Jérusalem, ville trois fois sainte ! Est-ce un mythe ou une réalité, ou les deux à la fois ? Berceau du judaïsme et du christianisme, elle deviendra, au VIIe siècle de notre ère, la troisième ville sainte de lislam, sous linfluence des Omeyyades de Damas.
Jérusalem dans la pensée et la conscience juives
Dans la Bible, Jérusalem est appelée indifféremment: Cité de David, Sion, Ariel, Cité de Dieu, Cité Fidèle, Ville Sainte, Ville du Grand Roi, Ville de lÉternel, Ville de Justice, LÉternel est ici... Elle attend un nom nouveau, que la bouche de lÉternel déterminera (Is 62, 2).
Humainement parlant, Jérusalem navait aucun atout stratégique ou topographique pour devenir une capitale de renommée mondiale. Loin des grands axes routiers qui traversaient le pays de Canaan (voie de la Mer, voie Royale), perchée sur les hauteurs des monts de Judée (à environ 800m daltitude), aux abords dun désert et sans approvisionnement suffisant en eau, elle ne pouvait espérer un développement qui pût lélever au rang des cités anciennes dÉgypte et de Mésopotamie. La tradition prétend que ni Alexandre le Grand, ni Bonaparte ny firent une halte au cours de leurs campagnes militaires. En dépit de cette position géopolitique peu avantageuse, selon leschatologie juive et chrétienne, Jérusalem subsistera sur les hauteurs : "Jérusalem sera élevée et demeurera à sa place" (Za 14, 10) ; de plus, elle verra affluer en son sein les richesses des nations (Is 66, 12). Des prophètes eurent même la vision dun fleuve coulant du sanctuaire (Ez 47, 1-12 ; Za 14, 8).
Jérusalem - en hébreu, Yerushalaïm -, synonyme de paix, porte encore les cicatrices et les meurtrissures infligées par ses nombreux envahisseurs et conquérants arrogants, qui disaient, dans la journée du carnage : "Rasez, rasez jusquà ses fondements" (Ps 137, 7). Elle fut plusieurs fois réduite en cendres au cours des conquêtes successives (plus de vingt) ! Cependant, le prophète Isaïe annonce la paix et la consolation :
"Car, ainsi parle lÉternel : Voici que je dirigerai vers elle la paix comme un fleuve, et la gloire des nations comme un torrent débordant, et vous serez allaités, vous serez portés sur les bras [...]. Ainsi, moi je vous consolerai ; vous serez consolés à Jérusalem [...]" (Is 66, 12-14).
Il y a un avenir pour cette ville !
Dans lhistoire du peuple hébreu, de lépoque des patriarches à la première période israélite, immédiatement après la conquête de Canaan par Josué, Jérusalem nest pas le principal centre cultuel. Les centres religieux des Hébreux étaient le mont Garizim, Béthel et Shilo. Jérusalem est mentionnée pour la première fois dans la Bible, sous le nom de Salem, dans le récit de la Genèse relatant la rencontre de Melchisédech et dAbraham. Lépisode de la ligature dIsaac est situé au mont Moriah, devenu sous Salomon, le mont du Temple (Gn 22. 2 ; 2 Ch 3, 1).
Cest à lépoque de David (1000 av. notre ère) que Jérusalem est entrée dans lhistoire des Israélites, dans leur conscience historique et religieuse. Cette conscience est formulée principalement dans le livre des Psaumes et les livres prophétiques. Que de fois elle fut dépeinte, par le psalmiste David, comme la ville de lÉternel :
"Sion ma montagne sainte" (Ps 2, 6) ; "Oui, lÉternel a choisi Sion, il la désirée pour son habitation : cest mon lieu de repos pour toujours ; jy habiterai, car je lai désirée [...]" (Ps 132, 13, 14).
Cest là, au Temple de Salomon, que les tribus montaient pour louer Dieu et célébrer les trois fêtes de pèlerinage (Pessah, la fête des Premiers fruits et la fête des Cabanes).
Jérusalem et Sion qui sont synonymes, ont fini par désigner non seulement la ville, mais encore le peuple juif. "Fille de Sion" personnifie le peuple et tout le pays dIsraël. La ville, le pays et le peuple ont fusionné en une grande unité : Sion. Sion-Jérusalem, identifiée à la mère éplorée et en deuil, doit retrouver un jour la joie de ses fils réunis en son sein :
"Sion disait : LÉternel ma abandonnée, le Seigneur ma oubliée ! Une femme oublie-t-elle son nourrisson ? [...] Moi je ne toublierai pas [...]. Tes fils accourent [...] Tous se rassemblent, ils viennent vers toi." (Is 49, 14-18).
Les prophètes la glorifient et la rejettent, tour à tour, et elle devient le sujet de leurs sarcasmes quand ils dénoncent la corruption et limpiété qui y règnent :
"Quoi donc ! La cité fidèle est devenue une prostituée ! Elle était remplie de droiture, la justice y régnait, et maintenant ce sont des assassins [...]" (Is 1. 21-31).
Dautres pleurent sur ses ruines et sur le peuple exilé :
"Je voudrais surmonter mon tourment ; mon cur souffre au-dedans de moi. Voici que les cris plaintifs de la fille de mon peuple viennent dune terre lointaine : lÉternel nest-il plus à Sion ? [...]" (Jr 8, 18-23).
Dans la liturgie et la littérature juives, les sages et les rabbins lexaltent, eux aussi. Une très ancienne référence talmudique à une Jérusalem céleste, place ces paroles dans la bouche de Dieu :
« Je nentrerai pas dans la Jérusalem céleste avant dêtre entré dans la Jérusalem terrestre » (Taanith 5b).
Un Midrash nous dit :
« Vous verrez aussi quil y a une Jérusalem den haut qui correspond à la Jérusalem den bas. Par amour de la Jérusalem terrestre, Dieu sen est fait une en haut. »
On peut voir, dans ces textes, une idéalisation spirituelle et religieuse de la Ville sainte, de la Nouvelle Jérusalem, la Jérusalem céleste, le trône de lÉternel :
"Ce ne sera plus le soleil qui te servira de lumière pendant le jour, ni la lune qui téclairera de sa lueur ; mais lÉternel sera ta lumière pour toujours, ton Dieu sera ta splendeur." (Is 60, 19).
Le Talmud de Babylone nous rapporte que
« dix mesures de beauté ont été répandues sur le monde ; neuf ont été prises par Jérusalem et une par le reste du monde [...] » (Kidoushin 49b).
Le choix de Dieu concernant Jérusalem fut dun prix lourd à payer : sarcasmes des envieux, reproches délitisme... La Bible ne dit-elle pas que Jérusalem est au centre des nations (Is 5, 5), le nombril du monde, se demande le Talmud.
« Le pays dIsraël est au centre du monde ; Jérusalem est au centre du pays dIsraël ; le Temple est au centre de Jérusalem. » (Kiddushin, Midrash Tanhuma).
Selon lévêque français Arculfe (670 apr. J.-C.), elle est le centre de lunivers. Les cartographes lont placée au centre du monde ; cest le cas de la carte dessinée, en 1581, par Heinrich Buenting.
Dans la prière des 18 Bénédictions (Amidah) les Juifs récitent :
« Dieu de miséricorde, reviens vers ta ville, vers Jérusalem, comme tu las promis ; reconstruis-la, de nos jours, et demeures-y. Quelle soit un monument éternel, et que le trône de David y soit bientôt rétabli ! Sois loué, Éternel, qui réédifiera Jérusalem ! [...]. Sois loué, Éternel, qui établira le séjour de ta gloire à Sion ! »
Á Pessah, les Juifs se congratulent en proclamant « Lan prochain à Jérusalem ! » Pour toutes les fêtes et commémorations juives, Jérusalem est mentionnée, et des prières montent vers Dieu pour quil la rétablisse et la rende glorieuse sur toute la terre.
Yéhouda Halévi, léminent médecin et poète juif de lâge dor de lEspagne musulmane, exprima lardent désir du retour du peuple juif sur sa terre. Dans son fameux poème, Sion Ha-Lo Tishali [Sion, ne demandes-tu pas..], il pleure le veuvage de Jérusalem :
« Sion ! Ne demanderas-tu pas si tes captifs vivent en paix ; ceux qui désirent ta sécurité, les rescapés de ton peuple [...] ? »
Ce chantre de Jérusalem écrivit dans une complainte : « Mon cur est en Orient, bien que je vive en Occident. » (voir le chant du mois : Ode à Sion)
Foulée aux pieds des nations, comme lavait prédit Jésus (Lc 21, 24), qui, en la contemplant, pleura sur elle, car elle navait pas reconnu le temps de sa visitation, la ville qui rejeta les prophètes qui lui furent envoyés, est cependant restée lobjet de la compassion de Dieu :
"Car celui qui ta faite est ton époux : LÉternel des armées est son nom et ton rédempteur est le Saint dIsraël. [...] Mais avec un amour éternel, jaurai compassion de toi, dit ton rédempteur, lÉternel." (Is 54, 5-8)
Les poètes et les artistes linterprètent, à leur tour, lappelant ville dor, de cuivre et de lumière [allusion à la chanson de N. Shemer, Yerushalaim shel zahav. NDLR dupjf.org]. Leurs métaphores, empreintes de lyrisme, exaltent et idéalisent la cité de Dieu, cité tant de fois ravagée. Jérusalem, grâce à ses constructions en pierres calcaires (conformément à lancienne loi britannique), devient or au soleil, argent au clair de lune.
« Celui qui na pas vu Jérusalem dans sa splendeur na pas vu une belle cité » (Sukka 51b).
Elle est, comme le gouvernement israélien aime à le proclamer :
« Entière et unifiée, capitale dIsraël. » (Loi fondamentale de Jérusalem, 1980).
Que de fois ses enfants ne tentèrent-ils pas de la reconstruire en attendant la venue du Messie libérateur ! Cette ville deviendra
"une coupe détourdissement pour tous les peuples dalentour [...] Une pierre lourde à soulever pour tous les peuples ; tous ceux qui la soulèveront seront gravement meurtris ; et toutes les nations de la terre sassembleront contre elle." (Za 12, 2, 3).
Cependant, malgré ses infidélités, lÉternel ne la pas rejetée pour toujours : "Ton créateur est ton époux" (Is 54. 5). Un cri sort de la bouche et du cur du psalmiste, reflétant la compassion de Dieu pour sa Ville : "Si je toublie Jérusalem..." (Ps 137, 5). Ce cri nest-il pas repris par le fiancé aux cours de la cérémonie du mariage ? Les prophètes, sous linspiration du Dieu dAbraham, dIsaac et de Jacob, nous révèlent que lÉternel na pas oublié Jérusalem :
"Voici, je tai gravée sur mes mains ; tes murs sont continuellement devant mes yeux." (Is 49, 16).
Le mouvement moderne du retour des Juifs sur la terre de leurs ancêtres, déclenché à la fin du XIXe siècle, bien que mouvement non religieux, tire son nom de Sion. Le sionisme est une idéologie qui traduit laspiration des Juifs du monde entier pour leur patrie historique, Eretz Israel et son ancienne capitale, Jérusalem-Sion. Lhymne national israélien est un reflet de cette aspiration bimillénaire :
« Aussi longtemps quen nos curs, vibrera lâme juive, et tournée vers lOrient, elle aspirera à Sion, notre espoir nest pas vain, espérance bimillénaire, dêtre un peuple libre sur notre terre, le pays de Sion et Jérusalem [...] » (la Hatikva, LEspérance)
En 1967, le chant Yerushalaim shel Zahav (Jérusalem, ville dor), composé par Naomi Shemer, remporte le premier prix du Festival de la chanson dIsraël. Le 27 avril dernier, il est proposé comme le meilleur chant des soixante premières années de lÉtat dIsraël :
« Jérusalem dor, de bronze et de lumière, pour toutes tes chansons, ne suis-je pas un violon ? Si je toublie Jérusalem... toi qui es toute dor... »
Symbolique ! Non ?
Pour les Juifs du monde entier, Jérusalem est leur identité et ils sont Jérusalem. Leur histoire reste ancrée dans un lieu géographique réel : Eretz Israel, avec Jérusalem pour capitale ! Si le symbole de lÉtat dIsraël est lÉtoile de David, celui de Jérusalem est le Lion de la tribu de Juda.
Dans la deuxième partie de cet exposé nous aborderons la pensée chrétienne et son attitude ambivalente sur la Cité sainte, ainsi que la relation du monde musulman envers Jérusalem, quils nomment Al-Quds, la Sainte.
Loïc Le Méhauté
© Un écho dIsraël
Mis en ligne le 16 mai 2008, par M.











