14/10/08
Original anglais : "A courageous rabbi talks to the Catholic synod".
Le texte anglais figure également sur le site de lauteur.
Traduction française : Menahem Macina

Rabbi Shear Yashuv Hacohen, lors dune rencontre de 253 évêques, présidée par le Pape Benoît XVI au Vatican, la semaine dernière. Avec diplomatie mais fermement, il a soulevé la plus délicate question du débat catholique-juif.
Le Grand Rabbin de Haïfa, Rabbi Shear Yashuv Cohen est devenu, il y a peu, le premier Juif à sexprimer dans un synode épiscopal au Vatican. Il la fait avec dignité et diplomatie, et, contrairement à beaucoup de Juifs impliqués dans les relations interreligieuses, il a soulevé, avec courage, des questions qui ne lui ont pas valu l'affection de lauditoire.
La réalisation dobjectifs constructifs dans nos activités interreligieuses est fréquemment compromise par des handicaps internes. Nombre de juifs laïques qui oeuvrent dans ce domaine ignorent leur propre héritage religieux et sont donc incapables dexposer un point de vue juif authentique. Par ailleurs, certains rabbins nont pas suffisamment dexpérience du monde pour être en mesure de participer efficacement à des rencontres interreligieuses.
Autre problème : beaucoup de Juifs laïques, actifs dans ce domaine, sont tentés de voir, dans les contacts avec des chrétiens ou des musulmans, une fin en soi. Ils ne sont pas en mesure de percevoir que le fait de partager la même estrade, ou davoir loccasion dêtre photographiés, peut être contreproductif sil impose une obligation de garder le silence sur des sujets "sensibles", de manière à ne pas "déstabiliser la relation".
Cohen ne sest pas embarrassé de tels handicaps quand il sest adressé au pape Benoît XVI et à une assemblée de 253 cardinaux, archevêques et évêques. Il leur a fait percevoir la signification de la Torah pour les Juifs, et il a aussi exprimé lespoir quaprès une si longue et douloureuse histoire de « sang et de larmes », sa présence dans une telle assemblée serait un « signal despoir et damour pour les générations à venir ». Cependant, au lieu de se délecter de lhonneur qui lui était fait, il a soulevé, avec diplomatie mais courageusement, le sujet le plus sensible de lordre du jour des relations entre Catholiques et Juifs.
Au cours du demi-siècle écoulé, le rôle du pape Pie XII durant lHolocauste a été loccasion dune âpre controverse. Des critiques Juifs, ainsi que dautres, lont accusé davoir omis délever la voix contre le meurtre des Juifs. Ils soutiennent que son silence a fourni une légitimité internationale aux nazis. Ses critiques affirment qu'il était motivé par la peur du communisme, la lâcheté, voire un antisémitisme absolu. D'autres, qui disent ne pas encore être parvenus à se faire une opinion tranchée sur la controverse, critiquent néanmoins le refus du Vatican de donner à des chercheurs indépendants accès à des archives qui pourraient jeter une lumière supplémentaire sur cette question.
Le point de vue juif qui prévaut est illustré, à Yad Vashem, par un commentaire lapidaire figurant sous la photo du pape Pie XII, et qui affirme :
« Alors même que des rapports sur le meurtre de Juifs parvenaient au Vatican, le pape ne protesta ni verbalement ni par écrit. En décembre 1942, il s'abstint de signer la déclaration des Alliés condamnant l'extermination des Juifs. Quand les Juifs furent déportés de Rome à Auschwitz, le pape n'est pas intervenu. »
Les défenseurs du pape Pie XII, dont le pape actuel, réfutent amèrement lallégation selon laquelle il était antisémite, et maintiennent quil
« travaillait secrètement et inlassablement pour tenter de sauver le plus de Juifs possible ».
Lors dune messe solennelle dans la Basilique Saint Pierre, le 8 octobre, pour célébrer le 50e anniversaire de la mort de Pie XII, le pape Benoît a souhaité sa béatification et rejeté toutes les allégations selon lesquelles il aurait mal agi, et il a maintenu que Pie XII avait fait tout ce qui était possible pour mettre fin aux meurtres.
Il est clair que le Vatican est déterminé à poursuivre le processus de béatification. Bien que la plupart des Juifs restent convaincus que Pie XII fut coupable, tout au moins du péché davoir gardé le silence face au mal, quelques responsables juifs des relations interreligieuses ont fait preuve récemment dune tendance à se montrer plus flexibles sur ce sujet. Ils craignent que continuer à exprimer cette position juive ne mène à un effondrement des relations entre Juifs et Catholiques, commencées durant le pontificat du pape Jean XXIII et poursuivies par ses successeurs. Certains affirment également que nous ne devrions pas nous mêler de ce qui est indéniablement une affaire intérieure, qu'il appartient à lEglise de régler. La Commission Juive Internationale pour les Consultations Interreligieuses a déjà accepté de ne plus soulever ce problème quand elle rencontrera le pape, le mois prochain quoique les choses puissent changer maintenant.
C'est dans ce maelström que Cohen a abordé ce sujet délicat. Beaucoup de Juifs, sils avaient été honorés comme il la été par l'Église, auraient pris la voie la moins risquée: éviter la controverse. Mais Cohen a la réputation dexprimer courageusement ses positions et de refuser de s'enfouir la tête dans le sable. De toute évidence, il n'a aucune propension à s'ingérer dans les affaires internes de l'Église. Mais il a le sens de l'histoire et il estime quil faut que lon sache que, même si les catholiques continuent sur la voie de la béatification, les Juifs ont lobligation de faire entendre leur voix sur un sujet aussi brûlant.
Cohen maintient aussi que, si notre réconciliation avec lEglise catholique a une véritable signification, cette institution devrait comprendre lintensité de nos sentiments sur un tel sujet et ne pas les considérer comme une offense, ni permettre que ces expressions interdisent la continuation de bonnes relations.
Cest lors dune conférence de presse, juste avant son allocution au synode, que Cohen a lâché sa bombe en informant les journalistes quil aurait peut-être refusé daccepter l'invitation s'il avait été au courant que la réunion du synode, à laquelle il avait été convié, coïncidait avec des cérémonies en lhonneur du pape Pie XII, pour le 50ème anniversaire de sa mort. Et le Grand Rabbin de déclarer que le Pape Pie XII
« ne devrait pas être considéré comme un modèle, ni être béatifié, parce qu'il n'a pas élevé la voix contre l'Holocauste. Il n'a pas parlé, soit parce qu'il avait peur, ou pour dautres raisons personnelles. »
Quand il sadressa officiellement au synode, Cohen ne fit aucune référence explicite ni nominale au pape Pie XII, bien quil fût évident quil faisait allusion à lui. Sur un mode très diplomatique, il dit au synode que la plupart des Juifs, en particulier les survivants, estimaient que le pape sétait abstenu de condamner lHolocauste:
« Il peut avoir aidé secrètement beaucoup de ceux qui souffraient, mais la question est : aurait-il pu élever la voix et cela aurait-il servi ou non ? Seul Dieu peut répondre à cela. Mais je dois dire très clairement que nous, les rabbins, les dirigeants [religieux] du peuple juif, devons tenir compte de ce quont éprouvé ceux qui sont décédés, et que nous ne pouvons pas dire simplement : nous pardonnons, ou : nous oublions. Cela nous peine, mais nous ne pouvons accepter quun dirigeant de lEglise comme celui-là soit honoré maintenant. »
Il a également exhorté le synode, ainsi que les dirigeants religieux, à condamner vigoureusement lappel obscène du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, à la destruction dIsraël.
« Le problème, durant la Seconde Guerre mondiale, a été que les gens n'ont pas cru à ce quHitler disait. Malheureusement, nous avons eu l'Holocauste, et nous sommes affligés lorsque nous nous souvenons que les responsables des religions mondiales et dautres puissants dirigeants n'ont pas fait assez pour arrêter cela, à l'époque. Nous comptons quils le fassent aujourdhui. Ma présence ici me fait sentir que nous pouvons compter sur votre aide, et je suis sûr que votre message sera entendu par des gens influents dans le monde entier. »
Rabbi Shear Yashuv Cohen est un dirigeant spirituel remarquable, un grand savant et une voix authentique des Juifs religieux du pays, qui est rarement entendue. Il est admiré et respecté par tous les groupes religieux, y compris les haredim [ultra-orthodoxes]. Puissions-nous avoir la grâce de plus de rabbins ayant une telle qualité et une telle attitude.
Isi Leibler
© Jerusalem Post
Mis en ligne le 16 octobre 2008, par











