[*] Voir : "Laffaire al-Dura et le silence des médias français".
[**] Voir : David Martin-Castelnau, "L'affaire Mohamed Al Doura rebondit".
Stanford Daily (8 mai 2008)
Texte original anglais : "Challenging Sir Rushdie: Just how free is the European media?".
Traduction française : Menahem Macina
Lundi soir [19 mai], jai eu le plaisir dentendre Sir Salman Rushdie, lun de mes auteurs préférés, qui donnait une causerie sur le campus. Jai trouvé sa conférence intéressante et profonde, comme le sont ses écrits. Jai tout spécialement apprécié sa discussion de la responsabilité de lartiste : « ouvrir un peu plus lunivers » et repousser les frontières de la conscience humaine.
Bien que le thème de sa causerie fût avant tout la littérature, M. Rushdie a émis quelques idées concernant la presse. Cest dans ce contexte quil a fait un commentaire que jai trouvé inquiétant. A deux reprises, au cours de la soirée, M. Rushdie a critiqué les médias américains pour ce quil a décrit comme leur oblitération « autoritaire de droite » dopinions différentes et de points de vue alternatifs. De plus, il a affirmé que la presse européenne était, en fait, plus généreuse et mieux disposée que la presse américaine à accueillir des opinions et des perspectives différentes. Il est vrai que la presse américaine est loin dêtre parfaite. Gaffes dans les reportages, insistance exagérée sur des nouvelles banales et sans importance, et licenciements de dizaines demployés en raison de restrictions nécessaires, témoignent de linstabilité et de la non-fiabilité des institutions de presse de lAmérique. De plus, la croissance de la blogosphère a convaincu beaucoup de gens quil ne fallait pas se fier à CNN ou à Fox News pour linformation. Alors, oui, les organisations américaines de presse sont en difficulté, mais je trouve que la condamnation, par M. Rushdie, de ceux de « la droite autoritaire » qui monopolisent linformation, va plus loin que la nécessité dans laquelle il est de contrebalancer et de vanter sa critique de l« accommodement gauchiste avec le fondamentalisme islamique ».
Ceci dit, jai trouvé plutôt bizarre et inquiétant son jugement selon lequel la presse européenne serait plus libre que laméricaine. Tout d'abord, indépendamment de la cohésion croissante de l'Union européenne, les pays qui composent l'Europe sont extrêmement différents les uns des autres, surtout politiquement et socialement, et ils ont aussi des cultures de linformation différentes. Certains pays européens ont des institutions de presse plutôt libres. Le plus puissant exemple récent auquel je pense a été la résurgence de la controverse des caricatures de Mohammed. Jestime, pour ma part, que le moment le plus frappant fut celui de février de cette année, lorsque 17 journaux danois qui, au début, avaient refusé de publier les caricatures controversées, ont changé dattitude et les ont publiées par solidarité solidarité avec les dessinateurs qui vivent maintenant dans la clandestinité, en raison des menaces de mort de musulmans offensés.
Le fait que des journaux, dabord opposés à la publication de ces caricatures, ont changé dattitude uniquement par solidarité avec un collègue est un acte noble et rare. Il illustre lidée que le contenu de ce qui est publié est moins important que les libertés qui justifient et rendent bienvenue son expression publique. Lexpression nest pas libre si elle saccompagne du risque de menaces et dactions violentes. Par leurs efforts concertés, les journaux danois ont voulu montrer leur ferme détermination face à lintimidation et aux menaces à lencontre de la libre expression publique.
Toutefois, la France est un pays tout à fait différent, avec des institutions politiques médiatiques différentes de celles du Danemark. En France, la politique et la presse sont souvent une seule et même chose ; cest notamment le cas de la chaîne de télévision France 2. France 2 est un organisme national, ce qui signifie que le gouvernement a le contrôle direct sur la manière dont les nouvelles sont diffusées. En outre, la manière dont la chaîne gère les erreurs de ses reportages trahit [le poids] de plus grandes forces politiques. Au cours des dernières années, France 2 a fait une importante erreur dinformation, et sa réaction sest bornée à lignorer et à nier le fait.
Je veux parler de lhistoire de Mohammed al-Dura, un garçon palestinien censé avoir été tué par des soldats israéliens, en septembre 2000. La mort de lenfant, imputée à larmée de défense dIsraël [Tsahal] a servi de prétexte à dinnombrables actes de violence à lencontre de non-musulmans, depuis de nombreux attentats-suicide à lexplosif, en Israël, jusquà la décapitation de Daniel Pearl. Une foule de preuves montrent clairement la nature frauduleuse de la séquence originale dinformations. Et ce nest pas tout : au cours des deux dernières années, un procès en diffamation a été intenté à un analyste de presse indépendant par le plus éminent correspondant à létranger de France 2, Charles Enderlin.
Pourtant, les médias français sont restés totalement silencieux à propos de laffaire Mohammed al-Dura. Il ne sagit pas dun silence d'ignorance, mais dune attitude concertée, dun silence conscient, ayant pour but de protéger la réputation de France 2. Cette situation illustre les tendances malhonnêtes et répressives de la presse française, censée, selon M. Rushdie, lemporter sur celle de la "droite autoritaire" américaine. M. Rushdie ayant vanté la transparence et l'ouverture de la presse européenne, je ne peux mempêcher de me demander ce qu'il pense du traitement de laffaire al-Dura par la France. Bien entendu, il est possible quil ne soit pas versé dans cette affaire ; en tout cas, il nen aurait rien appris par la presse française.
Dans les jours à venir, nous aurons le plaisir daccueillir sur le campus deux personnalités importantes de la presse européenne, qui nous feront part de leur vision des choses sur ces importantes questions. Hier soir, 7 mai, Flemming Rose - le rédacteur en chef des pages culturelles du journal danois, Jyllands-Posten, qui a commandé les caricatures, aujourdhui infâmes, de Mohammed - sexprimait dans lAuditorium Cubberley. Le 12 mai, Philippe
Jennifer Chernik
© The Stanford Daily
Mis en ligne le 24 mai 2008, par M.











