Ce nest peut-être pas par hasard que les idéaux communistes se sont aussi bien portés du côté de la Rive Gauche de Paris, ou dans certains endroits en Italie où les communistes ne pouvaient prendre le contrôle dun Etat.
31. Voir Moises Naim, Illicit, Anchor Books, 2005 ; Max G. Manwaring, A Contemporary Challenge to State Sovereignty: Gangs and Other Illicit Transnational Criminal Organizations (TCOs) in Central America, El Salvador, Mexico, Jamaica, and Brazil, U.S. Army War College, Strategic Studies Institute, janvier 2008.
32. Mark Valencia, The Proliferation Security Initiative: Making Waves in Asia, Adelphi Paper 376 (iiss, 2005) ; Andrew Winner, The Proliferation Security Initiative: The New Face of Interdiction, Washington Quarterly, 28:2 (printemps 2005).
33. Voir Kilcullen, Subversion and Countersubversion in the Campaign against Terrorism in Europe.
34. Un exemple clair, à petite échelle, est linstallation de lampadaires à énergie solaire à Fallujah fin 2007. Leffet a non seulement été de permettre que davantage délectricité soit utilisée par les maisons particulières, mais surtout dempêcher les insurgés de plonger les rues dans lobscurité la nuit.
35. Sur le rôle des villes comme espaces ingouvernables, et donc comme sources dinstabilité, voir Phil Williams, From The New Middles Ages to A New Dark Age: The Decline of The State and U.S. Strategy, U.S. Army War College, Strategic Studies Institute, juin 2008, pp. 2127.
36. Spencer S. Hsu, U.S. Struggles to Rank Potential Terror Targets, Washington Post, 16 juillet 2006.
37. Judith Miller, On the Front Line in the War on Terrorism, City Journal, été 2007.
38. A Concept for Distributed Operations (USMC, 25 avril 2005), I ; David Ucko, Countering Insurgents through Distributed Operations: Insights from Malaya 19481960, Journal of Strategic Studies 30:1, février 2007).
39. Marc Bloch, a pu décrire comment le clergé sest armé contre les groupes de guerriers qui florissaient au Moyen-Âge. Marc Bloch, Feudal Society University of Chicago, 1964. Voir aussi Henri Pirenne, Medieval Cities, Princeton University Press, 1969, pp. 6670.
40. John H. Herz, Rise and Demise of the Territorial State, World Politics 9:4, juillet 1957).
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Mis en ligne le 3 mai 2009, par











