21/03/08
Texte repris du site de lAtlantis Institute.
La France a une dilection évidente pour les organisations internationales. En conséquence, il nest pas étonnant quelle batte le record mondial pour le nombre de représentations auprès des organisations internationales (France: 17, Etats-Unis: 11). Elle dispose pourtant, pour la représenter, du plus grand nombre dambassades (152) des pays européens, soit presque autant que les Etats-Unis (166). Elle peut aussi se flatter dun autre record : celui du total des ambassades et des consulats (268 pour la France, 249 pour les USA, 225 pour le Royaume Uni).
De Gaulle avait qualifié de "machin" la plus ancienne de ces institutions, lOrganisation des Nations Unies, sans doute pour manifester ses doutes au sujet de son efficacité. Quant à sa vision de lEurope, elle se limitait à la réunion dun petit nombre de pays.
Ce nest pas lavis de son lointain successeur. En quelques jours, il a modifié, mais à la marge seulement, et fait ratifier le traité européen, que le corps électoral avait refusé lors dun référendum mémorable.
La même procédure sera mise en uvre pour créer un nouveau "machin", dont le titre "Union Méditerranéenne" est déjà abandonné au profit d"Union pour la Méditerranée", "lexpression retenue étant très éloignée de celle, volontiers lyrique, qui avait germé dans lesprit dHenri Guaino, le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy".
Si lon sinterroge sur les raisons du montage proposé par le président de la République, celle qui apparaît comme la plus probable est le désir de revisiter les méthodes de la politique pro-arabe de la France, soit, pour pasticher Clausewitz, "la continuation de cette politique par dautres moyens".
Tant de moyens pour un échec annoncé
1. Le lyrisme et la réalité
Quelques mois seulement après lélection dun nouveau président, dix parlementaires ont remis, en décembre 2007, leur rapport dinformation n° 449, intitulé: "Construire lunion Méditerranéenne. Les propositions de lAssemblée Nationale".
Ce rapport sinscrivait dans le "discours fondateur" de M. Sarkozy, prononcé à Tanger le 23 octobre 2007 et qui rappelait: « lunité de la Méditerranée est un rêve qui sest réalisé sous lempire romain ».
Lyrique, mais fausse, lassertion selon laquelle: « Je sais quau fond de chaque homme et de chaque femme qui vit sur les rives de la Méditerranée gît le souvenir et le regret dune unité perdue depuis quinze siècles » (N. Sarkozy, discours de Tanger). Rêve improbable, puisque ce rapport reconnaît que "le monde méditerranéen est lépicentre des séismes historiques", "la seule région du monde dans laquelle se superposent deux lignes de fractures de notre temps: la césure Orient-Occident et la fracture Nord-Sud".
Lyrisme ("lolivier, symbole de la Méditerranée") et réalités ne font pas bon ménage dans ce document. Lunité géographique? Un "confluent de trois continents", une mer, des détroits, un canal de Suez, des climats, "un écosystème fragile", des peuples différents par leur origine, par leurs convictions religieuses, par leur organisation sociale. Même la colonisation, système proche de limperium romain, na pu réaliser ce prétendu rêve, et elle na pas résisté aux forces centrifuges.
2. Les précédentes tentatives dunion
Elles font lobjet dun chapitre intitulé "Les enceintes méditerranéennes existantes". Le fait dexister depuis 12 ans, ou plus, et de proposer une nouvelle enceinte, ne confirme-t-il pas la vanité de ces montages ?
a) Le partenariat euro-méditerranéen, dit processus de Barcelone
Lancé en 1995, il regroupe 38 pays. Ses objectifs sont :
- La définition dune aire commune de paix et de stabilité. Ni lune ni lautre ne sont obtenues. Le tracé des frontières entre lAlgérie et le Maroc est toujours contesté.
- La construction dune zone de prospérité partagée. "Vaste programme" !
- Le rapprochement des peuples, destiné à encourager la compréhension des cultures et les échanges entre sociétés civiles.
Au total, léchec est patent. LElysée reconnaît : "Barcelone a échoué à cause de linégalité de fait entre les pays du Nord et du Sud dans la définition des projets, ainsi que des rivalités entre Israël et les pays arabes".
Des "rivalités" ? La diplomatie française pratique la litote et se garde bien denvisager la fin de létat de belligérance. Aurait-elle prévu daccepter lexclusion définitive dIsraël de lUnion pour la Méditerranée, comme elle la fait pour lOrganisation Internationale de la Francophonie ? Or, un tiers des habitants de ce pays parle une langue française parfaite, dix de ses universités figurent dans le classement de Shanghai, contre seulement neuf universités françaises, la France comptant pourtant une population dix fois plus importante. Cependant, comme les décisions dadhésion à cette organisation se prennent à lunanimité, Israël na jamais demandé une admission qui eût été aussitôt refusée par le Liban.
Comment la nouvelle organisation compte-t-elle imposer, dune part, son adhésion et, dautre part, sa collaboration ? Le boycott du Salon du Livre de Paris par de nombreux pays riverains de la Méditerranée, nest pas de bon augure.
b) Le Forum Méditerranéen
Il est né en 1994, dune initiative franco-égyptienne regroupant 11 pays. Il faut chercher labsent.
c) Le dialogue 5+5
Ce processus regroupe les 5 pays du Maghreb et 5 pays européens.
d) Le dialogue méditerranéen de lOTAN
Il paraît plus complet, puisque Israël en fait partie, mais ce dialogue est-il pour autant harmonieux à défaut dêtre fructueux ?
e) Les institutions parlementaires sont des lieux de rencontre. Mais ni la simplification, ni léconomie ne sont de mise puisquelles sont organisées en une Assemblée parlementaire euro-méditerranée (APEM) qui compte 240 membres, et une assemblée parlementaire de la Méditerranée (APM) qui compte 5 parlementaires par pays, soit 110 membres.
Au total, des "machins" coûteux pour les contribuables des pays dits riches, et parfaitement inutiles, comme le reconnaissent la plupart des gouvernements de ces pays.
L'Union méditerranéenne, morte avant sa naissance
La complexité de ces précédentes institutions na pas incité les promoteurs du projet français à simplifier le nouveau "machin". Il importe de décrire ce projet mort-né pour connaître la philosophie du président français.
Les parlementaires, auteurs du rapport, annonçaient "une architecture légère" qui respecterait les principes suivants "non-duplication dinstitutions existantes ; maintien dun lien avec lUnion européenne". Malheureusement, "la proposition darchitecture institutionnelle", présentée sous la forme dun schéma (les schémas ont en général pour but de simplifier), est rien moins que simple : des assemblées, un G-Med, un comité directeur, un comité opérationnel, un forum de la société civile
Le périmètre géographique devait être de "géographie variable". Apparemment, il nétait pas seulement variable, il était délibérément faux, puisquil incluait, parmi les pays bordant la méditerranée, la Mauritanie, la Jordanie et le Portugal, et que la "Ligue arabe était membre de droit", ce qui impliquait ladhésion de l'Arabie, de Bahreïn, des Comores, de Djibouti, du Soudan, pour ne citer qu'eux.
Le sommet de lUnion européenne, du 13 mars 2008, a apporté des modifications "qui dénaturent le projet initial". Il ne sagit plus dune Union des pays de la Méditerranée, mais dune Union pour la Méditerranée, fixant ainsi un but à une organisation existante (le processus de Barcelone), et non la création dune nouvelle organisation de pays.
L'Union pour la Méditerranée, poursuite du processus de Barcelone
En effet, le président français a refusé la création ex-nihilo dune nouvelle union. "Sous la présidence française (de lUnion Européenne), le processus de Barcelone sera porté à un autre niveau, mais il sagit du même instrument".
La "nouvelle" organisation sera chapeautée par deux coprésidents, lun venant des pays du sud de la méditerranée, lautre dun pays riverain du nord, et tous les pays de lUE y participeront sur un pied dégalité.
Il nest plus question dune duplication des institutions existantes. On évite ainsi aux contribuables de débourser des sommes exorbitantes pour entretenir lappareil administratif décrit plus haut.
Quant au coût de la seule conception de projets, avant toute mise en oeuvre, ainsi que de la convocation et de lentretien à Paris le 13 juillet 2008 de 43 délégations, évitons de limaginer !
L'Union pour la Méditerranée, pour faire quoi?
"Relancer le dialogue politique entre pays riverains et développer des échanges commerciaux intra-méditerranéens anormalement faibles dans le contexte de mondialisation qui est aujourdhui le nôtre". Tel était le programme proposé par les parlementaires français, en reconnaissant toutefois que ce dialogue était déjà inscrit dans tous les organismes existants depuis 1990.
Le résultat, en 2008, nest guère convaincant. Peut-être est-ce la raison pour laquelle la presse ne retient que "des grands travaux de dépollution de la Grande Bleue". Evidemment, les 2 pages présentées par la France au sommet de Bruxelles du 13 mars 2008, ne peuvent pas rendre compte de la totalité des projets, "labellisés Union Méditerranéenne (Lab Med)", qui étaient prévus : "une politique respectueuse de lenvironnement", "le dialogue des cultures contre le choc des civilisations", soit en pratique: "promouvoir lagriculture euro-méditerranéenne, faciliter la mise en place de réseaux médicaux transméditerranéens, favoriser les projets de migrations qualifiantes, définir une politique commune de protection civile, constituer un maillage des territoires méditerranéens avec un réseau postal ferroviaire ou portuaire, Euromed".
En définitive, sur les 15 projets avancés par la France, 4 seulement ont été retenus. Mais "les questions budgétaires continuent à tarauder certains Etats membres" qui devront "sassurer que les fonds sont correctement utilisés". Ces mêmes Etats sinquiètent des largesses financières accordées aux Etats du sud, au détriment de projets européens. La consigne a été finalement de "ne pas effrayer les Etats 'radins'".
Les financements
Car cest bien de cela quil sagit : "des Etats sinquiètent des largesses financières accordées aux Etats du sud". En effet, le rapport parlementaire reconnaît que les pays du sud de la méditerranée reçoivent "des financements considérables, de nature et dorigines variées", que "parmi les donateurs multilatéraux, lUnion Européenne devance très largement lensemble des agences des Nations Unies", que laide bilatérale française est plus importante que laide allemande, que "les pays arabes sont, quant à eux, à lorigine denviron 13% de laide bilatérale au développement, accordée à ces quatorze Etats méditerranéens".
Des sommes considérables qui ne comprennent pas les coûts de fonctionnement, qui sont à la charge des Etats, ou des Unions.
La même politique par d'autres moyens
La vocation de ce nouveau "machin" aurait pu se résumer au seul paragraphe précédent, cest-à-dire à des transferts financiers. La politique française répond toujours à lobsession de se ménager lamitié des pays arabes. Cette obsession peut trouver sa justification dans le fait que "les pays arabes ont pour eux le nombre, lespace et le temps" (aphorisme attribué au général De Gaulle).
Or, cette politique nous conduit sans cesse à des sollicitudes inutiles et coûteuses. Il en est ainsi des grands-messes que nous organisons, sans aucun succès, pour tenter datténuer les discordes internes des pays que nous souhaitons précisément unir. Les exemples de la conférence de Paris réunissant tous les partis politiques du Liban, dont une organisation terroriste, et celle des donateurs de subsides à lAutorité palestinienne, démontrent la vanité de cette politique.
Il est souhaitable doctroyer une aide à ces pays, mais cette dernière doit obéir à des règles intangibles :
1°) Les financements ne doivent pas se perdre dans le désert. Il faut donc sassurer que chaque euro versé est régulièrement utilisé, hors de toute corruption ;
2°) Ils ne doivent pas alimenter le bellicisme, ni permettre lachat darmes.
3°) Ils ne doivent pas promouvoir les haines. A cet égard, le contrôle des manuels scolaires financés par lUnion Européenne est loin dêtre exempt de tout reproche.
Enfin, il faut se montrer sourcilleux à propos du respect des droits de lhomme et de la femme.
En définitive, les "machins" sont le plus souvent inutiles. LUnion Européenne a-t-elle seulement réussi sa tentative de mettre de lordre dans les Balkans, dans les luttes religieuses au Liban, ou à Chypre ? Quel serait lavenir dune Union Méditerranéenne en cas de basculement dun des pays dans un islamisme extrémiste ?
Cest pourquoi il faut sen tenir aux relations bilatérales entre des pays. Lavantage est double. Dune part, la France nest pas engagée, ni contrainte par une institution supranationale de faire, ou daccepter, ce qui est désapprouvé par ses concitoyens. Dautre part, les aides accordées peuvent être assorties de lobligation, pour les pays qui en sont bénéficiaires, dentrer dans la voie de la démocratie et de la paix. Jusquà présent, la France et les démocraties occidentales ont fait linverse, ce qui renforce linstabilité dans le monde.
Toutefois, il faut reconnaître quen la circonstance, la présence de la France dans lUnion Européenne a eu du bon. Elle la contrainte à revoir ses prétentions à la baisse.
Gabriel Lévy
Fellow à l'Atlantis Institute
© G. Lévy et Atlantis Institute
Mis en ligne le 25 mars 2008, par M.











