11/05/08

L'auteur - Photo Pierre I. Lurçat
Yoram Hazony,
LEtat juif, Sionisme, postsionisme et destins dIsraëlEditions de léclat, 2007, 471 pages.
Présentation par Pierre I. Lurçat
Mouvement didées, demeuré longtemps minoritaire et confiné au monde universitaire israélien, le postsionisme a, depuis quelques années, réussi une percée spectaculaire, tant en Israël quà létranger. Les thèses de ses principaux promoteurs les fameux « nouveaux historiens » - sont aujourdhui largement admises et leurs livres sont traduits dans de nombreuses langues. Cette réussite extraordinaire a largement occulté le fait que les "nouveaux historiens" navaient en réalité quasiment rien découvert de nouveau, mais seulement réinterprété lhistoire récente dIsraël à la lumière de leur idéologie.
Le livre de Yoram Hazony - qui dirige le centre Shalem, de Jérusalem - a pour principal mérite de retracer la généalogie du courant postsioniste au cur même du débat intellectuel qui secoue le monde juif depuis les origines du sionisme politique. En effet, dans leur volonté de se présenter en pionniers de la recherche historique, défricheurs dune terre vierge, les "nouveaux historiens" ont réussi à faire oublier la vigueur du débat idéologique entre les différentes tendances du sionisme, depuis les années 1920. En réalité, comme cest souvent le cas dans le domaine de lhistoire des idées, le débat actuel na rien de nouveau, et luniversité israélienne a toujours abrité en son sein de nombreux intellectuels hostiles au sionisme politique, avant même la création de lEtat juif.
Cest, en effet un petit groupe de professeurs juifs allemands, réunis autour de Martin Buber, qui ont été les fondateurs de lUniversité Hébraïque de Jérusalem, créée en 1925, laquelle a formé plusieurs générations dintellectuels et de politiciens israéliens. Pour comprendre limportance de cette institution dans la vie politique israélienne, on se contentera de citer les chiffres suivants : 25% des membres de la Knesset ont étudié à lUniversité Hébraïque, ainsi que douze des quinze juges actuels à la Cour suprême, et quatre anciens Premiers ministres
On aurait du mal à trouver une université aussi influente en France ou ailleurs.
Yoram Hazony relate le combat didées, qui a accompagné la genèse du mouvement sioniste, et retrace la brève collaboration entre le fondateur du sionisme politique, Theodor Herzl, et Martin Buber, devenu rapidement un farouche adversaire dHerzl. Il montre comment les idées du Brith Shalom (« Alliance pour la paix »), dissous en 1935, ont été ensuite reprises par lIhoud (« Union »), groupe dintellectuels qui a mené un travail de sape du projet sioniste dans les années cruciales précédant la Deuxième Guerre mondiale.
Car, pour Martin Buber et ses amis du Brith Shalom, lidéal dune entente judéo-arabe passait avant la réalisation des aspirations nationales juives en terre dIsraël. Cest pourquoi ils sopposèrent au programme sioniste et prônèrent, anticipant sur les intellectuels postsionistes actuels, la création dun Etat binational. Minoritaires dans les années 1930 et 1940, les membres du Brith Shalom et de lIhoud ont mis en application leurs idées radicales, nhésitant pas à faire pression sur les délégués de lONU, à la veille du vote sur le partage de la Palestine, en novembre 1947, pour quils sopposent à la création dun Etat juif.
La première partie du livre, qui ne suit pas un ordre chronologique, fait létat des lieux du monde intellectuel israélien aujourdhui, en montrant comment les idées postsionistes se sont répandues dans tous les secteurs de la vie intellectuelle et politique, de luniversité à la littérature et aux beaux-arts, et jusquau ministère des Affaires étrangères et à létat-major de larmée ! Lauteur est parfois excessif, par exemple, lorsquil range dans la catégorie des écrivains postsionistes Aharon Appelfeld, dont luvre est dénuée de toute dimension politique.
Un des thèmes les plus intéressants du livre est la question du rôle des idées dans la politique, en général, et dans lhistoire du mouvement sioniste, en particulier. Un facteur-clé du succès du Brith Shalom et du courant postsioniste réside, selon Hazony, dans le peu dintérêt porté au combat intellectuel par les tendances dominantes du sionisme, de droite comme de gauche. Alors que le sionisme travailliste mettait laccent sur le développement agricole et les implantations juives, les partisans du sionisme « révisionniste » de Menahem Begin se consacraient à la lutte armée contre lAngleterre (et contre les Arabes). Mais ni lun ni lautre nont su évaluer limportance essentielle du combat didées, laissant le champ libre aux partisans de Buber et de lEtat binational.
© Pierre Lurçat
Mis en ligne le 11 mai 2008, par M.











