21 juin 2008
Sur le site de Maariv
Titre hébreu original : "Raq shelo yigu lahem basemel".
Traduit de l'hébreu par Menahem Macina pour upjf.org
Laffaire Mohammed al-Dura refuse dexpirer. En Israël, on en connaît surtout la première partie. En France, ces dernières semaines, daucuns lont déjà surnommée une nouvelle affaire Dreyfus.
Le début est connu. Les images diffusées il y a sept ans et demi ont choqué lopinion publique en Israël et dans le monde. On y voyait un père et son fils qui se dissimulaient derrière un fût de béton, appelant à laide sous les balles qui les atteignaient. Le père tente de protéger lenfant. En vain. Talal Abu Rahma, le caméraman de la chaîne France 2, avait transmis le matériau au correspondant émérite et célèbre de la chaîne à Jérusalem, Charles Enderlin. Celui-ci retint des rushes moins de 60 secondes, dures et horribles, auxquelles il ajouta un commentaire qui fait porter la responsabilité aux soldats de Tsahal. En quelques jours, lévénement devint laliment de la propagande la plus pénible qui ait jamais existé, contre l'Etat dIsraël. Quiconque, alors, tentait dexprimer des doutes, était considéré comme un négationniste absolu. Il y avait bien une preuve filmée. Rien ne surpasse cela.
Mohammed al-Dura devint un symbole. On donna son nom à des places. Des timbres furent émis à sa gloire. Lécrivain palestinien, Mahmoud Darwich, lui consacra un poème. Son portrait devint infiniment plus célèbre que celui de lenfant juif, les mains en lair devant un soldat nazi. Il est, dores et déjà, impossible de faire le compte des évocations de son nom dans les articles stigmatisant Israël, parus dans le monde entier. Et pas seulement à lencontre dIsraël. Aux yeux de certains auteurs, écrivains célèbres, lauréats du Prix Nobel, Israël est devenu un Etat nazi, assassin denfants. Cela ne sest pas produit uniquement à cause de la soixantaine de secondes du reportage al-Dura, mais limpact de cette brève séquence a été prépondérant. Elle constituait la preuve décisive, ultime, du caractère meurtrier dIsraël.
Mais il y eut quelques rares personnes, chez nous comme dans le monde en général, qui perçurent que quelque chose clochait dans les 58 secondes, devenues mondialement célèbres. Parmi eux, il y avait, en Israël, le physicien, Nahum Shahaf, membre de la commission denquête qui fut constituée un peu trop tard. Il y eut également Esther Schapira, de la télévision allemande, venue pour médire, car elle était convaincue que Tsahal avait tué lenfant, mais à qui il apparut que, dans la version de France 2, il y avait plus de trous que de matière. Il y eut aussi Luc Rosenzweig, journaliste français respecté, qui avait travaillé au Monde, et procéda à sa propre enquête. Les journalistes Jeambar et Leconte, [auxquels il montra la vidéo réalisée par
Parmi les critiques les plus féroces dEnderlin et de France 2, il y avait
France 2 nest pas juste une chaîne de télévision parmi dautres. Il sagit dune puissance. Cest à la fois une chaîne emblématique et institutionnelle. La chaîne et Enderlin portèrent plainte pour diffamation contre
Il réitéra sa demande devant la Cour dappel de Paris. Cette fois, il obtint gain de cause. Ce fut un tournant. Lintégralité du film, selon tous ceux qui lont vu, ne laisse place à aucun doute. La décision fut signifiée il y a quatre semaines, le 21 mai. La Cour y conclut que Karsenty nest pas coupable de calomnie. Larrêt analyse la séquence qui a été diffusée, le film complet [les rushes], les témoignages et les contradictions. La conclusion est sans équivoque. Les plaignants, Enderlin et France 2, sen sortent très mal.
Cet arrêt na pas eu beaucoup déchos. En France, il y a eu quelques mentions isolées. En Israël, la décision a été éclipsée par laffaire Olmert et les discussions avec la Syrie, si bien que laffaire na eu quune faible couverture médiatique. Ce qui aurait pu être un énorme succès pour Israël, allait se terminer dans un silence total. Pourtant ce nest pas ce qui se produisit.
Ils ne sont pas confondus
Avant de poursuivre, il faut rappeler le côté israélien de laffaire. En Israël, les articles parus sont plutôt défavorables à Karsenty. Quimporte qui a tué lenfant, écrivait Arad Nir, sur Ynet. Gideon Levy a fait encore plus fort en écrivant que cela ne changerait rien, puisque chacun sait quIsraël tue des enfants. Mais bien sûr que cest connu. Cest une sorte de hobby ancien. Des Juifs. Des enfants. Cest un sujet historique. Journaliste et historien, Tom Segev, lui aussi, a tourné en dérision lenquête de la journaliste allemande, Esther Schapira, qui a réalisé un reportage pour la télévision allemande. Ce nest vraiment pas bien de sa part dinnocenter les soldats de Tsahal de laccusation de meurtre. Elle nest vraiment pas sérieuse.
Une série déminents journalistes, en Israël, ne se sont pas mobilisés seulement pour immortaliser la calomnie selon laquelle ce sont les soldats israéliens qui ont tué ou assassiné al-Dura, mais ils se sont également opposés à une enquête. Cest quil sagit de journalistes diligents. Leurs conclusions étaient péremptoires. Alors pourquoi les confondre avec des faits.
Des Juifs contre Israël
Revenons en France. Alors que laffaire était sur le point de disparaître, les partisans du journaliste décident de lancer une pétition de soutien à Enderlin. Certes, Enderlin avait affirmé que le film en son entier contenait des passages éprouvants montrant lagonie de al-Dura, et il sest avéré quil sagissait dun mensonge. Certes, larrêt est sans équivoque en ce qui concerne le défaut de crédibilité des personnes impliquées dans la diffusion de la séquence douteuse. Certes, Enderlin lui-même nétait pas sur les lieux des faits quand ils se produisirent. Mais les camarades dEnderlin, ou ceux qui pensent quils font preuve de sagesse éclairée quand ils diffament Israël, se sont rangés à ses côtés. Car Monsieur fait partie des "forces du progrès".
Linitiative de la pétition revient au Nouvel Observateur, hebdomadaire important et prestigieux, fondé par Jean Daniel, dont la fille est elle-même journaliste. Nous reviendrons sur elle. Aucun de ces signataires nest versé dans laffaire, mais tous, sans exception, sont partie prenante, à des degrés divers, de la ligne anti-israélienne. La plupart, comme Daniel et sa fille, sont Juifs. Et cest étrange, car Daniel, en sa qualité de gauchiste, a jadis critiqué lhostilité excessive de la presse française envers Israël. Il serait intéressant de constater à quel moment il écrira un tel article contre lui-même.
Parmi les signataires, figure aussi Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères de la France, et Théo Klein, ancien président du CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France. Les recruteurs de signataires ont réussi à rallier un renfort israélien, en la personne dAvraham Burg, qui fut jadis président de la Knesset, et qui est à deux doigts de comparer Israël aux nazis.
Ce qui est bizarre, cest que la pétition nest pas seulement une défense de lintégrité professionnelle endommagée dEnderlin. Elle soutient, de manière assez explicite, la première version de la culpabilité dIsraël : « Sept ans. Voilà sept ans quune campagne obstinée et haineuse sefforce de salir la dignité professionnelle de notre confrère Charles Enderlin
Voilà sept ans que les mêmes individus tentent de présenter comme une "supercherie" et une "série de scènes jouées", son reportage montrant la mort de Mohammed al-Doura, 12 ans, tué par des tirs venus de la position israélienne. » Oui, telle est leur sentence sans équivoque malgré larrêt de justice. Eux aussi, comme les anti-dreyfusards, sen tiennent avec obstination à la première version.
Il est un point sur lequel les signataires ont raison. Voilà sept ans, comme ils disent, « que se déchaîne une campagne obstinée et haineuse ». Sauf que cette campagne se déchaîne contre Israël, pas contre Enderlin. Nombreux et forts furent les partisans dEnderlin. Peu nombreux et faibles furent ceux qui prirent position contre Enderlin. Après avoir examiné les détails, avoir visionné tous les rushes, entendu les avis des experts, et après avoir mis au jour les mensonges, la justice française a émis un Arrêt approprié. David la emporté sur Goliath, un jeune inconnu tenace a contraint la grande chaîne et le journaliste de renom à dévoiler la vérité ; la calomnie a été réfutée. Larrêt ne laisse pas de place au doute.
Alors, comment, précisément, les signataires sont-ils parvenus à la conclusion déjà rejetée par un tribunal ? Comme dhabitude dans ce genre daffaire, cest lhostilité envers Israël qui fait pencher la balance. On peut supposer quaucun des signataires nest familier des détails. Mais tous ont un point commun : ils appartiennent au même courant méprisable et à la mode des anti-sionistes, en France comme en Israël. Tous nont pas le même niveau dhostilité, mais tous vont dans le même sens.
Les soldats de Tsahal violent-ils ?
Parmi les signataires, comme nous lavons déjà évoqué, apparaît un nom, inconnu de la plupart des Israéliens : la journaliste Sarah Daniel. En novembre 2001, cette Sarah Daniel publia un reportage sur lassassinat de jeunes femmes musulmanes sur fond de sauvegarde de lhonneur familial. Mais elle y ajouta un paragraphe : "Les femmes palestiniennes sont systématiquement tuées par leur propre famille. Ici, le viol devient un crime de guerre, car les soldats israéliens agissent en parfaite connaissance de cause des conséquences de leurs actes." [3].
Doù Sara Daniel a-t-elle tiré cette fable ? Et bien voilà : de nulle part [4]. En fait, ce nest quune accusation de plus qui se répand dans des cercles très marginaux. Et où cela a-t-il été publié ? Dans Le Nouvel Observateur, le journal de son père, Jean Daniel. Le même hebdomadaire et les mêmes gens qui ont pris linitiative de la pétition en faveur dEnderlin.
Il est interdit de les critiquer
La pétition sest répandue. Ces dernières semaines, elle est devenue le centre dun combat entre camps, en France. Le texte de défense des signataires en faveur des journalistes qui oeuvrent au service de la vérité, rappelle celui des anti-dreyfusards en faveur des officiers qui oeuvrent au service de lEtat. Il est interdit de les critiquer. Cest eux qui détiennent la vérité. Les offenser revient à offenser le Saint des Saints. Il fut un temps où ils étaient antisémites. Aujourdhui, il sagit danti-Israéliens.
Suite à la pétition, larrêt courageux et important de la Cour dappel, qui avait presque sombré dans loubli, a bénéficié dun retour à la vie. Le débat autour de la pétition, a remis laffaire al-Dura sur le devant de la scène. En France, pas en Israël. Richard Landes, professeur dhistoire à Boston, qui a suivi laffaire et a même fait une déposition personnelle au cours du procès, a écrit un article très complet - qui est tout sauf flatteur sur les signataires de la pétition. Cest Landes qui a inventé le terme "Pallywood" pour caractériser les escroqueries médiatiques de la propagande arabe et palestinienne. Il a également étudié à fond laffaire al-Dura. Il sest rangé aux côtés de
La controverse sest aussi introduite dans les principaux journaux de France. Le professeur Elie Barnavi, ancien ambassadeur dIsraël en France, y est allé dun article direct à lencontre des signataires [5]. Seule la tuerie de Deir Yassin, écrit-il, a eu des conséquences plus graves pour Israël. Puis, sont parus dautres articles, la plupart dans le même sens. Un éditorial paru cette semaine dans le journal Le Figaro, demande aux signataires si les professionnels des médias sont au-dessus de toute critique [6]. De même, des gros canons, comme le philosophe Alain Finkielkraut, ont émis des doutes sévères quant à la pétition [7] ; tandis que le CRIF, organisation représentative des institutions juives de France, se joint à un appel à la création dune commission denquête sur toute laffaire [8].
Lexploit devient une tache
Les partisans dEnderlin essaient de le dépeindre comme un nouveau Dreyfus. Pauvre malheureux. LÎle du Diable, cest un peu dur pour lui. Il a fait une assez bonne carrière avec lhistoire de al-Dura. A présent, lexploit est en train de se transformer en tache pour sa réputation. Enderlin nest pas un ennemi dIsraël. Il nest pas différent de la plupart des correspondants de presse étrangers en Israël, et il se trouve quil est citoyen israélien. Il fait partie du troupeau. Un troupeau qui a également une grande influence même dans la presse israélienne.
Et où est Israël ? Il est inexistant. Dans cette affaire, cest lui qui est Dreyfus, mais un Dreyfus étrange. Un Dreyfus auquel on a accolé une calomnie, mais qui reste indifférent. Dautres se démènent pour lui. LIsraël officiel ne sest jamais soucié de remercier Karsenty, ou dautres, qui se sont battus pour réfuter la calomnie. Quant à une assistance, nen parlons même pas. Cela a été le contraire, lIsraël non officiel a été du côté dEnderlin. La plupart des articles, il faut le rappeler, étaient justement contre Karsenty et pour Enderlin.
La justice a vu le jour. En France, pas en Israël. Ce nest pas fortuit. Si le procès avait eu lieu en Israël, il est à craindre seulement à craindre que le résultat eût été différent. Car, voyez-vous, la liberté dexpression est une valeur supérieure, mais à une condition : quelle soit lapanage de personnes bien spécifiques.
Mais cest déjà le thème dun autre article.
Ben-Dror Yemini
© Maariv
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Notes du traducteur
[1] Voir sur le site de Clio, « L'Allemagne à la fin du XIXe siècle ».
[2] Et non dans LExpress, comme lindique D. Yemini. Voir "Al-Dura: Guet-apens dans la guerre des images, Jeambar/Leconte".
[3] Voir aussi : "Tsahal, une armée de violeurs ?" (6 avril 2003).
[4] En fait, Sara Daniel n'a rien inventé; voir: "Des guillemets qui tombent... mal" (6 avril 2003).
[5] Elie Barnavi, "Lhonneur du journalisme", dans Marianne, du 7 au 13 juin 2008.
[6] Ivan Rioufol, "Les médias, pouvoir intouchable", Le Figaro, 13 juin 2008.
[7] Voir : "A. Finkielkraut reconnaît avoir eu du mal à admettre la justesse de la critique envers Enderlin" (6 juin 2008).
[8] Voir : "Le Crif saisit Sarkozy [à propos de laffaire Al Dura]" (16 juin 2008).
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Mis en ligne le 25 juin 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











