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P.A. Taguieff, "La Judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial". Bonnes feuilles
Tribune Juive avait annoncé (n° 39) la parution du très important livre de Pierre-André Taguieff, La Judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial (Odile Jacob). Si comparaison n’est pas raison, ce que Taguieff met au jour fait froid dans le dos. Serions-nous dans un décalque contemporain de 1938, avec, face à nous, une monstruosité que nous nous refusons à identifier et à nommer ? Le lien n’est pas abusif : la haine du « Juif » en est le dénominateur commun temporel, et sa mutation en « sioniste » n’en masque pas la mécanique idéologique commune. Cependant, cette haine nous dit aujourd’hui autre chose. Ce que Taguieff identifie, et qui devrait ouvrir les yeux des plus indifférents, c’est l’autre fonction de la judéophobie contemporaine. Sous l’Israël honni, c’est l’Occident qui est rejeté et voué aux flammes purificatrices du djihad. La précision des arguments de Taguieff ne laisse aucune place au doute : Israël n’est pas l’unique cible de la bombe islamique. Penser le contraire serait céder aux illusions prêtes à sacrifier l’État juif dans l’espoir d’une paix hasardeuse. Ahmadinejad n’est pas Hitler, mais son clone islamique lifté. Ce qu’analyse Pierre-André Taguieff, c’est le processus complexe qui a construit ce discours et en assure la prospérité. Le constat est terrifiant : ce discours a contaminé une grande partie du monde arabe et musulman, à la fois dans son idéologie et dans les mécanismes psychiques qui permettent à celle-ci de s’implanter. Le temps est compté avant le passage à l’acte. Car ce dont disposent désormais ces nouveaux fanatiques, ce sont les moyens d’une apocalypse sacrificielle. L’Occident saura-t-il voir le danger ? Saura-t-il voir la menace pour lui-même ? Le livre de Pierre-André Taguieff devrait l’y aider. Nous en publions ci-après des bonnes feuilles. (Jacques Tarnero, "Tribune juive" n° 40, septembre 2008, pp. 30-33).
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Bonnes feuilles du livre de Pierre-André Taguieff, publiées par "Tribune Juive"

 04/09/08

La Judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial, Paris, Odile Jacob, 2008.

 

[Texte repris et mis en ligne avec l’autorisation personnelle de P.A. Taguieff, que nous remercions ici chaudement.]

 

Antisionisme et antiaméricanisme


La représentation du « sionisme » la plus répandue dans le monde arabo-musulman apparaît dans un manuel scolaire saoudien sous cette formulation : « Le sionisme constitue l’appareil exécutif officiel du judaïsme mondial. » Si le « sionisme » est le bras armé du « judaïsme mondial », alors ce dernier peut être imaginé comme une organisation d’extension planétaire dont l’idéologie est celle qui oriente les pratiques « sionistes ». Or, le « sionisme », précise un autre manuel scolaire saoudien, est « un phénomène de nationalisme raciste et agressif qui prend le caractère du colonialisme européen, lequel est [un type] d’impérialisme occidental ». Et cet impérialisme a le visage de l’Amérique.

Dans la vulgate anti-occidentale devenue planétaire, l’antiaméricanisme est inséparable de l’antisionisme radical, composante principale de la nouvelle vision judéophobe qui s’est constituée durant le dernier demi-siècle. Cette vulgate est l’héritière de l’utopie révolutionnaire, dont elle constitue la plus récente figure historique, succédant au communisme stalinien. Elle lui doit son vocabulaire, ses clichés et ses slogans. En Europe, ces deux visions polémiques jumelles, l’antiaméricanisme et l’antisionisme radical, sont dotées d’une haute respectabilité idéologico-politique tout en faisant l’objet de théorisations qui occupent une bonne partie du temps de travail des journalistes, des essayistes et des spécialistes de sciences sociales. L’intellectualisation de ces passions politiques dominantes semble aller de pair avec leur forte acceptabilité culturelle. Mais on peut en outre leur reconnaître une dimension fonctionnelle, dans le cadre du processus de construction imaginaire de l’identité européenne. L’antisionisme et l’antiaméricanisme permettent aux Européens de se fabriquer polémiquement une identité collective. C’est pourquoi il est vain de s’y opposer par des discours moralisants. Face à un tel mixte d’intérêts et de passions, la seule arme efficace est un autre mixte d’intérêts et de passions, qui ne peut se fonder que sur la défense de l’unité et de l’identité de l’Occident, face à ceux qui le désignent en tant qu’ennemi. Comme le rappelait naguère Lévinas, « Occident signifie liberté de l’esprit ». Mais la liberté de l’esprit n’est pas un fait social, elle n’a rien d’une donnée élémentaire de l’existence occidentale. Elle constitue un appel et représente une tâche. L’identité occidentale peut se réduire à cet idéal. Lui seul vaut qu’on le défende à tout prix.

 

Le fondamentalisme révolutionnaire, ou le nouveau totalitarisme


Le discours de l’islamisme radical a intégré la dimension révolutionnaire, dont l’efficacité symbolique tient à ce qu’elle répond à des attentes, nourrit l’imaginaire d’un monde meilleur, tout en réveillant et en stimulant de puissants affects, dont le ressentiment n’est pas le moindre. La rhétorique islamiste est à étudier de près : à travers ses clichés indéfiniment répétés, elle a pour fonction de transfigurer le désir de revanche, voire la volonté de vengeance contre l’Occident. Ce ressentiment islamo-révolutionnaire a été théorisé par de nombreux idéologues islamistes, dont l’objectif déclaré est « d’islamiser la modernité, non de moderniser l’islam. »

Sous le lyrisme prophétique de ses discours fleuris, l’islamisme offre une nouvelle synthèse dans laquelle la logique du ressentiment, fondée sur un puissant sentiment d’injustice et d’humiliation, s’articule avec une vision apocalyptique de la « guerre sainte », fondée sur une approche conspirationniste de tous les problèmes. L’islamisme articule l’utopisme messianique des mouvements révolutionnaires avec le culte d’une tradition transfigurée et l’exaltation d’un passé héroïque tout imaginaire, pour faire surgir un nouveau totalitarisme. Dans les années 1960, le politologue américain Manfred Halpern décrivait déjà ce qu’il appelait les « mouvements totalitaires néo-islamiques ». Dans une autre perspective, l’islamisme a été suggestivement caractérisé comme un « traditionalisme révolutionnaire », combinant l’autorité traditionnelle et le pouvoir charismatique. On retrouve dans l’islamisme radical une dimension fondamentale des totalitarismes du XXe siècle : la définition et la mise en œuvre d’un programme de « purification » du genre humain. Les terribles purificateurs, bolcheviks, nazis ou islamistes, conçoivent leur combat comme un travail infini d’épuration et de nettoyage, visant à éliminer les éléments jugés « nuisibles », « criminels », « impurs » ou « impies ».

Ce qui s’est constitué à la fin du XXe siècle dans le monde musulman, à travers des endoctrinements et des mobilisations de masse, des révolutions conduites par des leaders charismatiques, l’instauration de dictatures islamiques et le recours au terrorisme international planifié et théologiquement légitimé, c’est une configuration théocratique-totalitaire. On peut considérer l’islamisme, dont la variante jihadiste est désormais la plus dynamique, comme « la forme la plus nocive du fondamentalisme révolutionnaire » (Élie Barnavi). Les Juifs en constituent la cible la plus fortement démonisée, relative nouveauté dans la longue histoire de l’islam, liée à l’importance symbolique prise par la cause palestinienne et à la tendance contemporaine à faire du Jihad le « sixième pilier » de l’islam, devenant dès lors en lui-même un bien. En 2001, définissant Al-Qaida comme une « alliance fondamentaliste » et multinationale des « mouvements jihadistes de divers pays musulmans », Ayman al-Zawahiri menace ainsi les « ennemis de l’islam » : « Elle [cette alliance fondamentaliste] est porteuse d’une promesse de destruction pour la nouvelle croisade contre les terres de l’islam. Elle a soif de vengeance contre les chefs de bande de l’impiété internationale (les États-Unis, la Russie et Israël). »

Ceux qui, aujourd’hui, se disent « révolutionnaires », de Chávez à Ahmadinejad, partagent ce mixte d’antiaméricanisme et d’antisionisme radical, en prétendant parler et agir au nom des « peuples opprimés » ou « exploités », ou encore des « dominés » et des « humiliés », et bien sûr contre « l’impérialisme » dont le visage est d’abord celui de « l’hyperpuissance » étatsunienne, ensuite celui de « l’entité sioniste ». C’est même là l’unique moyen de définir la posture révolutionnaire après la faillite du communisme. Elle se réduit à une formule creuse fonctionnant comme un slogan : « Résister à l’Empire. » Le sentiment d’injustice et d’humiliation devenu thème central de la propagande enclenche la logique du ressentiment. Par ailleurs, dans les dictatures se réclamant de l’islam et instrumentalisant cyniquement l’islamisme, les malheurs du peuple sont expliqués d’une façon conspirationniste par l’action occulte de « l’étranger », c’est-à-dire de « l’impérialisme occidental » ou du « sionisme international ».

 

Les Juifs, ennemis sataniques, et leurs alliés


L’offensive islamiste contre l’Occident, qu’elle se limite à la pénétration culturelle accompagnée de pression politique ou qu’elle consiste à pratiquer le Jihad sur le mode des attentats terroristes, se caractérise par la place centrale qu’elle accorde à la lutte contre les Juifs, imaginés comme les « maîtres du monde », stigmatisés comme « sataniques ». La haine de l’Occident semble même n’être qu’une extension de la haine des Juifs. Comme si les ennemis de l’Occident postulaient que l’Occident judéo-chrétien qu’ils haïssent était avant tout un Occident juif ou « enjuivé » … L’occidentalophobie militante d’aujourd’hui apparaît comme une forme de judéophobie mythiquement élargie, généralisée à toutes les figures de l’ennemi, à commencer par les « infidèles », catégorie incluant, pour les théoriciens de l’islamisme radical, les « peuples du Livre », Juifs et chrétiens.

Dans l’épître d’Al-Qaida intitulée « Qui est l’ennemi et par qui commencer ? », la première catégorie d’ennemis distinguée, regoupant les ennemis « les plus dangereux », donc à combattre prioritairement, est ainsi décrite : « - Les Juifs (et il ne faut pas faire une distinction entre les Juifs et les Sionistes ni entre les Juifs de Palestine et les Juifs de l’étranger). - Les Chrétiens d’Occident qui dirigent la nouvelle croisade, c’est-à-dire l’Amérique et l’Europe occidentale (…). - Les Chrétiens d’Orient qu’ils soient arabes ou russes (…). »

 

Métamorphoses de la judéophobie


Parallèlement, la judéophobie de tradition occidentale a subi des transformations significatives, dans le nouveau contexte géopolitique instauré par la création, en 1948, de l’État d’Israël et le refus arabo-musulman de son existence, marqué par une série de guerres toutes gagnées par Israël, condition impérative de sa survie, mais nourrissant en même temps un ressentiment de masse stimulé par la propagande de dirigeants poliques aussi incompétents que démagogues. Ces victoires successives d’Israël ont été exploitées par tous les ennemis d’Israël comme la marque d’une « arrogance » innée et d’une tendance naturelle à l’« impérialisme ». L’antisionisme d’obédience nationaliste a joué sur le sentiment d’« humiliation » ou celui de la fierté blessée, largement partagé dans la culture arabo-musulmane, nourrissant ainsi un fort ressentiment contre « les sionistes ». Corrélativement, les vaincus du monde arabo-musulman ont été (et sont) globalement présentés comme des « victimes », représentation polémique que leur discours de propagande a renforcée en mettant en scène la figure du Palestinien opprimé et spolié, censée incarner l’Arabe-victime face à l’ennemi satanique, « le Sioniste » ou « le Juif ». Les idéologues des pays arabes ont su instrumentaliser ce statut victimaire pour justifier les carences de leurs dirigeants et donner une explication mythique des malheurs de leurs peuples. Instrument privilégié de manipulation de l’opinion, l’antisionisme est ainsi devenu, pour les dirigeants des pays arabo-musulmans, un indispensable moyen de gouverner.

Au cours des cinquante dernières années du XXe siècle, le mythe répulsif visant le peuple juif s’est métamorphosé sur la base d’une inversion d’image : de « race maudite » et corruptrice venue d’Orient, « le Juif » s’est transformé en « entité sioniste » incarnant l’Occident impérialiste. La rhétorique de combat de l’islamisme radical est ici un bon témoin, notamment dans sa variante chiite à l’iranienne : la dénonciation diabolisante du « Grand Satan » (les États-Unis, ou l’Amérique) va de pair avec celle du « Petit Satan » (Israël).

Si « le Juif » incarne toujours la figure de Satan – emprunt à l’antijudaïsme chrétien -, ce n’est plus en tant que « Sémite », mais en tant que suppôt de l’Occident perçu comme ennemi de l’islam et des musulmans. Le peuple juif, dans l’imaginaire antijuif hégémonique, s’est ainsi occidentalisé, au point de se confondre soit avec l’un des rameaux de la « race blanche » dominatrice et arrogante, soit avec la pointe avancée de l’Occident chrétien, perçu en conséquence comme judéo-chrétien. En s’occidentalisant, le peuple juif s’est « désémitisé » aux yeux des plus puissants de ses nouveaux ennemis. Et il s’est en même temps « sionisé », selon le postulat : « Tous les Juifs soutiennent Israël ». Bref, le type négatif du « Juif » a été reconstruit de manière à ce qu’il représente un modèle-réduit de tout ce qui est rejeté et détesté dans l’Occident. C’est pourquoi les chrétiens d’Orient, après les Juifs orientaux, sont chassés des terres d’islam.

Mon hypothèse est que la haine antijuive constitue désormais le moteur passionnel de la haine de l’Occident en même temps que son principal mode de légitimation. Dans la configuration antijuive s’exprimant à travers un « antisionisme » foncièrement équivoque, on trouve un condensé des passions négatives visant l’Occident, en tant que judéo-chrétien. La continuité, postulée par leurs ennemis communs, entre judaïsme et christianisme fournit une justification tardive au néologisme créé au XIXe siècle : « judéo-christianisme ». La stigmatisation de la « coalition judéo-croisée » comme l’œuvre de Satan présuppose une vision paranoïaque et conspirationniste de l’ennemi, qu’exprime ce passage d’une épître d’Al-Qaida intitulée « Ainsi nous voyons le Jihad et nous le voulons » : « Aujourd’hui, le monde entier s’est ligué contre nous. » Cette vision d’une conspiration universelle contre le Bien censé être incarné par l’Oumma justifie une guerre totale contre l’ennemi absolu.

 

Face à la guerre contre les « judéo-croisés »


L’esprit néo-munichois pourrait revenir en force. Car on connaît les faiblesses des démocraties pluralistes face à leurs ennemis les plus résolus. La politique de la tolérance absolue peut s’avérer la pire des politiques. Il convient de ne point exclure du champ des possibles cette vision d’un avenir sombre : la double montée en puissance du courant neutraliste européen et du parti de la capitulation devant le terrorisme islamique, fêtant leurs fiançailles sur les ruines des liens transatlantiques et l’abandon d’Israël. C’est pourquoi il importe d’inscrire la lutte contre la judéophobie mondialisée dans le cadre de la lutte contre la nouvelle menace globale : l’islamisme international. Ce dernier ne se réduit pas aux actes terroristes que ses stratèges médiatisent mondialement avec habileté, il mène une guerre culturelle faisant feu de tous bois. Le combat contre l’islamisme radical doit être pluridimensionnel et sans compromis. L’attitude frileuse des élites politiques et intellectuelles, en Europe, face aux mobilisations violentes initiées par les milieux islamistes exploitant le malaise provoqué par la publication des caricatures de Mahomet, montre que s’est insensiblement imposée la logique « plutôt verts que morts ».

Dans un discours prononcé le 26 novembre 1938, quelques jours après la « Nuit de cristal » (9-10 novembre) organisée par les nazis, Léon Blum faisait remarquer à ses contemporains tentés par l’« esprit munichois » : « Il n’y a pas d’exemple dans l’histoire qu’on ait acquis la sécurité par la lâcheté, et cela ni pour les peuples, ni pour les groupements humains, ni pour les hommes. » Cinq ans plus tôt, après la prise du pouvoir en Allemagne par les nazis, Joseph Goebbels s’était publiquement réjoui en tenant ces propos ironiques : « Cela restera toujours l’une des meilleures farces de la démocratie que d’avoir elle-même fourni à ses ennemis mortels le moyen par lequel elle fut détruite. »

L’aveuglement de la démocratie allemande n’est plus de saison. C’est la faiblesse et la pusillanimité de la communauté internationale - et de l’Europe au premier chef - qui, aujourd’hui, renforcent le camp des ennemis de l’Occident démocratique, au premier rang desquels apparaît l’Iran totalitaire, suivi par les réseaux protéiformes d’Al-Qaida. La sous-estimation de l’ennemi est l’opium des sociétés démocratiques. Face aux nouvelles menaces, nous devons conserver à l’esprit la remarque ironique de Goebbels, qui vaut comme un avertissement. Il faut imaginer l’impensable pour se donner les moyens d’éviter qu’il ne se réalise.

 

Pierre-André Taguieff


© Odile Jacob


Mis en ligne le 04 septembre 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

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