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"Une terre sans peuple pour un peuple sans terre": une formule sioniste ? D. Muir
Une enquête remarquable. Il faut savoir gré à Marc Brzustowski d’avoir traduit cette longue dissertation et au site desinfos.com de l’avoir mise en ligne [*]. Comme toute première traduction française (et les miennes ne font pas exception à la règle), celle-ci n’était pas exempte d’erreurs, dont la correction m’a pris beaucoup de temps. Mais il doit être clair que le principal mérite revient à M. Brzustowski. Grâce à lui, ce document capital peut être lu par des francophones. Il s’agit d’un texte qui fera date et qu’il faut faire connaître et distribuer largement. (Menahem Macina).
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[*] Desinfos.com.


12 avril 2008

Middle East Quarterly, vol XV/2, Printemps 2008, pp. 55-62.


Texte original anglais : "A Land without a People for a People without a Land".

 

Traduction française : Marc Brzustowski

 

"Une Terre sans peuple pour un peuple sans terre" est l’une des phrases les plus souvent citées dans la littérature consacrée au sionisme - et sans doute aussi la plus problématique. Les antisionistes citent cette phrase comme un résumé parfait de l’injustice fondamentale du sionisme. Cela signifie (selon eux) que les pionniers du sionisme croyaient que la Palestine était inhabitée (1), qu’ils niaient - et continuent de rejeter - l’existence d’une culture palestinienne distincte (2), de plus, elle introduit comme un fait d’évidence que les sionistes ont, de tout temps, planifié une "épuration ethnique" de la population arabe (3). De telles allégations sont, en fait, sans fondement : d’une part, elles nient la conscience réelle que les premiers sionistes avaient de la présence des Arabes de Palestine et, d’autre part, elles exagèrent l’émergence d’une identité nationale palestinienne, qui, en réalité, ne s’est seulement développée qu’en réaction à l’immigration sioniste (4). Pas plus qu’il n’est vrai, comme le soutiennent encore les antisionistes, que les premiers sionistes employaient régulièrement cette phrase (comme un leitmotiv).


Les origines de la phrase

De nombreux commentateurs, comme le dernier grand théoricien arabe, Edward Saïd, attribuent, à tort, la première utilisation de cette phrase à Israël Zangwill, un auteur britannique, dramaturge et poète (5). En réalité, cette phrase fut forgée et propagée par des écrivains chrétiens au cours du XIXe siècle.

En 1831, Mohammed Ali Pasha, alors maître de l’Egypte, prit le contrôle de la Grande Syrie (et l’arracha) à la mainmise directe de l’empire ottoman, un changement politique qui conduisit le Ministère britannique des Affaires étrangères à envoyer un consul à Jérusalem. Cette évolution fut le catalyseur de l’imaginaire populaire.

La première publication mentionnant l’emploi de cette phrase apparaît sous la plume d’un membre du clergé de l’Eglise d’Ecosse, Alexander Keith, dans son ouvrage datant de 1843 : « La Terre d’Israël, selon le contrat passé avec Abraham, Isaac et Jacob » (6). Keith était un penseur évangélique influent, dont l'oeuvre la plus populaire : « Evidence de la vérité de la religion chrétienne tirée de l’accomplissement effectif de la Prophétie » (7), est toujours réimprimée presque deux siècles après sa première publication. Se faisant l’avocat de l’idée que les chrétiens devraient contribuer à encourager la (réalisation de) la prophétie biblique d’un retour des Juifs sur la Terre d’Israël, il écrivait que les Juifs étaient "un peuple sans pays, et même (exilés) de leur propre pays qui, comme il sera ensuite démontré, est, dans une large mesure, un pays sans peuple" (8). Keith était parfaitement au courant que la Terre Sainte était habitée, puisqu’il avait voyagé en Palestine en 1839, sur mission de l’Eglise d’Ecosse, et y était retourné 5 ans plus tard avec son fils, George Skene Keith, que l’on considère comme le premier photographe à visiter la Terre Sainte.

En juillet 1853, l’homme d’Etat britannique et réformiste social, Lord Shaftsbury, écrivait au Ministre des affaires étrangères, George Hamilton Gordon, (devenu) Lord Palmerston, que la Grande Syrie était "un pays sans nation", qui avait besoin "d’une nation sans pays". "Une chose pareille est-elle possible ? A l’évidence, oui : les antiques et légitimes nobles propriétaires (lords) de ce sol, les Juifs !" (9). Shaftsbury affirmait, dans son journal de bord : "ces fertiles et vastes régions seront bientôt sans juridiction, sans pouvoir connu et reconnu pour en réclamer la souveraineté. Le territoire doit bien être confié à tel ou tel. Il existe un pays sans nation ; et, maintenant, Dieu dans Sa Grande Sagesse et Ses Bienfaits, nous dirige vers une nation sans pays" (10). Une biographie ultérieure de Shaftesbury met cette phrase en valeur et l’expose à un auditoire plus vaste encore (11).

Une année après le premier usage [de cette formule] par Shaftsbury, un auteur qui écrivait dans un magazine presbytérien annonçait à ses lecteurs : "Il est certain que le pays sans peuple et le peuple sans pays sont destinés à se rencontrer bientôt et à prendre possession l’un de l’autre" (12) ; et, dans un essai daté de 1858, c’est encore un autre presbytérien écossais, Horatius Bonar, qui plaidait pour la "restauration d’une Patrie en Israël... [où] nous avons un peuple sans pays, aussi bien qu’un pays sans peuple" (13).


A la suite d’un séjour en Terre Sainte, en 1881, l’Américain William Eugène Blackstone, un autre partisan de la restauration d’une population juive en Palestine, écrivait : "cette partie de la question [à propos de ce qu’il fallait faire des Juifs victimes des persécutions tsaristes) présente une étonnante anomalie : un pays sans peuple et un peuple sans pays" (14).

Les Anglicans étaient également en faveur de ce concept. En 1884, George Seaton Bowes, un clerc de l’Université de Cambridge, plaidait pour le retour des Juifs en Palestine et utilisait également cette phrase : "un pays sans peuple pour un peuple sans pays". (15).

John Lawson Stoddard, de Boston, qui jouissait d’une situation privilégiée, était devenu riche en voyageant dans des terres lointaines, et avait ensuite donné des conférences illustrées de vues en trois dimensions. Dans ses carnets de voyage, publiés en 1897, il exhortait les Juifs, en ces termes : "Vous êtes un peuple sans pays, il existe un pays sans peuple. Unissez-vous ! Accomplissez les rêves de vos anciens poètes et patriarches. Allez-y ! Retournez vers le pays d’Abraham" (16).

Vers la fin du XIXe siècle, cette phrase était devenue d’usage courant, aussi bien en Grande-Bretagne qu’aux Etats-Unis, chez les chrétiens intéressés à un retour des Juifs en Palestine (17). L’usage de cette phrase allait se prolonger durant les premières décennies du XXe siècle. En 1901, Harlan Page Beach, missionnaire américain qui fut, plus tard, nommé professeur à Yale, écrivait qu’il approuvait pleinement l’idée que les Juifs puissent, un jour, "lorsqu’il plaira à Dieu, habiter le pays de leurs pères ; sans quoi, nous ne pouvons trouver aucune explication valable à un peuple sans terre et une terre sans peuple" (18). Dans son roman, « Le Sioniste », écrit en 1902, l’écrivain anglais Winifred Graham (1873-1950) faisait plaider son héros juif, face au Congrès sioniste, pour le retour "d’un peuple sans terre vers le pays sans peuple" (19). Augustus Hopkins Strong, un important théologien du mouvement baptiste, employait cette phrase en 1912 (20) ; et, le 12 décembre 1917, l’article de première page du Washington Post, écrit par un journaliste chrétien, reprenait la formule.

Le premier usage de cette phrase par un sioniste n’est pas antérieur à 1901, lorsque Israël Zangwill, faisant probablement écho aux propos de Shaftsbury, écrit dans la New Liberal Review : "la Palestine est un pays sans peuple ; les Juifs sont un peuple sans pays" (21).


Le nationalisme Juif dans son contexte

Bien que l’image de la Palestine comme une "terre sans peuple" ait été le plus fréquemment avancée par les partisans chrétiens d’un retour juif en Palestine, il serait faux de n’attribuer qu’aux seuls chrétiens la perception de la Palestine comme une terre sans peuple. Dans le contexte du XIXe siècle et dans les nombreux mouvements nationalistes qui ont captivé l’imagination occidentale, cette idée d’une restauration juive en Palestine semblait cohérente, indépendamment même de motivations religieuses. En 1891, William Blackstone adressait une lettre ouverte au Président américain Benjamin Harrison, appelée aujourd’hui le Mémoire Blackstone, dans laquelle il écrivait : "Pourquoi les puissances qui ont donné la Bulgarie aux Bulgares et la Serbie aux Serbes, en vertu du Traité de Berlin de 1878, ne rendraient-ils pas la Palestine aux Juifs ?... Ces régions, tout comme la Roumanie, le Monténégro et la Grèce, ont été reprises des mains des Turcs et rendues à leurs propriétaires naturels. La Palestine, n’appartient-elle pas aux Juifs de manière tout aussi juste ?" (22). Les Occidentaux du XIXe siècle associaient les peuples ou nations à des territoires, et le fait d’être un pays sans peuple n’impliquait pas que le pays ne compte aucune population effective, mais simplement qu’elle n’avait pas de caractère national propre. 

Ce qui peut paraître curieux, si l’on regarde les choses d’un point de vue arabe, c’est le prisme au travers duquel les Occidentaux perçoivent le territoire. Selon la vision occidentale, se profile toujours, au-dessus de Méditerranée orientale, le dessin d’un territoire appelé "la Terre sainte", ou "la Terre d’Israël". Parce que les Occidentaux font coïncider les pays avec des peuples, même les Occidentaux post-chrétiens s’attendent à trouver un peuple identifié à la Terre Sainte et calqué sur elle. Mais les Musulmans, n’ont jamais perçu la Palestine comme un pays distinct, ni les Palestiniens comme un peuple particulier. Durant la période ottomane, la Terre Sainte et ses régions agricoles au rendement modeste étaient sous la juridiction de Beyrouth ou Damas, où vivaient la plupart des familles arabes fortunées qui possédaient des terres en Palestine. Durant cette période, les Arabes considéraient la Terre Sainte comme partie intégrante de la Syrie, Bilad ash-Sham (23). La perception musulmane consistant à voir la Syrie et la Palestine comme deux entités distinctes ne se développa qu’au XXe siècle (24). Aux yeux des Arabes d’avant la Première Guerre mondiale, l’intégralité de Bilad ash-Sham, y compris les parties que les chrétiens et les Juifs considéraient comme la Terre Sainte, était partie intégrante des pays arabes, et non une entité séparée.

Les partisans d’un retour juif en Israël, quand ils pensaient aux autochtones arabes, supposaient qu’une population arabe résidente continuerait d’y vivre après l’instauration d’un Etat Juif. Ce résultat paraissait réaliste, dans la mesure où tous les Etats-nations ont des minorités ethniques parmi leurs citoyens.

 

L’attaque contre ce slogan

Les opposants au sionisme commencèrent à attaquer ce slogan peu de temps après la publication de la Déclaration Balfour. En 1918, Ameer Rihami, un Américain d’origine libanaise, chrétien nationaliste arabe, écrivait : "Je dirais même : 'Donnez la terre sans peuple au peuple sans terre', si la Palestine était réellement sans population et si les Juifs n’avaient vraiment pas de pays". Il affirmait que les Juifs n’avaient pas besoin de patrie en Palestine, simplement parce qu’ils bénéficiaient partout ailleurs "de droits égaux et d’opportunités égales, pour ne pas dire plus" (25). Cette attitude ne se limitait pas aux seuls Arabes nationalistes. Un spécialiste du monde arabe du début du XXe siècle écrivait : "Leur slogan même, 'La terre sans peuple pour un peuple sans terre', était une insulte pour les Arabes du pays" (26). Le journaliste américain, William McCrackan disait : "Nous avons été habitués à lire, dans nos journaux, le slogan du sionisme : 'rendre un peuple à une Terre sans Peuple', alors qu’en vérité, la Palestine était déjà bien peuplée par une population qui a rapidement augmenté du fait de causes naturelles" (27).


Ceux qui préconisaient un Etat binational en Palestine employaient cette phrase lorsqu’ils débattaient contre les principaux arguments sionistes. Par exemple, Robert Weltsch, éditeur du prestigieux hebdomadaire sioniste en langue allemande Juedische Rundschau, écrivait ainsi en août 1925 : "Nous pouvons bien être un peuple sans patrie, mais hélas, il n’existe pas de pays sans peuple. La Palestine comporte actuellement une population de 700 000 personnes." (28)


Les propagandistes anti-israéliens se sont emparés de la phrase, à la suite de la création de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), en 1964 (29). Dans son discours du 13 novembre 1974 devant les Nations Unies, le leader de l’OLP, Yasser Arafat, déclarait : "Il est très douloureux pour notre peuple d’être témoin de la propagation du mythe selon lequel sa patrie était un désert jusqu’à ce que le labeur de colons étrangers la fasse fleurir, et que c’était une terre sans peuple" (30). De même, dans sa "Déclaration d’Indépendance" du 14 novembre 1988, le Conseil National Palestinien accuse "les forces locales et internationales" de "tentatives de propager le mensonge selon lequel "la Palestine est une terre sans peuple" (31). Hanan Ashrawi, porte-parole de l’OLP et ancienne doyenne de la Faculté des Lettres de l’Université de Bir-Zeit, suggère que cette phrase montre que "les Sionistes se sont efforcés de nier l’existence même et l’humanité des Palestiniens" (32). Salman Abu Sitta, fondateur et président de la Société de la Terre Palestinienne, appelle cette phrase "un mensonge pervers visant à faire du peuple palestinien un peuple sans patrie" (33).

Edward Saïd citait cette phrase pour dénier à Israël jusqu’au droit d’exister, sur la base du fait que la revendication sioniste du pays a été formulée à partir du faux postulat que la Palestine était "une terre sans peuple" (34). De nombreux disciples de Saïd ont poussé l’argument encore plus loin (35). Le plus connu, sans doute, est Rashid Khalidi, qui écrit : "Dans les débuts du mouvement sioniste, beaucoup de ses soutiens européens - et d’autres - croyaient que la Palestine était vide et faiblement cultivée. Cette vision des choses fut largement propagée par quelques penseurs et écrivains majeurs du mouvement [sioniste], tels Théodore Herzl, Haïm Nachman Bialik, et Max Mandelstamm, alors qu’Herzl n’a même jamais mentionné les Arabes dans son célèbre ouvrage, L’Etat Juif. Elle a été résumée dans le slogan sioniste largement répandu : 'Une terre sans peuple pour un peuple sans terre' "(36).

L’argument de Khalidi est faux sur le plan factuel. Plutôt que de vérifier le contenu de Der Judenstaat, il se réfère à un travail universitaire inexact (37). Herzl mentionne la population qui habite en Palestine, même si c’est dans le cadre de la discussion sur la possibilité d’établir son projet d’Etat juif. Dans son analyse, il pressentait l’impact politique que ne manqueraient pas d’avoir les habitants sur le projet sioniste. L’immigration, expliquait-il, "se poursuit jusqu’au moment, inévitable, où la population autochtone se sent menacée et contraint le gouvernement à stopper un afflux supplémentaire de Juifs. Par conséquent, l’immigration en tant que telle est sans valeur, si nous n’obtenons pas le droit souverain de poursuivre une telle immigration" (38). Dire qu’Herzl, au moment où il écrivait Der Judenstaat, faisait preuve de peu d’intérêt pour la population existante, excepté pour évaluer son impact probable sur le sionisme, est juste. Prétendre qu’il "n’a même jamais mentionné" les Arabes de Palestine n’est pas vrai. Quant à la phrase "une terre sans peuple", elle n’est jamais apparue dans les livres, dans les articles, ni dans le journal de Herzl (39).


Khalidi est également coupable d’utiliser une méthodologie frauduleuse dans l’application des règles de grammaire. Il utilise fréquemment le terme "un peuple", dans son acception courante, en tant que quasi-synonyme de "nation", lorsqu’il écrit : "Les Palestiniens sont un peuple qui a des droits nationaux" (40). Ou encore : "Ce livre remarquable relate comment les Palestiniens en vinrent à constituer un peuple" (41). Il a justifié le terrorisme de la seconde Intifada en arguant que "la violence qui a éclaté a été la conséquence naturelle de la volonté d’un peuple aspirant à son indépendance" (42). En somme, Khalidi n’interprète mal l’expression "un peuple" que lorsqu’il discute de la phrase "une terre sans peuple" (43). 

Beaucoup d’autres universitaires et commentateurs se servent de cette phrase pour discréditer le sionisme. Le journaliste radical, Ronald Bleier, par exemple, y fait référence comme à un exemple de "mythe du désert", et la compare à la propagande nazie (44). Norman Finkelstein, polémiste anti-Israël, qui avant qu’on lui refuse la titularisation, enseignait à l’Université DePaul, à Chicago, a également lié cette expression au même mythe du désert (45). Lawrence Davidson, professeur d’histoire à l’Université West Chester de Pennsylvanie, l’appelle "nettoyage ethnique au niveau conceptuel" (46). Jacqueline Rose, professeur d’anglais à l’Université Queen Mary, de Londres, appelle cette expression "un mensonge flagrant" (47). Les Post-sionistes comme Tom Segev et Joël Beinin, qui s’opposent au caractère juif d’Israël, ont également utilisé la critique de ce slogan pour renforcer leurs arguments (48), comme l’a fait l’historien révisionniste Benny Morris (49). Même certains sionistes ont pu être induits à mal interpréter cette formule, du fait de telles attaques. Dans la revue Commentary, Hillel Halkin suggère que des photographes ont faussé la perspective d’une photo ancienne de Tel Aviv pour " corroborer les revendications sionistes, selon lesquelles les Juifs, 'peuple sans terre', sont revenus en Palestine, 'une terre sans peuple' " (50).

 

Un slogan sioniste ? 

Dans l’esprit de nombreux détracteurs du sionisme, la formulation "une terre sans peuple" est devenue un élément qui définit le péché originel du sionisme. Mais dans quelle mesure ce slogan a-t-il effectivement été utilisé par les premiers sionistes ? Le mantra officiel du sionisme de l’époque affirmait : "l’objectif du sionisme est de créer pour le peuple juif une patrie en Palestine dont la sécurité est assurée par la loi publique". Des groupes sionistes employaient toute une gamme d’autres slogans, dont "Torah et Travail", "La Terre d’Israël pour le Peuple d’Israël selon la Torah d’Israël", et "Sionisme, Socialisme et Emancipation de la Diaspora". Parallèlement à "Etat Juif", "De retour sur le sol", "Retour à Sion", "Patrie juive", "Une Palestine ouverte à tous les Juifs", et - de loin le plus fréquent - "foyer national juif", ces formules étaient les slogans sionistes les plus largement répandus. Dans une recherche réalisée par sept importants journaux américains - Atlanta Constitution, Boston Globe, Chicago Tribune, Los Angeles Times, New York Times, Wall Street Journal et Washington post (51) - la formule "foyer national Juif", apparaît plus de 3 000 fois durant l’année 1948. Aucune autre formule ou slogan sionistes n’approchent de ce nombre. Par contre, il n’y a que quatre mentions de l’expression de Zangwill : "un pays sans peuple" (52), toutes antérieures à 1906. Aucune mention de ses variantes : "Terre sans peuple" ou "pays sans nation". La base de données ProQuest des Journaux Historiques ne trouve qu’une seule utilisation de cette formule avant 1972 : Le "Texte de la Déclaration devant les Nations Unies, de Jamal al Husseini, concernant la Position Arabe sur la Palestine, de 1947 : la Déclaration Arabe Dénonce la Proposition de l’ONU de Partager la Palestine" (53) ; Husseini y formule l’accusation suivante " l’organisation sioniste a propagé le slogan : 'Donnez le pays sans peuple au peuple sans pays' ".

En dépit des allégations d’Husseini, Saïd et Khalidi, il n’existe aucune preuve qu’elle ait jamais constitué le slogan de quelque organisation sioniste, ni qu’elle ait été employée par des personnalités-phare du mouvement. Dans la masse d’articles et de livres publiés avant la naissance de l’Etat sioniste, seule une petite poignée l’utilise (54). Pour une formule si largement attribuée aux dirigeants sionistes, il est remarquable qu’il soit aussi difficile de la trouver dans les archives historiques (55).

Ceux qui ont assisté au congrès sioniste de 1905 ont attribué cette phrase à Zangwill (56), et elle semble être passée de mode en même temps que le rejet de la proposition d’établir la patrie juive en Afrique Orientale, [alors colonie] britannique. Dans les rares cas où cette formule figure dans les sources juives postérieures à 1905, c’est généralement pour l’attribuer à Zangwill (57), bien qu’elle apparaisse parfois lorsqu’un auteur juif cite un auteur chrétien (58).

Les principaux écrivains font référence à cette phrase comme à une notion brièvement utilisée et ce, des années auparavant. En 1914, Chaïm Weizmann illustre par cette phrase les opinions courantes dans les premières années du mouvement (59). L’écrivain et historien israélien, Amos Elon, assigne à 1903 l’utilisation sioniste de la formule, mais affirme qu’elle avait disparu du lexique autour de 1917 (60). L’unique usage de la phrase dans The Macchabean, le journal de la Fédération des Sionistes Américains, est apparu en 1901 (61). Aux alentours de 1922, le journaliste chrétien, William Denison Mc Crackan, mentionnait cette formule comme n’étant plus en usage (62).

A moins qu’une preuve de sa large utilisation par des publications et des organisations sionistes ne vienne à la lumière, l’assertion selon laquelle "une terre sans peuple pour un peuple sans terre" aurait été "un slogan sioniste largement répandu" (63) doit être écartée.

 

Une terre sans peuple ?

Rashid Khalidi utilise cette formule pour accuser les dirigeants sionistes d’avoir cru que le pays était "vide" (64). Edward Saïd altère effectivement la formulation de l’expression pour soutenir que les sionistes pensaient que la Palestine était "une terre sans peuple" (65).

Mais les voyageurs tels Keith, Blackstone, Stoddard et Zangwill (qui visita Israël pour la première fois en 1897, et dont le père vint y vivre) étaient bien conscients de l’existence de la petite population arabe, à laquelle Blackstone, au moins, fait référence lorsqu’il suggère qu’elle ne devrait pas constituer un obstacle à la restauration juive (66). Si jamais quelques sionistes croyaient qu’Israël était réellement vide, ce n’est en tout cas pas ce qu’ils semblent penser après l’essai d’Ahad Ha’Am, "La Vérité d’Eretz Israël" (1891), qui provoqua un débat sur la situation en Palestine (67).

Certains Juifs ont-ils imaginé que la Terre d’Israël était un pays à l’abandon ? Peut-être. Mais il semble plus probable que les Juifs étaient aussi capables de savoir, à la lumière d’une réalité, qu’il y avait suffisamment d’Arabes en Palestine pour que s’y déroulent des pogroms, à Hébron et Safed, en 1834, même s’ils faisaient toujours référence au fait que le pays était vide. La Rédaction de The Maccabean, par exemple, estimait en 1901 qu’il n’y avait pas plus de 150 000 Arabes en Palestine - ce qui n’était probablement qu’un tiers du nombre réel -, et suggéraient, l’année suivante, qu’un tiers de la population était déjà composée de Juifs. Cela ne les empêcha pas d’écrire à propos de la Palestine, en 1905 : "[c’est] un bon pays, mais c’est un pays vide" (68).

Le sionisme, avec ses grands projets enthousiastes, mais sans grand pouvoir ni le moindre sou pour restaurer une Communauté juive, était un mouvement de penseurs qui prenaient leurs désirs pour des réalités. Le traitement par Herzl de ce sujet, dans L’Etat Juif, est caractéristique à cet égard (69). Il fait une mention incidente de cette population locale, et seulement dans un contexte de discussion concernant les obstacles politiques sur la voie de la construction d’un Etat juif.

Les Arabes étaient, évidemment, reconnus par les sionistes et par d’autres comme peuple digne d’obtenir une souveraineté nationale. Comme Israël Zangwill le soutint au début de la Première Guerre mondiale : "Les Arabes devraient reconnaître que la voie vers la restauration du prestige national passe par Bagdad, Damas et La Mecque, et tous ces vastes territoires libérés pour eux et leur plus grande satisfaction, de la domination des Turcs... Les puissances qui les ont libérés ont sûrement le droit de leur demander de ne pas convoiter l’infime bande de terre (Israël) nécessaire à la renaissance d’un peuple encore plus opprimé"(70).


Diana Muir *

 

© Middle East Quarterly

 

* Auteur de « Réflexions autour de l’Etang de Bullough : l’économie et l’écosystème en Nouvelle-Angleterre » (Presse Universitaire de Nouvelle Angleterre, 2000).

 

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Notes

(1) Rashid Khalidi, Palestinian Identity : The Construction of Modern National Consciousness (New York : Columbia University Press, 1997), p. 101.
(2) Voir, par exemple, Hanan Ashrawi, Sydney Morning Herald, Nov. 6, 2003.
(3) Saree Makdisi, "Said, Palestine, and the Humanism of Liberation," Critical Inquiry, 31 (2005) : 443 ; idem, "An Iron Wall of Colonization," Counterpunch, Jan. 26, 2005.
(4) Muhammad Muslih, The Origins of Palestinian Nationalism (New York : Columbia University Press, 1988).
(5) Edward Said, The Question of Palestine (New York : Times Books, 1979), p. 9.
(6) Alexander Keith, The Land of Israel According to the Covenant with Abraham, with Isaac, and with Jacob (Edinburgh : William Whyte and Co., 1843), p. 43. An 1844 review of Keith’s book in The United Secession Magazine (Edinburgh), vol. 1, p. 189, highlights the phrase with its most common wording : "a land without a people, and a people without a land."
(7) Whitefish, Mont. : Kessinger Publishing, 2005 (originally published in 1826).
(8) Keith, The Land of Israel According to the Covenant with Abraham, p. 43.
(9) Cited in Adam M. Garfinkle, "On the Origin, Meaning, Use, and Abuse of a Phrase," Middle Eastern Studies, Oct. 1991, p. 543.
(10) Shaftsbury as cited in Albert Hyamson, "British Projects for the Restoration of Jews to Palestine," American Jewish Historical Society Publications, 1918, no. 26, p. 140.
(11) Edwin Hodder, The Life and Work of the Seventh Earl of Shaftsbury (London : Cassell and Co., 1887), p. 487.
(12) Anonymous review of Van de Velde, C.W.M., Narrative of a Journey through Syrian and Palestine in 1851 and 1852 (Edinburgh : Wm. Blackwood and Sons, 1854), in United Presbyterian Magazine, Wm. Oliphant and Sons, Edinburgh, 1854, vol. 7, p. 403.
(13) Horatius Bonar, The Land of Promise : Notes of a Spring Journey from Beersheba to Sidon (New York : R. Carter and Brothers, 1858), excerpted in The Theological and Literary Journal (New York), July 1858-Apr. 1859, p. 149.
(14) William Blackstone, Palestine for the Jews (Oak Park, Ill. : self-pub., 1891), reprinted in Christian Protagonists for Jewish Restoration (New York : Arno, 1977), p. 17.
(15) Sermon by C. H. Banning, cited in George Seaton Bowes, Information and Illustration, Helps Gathered from Facts, Figures, Anecdotes, Books, etc., for Sermons, Lectures, and Addresses (London : James Nisbett and Co., 1884), p. 128.
(16) John L. Stoddard, Lectures : Illustrated and Embellished with Views of the World’s Famous Places and People, Being the Identical Discourses Delivered during the Past Eighteen Years under the Title of the Stoddard Lectures, vol. 2. (Boston : Balch Brothers Co., 1897), p. 113.
(17) See, for example, William Henry Withrow, Religious Progress in the Century (London : Linscott Publishing Company, 1900), p. 184 ; Gospel in All Lands (New York : Methodist Episcopal Church Missionary Society, Jan. 1902), pp. 199-200.
(18) Harlan Page Beach, A Geography and Atlas of Protestant Missions : Their Environment, Forces, Distribution, Methods, Problems, Results, and Prospects at the Opening of the Twentieth Century (New York : Student Volunteer Movement for Foreign Missions, 1901), p. 521.
(19) Eitan Bar-Yosef, The Holy Land in English Culture, 1799-1917 : Palestine and the Question of Orientalism (New York : Oxford University Press, 2005), p. 236.
(20) Augustus Hopkins Strong, Miscellanies (Philadelphia : Griffith and Rowland Press, 1912), p. 98.
(21) Garfinkle, "On the Origin, Meaning, Use, and Abuse of a Phrase," p. 539 ; Israel Zangwill, "The Return to Palestine," New Liberal Review, Dec. 1901, p. 615.
(22) Yaakov Ariel, On Behalf of Israel : American Fundamentalist Attitudes toward Jews, Judaism, and Zionism, 1865-1945 (New York : Carlson Publishing, 1991), pp. 70-2.
(23) Khalidi, Palestinian Identity, p. 163.
(24) Muslih, The Origins of Palestinian Nationalism, pp. 131-54.
(25) Ameen Rihani, "The Holy Land : Whose to Have and to Hold ?" The Bookman, Jan. 1918, p. 10.
(26) Norman Dwight Harris, Europe and the East (Boston : Houghton Mifflin, 1926), p. 93.
(27) William Denison McCrackan, The New Palestine : An Authoritative Account of Palestine since the Great War (Boston : Page Company, 1922), p. 250.
(28) Martin Buber, A Land of Two Peoples : Martin Buber on Jews and Arabs, Paul Mendes-Flohr, ed. (Chicago : University of Chicago Press, 2005), p. 14.
(29) Sami Hadawi, Bitter Harvest, Palestine between 1914 and 1967 (New York : New World Press, 1967), p. 10 ; Izzat Tannous, The "Activities" of the Hagana, Irgun, and Stern Gang : As Recorded in British Command Paper No. 6873 (New York : Palestine Liberation Organization, 1968), p. 3.
(30) Walter Laquer and Barry Rubin, eds., The Israel-Armouvement
ab Reader : A Documentary History of the Middle East Conflict (New York : Penguin, 2001), pp. 174-5.
(31) "Palestinian National Council Declaration of Independence," Algiers, Nov. 14, 1988.
(32) The Sydney Morning Herald, Nov. 6, 2003.
(33) Matt Horton, "The Atlas of Palestine 1948," The Washington Report on Middle East Affairs, Aug. 2005, p. 58.
(34) Said, The Question of Palestine, p. 9.
(35) For example, Saree Makdisi, "Israel’s Fantasy Stands in Way of Peace," The Arab American News (Dearborn), Feb. 5-Feb. 11, 2005 ; Nur Masalha, Expulsion of the Palestinians : The Concept of "Transfer" in Zionist Political Thought (Washington, D.C. : Institute for Palestine Studies, 1992), p. 6.
(36) Khalidi, Palestinian Identity, p. 101.
(37) Khalidi relies on Anita Shapira, Land and Power : The Zionist Recourse to Force, 1881-1948 (New York : Oxford University Press, 1992), p. 41.
(38) Theodore Herzl, The Jewish State, Sylvie d’Avigdor, trans. (London : Nutt, 1896) ; idem, The Jewish State, Sylvie d’Avigdor, trans. (New York : Dover, 1988), p. 95.
(39) Garfinkle, "On the Origin, Meaning, Use and Abuse of a Phrase," p. 539.
(40) Rashid Khalidi, "Observations on the Right of Return," Journal of Palestine Studies, Winter 1992, p. 30.
(41) Rashid Khalidi, jacket blurb for Baruch Kimmerling and Joel S. Migdal, The Palestinian People : A History (Cambridge : Harvard University Press, 2003).
(42) Rashid Khalidi, "To End the Bloodshed," Christian Century, Nov. 22-29, 2000, p. 1206.
(43) Khalidi, Palestinian Identity, p. 101.
(44) Ronald Bleier, review of "Image and Reality of the Israel-Palestine Conflict," Middle East Policy, Oct. 1999, p. 195.
(45) Norman Finkelstein, Image and Reality of the Israel-Palestine Conflict (London : Verso Books, 1995), p. 95.
(46) Lawrence Davidson, "Christian Zionism as a Representation of American Manifest Destiny," Critique : Critical Middle East Studies, Summer 2005, p. 161.
(47) Jacqueline Rose, The Question of Zion (Princeton : Princeton University Press, 2005), p. 44.
(48) Tom Segev, One Palestine, Complete : Jews and Arabs under the British Mandate (New York : Owl Books, 2001), p. 493 ; Joel Beinin, "Political Economy and Public Culture in a State of Constant Conflict : Fifty Years of Jewish Statehood," Jewish Social Studies, July 31, 1998, p. 96.
(49) Benny Morris, Righteous Victims : A History of the Zionist Arab Conflict, 1881-2001 (New York : Vintage, 2001), p. 42.
(50) Hillel Halkin, "The First Hebrew City," Commentary, Feb. 2007, p. 57.
(51) ProQuest Historical Newspapers database, accessed Nov. 27, 2007.
(52) The New York Times, Nov. 23, 1901, May 20, 1903 ; The Chicago Daily Tribune, Dec. 22, 1901 ; The Washington Post, Aug. 27, 1905.
(53) The New York Times, Sept. 30, 1947.
(54) See Israel Herbert Levinthal, Judaism, An Analysis and An Interpretation (New York and London : Funk and Wagnalls, 1935), p. 254 ; Morris Silverman, ed., Sabbath and Festival Prayerbook with a New Translation, Supplementary Readings, and Notes (New York : Rabbinical Assembly of America and the United Synagogue of America, 1946), p. 324 ; Max Raisin, A History of the Jews in Modern Times (New York : Hebrew Publishing Company, 1919), p. 356 ; The Zionist Review, Apr. 1918, p. 231 ; Leonard Mars, "The Ministry of the Reverend Simon Fyne in Swansea : 1899-1906," Jewish Social Studies, Winter/Spring 1988, p. 92.
(55) Alan Dowty, The Jewish State, A Century Later (Berkeley : University of California Press, 2001), p. 267.
(56) The Washington Post, Aug. 27, 1905.
(57) See "The Restoration of Judea," New York Globe editorial, May 1, 1917, reprinted in Zionism Conquers Public Opinion (New York : Provisional Executive Committee for General Zionist Affairs, 1917), p. 16 ; Richard James Horation Gottheil, Zionism (Philadelphia : Jewish Publication Society of America, 1914), p. 139.
(58) Walter M. Chandler statement, The American War Congress and Zionism : Statements by Members of the American War Congress on the Jewish National Movement (New York : Zionist Organization of America, 1919), p 154.
(59) Paul Goodman, Chaim Weizmann : A Tribute on His Seventieth Birthday (London : V. Gollancz, 1945), p. 153.
(60) Amos Elon, The Israelis : Founders and Sons (New York : Holt, Reinhart, Winston, 1971), p. 149.
(61) Raphael Medoff, American Zionist Leaders and the Palestinian Arabs, 1898-1948 (Ph.D. diss., Yeshiva University, 1991), p. 17.
(62) McCrackan, The New Palestine, p. 250.
(63) Khalidi, Palestinian Identity ; p. 101.
(64) Ibid.
(65) Said, The Question of Palestine, p. 9.
(66) Ariel, On Behalf of Israel, p. 74.
(67) Alan Dowty, "Much Ado about Little : Ahad Ha’am’s ‘Truth from Eretz Yisrael,’ Zionism, and the Arabs," Israel Studies, Fall 2000, pp. 154-81.
(68) Medoff, American Zionist Leaders and the Palestinian Arabs, p. 19.
(69) Shapira, Land and Power, p. 51.
(70) Israel Zangwill, The Voice of Jerusalem (New York, Macmillan and Company, 1921) p. 110.

 

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Mis en ligne le 18 avril 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

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