* Le terme anglais ainsi traduit est "standard", qui peut aussi se rendre par "norme" comme le fait un autre traducteur - excellent ! - sur son blogue "Autour de la Liberté".
30 janvier 2008
The Wall Street Journal
Texte original anglais : "The Daniel Pearl Standard".
Traduction française : Menahem Macina
Cette semaine marque le sixième anniversaire de lassassinat de mon fils Daniel Pearl, qui fut journaliste de ce journal. Cest loccasion adéquate de prendre du recul et de réfléchir à ce que cette tragédie nous a appris.
On me demande souvent pourquoi la mort de Daniel a touché tant de gens, et pourquoi, parmi toutes les victimes du terrorisme, il est si souvent érigé en icône de lhistoire troublée du XXIe siècle.
Ma réaction spontanée est quil était journaliste, et que les journalistes, plus que les membres dautres professions, typifient ce quil y a de fort, de beau et de vulnérable dans une société libre. Le meurtre dun journaliste dépourvu darmes nous rappelle quel trésor constituent les libertés dont nous jouissons dans notre société, mais aussi à quel point nous sommes vulnérables aux forces qui menacent ces libertés.
Mais cela ne constitue pas une explication suffisante de lattention que suscite la tragédie de Danny. Après tout, 30 journalistes ont été tués en 2002, et 118 autres dans le seul Iraq depuis le début de la guerre.
Ce qui choque, dans le meurtre de Danny, cest quil na pas été tué en raison de ce quil écrivait ou envisageait décrire, mais pour ce quil représentait lAmérique, la modernité, louverture, le pluralisme, la curiosité, le dialogue, la droiture, lobjectivité, la liberté dinvestigation, la vérité et le respect envers tout le monde. Bref, chacun de nous était visé à Karachi, en janvier 2002.
Ce nouveau tournant consistant à tuer des journalistes en raison de ce quils représentent a changé le cours de ce métier comme celui de lensemble de la société.
Cest au travers du visage de Danny, que les gens en sont venus à percevoir labîme de cruauté et d'inhumanité dans lequel on a laissé couler cette planète qui est la nôtre, au cours des deux dernières décennies. Son assassinat a prouvé que lattentat du 11 septembre [2001] n'était pas un événement isolé, et il a contribué à redonner vie aux vieux concepts du juste et du faux, du bien et du mal. Le relativisme moral est mort avec Daniel Pearl, en janvier 2002.
Et les journalistes sans armes dans des zones de guerre sont devenus bien plus vulnérables. Ils ne sont plus perçus comme des collecteurs neutres dinformation, mais bien comme des représentants dentités politiques ou idéologiques. La presse et les médias sont effectivement devenus plus orientés et guidés par un objectif. Aujourdhui, les journalistes sont contraints dêtre au service des idéologies de ceux qui les rétribuent, ou de ceux qui leur donnent accès à des sources dinformation. Un parfait exemple de cette pression est le fait que CNN ait admis, en 2003, avoir caché ce quelle savait du régime iraqien pour conserver son bureau à Baghdad. Au milieu du récent chaos de Gaza, des agences occidentales de presse ont volontairement présenté la propagande mensongère du Hamas comme étant la vérité.
Lune des choses qui mattristent le plus est que la presse et les médias ont joué un rôle actif, peut-être même important, dans lexacerbation de la haine et de la cruauté. Il ne sagissait pas seulement de fanatisme.
Mon attention a été éveillée à cet aspect des choses par la Consul général pakistanaise, venue nous présenter ses condoléances à notre domicile californien. Alors que nous parlions de la composante antisémite du meurtre de Danny, elle me dit :
« Que peut-on attendre de ces gens qui nont jamais vu un Juif de leur vie et qui ont été confrontés, jour et nuit, à des images télévisuelles de soldats prenant pour cibles et tuant des enfants palestiniens ? »
A lépoque, rien ne permettait de savoir si elle essayait dexonérer le Pakistan de sa responsabilité dans le meurtre de Danny, ou de la faire endosser par les médias européens et arabes en raison de leur déshumanisation tenace des Juifs, des Américains et des Israéliens. La réponse est devenue évidente en 2004, quand un ami m'a appris que des photos de Mohammed Al-Dura étaient utilisées comme arrière-plan de la bande vidéo du meurtre de Danny.
Al-Dura, les lecteurs doivent sen souvenir, est lenfant palestinien âgé de 12 ans qui aurait perdu la vie sous les balles israéliennes, à Gaza, en septembre 2001 [en fait 2000]. Comme nous le savons à présent, il est très probable que toute la séquence était une escroquerie, mise en scène par des reporters locaux et les caméramans de France 2, la chaîne dinformation officielle française. France 2 a diffusé la vidéo, à plusieurs reprises, et la distribuée dans le monde entier à quiconque avait besoin dun prétexte pour exacerber la colère ou la violence, dont les tueurs de Danny.
La Consul du Pakistan avait raison. Les médias ne peuvent être entièrement exonérés de leur responsabilité dans la mort de Daniel, ni de celle quils ont dans le « tsunami de haine » qui a déferlé sur le monde et qui continue daugmenter.
Paradoxalement, la multiplication des nouvelles chaînes dinformations dans le monde arabe, processus qui est généralement considéré comme un pas en avant positif, a beaucoup contribué à cette propagation de la haine et de la violence. Dune part, ce phénomène a mené à la démocratisation des médias, car il permet aux téléspectateurs denvisager dautres points de vue, qui sopposent parfois à la ligne du parti officiel. Dautre part, la démocratisation a mené à la vulgarisation. La concurrence a contraint les nouvelles chaînes à se faire lécho des sentiments des téléspectateurs, plutôt quà les informer, à renforcer des préjugés invétérés, plutôt quà les remettre en question.
Désireux de satisfaire la boulimie dautosatisfaction de leurs clients, ces chaînes nont pas réfléchi aux conséquences néfastes, voire mortelles, à long terme, de la mise en scène dhistoires de victimes et de bourreaux, présentées comme des comptes-rendus de presse.
Il ne fait pas de doute que les médias ont lobligation de montrer la dépravation et les excès. Cest tout le but du journalisme. Mais dans un monde infecté de fanatiques qui circulent avec des allumettes enflammées, les journalistes ne peuvent verser tout bonnement de lessence dans la rue et prétendre quils nont aucune responsabilité dans lexplosion inévitable.
Au cours dune cérémonie en mémoire de Danny, un prêtre catholique a émis une observation intéressante, selon laquelle, en tant que médiateur de la réalité, le journaliste moderne peut être comparé au prophète biblique. Ma première réaction fut que la comparaison était excessive. Pourtant, après réflexion, jen suis venu à comprendre son intention. Qui sert aujourdhui de boussole morale pour la société, et, comme les anciens prophètes, risque sa vie en montrant la corruption, linjustice structurelle, le terrorisme et le fanatisme ? Le journaliste.
Mais la Bible nous offre aussi un test infaillible pour faire la distinction entre les faux et les vrais prophètes. Le test nest pas basé sur la nature des faits rapportés, mais sur la méthode et les principes invoqués par le message. Transposé en langage laïc moderne, cela signifie que le véritable journaliste ne fera jamais de compromis sur les principes universels de morale et dhumanité, et ne nous permettra jamais doublier que tous, y compris nos adversaires, doivent être présentés avec dignité et respect, en tant quenfants dun seul Dieu.
En conséquence, pour différentier le vrai journalisme du faux, il vous suffit de choisir un journal ou une chaîne de télévision et de vous demander quand ils ont, pour la dernière fois, montré la photo dun enfant, dune grand-mère, ou toute autre scène inspirant lempathie, de lautre partie en conflit.
Je propose dappeler ce simple test, le "critère Daniel Pearl du journalisme responsable". Quiconque lit aujourdhui les reportages de Danny, et examine la manière dont il rendait compte du facteur humain sous-jacent à linformation, admettra que ladoption, par la profession, du critère proposé, serait un tribut approprié à ce quil nous a légué.
Judea Pearl *
© The Wall Street Journal
* M. Pearl est professeur à lUCLA (Université de Californie, à Los Angeles) et président de la Fondation Daniel Pearl (www.danielpearl.org), dédiée à la promotion de la compréhension entre lOrient et lOccident, et à celle de la tolérance et de lhumanité.
[Loriginal anglais de ce texte nous a été aimablement signalé par P. Lachaus.]
Mis en ligne pour la première fois, le 3 février 2008, par M.
Remis en ligne le 8 juin 2008, par M.











