Sur le site Causeur, dElisabeth Lévy
Nous ne savons pas qui a tué Mohamed Al Doura. Ce qui semblait à tous une évidence, y compris à lauteur de ces lignes, revient désormais comme une question, suite aux diverses investigations et procédures judiciaires déclenchées à la suite du reportage de Talal Abu Rahma et Charles Enderlin. La responsabilité de larmée israélienne, quun officier avait reconnue dans les suites immédiates de la fusillade, reste en effet à démontrer, contrairement à ce que nous étions nombreux à croire. Peut-être aurons-nous un jour laveu de lhomme qui tenait le fusil, ou une preuve irréfutable de sa nationalité. On peut toutefois avancer, sans grand risque de se tromper, cette fois-ci, que cela ne changera rien. Car il ne sagit pas, en loccurrence, du redressement dune éventuelle erreur judiciaire, à la manière de Gilles Perrault dans Le Pull-over rouge. Laffaire Al Doura nest quune péripétie dun conflit armé et dune occupation au cours desquels des centaines dautres enfants ont été tués.
On peut, certes, rétorquer que cette « mort en direct », selon le cliché médiatique, a joué un rôle important dans lescalade de la violence à la fin de lannée 2000. En réalité, personne nen sait rien et lon peut penser au contraire, et cest mon cas, que cet événement neut quun effet marginal sur le cours de la deuxième intifada. Quoi quil en soit, nous ne sommes sûrs que dune chose : les images diffusées par France 2 furent une aubaine pour les uns et un désastre pour les autres. La question importante qui me semble posée ici nest donc pas qui a tué Al Doura ? mais - que Badiou me pardonne - De quoi Al Doura est-il le nom ? Autrement dit, ce qui est en cause ici est moins lidentité du ou des tireurs que la raison pour laquelle ces tirs ont eu lieu.
Rappelons quils se sont produits à Gaza, dans les alentours immédiats de la colonie de Netzarim, dont Sharon disait, avant de changer davis, quelle était aussi importante pour Israël que Tel Aviv. Elle a été, comme chacun sait, évacuée comme les autres colonies de Gaza en 2005. Je suis passé peu de temps auparavant dans ces parages. Regardant (de lextérieur) à quoi ressemblait une colonie juive à Gaza, je ny ai vu que des ouvriers agricoles thaïlandais cultivant des agrumes sous serre et sous bonne garde israélienne. Dans les environs, comme cest souvent le cas autour des colonies, la plupart des maisons avaient été vidées de leurs habitants, le paysage était celui dun chantier de destruction. Que défendaient les soldats israéliens à Netzarim ? La sécurité dIsraël ? Le droit des juifs à vivre la promesse biblique ? La suite a montré ce quil en était. Ils défendaient la politique israélienne, ou plutôt loption politique du moment.
Accuser les soldats israéliens dêtre des tueurs denfants est une absurdité devant laquelle ne reculent pas certains militants de la cause palestinienne. Sindigner devant de telles accusations ne mène nulle part, car la réalité est bien que ces soldats tuent aussi des enfants, parce quils sont des occupants en butte, comme toute force doccupation, à une hostilité généralisée. Quon lise, entre autres, les témoignages de ceux dentre eux qui se sont rassemblés sous le mot dordre Breaking the silence [briser le silence], si lon a encore besoin de se convaincre de la violence quotidienne et silencieuse de Tsahal en Palestine. La mort de Al Doura, tué par un inconnu lors dun échange de tirs entre résistants et occupants aurait pu nêtre quun dommage collatéral parmi dautres, regrettable et fugace. Par la grâce de la télévision, elle est devenue un symbole pour les uns, un outrage pour les autres. Le partage ne se faisant pas selon le degré de confiance accordée aux images, mais en fonction du jugement porté sur cette situation.
La vérité du reportage incriminé réside ailleurs que dans les images qui le composent, puisquelles ne sont, en fait, que lallégorie de linjustice faite aux Palestiniens pour certains, la démonstration des procès haineux faits aux Israéliens pour dautres.
Il ny a donc pas lieu de sétonner que la vérité factuelle de ce reportage compte moins que sa signification symbolique, et pas seulement parce que le pathos est lune des marques du conflit du Proche-Orient. Cest plus généralement la question du statut de limage de reportage qui est posée ici, et qui vaut, en dehors même de toute considération sur la Palestine et Israël, que lon sy intéresse. Ce nest pas mon propos et je me bornerai à rappeler quun film, quel quil soit, est affaire de cadrage et de montage. Autrement dit, il ne sagit pas denregistrer la réalité mais de la mettre en scène et que les images dun reportage ne sont pas plus vraies par elles-mêmes que les mots dun récit.
Rony Brauman *
© Le Causeur
* Rony Brauman est médecin, diplômé en épidémiologie et médecine tropicale. Il a été président de Médecins sans Frontière jusqu'en 1994.
Mis en ligne le 6 juin 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org











