(*) La Discorde. Israël-Palestine, les Juifs, la France. Conversations avec Elisabeth Lévy. Editions Flammarion. Février 2008. 384 pages. 9 euros
Quand on connaît le rejet quasi viscéral du sionisme et dIsraël que manifeste, dans ses prises de position, lancien président de « Médecins sans frontières », qualifié, on sen souvient de « traître » par Alexandre Adler, on imagine sans peine le courage, le cran quil a fallu à Alain Finkielkraut, « Finkie » pour les intimes et les admirateurs, pour accepter ce défi dun dialogue discordant sur un sujet brûlant et qui fâche : « Israël-Palestine, les Juifs, la France ». On mesure aussi la ténacité de la modératrice, Elisabeth Lévy, journaliste au Point et à Marianne, pour revenir à la charge auprès des deux intervenants, trois années durant.
« Si Rony a très vite accepté, arracher le consentement dAlain a été un tour de force ».
Car « Les deux hommes qui se font face sans se regarder ne sont pas des intellectuels en désaccord ou des adversaires politiques, mais des ennemis ».
A Rony Brauman qui ouvre le feu en assenant :
« Vous invoquez les grands principes, vous vous concentrez sur les discours pour ne pas voir le réel : loppression dun peuple par un Etat juif devenu une citadelle surarmée, la spoliation constante des Palestiniens ».
Alain Finkielkraut réplique, dentrée de jeu :
« La haine des sionistes est la marque progressiste de la haine des Juifs. Je ne dis pas que vous êtes complaisant avec lantisémitisme, mais vous ne le voyez pas, ni en France, ni ailleurs. Et votre aveuglement est un permis de haïr ».
Le ton, demblée est lancé. Il se maintiendra au cours des ans.
30 juin 2004. A Alain Finkielkraut qui explique quil a très tôt pressenti que, du fait dIsraël, les Juifs auraient plus souvent à répondre de laccusation de nazisme quà se battre contre les résurgences de lantisémitisme nazi, Rony Brauman tient à rappeler que son père était un militant sioniste et que lui-même , longtemps, a partagé ses idées. Quant à Alain Finkielkraut, cest un « Israélien imaginaire » qui, en avril 2002, lors dune manifestation organisée par le CRIF, a été acclamé aux cris de « Finkielkraut, roi dIsraël », ce que dément lintéressé.
« Je ne suis pas contre Israël », précise Brauman, mais contre la politique de ce pays qui « se caractérise par une expansion territoriale continue
»
Brauman refuse la « légèreté » et la « brutalité » du président du CRIF, Roger Cukierman, qui, lors du déclenchement de lIntifada, déclare que
« Lensemble des Juifs de France se range inconditionnellement derrière Israël ».
Il ne veut pas être enrôlé dans cet ensemble dont il estime ne pas faire partie, même sil est lui-même dorigine israélienne. Finkielkaut lui reproche de faire partie de ceux qui cherchent à « judaïser la haine des Juifs ».
Citant - il aurait pu trouver mieux comme référence - le député arabe israélien, Azmi Bishara, qui affirme :
« Israël est un Etat démocratique pour les Juifs et juif pour les Arabes »,
Brauman évoque lidée éculée dun Etat binational, un « piège », selon Finkielkraut, car un tel Etat nest le « projet » de personne.
24 juillet 2004. Si lon en croit lancien président de la Knesset, le Parlement israélien, qui sest exprimé dans Le Monde, « le sionisme est mort ». Alain Finkielkraut : « Non ! ».
« Le sionisme est même lun des seuls mouvements nationaux, au XXe siècle, qui nait pas débouché, au nom de lidentité culturelle, sur une dictature ».
Pour Rony Brauman, le sionisme originel a échoué, il faut le dépasser pour aller vers l « israélité », vers le « métissage organisé ». Répartie cinglante de Finkielkraut :
« Le métissage réalisé, cest le métro ou la galerie marchande. La France est en train de devenir le métro. Quitter un pays-métro pour un pays-pays : voilà lune des raisons qui peuvent conduire certains Juifs français à sétablir en Israël ».
Les Israéliens sont des colonialistes, dit Brauman.
Non, ils nont fait que gagner des guerres, dit Finkielkraut, ce nest pas pareil !
La clôture de sécurité est-elle un « Mur de lapartheid » comme le prétendent certains ? Alain Finkielkraut sénerve :
« Mais de quoi parle-t-on ? Y a-t-il, à larrière des autobus israéliens, des places réservées pour les Arabes ? Y a-t-il des établissements interdits aux non-Juifs ? Y a-t-il, pour la loi israélienne, des hommes qui sont moins hommes que dautres ? La hiérarchie des races est-elle au principe du vivre-ensemble ? Seuls les Juifs sont-ils citoyens de lEtat juif ? Non, bien sûr. »
24 juillet 2004 - 11 septembre 2004. Le combat se poursuit autour du « nouvel antisémitisme », à présent. Un point daccord semble se dessiner.
Finkielkraut :
« Nous subissons, en France, la retombée de lantisémitisme qui se déchaîne aujourdhui en Afrique et dans le monde arabo-musulman ».
Brauman :
« Je ne conteste pas pour autant lexistence de discours et de comportements violents antisémites. Les insultes et les tags antijuifs sont malheureusement bien réels, particulièrement dans les quartiers et cités dits sensibles ».
Mais cette apparente communion ne dure pas, car, pour Brauman, la fameuse « affaire du Lycée Montaigne » est un faux, ce qui a le don dirriter son vis-à-vis : « Un faux, comme vous y allez ! »
20 juin 2006. Deux ans ont passé. La discussion reprend. Mémoire de la Shoah, vérité historique, esclavage, génocide, lois mémorielles, négationnisme. Les points daccord sont un peu plus nombreux, avant que Brauman ne dérape encore à propos du meurtre dIlan Halimi :
« la manifestation appelée par le CRIF le 26 février était parfaitement malvenue, en ce quelle disqualifiait la prudence en lâcheté ou en aveuglement. On ne pouvait pas conclure si rapidement que cela à la dimension antisémite primordiale de cette horreur ».
Décidément Brauman napprécie pas beaucoup le CRIF !
20 juin - 16 août 2006. Gaza et le Liban sont au programme. Le retrait de Gaza.
Oui, pas mal, dit Brauman, mais pourquoi ne pas avoir synchronisé cette action avec les Palestiniens ? Et puis, tandis quon évacue Gaza, on simplante un peu plus en Cisjordanie !
« Et les tirs incessants sur Sderot », lance Finkielkraut. « Parlez-nous de Sderot ! ».
Réponse :
« rien ne peut changer tant que les Israéliens prétendront décider eux-mêmes de lidentité de ceux avec qui ils accepteraient de négocier ».
Entendez : le Hamas, bien sûr.
Et pour ce qui est du Hezbollah et de la guerre au Liban, Finkielkraut pense que le parti de Dieu fait du bourrage de crâne et Brauman que « même si le Hezbollah est affaibli, cette guerre a été un échec désastreux ».
16 août 2006. Lépilogue.
Il est temps denterrer la hache de guerre. Les adversaires sont au bord de lépuisement. Pour Elisabeth Lévy,
« Ce dialogue a souvent été difficile, il na jamais été médiocre ».
Intéressant et passionnant.
Jean-Pierre Allali
© CRIF
Mis en ligne le 15 juillet 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











