Remis en ligne le 08/05/08
22/11/07
Titre complet : "Imposture médiatique et propagande « antisioniste » : une adaptation contemporaine de la légende du « crime rituel juif » - Pierre-André Taguieff (directeur de recherche au CNRS, Paris)".
Mis en ligne le 22 novembre 2007
Sur le site Media-Ratings.
[Les clichés ont été ajoutés par la Rédaction d'upjf.org. Pour aller plus loin à propos de cette affaire, cliquez ici.]
Au début du XXIe siècle, cest un fait que la vieille et triste histoire de la légende du « crime rituel juif » nest pas terminée. On connaît le principal motif de laccusation de « crime rituel », forgée par lantijudaïsme chrétien médiéval : laffirmation quexiste une coutume juive consistant à sacrifier chaque année un chrétien, un enfant de préférence, pour en recueillir le sang, qui doit servir à fabriquer la matza, le pain azyme consommé pendant la fête de Pâques. Le « crime rituel » par excellence, cest linfanticide rituel. Labbé Henri Desportes, en 1889, dans son livre intitulé Le Mystère du Sang chez les Juifs de tous les temps, décrit ainsi un meurtre rituel ordinaire, illustration par excellence des « turpitudes talmudiques » :
« Un pauvre petit enfant chrétien se débat dans les affres dune mort horrible, entouré des instruments de la passion, au milieu du ricanement des bourreaux ! »
Et de sindigner devant
« cet immense rouleau dhorreurs, engendrées par la haine judaïque ».
Plus tard, en 1914, Édouard Drumont avancera une explication racialiste de cette forme spécifique de criminalité :
« Lexistence du peuple dIsraël nest quune lutte constante contre linstinct de la race, linstinct sémitique qui attire les Hébreux vers Moloch, le dieu mangeur denfants, vers les monstrueuses idoles phéniciennes. »
La question est ainsi réglée : chez les Juifs, le crime rituel est dans la race dans le « sang de la race ». Linfanticide rituel, chez les Juifs, nest, pour Drumont, que la manifestation périodique dun instinct racial irrépressible.
Cette accusation antijuive, dorigine européenne et chrétienne, a largement été acclimatée au XIXe siècle, au Moyen-Orient. Dans ce nouveau contexte culturel, les enfants chrétiens ont été concurrencés, puis, remplacés par les enfants musulmans. On trouvait une récente mise en scène du stéréotype du Juif cruel et sanguinaire, criminel rituel, dans les caricatures, courantes dans les pays arabes jusquaux derniers mois de 2004, qui représentaient Ariel Sharon en vampire, les yeux injectés de sang, buvant du sang arabe, ou en ogre dévorant un ou plusieurs enfant(s) Palestinien(s).
La représentation répulsive du « sioniste » en tant que criminel-né a été recyclée par le discours de propagande « antisioniste » présentant larmée israélienne comme une bande de tueurs assoiffés de « sang palestinien », et plus particulièrement de tueurs denfants palestiniens, prenant plaisir à les tirer « comme des lapins ». De lamalgame polémique « sionisme = racisme », on est passé au stade suprême de la propagande antijuive, fondé sur léquation « sionisme = palestinocide », le « palestinocide » étant présenté de préférence comme un infanticide. Dans la construction du « sionisme » comme une entreprise génocidaire, les propagandistes font flèche de tout bois : après avoir transformé les Palestiniens en symboles des pauvres, des humiliés et des offensés, puis en victimes de « limpérialisme dIsraël », ou, plus largement, dun « complot américano-sioniste » mondial, ils les transforment en enfants « martyrs ». Car cest également par assimilation avec la légende du « crime rituel juif » que sest opérée lexploitation internationale, par toutes les propagandes « antisionistes », du prétendu assassinat, par larmée israélienne, au cours dune fusillade au carrefour de Netzarim (bande de Gaza), le 30 septembre 2000 (alors que commençait la deuxième Intifada), du jeune Palestinien, Mohammed al-Dura.
Le cameraman palestinien Talal Abu Rahma, travaillant pour France 2 en collaboration avec le journaliste Charles Enderlin - qui nétait pas présent à Netzarim sur le lieu de la fusillade -, avait filmé environ vingt-sept minutes de lincident (constituant les rushes). La chaîne publique France 2 a diffusé, le jour même, dans son Journal, limage-choc du jeune Palestinien de 12 ans, qui aurait été « tué de sang-froid » par des soldats israéliens. Cette image de lenfant inerte, présentée par Charles Enderlin comme la preuve de la mort de lenfant, a été diffusée et rediffusée par tous les médias de la planète, véhiculant et renforçant le stéréotype du Juif criminel et pervers, assassin denfants. Les effets dincitation au meurtre de la diffusion de ces images ont été immédiats : le 12 octobre 2000, aux cris de « vengeance pour le sang de Mohammed al-Dura ! », des Palestiniens déchaînés ont mis en pièces les corps de deux réservistes israéliens. La haine et la violence meurtrière contre les Juifs paraissaient justifiées. Cest pourquoi la Seconde Intifada, avec ses effets dimitation hors des lieux du conflit, a été lancée sur le marché médiatique mondial dune façon particulièrement efficace par ce montage dimages, destiné à provoquer lindignation. Dans lopinion occidentale, on a pu observer des réactions semblables à celle dune journaliste, fort estimable par ailleurs, Catherine Nay :
« La mort de Mohammed annule, efface celle de lenfant juif, les mains en lair devant les SS, dans le Ghetto de Varsovie. »
La suggestion est claire, et illustre parfaitement lidéologie de la substitution : le « racisme anti-arabe » aurait remplacé le « racisme antijuif », larabophobie et lislamophobie représenteraient la forme contemporaine de la judéophobie. Dans la société de communication planétaire, les images peuvent constituer des armes redoutables, dès lors quelles inspirent des désirs de vengeance et alimentent la propagande en faveur du djihad mondial.
Lhistorien américain Richard Landes voit, à juste titre, dans cette affaire de « martyre » ultramédiatisée, rejouant contre Israël laccusation dinfanticide rituel, le « premier meurtre rituel du XXIe siècle ». À la suite de nombreuses contre-enquêtes mettant en cause la chaîne publique de télévision française, France 2, qui avait diffusé le court montage dimages (50 secondes) qui a fait le tour du monde, alimentant la haine à légard dIsraël et des Juifs, la mystification a commencé, à lautomne 2007, à être reconnue. À une mise en scène organisée par des Palestiniens sur place, se serait ajoutée la sélection dimages due à Charles Enderlin et aux responsables de France 2. Fin septembre 2007, le directeur du Bureau de presse gouvernemental israélien, Danny Seaman, a estimé publiquement que les images ont fait lobjet dune manipulation de la part du caméraman Talal Abu Rahma. Cette intervention significative est le résultat dinitiatives individuelles qui, en dépit des sarcasmes, se sont poursuivies en vue de détablir les faits, indépendamment des rumeurs. Outre les universitaires Richard Landes et Gérard Huber, les journalistes Denis Jeambar, Daniel Leconte et Luc Rosenszweig ont contribué à mettre en doute la conformité du reportage avec la réalité des événements.
Mais cest surtout grâce aux efforts de Philippe Karsenty, que licône victimaire al-Dura sest transformée en « affaire al-Dura ». Après avoir visionné et analysé, avec dautres observateurs, les rushes de France 2, Philippe Karsenty, jeune chef dentreprise français, qui dirige une agence de notation des médias, Media-Ratings, sest engagé dans un combat difficile en diffusant sur son site, le 22 novembre 2004, les conclusions de son examen critique, qualifiant de « supercherie », sur la base dune « série de scènes jouées », le reportage du correspondant permanent en Israël, Charles Enderlin, responsable du montage et du commentaire des images. Philippe Karsenty na pas hésité à affirmer quil sagissait dun « faux reportage » et dune « imposture médiatique », bref, dun reportage truqué. La direction de France 2 et son journaliste Charles Enderlin ont engagé des poursuites contre Philippe Karsenty qui, après avoir été jugé coupable de diffamation, en première instance, le 19 octobre 2006, par la 17e chambre correctionnelle de Paris, a fait appel. À la demande de la 11e chambre de la Cour dappel de Paris, les rushes filmés par le cameraman palestinien ont été visionnés et commentés par les deux parties au cours de laudience du 14 novembre 2007. Mais, sur les 27 minutes de rushes qui avaient été annoncées, France 2 nen a présenté que 18, lesquelles donnent à voir, notamment, des répétitions de mise en scène de fausses fusillades, avec de faux blessés, ce qui suffit à jeter le doute sur le sérieux du reportage. Ce qui est sûr, cest quil y avait un dispositif de mise en scène chez les Palestiniens présents sur les lieux. Lexamen du fond de laffaire a été fixé au 27 février 2008. Selon plusieurs articles de presse, le soupçon de truquage a été renforcé par le visionnage des rushes. La dépêche de lAFP du 14 novembre 2007 a fort bien caractérisé le point en litige :
« Alors que le reportage se terminait sur une image de lenfant inerte, laissant à penser quil était mort à la suite des tirs, dans les rushes, on voit, dans les secondes qui suivent, lenfant relever un bras. Cest un des éléments qui poussent M. Karsenty à affirmer quil y a eu mise en scène. » En déclarant que lagonie de lenfant avait été filmée, Charles Enderlin a menti. Rien de tel navait été filmé. La « mort en direct » de lenfant na pas eu lieu. Si ces rushes nont pas été présentés lors de laudience du 14 novembre 2007, cest tout simplement parce quils nexistent pas. Il sensuit quil ny a aucune preuve que lenfant a été tué. Ce qui nexclut pas, bien sûr, que lenfant, au cas où il aurait été touché, soit décédé à la suite de ses éventuelles blessures. Mais nous ne disposons daucune preuve de ce décès.
Il reste à sinterroger sur les raisons qui ont conduit le professionnel aguerri quest Charles Enderlin à sombrer dans la faute professionnelle. Il faut tout dabord tenir compte de la forte pression idéologique qui sexerçait au début de lIntifada Al-Aqsa. En février 2005, sinterrogeant sur le fait que les soldats israéliens avaient été si facilement accusés, sans la moindre preuve, davoir tiré sur lenfant, le journaliste Daniel Leconte avait justement relevé quil existait une « grille de lecture de ce qui se passe au Proche-Orient », et que les commentateurs avaient une forte tendance à y adapter les événements relatés, moyennant quelques « corrections » et accommodations. Telle est la tyrannie de lidéologiquement correct, fondée sur un sommaire manichéisme : dune part, les méchants agresseurs, incarnés par les soldats israéliens ; dautre part, les innocentes victimes, représentées par les enfants palestiniens. Cest ainsi que lidéologiquement vraisemblable se transforme magiquement en réalité. En outre, nétant pas présent à Netzarim, sur le lieu de la fusillade supposée, le journaliste Charles Enderlin, vraisemblablement saisi par le désir du scoop, a pu être manipulé par son caméraman palestinien qui, membre du Fatah, na jamais caché son engagement politique. Quand Talal Abu Rahma a reçu un prix, au Maroc, en 2001, pour sa vidéo sur al-Dura, il a déclaré à un journaliste :
« Je suis venu au journalisme afin de poursuivre la lutte en faveur de mon peuple. »
Quoi quil en soit, Richard Landes, présent lors de cette audience, a relevé le fait quil manquait, dans les rushes présentés le 14 novembre par France 2 et Charles Enderlin à la Cour dappel de Paris,
« les scènes les plus embarrassantes pour eux, notamment la scène du jeune au cocktail Molotov avec une tache rouge au front » ;
avant dajouter :
« Aux États-Unis, la présidente de la Cour aurait dit : Comment osez-vous nous dire que vous avez enlevé les passages qui vous semblaient sans rapport ? Cest à nous de décider ».
Mais le mal a été fait, et la rumeur criminalisante lancée. Innocente de ce dont on laccusait, larmée israélienne est devenue la cible de campagnes de diffamation, destinées à ternir limage dIsraël. En outre, exploitée par la propagande des islamistes radicaux, limage du « petit Mohammed » martyr a « sonné lheure du djihad mondial dans le monde musulman », un an avant les attentats antiaméricains du 11 septembre 2001. Cette image a paru confirmer lune des affirmations récurrentes des hauts dirigeants dAl-Qaida, selon laquelle les Juifs et leurs alliés américains « tuent les musulmans », ce qui justifiait le déclenchement du « djihad défensif », impliquant lobligation, pour tout musulman, de combattre les agresseurs des musulmans ou les envahisseurs des « terres musulmanes », bref tous les « ennemis de lIslam ».
Les islamistes palestiniens nont pas manqué dinstrumentaliser, dans la guerre politico-culturelle quils mènent contre « lennemi sioniste », ou plus simplement « les Juifs ». Le Hamas sest ainsi lancé dans une opération dendoctrinement des jeunes enfants palestiniens, dans la perspective du djihad, en sloganisant laccusation visant les Juifs comme « tueurs denfants ». Chaque vendredi après-midi, sur la chaîne satellitaire du Hamas, Al-Aqsa TV, est diffusée une émission pour enfants, intitulée "Les Pionniers de demain". La star de cette émission, très regardée par les enfants de tout le monde arabe, est une abeille géante nommée Nahoul. Le journaliste du Monde, Benjamin Barthe, présente ainsi cette émission de propagande :
« Durant une demi-heure, Nahoul et la jeune présentatrice Saraa interprètent une série de sketches entrecoupés dinterventions de spectateurs par téléphone. Les scénarios mêlent devinettes, conseils pratiques (Les bienfaits de lananas) et morale familiale (Pourquoi il faut aimer sa mère) à une forte dose de propagande islamiste, truffée dapologie du martyre et dincitation à la haine des Juifs. »
Labeille Nahoul a remplacé la souris Farfour, personnage ressemblant à Mickey Mouse, dont lun des messages, au printemps 2007, avait été un appel à libérer « les pays musulmans envahis par les assassins ». Réagissant à une menace de procès par la compagnie Disney, Al-Aqsa TV a décidé de sacrifier Farfour, non sans une ultime provocation, qui a consisté à mettre en scène la mort de la souris islamiste, victime de lextrême violence dun interrogateur israélien, désireux de lui voler sa propriété. Le mot de la fin a été prononcé par la présentatrice Saraa :
« Farfour est mort en martyr en protégeant sa terre, il a été tué par les tueurs denfants. »
Lintention directrice de lémission est parfaitement exprimée dans le charmant dialogue destiné à présenter le nouveau personnage :
« - Saraa : Qui es-tu ? Dou viens-tu ?
- Nahoul : Je suis Nahoul, labeille, le cousin de Farfour.
- Saraa : Quest-ce que tu veux ?
- Nahoul : Je veux suivre les pas de Farfour.
- Saraa : Ah ? Comment ça ?
- Nahoul : Oui, le chemin de lIslam, de lhéroïsme, du martyr et des moudjahidines. Nous prendrons notre revanche sur les ennemis dAllah, les assassins denfants innocents, les tueurs de prophètes, jusquà ce que nous libérions Al-Aqsa de leur impureté
-
Saraa : Bienvenue, Nahoul. »
Lobjectif dune telle émission est clair : conduire les jeunes téléspectateurs à intérioriser cette représentation du Juif comme criminel et infanticide, afin de les disposer à devenir des combattants fanatiques. La légende du « crime rituel juif », réactivée par lexploitation symbolique de la « mort en direct » du jeune al-Dura, est devenue une source dinspiration pour toutes les formes culturelles de la propagande antijuive contemporaine, des timbres-poste et des affiches à leffigie dal-Dura aux émissions interactives de télévision. Il est hautement significatif que, face aux critiques, Hazem Sharawi, le jeune concepteur des "Pionniers de demain", ait ainsi défendu son émission :
« Nous ne faisons que refléter la réalité. Regardez ce qui est arrivé à Mohammed al-Dura
».
Pour les professionnels de la criminalisation des Juifs, labsence de preuve de la mort dal-Dura est devenue la preuve par al-Dura. La poupée engagée a donc continué à prêcher le djihad. Le journaliste du Monde souligne lassociation récurrente entre lappel au djihad et le thème répulsif du « Juif tueur denfants » :
« Dans un épisode diffusé fin juillet [2007], labeille islamiste parle de libérer la mosquée Al-Aqsa, dans la Vieille Ville de Jérusalem, des impuretés des Juifs criminels. À une petite spectatrice qui explique par téléphone vouloir devenir journaliste, Nahoul conseille de photographier les Juifs quand ils tuent les enfants. Puis, une autre fillette appelle et clame que, une fois grande, elle sera une combattante du Jihad. Si Dieu le veut, répond Saraa, comblée par la ferveur islamiste de son très jeune public. »
On ne saurait sous-estimer ni limportance, ni la gravité des conséquences de cette opération de propagande, qui a touché le public planétaire. Elles ne pourront jamais être totalement effacées, quels que soient les résultats de la contre-offensive intellectuelle récemment lancée par des universitaires et des journalistes soucieux de rétablir la vérité. Le pseudo-reportage de France 2, qui a puissamment servi à diaboliser et à criminaliser Israël, tout en alimentant le discours des partisans du « djihad défensif » mondial, aura produit une « affaire al-Dura » qui ne fait vraisemblablement que commencer. On attend, avec autant dimpatience que de scepticisme, lintervention, sur cette abominable affaire, des professionnels de « léthique des médias », trop souvent abonnés aux colloques ronronnants, dont lune des fonctions est précisément décarter toutes les « questions qui fâchent ».
Laffaire Dreyfus pourrait être, à cet égard, exemplaire. Lorsque Lucien Herr et Bernard Lazare se lancèrent dans le combat, ils paraissaient isolés autant que vulnérables dans leur quête de justice et de vérité. Et pourtant, le courage et la lucidité militante dun petit groupe de citoyens déterminés ont fini par vaincre toutes les puissances sociales coalisées : létat-major, larmée et lÉglise. Un contre-pouvoir animé par des idéaux a détruit le système bâti par les faussaires et leurs complices, les fanatiques et les conformistes. La démocratie véritable nest pas faite pour les endormis ni pour les pusillanimes.
© Pierre-André Taguieff
Première mise en ligne, le 23 novembre 2007, par M.
Remise en ligne, le 8 mai 2008, par M. Macina











