30/05/08
La bonne foi
Par Paul Moreira
Sur le blog de lauteur
Les coups durs continuent pour Charles Enderlin, le journaliste de France 2 responsable du sujet sur la mort du petit Mohamed à Gaza. Des images tournées par son cameraman Talal Abou Rama, qui ont fait le tour du monde et qui ont généré contre lui des attaques dune violence aussi irrationnelle que révoltante. De petits groupes de pression liés à la droite pro-israélienne, laccusent, en gros, davoir diffusé des images mises en scène. Enderlin a porté plainte contre un certain Karsenty. En première instance il avait gagné (sans peine). Mais voilà que la justice, en appel, tout en reconnaissant le caractère diffamatoire des attaques de Karsenty, reconnaît à celui-ci le bénéfice de la « bonne foi » et donc labsout dune condamnation.
Je dois avouer que cette « bonne foi », indéniable, me fascine depuis un bout de temps. Cest un véritable trait dépoque.
Douter de ce qui est sous votre nez. Des avions du 11 septembre. De la mort du petit Mohamed. Encore un complot du Mossad. Ou de lOLP.
Cest la collection rouge et or permanente.
A lépoque du magazine 90 minutes, que je dirigeais, javais reçu dans mon bureau Thierry Meyssan et un certain Huber, de Metula News. Parce que je brûlais de curiosité de les voir développer leur argumentation. Comment des gens apparemment intelligents, qui peuvent rentrer et sortir de limmeuble sans quon fasse appel à deux costauds en blouse blanche, allaient-ils me présenter les choses ?
Quand je fis remarquer à Meyssan que, tout de même, deux avions avaient été flanqués dans les tours et quun autre avion, vraisemblablement celui du Pentagone, avait disparu avec plus dune centaine de passagers, que quelques dizaines dautomobilistes avaient tous vu un avion pulvériser une aile du Pentagone, il avait eu cette phrase que je me suis promis de ne jamais oublier : « Quand un doute aussi tangible existe, les preuves matérielles nont plus de pertinence. ». Jétais resté sans voix. Je contemplais avec vertige limmense pouvoir de lenvie de croire. Car Meyssan était sincère. De bonne foi. Comme était sincère Monsieur Huber quand il niait la mort du petit Mohamed. Je lavais aussi reçu. Il mavait expliqué en ralentissant les images du cameraman de France 2 quon voyait passer une main devant loptique, et regardez bien, oui oui, cette main fait un signe : trois doigts, jai enquêté, disait-il, cest un code dans le milieu du cinéma, ça veut dire quils ont joué cette scène trois fois. Une main passait effectivement furtivement devant lobjectif en plein milieu du chaos, de la panique et des hommes qui fuyaient en tous sens une pluie de balles. Et il fallait beaucoup de foi pour y voir celle dun metteur en scène de cinéma donnant lordre dune troisième prise
De foi, Huber nen manquait pas.
Et les impacts des balles ? Les bouts de parpaings qui tombaient sur le petit Mohamed et son père ? La poussière soulevée par les rafales ? Les trous dans le mur quon voyait encercler lhomme qui protégeait lenfant derrière lui et demandait de la main quon cesse de tirer ?
Mise en scène, puisque les trois doigts seuls révélaient la vérité vraie
Dailleurs, le petit nétait pas mort, Monsieur Huber en avait la preuve
mais il ne lavait pas apportée.
Jétais à Gaza quinze jours après les faits en 2000. Le carrefour de Netzarim était lun des endroits les plus dangereux de la bande de Gaza. Et quand les tirs commençaient, sans distinction, nimporte qui pouvait être touché. Chaos, peur, danger et mort, voilà ce que jai vu à Netzarim.
Les actes de foi de ceux qui « voient » autre chose que le réel empêchent pourtant de poser les seules questions qui à mon sens valaient dêtre posées. Etait il raisonnable, à Netzarim, pour la police palestinienne denvoyer au feu contre les Israéliens des hommes armés alors que tous les civils navaient pas dégagé le carrefour ? Oui, un risque immense était pris pour leurs vies. Les Palestiniens, sils souhaitaient combattre avec les soldats israéliens du fortin de Netzarim auraient dû créer un cordon de sécurité, empêcher les civils de passer, évacuer la zone. Cétait la seule attitude responsable.
Dans limmense anarchie de lintifada à Gaza, ce ne fut pas fait. Ou alors très mollement. Jai vu de mes yeux des policiers palestiniens tenter dempêcher des enfants daller jeter des cailloux sur une autre colonie, près de Rafah. Avec le sourire. Tout en voyant bien que les gosses passaient par les champs, contournaient leur vague dispositif.
Voilà, à mon sens, ce qui pouvait être vraiment mis sur le compte de lautorité palestinienne. Leur part de responsabilité dans la mort du petit Mohamed, par ailleurs très probablement tué par des balles israéliennes.
Imaginer quil existe un Deus ex-Machina, un monstre froid au milieu des tirs à balles réelles, qui mette en scène la fausse mort dun enfant, ce serait à hurler de rire, si ce nétait pas à pleurer.
Enfin, il faudra quand même que quelquun dise un jour que celui sur lequel sacharnent des illuminés divers, le journaliste Charles Enderlin, est un type formidable. Un juste. Quil essaye depuis tout ce temps dapporter un peu de lucidité dans ce chaudron des passions vénéneuses. Quil sest engagé comme homme pour que la paix avance. Pour que les enfants justement, quelle que soit leur identité, cessent de mourir avant davoir vécu.
© Paul Moreira
Mis en ligne le 8 juin 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











