Bonnes feuilles du livre de Pierre-André Taguieff, publiées par "Tribune Juive"
La Judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial, Paris, Odile Jacob, 2008.
[Texte repris et mis en ligne avec lautorisation personnelle de P.A. Taguieff, que nous remercions ici chaudement.]
Antisionisme et antiaméricanisme
La représentation du « sionisme » la plus répandue dans le monde arabo-musulman apparaît dans un manuel scolaire saoudien sous cette formulation : « Le sionisme constitue lappareil exécutif officiel du judaïsme mondial. » Si le « sionisme » est le bras armé du « judaïsme mondial », alors ce dernier peut être imaginé comme une organisation dextension planétaire dont lidéologie est celle qui oriente les pratiques « sionistes ». Or, le « sionisme », précise un autre manuel scolaire saoudien, est « un phénomène de nationalisme raciste et agressif qui prend le caractère du colonialisme européen, lequel est [un type] dimpérialisme occidental ». Et cet impérialisme a le visage de lAmérique.
Dans la vulgate anti-occidentale devenue planétaire, lantiaméricanisme est inséparable de lantisionisme radical, composante principale de la nouvelle vision judéophobe qui sest constituée durant le dernier demi-siècle. Cette vulgate est lhéritière de lutopie révolutionnaire, dont elle constitue la plus récente figure historique, succédant au communisme stalinien. Elle lui doit son vocabulaire, ses clichés et ses slogans. En Europe, ces deux visions polémiques jumelles, lantiaméricanisme et lantisionisme radical, sont dotées dune haute respectabilité idéologico-politique tout en faisant lobjet de théorisations qui occupent une bonne partie du temps de travail des journalistes, des essayistes et des spécialistes de sciences sociales. Lintellectualisation de ces passions politiques dominantes semble aller de pair avec leur forte acceptabilité culturelle. Mais on peut en outre leur reconnaître une dimension fonctionnelle, dans le cadre du processus de construction imaginaire de lidentité européenne. Lantisionisme et lantiaméricanisme permettent aux Européens de se fabriquer polémiquement une identité collective. Cest pourquoi il est vain de sy opposer par des discours moralisants. Face à un tel mixte dintérêts et de passions, la seule arme efficace est un autre mixte dintérêts et de passions, qui ne peut se fonder que sur la défense de lunité et de lidentité de lOccident, face à ceux qui le désignent en tant quennemi. Comme le rappelait naguère Lévinas, « Occident signifie liberté de lesprit ». Mais la liberté de lesprit nest pas un fait social, elle na rien dune donnée élémentaire de lexistence occidentale. Elle constitue un appel et représente une tâche. Lidentité occidentale peut se réduire à cet idéal. Lui seul vaut quon le défende à tout prix.
Le fondamentalisme révolutionnaire, ou le nouveau totalitarisme
Le discours de lislamisme radical a intégré la dimension révolutionnaire, dont lefficacité symbolique tient à ce quelle répond à des attentes, nourrit limaginaire dun monde meilleur, tout en réveillant et en stimulant de puissants affects, dont le ressentiment nest pas le moindre. La rhétorique islamiste est à étudier de près : à travers ses clichés indéfiniment répétés, elle a pour fonction de transfigurer le désir de revanche, voire la volonté de vengeance contre lOccident. Ce ressentiment islamo-révolutionnaire a été théorisé par de nombreux idéologues islamistes, dont lobjectif déclaré est « dislamiser la modernité, non de moderniser lislam. »
Sous le lyrisme prophétique de ses discours fleuris, lislamisme offre une nouvelle synthèse dans laquelle la logique du ressentiment, fondée sur un puissant sentiment dinjustice et dhumiliation, sarticule avec une vision apocalyptique de la « guerre sainte », fondée sur une approche conspirationniste de tous les problèmes. Lislamisme articule lutopisme messianique des mouvements révolutionnaires avec le culte dune tradition transfigurée et lexaltation dun passé héroïque tout imaginaire, pour faire surgir un nouveau totalitarisme. Dans les années 1960, le politologue américain Manfred Halpern décrivait déjà ce quil appelait les « mouvements totalitaires néo-islamiques ». Dans une autre perspective, lislamisme a été suggestivement caractérisé comme un « traditionalisme révolutionnaire », combinant lautorité traditionnelle et le pouvoir charismatique. On retrouve dans lislamisme radical une dimension fondamentale des totalitarismes du XXe siècle : la définition et la mise en uvre dun programme de « purification » du genre humain. Les terribles purificateurs, bolcheviks, nazis ou islamistes, conçoivent leur combat comme un travail infini dépuration et de nettoyage, visant à éliminer les éléments jugés « nuisibles », « criminels », « impurs » ou « impies ».
Ce qui sest constitué à la fin du XXe siècle dans le monde musulman, à travers des endoctrinements et des mobilisations de masse, des révolutions conduites par des leaders charismatiques, linstauration de dictatures islamiques et le recours au terrorisme international planifié et théologiquement légitimé, cest une configuration théocratique-totalitaire. On peut considérer lislamisme, dont la variante jihadiste est désormais la plus dynamique, comme « la forme la plus nocive du fondamentalisme révolutionnaire » (Élie Barnavi). Les Juifs en constituent la cible la plus fortement démonisée, relative nouveauté dans la longue histoire de lislam, liée à limportance symbolique prise par la cause palestinienne et à la tendance contemporaine à faire du Jihad le « sixième pilier » de lislam, devenant dès lors en lui-même un bien. En 2001, définissant Al-Qaida comme une « alliance fondamentaliste » et multinationale des « mouvements jihadistes de divers pays musulmans », Ayman al-Zawahiri menace ainsi les « ennemis de lislam » : « Elle [cette alliance fondamentaliste] est porteuse dune promesse de destruction pour la nouvelle croisade contre les terres de lislam. Elle a soif de vengeance contre les chefs de bande de limpiété internationale (les États-Unis, la Russie et Israël). »
Ceux qui, aujourdhui, se disent « révolutionnaires », de Chávez à Ahmadinejad, partagent ce mixte dantiaméricanisme et dantisionisme radical, en prétendant parler et agir au nom des « peuples opprimés » ou « exploités », ou encore des « dominés » et des « humiliés », et bien sûr contre « limpérialisme » dont le visage est dabord celui de « lhyperpuissance » étatsunienne, ensuite celui de « lentité sioniste ». Cest même là lunique moyen de définir la posture révolutionnaire après la faillite du communisme. Elle se réduit à une formule creuse fonctionnant comme un slogan : « Résister à lEmpire. » Le sentiment dinjustice et dhumiliation devenu thème central de la propagande enclenche la logique du ressentiment. Par ailleurs, dans les dictatures se réclamant de lislam et instrumentalisant cyniquement lislamisme, les malheurs du peuple sont expliqués dune façon conspirationniste par laction occulte de « létranger », cest-à-dire de « limpérialisme occidental » ou du « sionisme international ».
Les Juifs, ennemis sataniques, et leurs alliés
Loffensive islamiste contre lOccident, quelle se limite à la pénétration culturelle accompagnée de pression politique ou quelle consiste à pratiquer le Jihad sur le mode des attentats terroristes, se caractérise par la place centrale quelle accorde à la lutte contre les Juifs, imaginés comme les « maîtres du monde », stigmatisés comme « sataniques ». La haine de lOccident semble même nêtre quune extension de la haine des Juifs. Comme si les ennemis de lOccident postulaient que lOccident judéo-chrétien quils haïssent était avant tout un Occident juif ou « enjuivé »
Loccidentalophobie militante daujourdhui apparaît comme une forme de judéophobie mythiquement élargie, généralisée à toutes les figures de lennemi, à commencer par les « infidèles », catégorie incluant, pour les théoriciens de lislamisme radical, les « peuples du Livre », Juifs et chrétiens.
Dans lépître dAl-Qaida intitulée « Qui est lennemi et par qui commencer ? », la première catégorie dennemis distinguée, regoupant les ennemis « les plus dangereux », donc à combattre prioritairement, est ainsi décrite : « - Les Juifs (et il ne faut pas faire une distinction entre les Juifs et les Sionistes ni entre les Juifs de Palestine et les Juifs de létranger). - Les Chrétiens dOccident qui dirigent la nouvelle croisade, cest-à-dire lAmérique et lEurope occidentale (
). - Les Chrétiens dOrient quils soient arabes ou russes (
). »
Métamorphoses de la judéophobie
Parallèlement, la judéophobie de tradition occidentale a subi des transformations significatives, dans le nouveau contexte géopolitique instauré par la création, en 1948, de lÉtat dIsraël et le refus arabo-musulman de son existence, marqué par une série de guerres toutes gagnées par Israël, condition impérative de sa survie, mais nourrissant en même temps un ressentiment de masse stimulé par la propagande de dirigeants poliques aussi incompétents que démagogues. Ces victoires successives dIsraël ont été exploitées par tous les ennemis dIsraël comme la marque dune « arrogance » innée et dune tendance naturelle à l« impérialisme ». Lantisionisme dobédience nationaliste a joué sur le sentiment d« humiliation » ou celui de la fierté blessée, largement partagé dans la culture arabo-musulmane, nourrissant ainsi un fort ressentiment contre « les sionistes ». Corrélativement, les vaincus du monde arabo-musulman ont été (et sont) globalement présentés comme des « victimes », représentation polémique que leur discours de propagande a renforcée en mettant en scène la figure du Palestinien opprimé et spolié, censée incarner lArabe-victime face à lennemi satanique, « le Sioniste » ou « le Juif ». Les idéologues des pays arabes ont su instrumentaliser ce statut victimaire pour justifier les carences de leurs dirigeants et donner une explication mythique des malheurs de leurs peuples. Instrument privilégié de manipulation de lopinion, lantisionisme est ainsi devenu, pour les dirigeants des pays arabo-musulmans, un indispensable moyen de gouverner.
Au cours des cinquante dernières années du XXe siècle, le mythe répulsif visant le peuple juif sest métamorphosé sur la base dune inversion dimage : de « race maudite » et corruptrice venue dOrient, « le Juif » sest transformé en « entité sioniste » incarnant lOccident impérialiste. La rhétorique de combat de lislamisme radical est ici un bon témoin, notamment dans sa variante chiite à liranienne : la dénonciation diabolisante du « Grand Satan » (les États-Unis, ou lAmérique) va de pair avec celle du « Petit Satan » (Israël).
Si « le Juif » incarne toujours la figure de Satan emprunt à lantijudaïsme chrétien -, ce nest plus en tant que « Sémite », mais en tant que suppôt de lOccident perçu comme ennemi de lislam et des musulmans. Le peuple juif, dans limaginaire antijuif hégémonique, sest ainsi occidentalisé, au point de se confondre soit avec lun des rameaux de la « race blanche » dominatrice et arrogante, soit avec la pointe avancée de lOccident chrétien, perçu en conséquence comme judéo-chrétien. En soccidentalisant, le peuple juif sest « désémitisé » aux yeux des plus puissants de ses nouveaux ennemis. Et il sest en même temps « sionisé », selon le postulat : « Tous les Juifs soutiennent Israël ». Bref, le type négatif du « Juif » a été reconstruit de manière à ce quil représente un modèle-réduit de tout ce qui est rejeté et détesté dans lOccident. Cest pourquoi les chrétiens dOrient, après les Juifs orientaux, sont chassés des terres dislam.
Mon hypothèse est que la haine antijuive constitue désormais le moteur passionnel de la haine de lOccident en même temps que son principal mode de légitimation. Dans la configuration antijuive sexprimant à travers un « antisionisme » foncièrement équivoque, on trouve un condensé des passions négatives visant lOccident, en tant que judéo-chrétien. La continuité, postulée par leurs ennemis communs, entre judaïsme et christianisme fournit une justification tardive au néologisme créé au XIXe siècle : « judéo-christianisme ». La stigmatisation de la « coalition judéo-croisée » comme luvre de Satan présuppose une vision paranoïaque et conspirationniste de lennemi, quexprime ce passage dune épître dAl-Qaida intitulée « Ainsi nous voyons le Jihad et nous le voulons » : « Aujourdhui, le monde entier sest ligué contre nous. » Cette vision dune conspiration universelle contre le Bien censé être incarné par lOumma justifie une guerre totale contre lennemi absolu.
Face à la guerre contre les « judéo-croisés »
Lesprit néo-munichois pourrait revenir en force. Car on connaît les faiblesses des démocraties pluralistes face à leurs ennemis les plus résolus. La politique de la tolérance absolue peut savérer la pire des politiques. Il convient de ne point exclure du champ des possibles cette vision dun avenir sombre : la double montée en puissance du courant neutraliste européen et du parti de la capitulation devant le terrorisme islamique, fêtant leurs fiançailles sur les ruines des liens transatlantiques et labandon dIsraël. Cest pourquoi il importe dinscrire la lutte contre la judéophobie mondialisée dans le cadre de la lutte contre la nouvelle menace globale : lislamisme international. Ce dernier ne se réduit pas aux actes terroristes que ses stratèges médiatisent mondialement avec habileté, il mène une guerre culturelle faisant feu de tous bois. Le combat contre lislamisme radical doit être pluridimensionnel et sans compromis. Lattitude frileuse des élites politiques et intellectuelles, en Europe, face aux mobilisations violentes initiées par les milieux islamistes exploitant le malaise provoqué par la publication des caricatures de Mahomet, montre que sest insensiblement imposée la logique « plutôt verts que morts ».
Dans un discours prononcé le 26 novembre 1938, quelques jours après la « Nuit de cristal » (9-10 novembre) organisée par les nazis, Léon Blum faisait remarquer à ses contemporains tentés par l« esprit munichois » : « Il ny a pas dexemple dans lhistoire quon ait acquis la sécurité par la lâcheté, et cela ni pour les peuples, ni pour les groupements humains, ni pour les hommes. » Cinq ans plus tôt, après la prise du pouvoir en Allemagne par les nazis, Joseph Goebbels sétait publiquement réjoui en tenant ces propos ironiques : « Cela restera toujours lune des meilleures farces de la démocratie que davoir elle-même fourni à ses ennemis mortels le moyen par lequel elle fut détruite. »
Laveuglement de la démocratie allemande nest plus de saison. Cest la faiblesse et la pusillanimité de la communauté internationale - et de lEurope au premier chef - qui, aujourdhui, renforcent le camp des ennemis de lOccident démocratique, au premier rang desquels apparaît lIran totalitaire, suivi par les réseaux protéiformes dAl-Qaida. La sous-estimation de lennemi est lopium des sociétés démocratiques. Face aux nouvelles menaces, nous devons conserver à lesprit la remarque ironique de Goebbels, qui vaut comme un avertissement. Il faut imaginer limpensable pour se donner les moyens déviter quil ne se réalise.
Pierre-André Taguieff
© Odile Jacob
Mis en ligne le 04 septembre 2008, par











