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La presse européenne plus libre que l’américaine? Mais quid de France 2 avec l’affaire al-Dura?
Il y a quelques jours, j’annonçais que j’allais traduire cet article de Jennifer Chernik [*]. Je m’acquitte aujourd’hui de ma promesse, non sans préciser que le thème principal de ce texte n’est pas l’affaire al-Dura, mais la nécessité qui s’impose à la presse occidentale de résister en face au fanatisme et au "politiquement correct" qui jugulent, chacun à leur manière, la libre expression. Cette optique n’en rend que plus intéressante ma tâche. Si réduite que soit la part de l’article qui parle de l’affaire, il le fait avec une telle force dans l’expression, qu’il mérite de servir de référence. Exemple, ce passage : « Pourtant, les médias français sont restés totalement silencieux concernant l’affaire Mohammed al-Dura. Il ne s’agit pas d’un silence d'ignorance, mais d’une attitude concertée, d’un silence conscient ayant pour but de protéger la réputation de France 2. ». Et en effet, force est de constater, que, jusqu’ici - hormis la reproduction, sans commentaires, par deux médias grand public, de l’une ou l’autre dépêches d’agences, et à l’exception d’un article courageux dû à un journaliste engagé, mais que, prudent, l’hebdomadaire "Mariane" a publié sous forme de libre opinion [**] – on ne peut pas dire que la parole soit libérée sur ce sujet dans la médiasphère française. (Menahem Macina).
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[*] Voir : "L’affaire al-Dura et le silence des médias français".
[**] Voir : David Martin-Castelnau, "L'affaire Mohamed Al Doura rebondit".

 

23/05/08

 

Stanford Daily (8 mai 2008)

 

Texte original anglais : Jennifer Chernick "Challenging Sir Rushdie: Just how free is the European media?".


Traduction française : Menahem Macina


Lundi soir [19 mai], j’ai eu le plaisir d’entendre Sir Salman Rushdie, l’un de mes auteurs préférés, qui donnait une causerie sur le campus. J’ai trouvé sa conférence intéressante et profonde, comme le sont ses écrits. J’ai tout spécialement apprécié sa discussion de la responsabilité de l’artiste : « ouvrir un peu plus l’univers » et repousser les frontières de la conscience humaine.

Bien que le thème de sa causerie fût avant tout la littérature, M. Rushdie a émis quelques idées concernant la presse. C’est dans ce contexte qu’il a fait un commentaire que j’ai trouvé inquiétant. A deux reprises, au cours de la soirée, M. Rushdie a critiqué les médias américains pour ce qu’il a décrit comme leur oblitération « autoritaire de droite » d’opinions différentes et de points de vue alternatifs. De plus, il a affirmé que la presse européenne était, en fait, plus généreuse et mieux disposée que la presse américaine à accueillir des opinions et des perspectives différentes. Il est vrai que la presse américaine est loin d’être parfaite. Gaffes dans les reportages, insistance exagérée sur des nouvelles banales et sans importance, et licenciements de dizaines d’employés en raison de restrictions nécessaires, témoignent de l’instabilité et de la non-fiabilité des institutions de presse de l’Amérique. De plus, la croissance de la blogosphère a convaincu beaucoup de gens qu’il ne fallait pas se fier à CNN ou à Fox News pour l’information. Alors, oui, les organisations américaines de presse sont en difficulté, mais je trouve que la condamnation, par M. Rushdie, de ceux de « la droite autoritaire » qui monopolisent l’information, va plus loin que la nécessité dans laquelle il est de contrebalancer et de vanter sa critique de l’« accommodement gauchiste avec le fondamentalisme islamique ».

Ceci dit, j’ai trouvé plutôt bizarre et inquiétant son jugement selon lequel la presse européenne serait plus libre que l’américaine. Tout d'abord, indépendamment de la cohésion croissante de l'Union européenne, les pays qui composent l'Europe sont extrêmement différents les uns des autres, surtout politiquement et socialement, et ils ont aussi des cultures de l’information différentes. Certains pays européens ont des institutions de presse plutôt libres. Le plus puissant exemple récent auquel je pense a été la résurgence de la controverse des caricatures de Mohammed. J’estime, pour ma part, que le moment le plus frappant fut celui de février de cette année, lorsque 17 journaux danois qui, au début, avaient refusé de publier les caricatures controversées, ont changé d’attitude et les ont publiées par solidarité – solidarité avec les dessinateurs qui vivent maintenant dans la clandestinité, en raison des menaces de mort de musulmans offensés.

Le fait que des journaux, d’abord opposés à la publication de ces caricatures, ont changé d’attitude uniquement par solidarité avec un collègue est un acte noble et rare. Il illustre l’idée que le contenu de ce qui est publié est moins important que les libertés qui justifient et rendent bienvenue son expression publique. L’expression n’est pas libre si elle s’accompagne du risque de menaces et d’actions violentes. Par leurs efforts concertés, les journaux danois ont voulu montrer leur ferme détermination face à l’intimidation et aux menaces à l’encontre de la libre expression publique.

Toutefois, la France est un pays tout à fait différent, avec des institutions politiques médiatiques différentes de celles du Danemark. En France, la politique et la presse sont souvent une seule et même chose ; c’est notamment le cas de la chaîne de télévision France 2. France 2 est un organisme national, ce qui signifie que le gouvernement a le contrôle direct sur la manière dont les nouvelles sont diffusées. En outre, la manière dont la chaîne gère les erreurs de ses reportages trahit [le poids] de plus grandes forces politiques. Au cours des dernières années, France 2 a fait une importante erreur d’information, et sa réaction s’est bornée à l’ignorer et à nier le fait.

Je veux parler de l’histoire de Mohammed al-Dura, un garçon palestinien censé avoir été tué par des soldats israéliens, en septembre 2000. La mort de l’enfant, imputée à l’armée de défense d’Israël [Tsahal] a servi de prétexte à d’innombrables actes de violence à l’encontre de non-musulmans, depuis de nombreux attentats-suicide à l’explosif, en Israël, jusqu’à la décapitation de Daniel Pearl. Une foule de preuves montrent clairement la nature frauduleuse de la séquence originale d’informations. Et ce n’est pas tout : au cours des deux dernières années, un procès en diffamation a été intenté à un analyste de presse indépendant par le plus éminent correspondant à l’étranger de France 2, Charles Enderlin.

Pourtant, les médias français sont restés totalement silencieux à propos de l’affaire Mohammed al-Dura. Il ne s’agit pas d’un silence d'ignorance, mais d’une attitude concertée, d’un silence conscient, ayant pour but de protéger la réputation de France 2. Cette situation illustre les tendances malhonnêtes et répressives de la presse française, censée, selon M. Rushdie, l’emporter sur celle de la "droite autoritaire" américaine. M. Rushdie ayant vanté la transparence et l'ouverture de la presse européenne, je ne peux m’empêcher  de me demander ce qu'il pense du traitement de l’affaire al-Dura par la France. Bien entendu, il est possible qu’il ne soit pas versé dans cette affaire ; en tout cas, il n’en aurait rien appris par la presse française.

Dans les jours à venir, nous aurons le plaisir d’accueillir sur le campus deux personnalités importantes de la presse européenne, qui nous feront part de leur vision des choses sur ces importantes questions. Hier soir, 7 mai, Flemming Rose - le rédacteur en chef des pages culturelles du journal danois, Jyllands-Posten, qui a commandé les caricatures, aujourd’hui infâmes, de Mohammed - s’exprimait dans l’Auditorium Cubberley. Le 12 mai, Philippe Karsenty parlera de l’affaire al-Dura et de son rôle personnel en tant qu’accusé dans le cadre d’une plainte en diffamation déposée contre lui par France 2. Je vous encourage à assister à ces manifestations et à juger si la presse européenne est aussi libre que Mr Rushdie le prétend.

 

Jennifer Chernik

 

© The Stanford Daily

 

Mis en ligne le 24 mai 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

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