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Transcription intégrale des textes du film d’E. Shapira : «3 balles et un enfant mort»
"Un remarquable documentaire sur l’Autorité Palestinienne, sur Israël et sur un tournant crucial du conflit israélo-arabe. Ce film est une enquête exhaustive et peu commune sur la mort d’un enfant de 12 ans, Muhammad Al-Dura, au carrefour de Netzarim dans la bande de Gaza, le 30 septembre 2000. Il montre comment l’événement a été utilisé pour susciter la rage envers Israël et prouver qu’il est cruel, inhumain et malfaisant, puisqu’il prend délibérément pour cibles des enfants sans défense. D’autre part, le film dénonce l’événement comme un monumental exemple de "Pallywood" ou de "Syndrome du massacre de Jénine", que des critiques ont décrits comme illustrant l’enthousiasme des médias pour ces manipulations, qu’ils présentent comme "des faits", bien qu’il soit plus qu’évident qu’ils manquent de crédibilité."
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Avertissement : l’UPJF détient les droits exclusifs sur ce texte et sur la vidéo réalisée à partir du film d’Esther Shapira. Seuls de brefs extraits du texte ci-après peuvent être reproduits, dans les proportions fixées par les lois sur le Copyright. Mention obligatoire : "Transcription intégrale des commentaires et dialogues du film d’E. Shapira : « 3 balles et un enfant mort »". © UPJF.

Pour visionner la vidéo du film, voir : " « Trois balles et un enfant mort » : La vidéo du documentaire d'Esther Schapira ".

 

30 septembre 2000, la bande de Gaza.

Un père et son fils pris sous une grêle de balles. Le même endroit, un an plus tard.
Un avant-poste israélien. Une bande de terre déserte où passent deux routes. Et les restes du mur contre lequel ils s’étaient réfugiés.

Mohammed Al-Dura n’avait que 12 ans quand il est devenu martyr. Cette image a fait le tour du monde. Ce film révèle ce que l’image ne révèle pas.

 

Trois balles et un enfant mort – Qui a tué Mohammed Al-Dura ?

Un film d’Esther Schapira.

 

[Chez les Al-Dura. La mère :]

Je me souviens, 3 jours avant sa mort, il m’a demandé : « Si on est tué à Netzarim, est-ce qu’on devient un martyr ? ». En tant que mère, vous comprenez, j’avais peur de répondre à une telle question. J’avais peur d’en parler. Mais Dieu lui a répondu. Dieu en a fait un martyr.

Le 30 septembre des milliers de gens répondent à un appel au rassemblement. Le rassemblement à Gaza a commencé de bonne heure. Le caméraman Talal Abu Rahme lui aussi est matinal. Il est en route pour se rendre au carrefour de Netzarim, la colonie israélienne. Le 30 septembre marque le début de l’année 5761. Comme les 300 habitants de la colonie, ce jour-là, Sarah Kostiner fête Rosh Hashana, le nouvel an israélite. Les soldats de la garnison qui veillent sur la colonie sentent une atmosphère de violence peser sur les fêtes. Pour la première fois, ils reviennent sur les événements de cette terrible journée. Pour des raisons de sécurité, ils restent anonymes.

Deux mois plus tôt, les négociations de Camp David avaient échoué. Trois jours plus tôt, un soldat de leur unité avait été tué dans une embuscade. Deux jours auparavant, le politicien de droite, Ariel Sharon, s’était rendu en visite au Mont du Temple. La veille, l’Intifada Al-Aqsa fut déclenchée, d’abord en Cisjordanie. Toutefois, les soldats de Netzarim savaient que l’Intifada s’étendrait à leur zone. Rosh haShana, le nouvel an, est généralement une période festive, mais même en des temps plus sereins, les fêtes juives ont une conséquence claire ici : l’état d’alerte maximum.

 

Un soldat :

A six heures du matin, on était tous debout et on s’est préparés à la routine : jets de pierres et cocktails Molotov. On y est habitués. On s’attendait à quelques centaines de manifestants dans les rues, parce que la radio militaire nous l’avait dit. On s’est donc mis en position dans le poste.

 

Narratrice

A 6h 30, les soldats franchissent le kilomètre qui sépare la garnison de l’avant-poste, au carrefour. 25 soldats, soit plus que d’habitude, attendent que les manifestants s’assemblent. Les premiers à être sur place étaient les caméramans.

Un soldat :

Plus tard, d’autres gens sont arrivés. La présence des caméramans indiquait qu’il allait se passer quelque chose.

Autre soldat :

Ce jour-là, on a senti que ce serait important, vu le nombre de caméramans qui arrivaient avec des équipes de télévision.

 

Narratrice 

Karni, le poste frontière : les colons doivent se frayer un passage. Les bus blindés pour Netzarim traversent ce carrefour et les territoires palestiniens. Un trajet de 4 km, qui peut s’avérer mortel. En conséquence, l’armée a accru la protection des colons. Ce que les Palestiniens considèrent comme une provocation. Le carrefour de Netzarim est entré depuis longtemps dans la légende : les Palestiniens l’appellent "Le carrefour des martyrs". Beaucoup y sont morts, tant des Palestiniens que des Israéliens. La route principale de Gaza traverse El Bureish, le village de Mohammed ; elle n’est empruntée que par les Palestiniens. Elle croise la route qui relie Karni à Netzarim. Israéliens et Palestiniens assuraient conjointement la garde du carrefour, quand les deux camps espéraient encore la paix. Mais c’était avant le 30 septembre.

Ce jour-là commence comme tant d’autres jours de manifestations. C’est un jour férié, et les enfants s’attroupent le long de la route du carrefour. Manifestants palestiniens et soldats israéliens, chaque camp a ses instructions et sait exactement quoi faire. Pierres, balles de caoutchouc, cocktails Molotov, gaz lacrymogènes, et les caméras sont omniprésentes. Au moins 10 photographes et journalistes d’équipes de télévision sont sur les lieux. Des Palestiniens travaillant pour les médias occidentaux et les chaînes de télévision fournissent des images au monde entier. Parmi eux, un caméraman de la chaîne de télévision France 2, Talal Abu Rahme. Il filme les mêmes scènes depuis des années.

 

Talal :

De 7h du matin jusqu’à l’après-midi, ils ont seulement lancé des pierres et des cocktails Molotov, et l’armait tirait des balles de caoutchouc et des gaz lacrymogènes.

 

Narratrice

Des cocktails Molotov au nom d’Allah. Vers midi, la situation s’aggrave.

 

 

Un soldat israélien :

Cela faisait vraiment peur. On s’est retrouvés encerclés. Ils tentaient d’escalader les murs du poste. Deux d’entre eux ont atteint le toit. J’avais très peur.

[Scènes de paniques, organisées ? On voit des 'blessés' enfournés dans une ambulance arrivée miraculeusement. On distingue nettement le geste d’un des jeunes tapant de la main à l’arrière de l’ambulance, pour signaler au chauffeur qu’il peut rouler ! Puis balayage de caméra montrant des scènes identiques d’enfants et de jeunes gens qui courent en transportant des 'blessés' et en les enfournant dans des ambulances qui arrivent également avec une rapidité et une précision incroyables, comme dans un ballet orchestré.]

 

Narratrice

Au même moment, à El Bureish, à 2 km du carrefour. Mohammed dort encore. Normalement, il devrait être à l’école depuis longtemps, mais aujourd’hui est un jour de manifestation. Mohammed adore ces jours-là, car son école ferme, et il se passe toujours quelque chose au carrefour. Sa mère lui a déjà interdit de s’y rendre. Il déjeune à 10 h. Quand elle va le chercher, ses sœurs lui disent qu’il est parti avec son père à Gaza.

 

La mère :

J’avais toujours peur qu’il participe aux manifestations et s’attire des ennuis. Les jours de manifestations, il n’y a rien à faire, les gens traînent dans les rues, allument des feux, et Mohammed aimait cela. Mais, ce jour-là, je ne pensais pas qu’il irait là-bas. Je le croyais en sûreté parce qu’il était avec son père.

 

Narratrice

La route de Gaza passe par le carrefour de Netzarim, où la bataille fait rage depuis le début de la matinée. Il est environ 11 h quand Jamal Al-Dura traverse le carrefour avec son fils, Mohammed. Ils allaient à Gaza pour acheter une voiture, expliquera plus tard, le père de Mohammed. C’est jour de manifestation, et la plupart des magasins sont fermés.

Arrivés au marché aux voitures, ils ne parviennent pas à trouver le modèle de jeep que veut Mohammed. Aussi, vers midi, avec d’autres voyageurs, ils rentrent chez eux en taxi. Alors qu’ils approchent du carrefour, ils sont stoppés par la police.

 

Jamal al-Dura sur les lieux du drame

C’est ici que le chauffeur du taxi a dû s’arrêter. La circulation au carrefour était interdite pour laisser passer les ambulances transportant les blessés dans les hôpitaux. Mohammed, moi et les autres, sommes descendus du taxi. Nous avons commencé à quitter le carrefour pour rentrer à pied chez nous.

 

Narratrice

A pied, en passant par un carrefour bloqué, où les blessés s’entassent déjà ? Au lieu de passer par l’orangeraie, un raccourci plus sûr, ils passent par la route où l’émeute fait rage, jusqu’à la route principale, et ils continuent pour traverser le carrefour.

Au même moment, les colons de Netzarim prient pour célébrer le nouvel an, sur la terre juive ; de cela ils sont convaincus. Ils en donnent pour preuve la découverte de ruines archéologiques d’une synagogue de Gaza, remontant à l’époque biblique. Construite en béton, leur nouvelle synagogue sert aussi de bunker.


Une habitante de la colonie :

Nous étions à la synagogue, quand, soudain, nous avons entendu des tirs et des explosions. On nous a dit que des milliers d’Arabes avaient encerclé le carrefour de Netzarim et menaçaient la vie de nos soldats. On craignait qu’ils se dirigent vers notre colonie en direction des barrières de la colonie.

 

Narratrice

Mais qu’est-ce qui a déclenché la fusillade au carrefour ? Qui l’a initiée ? Comment pierres, balles de caoutchouc, cocktails Molotov et gaz lacrymogènes, ont-ils laissé place à des tirs à balles réelles ?

 

Jamal Al-Dura :

On était sur le trottoir, et alors ils se sont mis à tirer sur nous.

 

Narratrice

La fusillade éclate à midi, de manière brutale et sans avertissement préalable : sur ce point, les deux parties [israélienne et palestinienne] sont d’accord. Manifestants et journalistes courent se mettre à couvert, y compris Talal Abu Rahme. Soudain un minibus surgit on ne sait d’où. Talal [le caméraman palestinien] et quelques enfants tentent de se réfugier derrière lui.

 

Talal :

Les 5 premières minutes, ça tirait de partout. Après cela, non. Cela venait seulement de cette direction [il fait un geste de la main désignant la fenêtre devant laquelle il est assis], de derrière moi.

 

Narratrice

Derrière Talal Abu Rahme se trouve la base israélienne. En face, il y a Jamal et Mohammed Al-Dura. Accroupis derrière eux : un autre caméraman et son assistant. Avec beaucoup d’autres, ils vont trouver refuge derrière une jeep qui passe à côté d’eux. Seuls Jamal et Mohammed Al-Dura restent là.

Abrités de l’autre côté de la route, Talal et les enfants observent alors ce qui se passe durant les 45 minutes suivantes.

 

Talal

Ils les visaient, c’est sûr, car, à cet endroit, il n’y avait personne excepté le garçon et son père. Personne d’autre. [On voit, derrière le fût de béton, l’enfant blotti contre son père qui fait des signes en direction de la gauche, tandis qu’on entend distinctement des voix d’hommes crier : « Mat al waled » (l’enfant est mort), à plusieurs reprises.]

 

Jamal

J’ai levé la main droite pour leur faire signe d’arrêter de tirer sur mon fils et sur moi. Ils nous tiraient dessus à l’arme automatique. Mais ils n’ont pas arrêté.

 

Talal

Le garçon a été touché au ventre. J’ai entendu un boum, et un nuage de fumée s’est formé. Quand la fumée s’est dissipée, j’ai vu le garçon couché sur les genoux de son père. Il saignait.

 

Narratrice

C’était l’instant de vérité. A cet instant, Mohammed est encore en vie. Une main cache l’objectif. Le film est coupé à cet endroit et reprend, une fois la fumée dissipée. Mohammed gît maintenant, mort.

 

Jamal

Mohammed était un enfant innocent. Il a été assassiné sous les yeux du monde entier.

 

Talal

Voilà au moins une preuve qu’on peut montrer au monde, vous savez. Ce garçon a été tué sans aucune raison.

 

Narratrice

Les soldats ont-ils vu le père et son fils ? Les ont-ils visés délibérément ?

 

Talal

Ils n’ont pas tiré pendant une minute par erreur, n’est-ce pas ? Ils ont tiré pendant 45 minutes ! Si vous regardez à l’œil nu, vous pouvez voir à 200, 300 mètres. Ils ne pouvaient pas voir ? Ils sont aveugles, ou quoi ? Ils ne pouvaient pas les voir ? Un homme et un enfant, c’est visible !

 

Narratrice

Les tireurs d’élite, Ariel, Alexei et Idan [noms d’emprunt pour des raisons de sécurité], sont postés à l’extrémité nord de l’avant-poste. Ils ont la meilleure vue sur le carrefour. Pierres, cocktails Molotov, gaz lacrymogènes, balles de caoutchouc fusent.

Et soudain, des coups de feu.

 

Un des tireurs de Tsahal

Les premiers coups de feu nous ont surpris. Par chance, on a eu le réflexe de se baisser. Il y a eu une seconde salve en direction des fenêtres de l’avant-poste.

 

Autre tireur

Les tirs venaient du carrefour, du poste palestinien, et surtout des deux tours [immeubles situés à quelque deux cents mètres de l’avant-poste israélien]. Quand la fusillade éclate, on se met à l’abri et on commence à tirer du côté d’où venaient les tirs. Ils tiraient de tous les côtés contre le poste, de tous les côtés.

 

Autre soldat :

Ils étaient postés sur deux hauts blocs d’habitation, appelés « Jumeaux ». Et de là-haut, ils nous tiraient dessus.

 

Autre soldat

Chacun de mes camarades dans le poste se met à l’abri, presque au ras du sol.

 

Narratrice

Dans un angle diamétralement opposé, à environ 120 mètres, le père et son fils sont recroquevillés derrière le fût de béton.

 

Un soldat :

De notre poste, on pouvait voir le fût et l’autre côté où ils étaient censés se cacher. On peut tout voir à l’œil nu ou avec des jumelles, tout, à cette distance. On n’a rien vu. Il n’y avait personne à cet endroit. Vous savez, dans la position palestinienne il y avait des cavités dans le mur. Parfois, un policier prenait son arme et nous tirait dessus. On le voyait et on tirait immédiatement sur lui dans la cavité.

 

Narratrice

Les soldats visaient le poste palestinien. A une distance de trente mètres sur la gauche, se trouvaient le père et son fils. Est-il possible que des tireurs d’élite puissent manquer leur cible ?

 

Un soldat

Nos armes sont équipées des meilleurs viseurs reflex au laser. Cela permet de tirer avec une grande précision. Aucun de nous n’a tiré en rafale. Aussi, il n’y avait aucune possibilité qu’un innocent soit touché.

 

Un autre soldat

Eux ils étaient en tir automatique. Ils sont moins bien entraînés. Ils ne savaient pas dans quelle direction ils tiraient.

 

Un autre soldat

Ils tiraient comme des dingues. Si quelqu’un a tué [l’enfant], je suis certain que ce n’était ni moi, ni l’un de mes camarades, auquel cas ça ne pouvait être que les Palestiniens.

 

Narratrice

Les Palestiniens affirment que ce sont les Israéliens. Les Israéliens affirment que ce sont les Palestiniens, mais pour Jamal, la chose est claire : son fils est mort, abattu par des soldats israéliens. En supposant qu’ils soient responsables, était-ce un tragique accident ou un meurtre perpétré de sang-froid ?

 

Talal

Ils les visaient, c’est clair, car aux alentours, il n’y avait personne, sauf le père et son fils. Personne.

 

Un soldat

Ce n’était pas un accident.

 

Narratrice

Ce n’était pas un accident. La distance était trop réduite et la visibilité, trop bonne, les deux camps sont d’accord là-dessus. Et comme les soldats eux-mêmes l’affirment, leur tir est bien trop précis. Alors, était-ce un meurtre ? Mais pour quelle raison ? Pourquoi des soldats voudraient-ils tuer un homme désarmé et son fils ? Même après le début des tirs, beaucoup de gens couraient à découvert au carrefour. Pourquoi n’ont-ils pas été touchés aussi ? Et pourquoi les soldats, des tireurs d’élite, ont-ils mis 45 minutes pour atteindre une cible immobile ?

Jamal et son fils sont emmenés à l’hôpital. 15 minutes plus tard, Talal Abu Rahme est lui aussi en sécurité. Il doit faire vite. A 16 h 30, cet après-midi, il doit expédier ses images à Jérusalem par téléphone satellite. Il appelle son patron, Charles Enderlin, le correspondant de France 2, et lui expose ce qui s’est passé. A 16 h 15, il est déjà arrivé au studio de Gaza, avec près de 60 minutes de rushes.

 

E. Shapira à Talal

Combien de minutes [de prises de vues] leur avez-vous fournies ?

 

Talal

Environ 6 minutes.

 

E. Shapira

Et vous avez choisi quoi ? Tout ce qui concernait l’enfant ?

 

Talal (nerveux et parlant en même temps que la journaliste)

Non, non, non, non… depuis le début, je lui ai donné les images depuis le début des tirs jusqu’à la fin.

 

E. Shapira

Mais vous aviez filmé avant cela ? Vous aviez d’autres matériaux avant cela…

 

Talal

Oui

 

E. Shapira

Avez-vous montré cette partie-là ?


Talal

Non. C’est moi qui décide ce qui est important. Je sais ce qui est important. C’est moi le journaliste. Je décide de ce qui est important. Le reste, c’étaient des jets de pierres. Pourquoi montrer des jets de pierre alors que j’ai des images de fusillade ?

 

Narratrice

La bande arrive au studio de France 2 à Jérusalem vers 18 h. Enderlin demande à l’armée de faire un communiqué. Sans avoir vu le film, ni même parlé avec les soldats, le représentant de l’armée parle d’ « instrumentalisation cynique d’enfants ». Charles Enderlin rédige son reportage, sur la base des rushes et des impressions de son caméraman.

 

Enderlin

Nous avons décidé de donner gratuitement la bande aux agences de presse avec lesquelles nous avons des accords. Nous ne voulions pas monnayer la mort d’un enfant. Mais nous avons gardé les droits.

 

Narratrice

Le soir même les images sont diffusées dans le monde entier. Dans les pays arabes, aux Etats-Unis, en Asie et en Europe. Et, bien sûr, en Israël.

Moshe Tamman [ami israélien de Jamal Al-Dura] regarde, lui aussi, ces images, et il est bouleversé. Il connaît le Palestinien : c’est son ami, Jamal.

 

Jamal

On avait une relation privilégiée comme deux frères. Je passais tout le temps le voir. Il m’invitait souvent chez lui. J’y passais parfois la nuit après avoir dîné. Je faisais un peu partie de la famille. On est resté proches. On prend des nouvelles. Il m’a plusieurs fois proposé de l’argent.


Narratrice

Jamal a travaillé pour l’entreprise de Moshe durant 20 ans. Deux ans plus tôt, ils avaient dansé ensemble pour la Bar mitzvah du fils de Moshe, et aussi sa résurrection, car Yaniv est atteint de leucémie. Jamal a partagé leur douleur, puis il s’est réjoui quand l’enfant s’est rétabli. Aujourd’hui, c’est Jamal qui a perdu son fils. Ce jour fatal du 30 septembre [2000], Moshe appelle la famille de Jamal. Il propose de prendre en charge son traitement dans une clinique proche de Tel Aviv.

 

Moshe Tamman

J’ai demandé : que se passe-t-il ? J’ai été stupéfait quand il m’a répondu : « l’Autorité Palestinienne refuse qu’on m'emmène me faire soigner dans un hôpital en Israël. »

 

Narratrice

Jamal Al-Dura est soigné à l’hôpital Shifa à Gaza. Il a été atteint par plusieurs balles : dans le bras, à l’abdomen et aux jambes. En examinant les balles, il aurait été facile de déterminer avec quelles armes les coups de feu avaient été tirés. Mais, selon les médecins, on n’a pas retrouvé de balles, car elles se sont désintégrées en pénétrant dans le corps. Mais là non plus, aucun fragment de balles n’a été trouvé. Il n’y a pas d’indice quant au type d’arme utilisée. Etait-ce une Kalachnikov, calibre 7, 62, comme celle qu’utilisent les Palestiniens ? Ou bien un M16 israélien, calibre 5, 56 ?

Tandis qu’on soigne Jamal, on prépare le corps de son fils, dans la pièce d’à côté. Le médecin a très peu de temps. Mohammed doit être enterré le jour même en martyr.

 

Médecin palestinien

Il ressort clairement de l’examen du corps que les balles ont pénétré de face et d’en haut. Une balle est entrée dans l’abdomen et est sortie du corps, là. Cette blessure a été mortelle. La deuxième blessure est juste sous le torse. La balle est sortie près de la hanche gauche. Cette blessure aussi aurait été fatale, car elle aurait entraîné une hémorragie mortelle. La troisième blessure, à la jambe, était relativement bénigne.

 

Narratrice

Les conclusions sont fondées sur une analyse externe du corps. Il n’y a eu ni autopsie complète, ni étude balistique, ni examen des blessures internes. Cela aurait permis de déterminer le calibre et la trajectoire des balles dans le corps. Pour le docteur, la preuve est si flagrante qu’un examen externe suffit.

 

Médecin palestinien

C’étaient les Israéliens, parce que les impacts venaient de haut. Et d’ailleurs, pour quelle raison les Arabes l’auraient-ils abattu ? C’était un Arabe comme eux.

 

Narratrice

Le jour même, on fait à Mohammed des funérailles de martyr. Des milliers de gens suivent le cortège. Des centaines de milliers de gens dans le monde regardent la procession mortuaire. Mohammed est maintenant un symbole de cette Intifada qui, en deux jours, a déjà fait plus de blessés que les hôpitaux de Gaza ne peuvent en soigner. Les blessés sont transportés en Egypte et en Jordanie. Par conséquent, le lendemain, Jamal Al-Dura est, lui aussi, transféré vers un hôpital de Amman, où le roi Abdallah lui rend visite et donne de son sang. Plus tard, le président libyen Kadhafi fera aussi une apparition. A l’invitation du roi Abdallah, la famille de Jamal l’accompagne. Il appelle ses proches et ses amis au téléphone. Il parle à Moshe, son patron et ami en Israël, et relate des détails cruciaux qui demeurent inconnus des médias.

 

Moshe Amman

Il m’a dit qu’il avait été atteint par un total de 9 balles. 5 balles ont été extraites à l’hôpital Shifa, de Gaza, et les 4 autres dans un hôpital d’Amman.

 

Narratrice

Si les balles avaient été retrouvées, auraient-elles permis d’établir si les tirs provenaient d’une Kalachnikov palestinienne ou d’un M16 israélien ? Mais pour les manifestants attroupés devant l’hôpital, le Parlement et l’ambassade d’Israël à Amman, la question est clairement tranchée : c’était un meurtre de sang-froid. Et ils ne sont pas les seuls à avoir cette conviction. Les images du corps de Mohammed et de la brutalité des forces d’occupation, qui tuent des enfants innocents, circulent sur 400 sites Internet. [Défilé de captures d’écran de sites, dont la dernière porte : « No comment ! » (sans commentaire).]

Devant l’intensification de la pression internationale, l’armée et le gouvernement, publient une déclaration reconnaissant la possibilité d’un tragique incident, ce qui est perçu comme un aveu de culpabilité.

 

Le porte-parole de l’armée israélienne

D’après ce que nous savons, et c’est très peu, il n’était pas exclu qu’un enfant ait été tué dans un échange de tirs, involontairement, bien sûr, avec la possibilité que les tirs provenaient du côté israélien. Mais très rapidement, nous avons conclu qu’une enquête était nécessaire.

 

Narratrice

En conséquence, le général Yom Tov Samia est chargé de constituer une commission d’investigation de l’incident. Une décision controversée, du fait que Samia est aussi le général responsable de la bande de Gaza. De ce fait, son impartialité est mise en doute. Les jours suivants, la situation militaire s’aggrave rapidement. Le général Samia prend un certain nombre de décisions en contradiction totale avec son activité d’investigation.

 

Général Samia

Les deux ou trois premières semaines, je ne me préoccupais que des blessés, pas des médias, ni de quoi que ce soit d’autre que les blessés au carrefour [de Netzarim], ou dans toute la bande de Gaza.

 

Narratrice

Mais, dès les jours suivants, leur nombre continue d’augmenter. Mis à mal par les images de Mohammed, qui mobilisent les masses, créant toujours davantage de nouveaux martyrs et causant des centaines de blessés, surtout du côté palestinien, le processus de paix finit par échouer. En Cisjordanie et dans la bande de Gaza, on assiste à une spirale de violences qui ne cesse de croître rapidement. A fortiori au carrefour de Netzarim, qui reste inaccessible aux soldats.

 

Général Samia

On ne pouvait pas s’y rendre pour reconnaître les lieux. Aucun caméraman, militaire ou civil israélien ne pouvait y accéder, seuls les Palestiniens pouvaient y aller.

 

Narratrice

Le lendemain, la police palestinienne se rend sur les lieux pour donner la possibilité à la presse de prendre des photos. Aucune des preuves scientifiques n’est mise en sécurité. Le site n’est pas isolé. Pourquoi ?

 

Le Chef de la police palestinienne

Quand il y a des différences d’appréciation concernant une affaire spécifique, et qu’une enquête s’avère nécessaire, bien sûr, une investigation est mise en oeuvre. Mais quand on est d’accord sur l’identité du coupable, il n’y a pas lieu de mener une enquête approfondie.


Question

Sur quoi êtes-vous d’accord ?

Le Chef de la police palestinienne

Sur le fait que c’est la partie israélienne qui a commis ce meurtre.

 

Narratrice

Les seuls à avoir vu en détail les lieux de la fusillade, ce sont les caméramans palestiniens. Parmi eux, Talal Abu Rahme, qui filme aussi le lendemain.

 

Talal Abu Rahme

On a des preuves de la nature des balles. J’ai filmé cette sorte de balles qu’on a ramassées, elles proviennent du mur.

 

E. Shapira

C’était quel type de balles, selon vous ? Quel calibre ?

 

Talal

Je ne sais pas. Vous avez interviewé un général [le chef de la police palestinienne de Gaza]. Il vous l’aura dit.


E. Schapira

Le général affirme qu’il n’y a pas eu d’enquête.


Talal

France 2 a enquêté.

 

E. Schapira

Donc, vous êtes meilleurs enquêteurs que la police…


Talal
[nerveux, il coupe la parole à Shapira]

Non, Non… Non, non, non, non… On… on a certains secrets, vous savez, [que nous gardons] pour nous. On ne peut rien donner… [on ne peut pas donner] tout ce qu’on a.

 

Narratrice

Pourtant, même les rushes diffusés posent de gros problèmes. Sur le fût se trouve une pierre beaucoup plus plate que celle que l’on a vue antérieurement dans le film diffusé à la Télévision palestinienne. Sur cette image, en effet, la pierre qui est sur le fût, correspond à l’original. On a dû changer les pierres : mais pourquoi ? La hauteur du fût soulève une autre question : dans la scène filmée, le fût est trop large pour que les soldats puissent voir le père et son fils. Si l’on se réfère au film, la main du père ne dépasse pas la pierre, les soldats ne pouvaient donc pas la voir.

Les jours suivants, le rôle de protection joué par le fût de béton et les pierres ne peut être évalué. Le carrefour devient une zone de combat, empêchant toute enquête. Aucun repérage scientifique ne peut y être réalisé. Des avions de reconnaissance surveillent la situation. Seules des équipes de caméramans palestiniens viennent faire des gros plans. Leur film montre que les enfants ont disparu. La base essuie des tirs.

 

Un soldat

C’était très dur de rester debout depuis 6h du matin jusqu’à tard dans la nuit avec l’équipement. Ils tiraient et on ripostait. 8 jours de jets de pierres et de bouteilles. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c’est.

 

Narratrice

Le carrefour reste inaccessible aux Israéliens. Les colons de Netzarim sont coupés du monde. Il n’a jamais été aussi clair qu’ils vivent en territoire ennemi. Deux jours après la mort de Mohammed, des vivres sont acheminés, des familles sont évacuées.

Exactement une semaine après le 30 septembre, le général donne ses ordres. Tout ce qui se trouve dans un périmètre de 500 mètres est détruit.

 

Le général Samia

Une fois tout détruit, ce fut le jour et la nuit : l’endroit est redevenu calme. Plus de victimes ni d’un côté, ni de l’autre.

 

Narratrice

L’avant-poste après 7 jours de siège. Ces photos, prises par des soldats israéliens, montrent les impacts de balles et les traces d’incendie. Sur le plan militaire, l’opération est une victoire. Le calme règne au carrefour. Mais l’enquête est sérieusement compromise. Sur le plan politique, c’est une défaite.

 

Jamal Al-Dura

Sur place, ils ont abattu le mur pour cacher un crime perpétré à la vue de tous. [Plusieurs phrases en arabe ne sont pas traduites.]

 

Samia

Si vous me demandez aujourd’hui : prendriez-vous cette décision de détruire toutes les preuves alentour pour épargner d’autres victimes demain, ou les garder et avoir des victimes, alors, logiquement, je prendrais la même décision.

 

Narratrice

Finalement, ce fut une décision basée sur des considérations militaires [et pourquoi pas humanitaires ?] plutôt que sur des considérations politiques ou médicolégales. Le corps de Mohammed ne pouvant être utilisé pour cette enquête, et les lieux étant entièrement détruits, l’enquête ultérieure repose sur des experts israéliens et sur la vidéo filmée par France 2, dont les images ont fait le tour du monde.

50 secondes de vidéo censées répondre à la question : Qui a abattu Mohammed Al-Dura ?

Deux mois plus tard, le général Samia, donne une conférence de presse pour présenter les résultats de son enquête. En dehors d’Israël, elle attire peu l’attention.

 

Général Samia

Sur cette image, prise par un photographe, vous pouvez voir le poste et les miradors, qui ne sont pas utilisés pendant les fusillades. On voit les [immeubles] "jumeaux". Ils ont chacun 6 étages. Voici le mur. Vers le milieu du mur, il y a le fût. On a mesuré le site, et calculé que la distance entre le baril et le point nord de l’avant-poste est inférieure à 120 mètres. Puis, j’ai vérifié quel était le plus petit espace disponible derrière le baril de ciment, qu’on appelle "fût". En mesurant les angles, 124.4 et 166.8, ce qui nous donne un angle de 42.4 degrés. On a fait des calculs à partir du diamètre du baril et on constate un espace de 74 centimètres de large et de 96 centimètres de profondeur derrière le baril. Ce qui peut donner, je ne dirais pas beaucoup, mais assez de place pour que le père et son fils puissent se cacher des positions de Tsahal.

 

Narratrice

Par conséquent, le père et son fils ne pouvaient avoir été dans la ligne de tir des soldats israéliens. Mais la balle qui a tué Mohammed n’aurait-elle pu traverser le fût de béton ?

Le fût originel n’existe plus, mais c’est un produit couramment fabriqué en Israël. Hauteur : près d’un mètre. Largeur : 78 cm. Epaisseur : 8 cm. La scène a été reconstituée pour déterminer la capacité de pénétration des balles et l’angle probable de tir, en utilisant un fût identique et des pierres du mur d’origine. La reconstitution est filmée par l’armée. Des salves de M16 sont tirées sur le mur et sur le fût. Les tirs du M16 ne perforent pas le fût de béton. Par contre, dans le fût d’origine, on voit clairement des trous. Il n’y aura pas de tests similaires susceptibles de prouver qu’une Kalachnikov aurait pu perforer le fût, car l’armée israélienne n’est équipée que de M16. Les trous dans le fût sont mesurés avec précision. Selon l’angle de pénétration, les impacts affectent différentes formes : rondes ou ovales. Ces mesures sont comparées avec les trous d’origine qu’on voit sur la vidéo. Résultat, les balles qui ont atteint Mohammed et Jamal ont dû être tirées sous un angle de 40 degrés. Ce qui mettrait les soldats hors de cause.

 

Général Samia

Je peux dire qu’il est très probable que le père et son fils aient été atteints par des balles palestiniennes, au cours d’un échange de feu entre l’avant poste et l’une des 7 autres sources de tirs, durant ce temps.

 

Narratrice

Et l’une des sept sources se trouvait dans deux hauts blocs d’habitation, ou "Jumeaux". De là, l’angle de tir excède les 40 degrés, ce qui concorde avec les tests.

 

Le médecin palestinien [à nouveau]

L’examen du corps a montré que les balles ont pénétré de face et d’en haut.

 

Narratrice

Ce sont les mots du médecin. Qui a pu tirer d’en haut en diagonale ? Peut-être des snipers postés là. La maison est derrière l’avant-poste palestinien, et le lieu de la fusillade est dans la ligne directe du champ de vision de la fusillade. Et les bâtiments "Jumeaux" n’ont pas servi qu’à des fins pacifiques.

De même, les balles qui ont transpercé le toit du poste ont dû être tirées depuis les "Jumeaux". Perchés sur leurs miradors, les soldats israéliens, étaient une cible facile.

 

Un soldat

On s’est mis à l’abri, presque au niveau du sol.

 

Narratrice

Si les tirs proviennent d’au-dessus de l’avant-poste, même un sniper entraîné avec une Kalachnikov automatique dispose de ce qu’on appelle "une zone de dispersion" d’environ 20 mètres. Et tout le monde s’accorde sur le fait qu’il a été fait usage d’armes automatiques.

 

Talal [à nouveau]

Il y avait une grêle de balles…

 

Jamal

C’était un tir d’arme automatique…

 

Narratrice 

Que des rafales d’armes automatiques aient été tirées est aussi prouvé par les prises de vues de la vidéo, et des tirs d’armes automatiques sont parfaitement audibles.

 

Un soldat

Nous on n’était pas en automatique, mais eux, si.

 

Narratrice :

Des snipers sont entraînés à ajuster leur cible avec précision, surtout à faible distance. Tandis qu’un tir automatique est dispersé et donc moins précis.

Huit mois après la mort de Mohammed, ce clip est encore diffusé à la Télévision palestinienne :

"Le martyre de Mohammed sous des millions de regards.

Il cherche protection dans les bras de son père.

Mais il est tué par les balles 'maudites'."

 

Un soldat

Au début, des clips de ce genre étaient diffusés toutes les heures.

 

Narratrice

Des mois plus tard, on les montre moins fréquemment, mais ils restent inchangés. La télévision palestinienne s’accroche tenacement à la version selon laquelle les soldats israéliens sont coupables.

Ce soldat, filmé à un autre endroit, est présenté comme celui qui a assassiné Mohammed.

 

Un responsable de la Télévision palestinienne

C’est une forme de mise en scène artistique. Tout cela sert à exposer la vérité et à expliquer un événement spécifique. Ce faisant, nous restons fidèles à l’éthique journalistique. Nous n’oublions jamais nos principes journalistiques auxquels nous nous sommes engagés : relater la vérité et rien d’autre que la vérité. [Une longue phrase en arabe n’est pas traduite. Suit un fragment de clip en arabe, contenant un plan dans lequel des acteurs jouent le rôle de Mohammed et de son père derrière le baril de béton].

 

Narratrice

Ces clips s’adressent en particulier aux jeunes et aux adolescents. Mohammed est un héros innocent désigné comme le modèle de sa génération.

 

Lyrique du clip :

Comme est magnifique le souffle du martyr,

Comme est magnifique l’odeur de la terre

Nourrie de torrents de sang

Qui jaillissent d’un corps en colère.

[On entend une série de rafales d’armes automatiques.]

 

Narratrice [qui lit la suite de la traduction du lyrique]

Je ne vous dis pas adieu, j’élève la main pour vous inviter à me suivre.

Mohammed Al-Dura.

Ce clip vidéo a été commandé par le Ministère palestinien de l’Education. On le passe dans les camps de vacances.

[Scènes de hourras et cris de Allah Wakbar, poussés par des centaines d’enfants.]

 

Un moniteur

On leur enseigne qu’après une attaque-suicide, l’homme qui a fait cela va directement au paradis.

 

Narratrice

C’est ainsi, ils font leurs adieux aux martyrs : Respect, amour et admiration pour celui qui a sacrifié sa vie pour sa patrie, la Palestine.

[On voit une carte d’Israël]

Voici la Palestine selon les nouveaux manuels scolaires : L’Etat d’Israël n’existe pas.

Voici l’endroit où Mohammed allait à l’école. Et c’est là qu’on enseigne à ses camarades qui l’a tué. Une autre occasion pour une photo.

[Au tableau, l’instituteur a écrit en anglais pour les élèves, qui scandent le texte à voix forte :]

L’armée israélienne

a tué

notre ami.

Honte à eux !

[Et on recommence, pour finir en hurlant presque :]

Honte à eux !

Honte à eux !

Quelques vues de dessins naïfs d’enfants, représentant des scènes de guerre, des morts, des blessés, des ambulances, et Al-Dura et son père derrière le baril.

Panneau d’affichage couvert de photos aux motifs impossibles à identifier, encadrant une grande photo de Mohammed Al-Dura et de son père qui regarde vers la caméra. Sur le fût on a écrit, à la main, en anglais et en lettres de sang : "Cessez de tuer les enfants palestiniens !"

Filmée en direct, sa mort tragique lui a valu une renommée mondiale, ainsi qu’au caméraman qui a tourné ces images. Talal Abu Rahme a reçu le prix du caméraman de l’Année en France. Un prix parmi beaucoup d’autres qui lui ont été décernés pour avoir filmé sous une grêle de balles.

Si les images montrent la mort de Mohammed Al-Dura, elles ne montrent pas qui l’a tué, même si des millions de gens sont persuadés de l’avoir vu.

La bande intégrale n’a jamais été montrée dans les festivals. Pas même ici, à Perpignan. On n’a montré aux membres du jury que le matériau qui a été diffusé par les télévisions dans le monde entier.

 

E. Shapira [qui interviewe Talal Abu Rahme]

Combien de temps les avez-vous filmés ?      


Talal

Environ six minutes. Cela vous étonne. Vous seriez surprise, parce que tout le monde croit que six minutes, c’est facile, mais les gens n’y étaient pas. J’ai filmé six minutes de tirs sur l’enfant [qui ont duré en tout] 45 minutes.

E. Shapira

Six minutes. Et France 2 en a diffusé combien ?

[La réponse de Talal, s’il y en a eu une, n’est pas enregistrée dans le film]

 

Charles Enderlin [interviewé par E. Shapira]

La vidéo originale… C’est une copie de la vidéo qu’on a reçue par satellite. On l’a envoyée à EBU [Union européenne de radio-télévision ], Reuters et AP ce soir-là. C’est la totalité de la séquence.

E. Shapira

Vous avez diffusé l’intégralité ?

Enderlin

Oui.

 

Narratrice

50 secondes de rushes. Pourtant son caméraman parle de 6 minutes filmées sur un laps de temps total de 45 minutes.

Durant ce temps, au moins 12 impacts auraient touché le père et son fils. Aucun n’est visible sur la bande. La bande originale n’a jamais été diffusée.

 

E. Schapira au Général Samia

Vous n’avez jamais vu la bande intégrale.

Samia

Non. C’est France 2 qui la détient. C’est leur matériel. Et je ne pense pas qu’ils agissent bien. Quand on détient un élément factuel concernant une affaire d’une telle importance, qu’a-t-on à perdre ? A moins d’avoir quelque chose à perdre.

 

Enderlin

Je crois fermement que rien n’a fait l’objet de manipulation. Il n’y a ni truquage ni manipulation. Et si qui que ce soit nous accuse, Talal, moi-même, ou France 2, de truquage ou de manipulation, nous considérerons cela comme une raison suffisante pour aller devant les tribunaux.

 

Narratrice

Dans de nombreux pays du monde arabe, des rues portent le nom de Mohammed. C’est aussi le cas dans la ville de Tunis. Ici, c’est dans ce quartier chic, près de la résidence de Yasser Arafat et de l’ambassade palestinienne. [On voit une plaque où l’on peut lire en arabe et en français : "Le Martyr Palestinien".] Et dans le marché de la ville, la photo du père et de son fils assassiné est devenue une image familière. La télévision officielle a annoncé la venue de Jamal Al-Dura en Tunisie, sur invitation des syndicats.

[On montre un grand poster de la séquence où l’on voit Mohammed Al-Dura pleurant de peur serré contre son père, qui regarde avec stupeur et terreur en direction du caméraman.]

 

Jamal

Mohammed est un symbole pour le peuple palestinien et les pays arabes. C’est pour moi une raison de me sentir fier.

[On voit Jamal arrivant à l’aéroport de Tunis]

 

Narratrice

La Tunisie n’est qu’une étape de plus de sa tournée des capitales en tant qu’ambassadeur de l’Intifada. Il s’est rendu en Egypte, en Jordanie, en Libye et en Irak, et a assisté à la grande conférence de l’ONU contre le racisme, en Afrique du sud [Durban], pour raconter son histoire. L’histoire de son fils assassiné de la main de soldats israéliens. Entre temps, sa mort a donné lieu à des films, des chansons, à l’émission de timbres et à des autographes financés par la Libye et distribués par Jamal Al-Dura.

 

Jamal Al-Dura [très entouré, montre des photos de son fils devant la caméra] :

Voici Mohammed quelques jours avant sa mort en martyr. Et voici une autre photo, bien avant sa mort. C’est une condamnation accablante de l’entité sioniste nazie, qui a gravement blessé Mohammed et moi, et qui l’a finalement assassiné.

 

Narratrice

Jamal continue à voyager beaucoup : des milliers de kilomètres. Toutefois, il ne se rend plus en Israël pour rendre visite à Moshe, son ami et ancien employeur. Mais ils se téléphonent parfois.

Les déplacements quotidiens des colons ne leur laissent aucun doute : ils vivent en territoire ennemi. Depuis le 30 septembre 2000, ils ne peuvent se déplacer qu’en convois militaires. Quand leur bus approche, les autres voitures sont bloquées. Cela ne dure qu’une minute, une minute toutes les heures, durant laquelle ils ont le droit de passer. Néanmoins, cela n’a pas empêché un tank israélien d’exploser à cet endroit précis.

La solution des colons est inscrite sur cette affichette : Ein ‘aravim, ein pigou‘im – Pas d’Arabes, pas d’attentats. Partir d’ici reviendrait, pour eux, à capituler, et personne n’a encore capitulé. Bien au contraire, 12 mois après la tragédie, la colonie compterait à présent 58 familles et 400 personnes, principalement des enfants.

 

Une habitante de la colonie

La raison pour laquelle j’accepte d’habiter ici, c’est que je crois que c’est très important. Il y a toujours eu des pionniers, et j’ai décidé d’être une pionnière.

 

Narratrice

Une pionnière qui s’est installée ici.

 

La pionnière

J’assume la tâche d’être parmi les pionniers qui sont venus ici. [phrase en hébreu, non traduite dans le film.]

 

Narratrice

Tant que les colons viendront vivre ici, les soldats seront là aussi.

"Nous sommes venus, nous avons veillé, nous avons tenu, et seul un miracle peut nous sauver", tel est le slogan que l’on peut lire sur son T-shirt [celui de la pionnière]. Tous ne rêvent que de partir.

Ariel, Alexei et Idan ont fini leur service. Ces images ne les quitteront pas.

 

Le porte-parole de l’armée

Les mots ne peuvent raisonnablement pas rivaliser avec les images, surtout si cette image est diffusée, encore et encore, dans le monde entier. Ensuite vient une commission d’enquête. Mais qui en tient compte ? Qui veut vraiment écouter ses résultats ?

 

Narratrice [Prises de vues de la rue de El Burej, dans laquelle habite Jamal Al-Dura]

La maison du martyr est immédiatement reconnaissable. "Ce qui a été pris par la violence ne peut être reconquis que par la violence." Tel est le slogan peint en lettres de sang sur le mur. C’est la même inscription que celle qui figurait sur le mur devant lequel il a été tué.

 

Mère de l’enfant

C’était la volonté de Dieu. Dieu a dû lui parler et lui dire : « Viens ici, viens sur le site de la confrontation ». Et Dieu l’a amené là où il devait nécessairement être tué.

 

Narratrice

Sa tombe est facile à trouver. Ses frères et sœurs y viennent souvent lire les mots qui commémorent leur célèbre frère : "Ceux qui meurent au combat ne meurent pas vraiment. Ils continuent à vivre." Au Paradis. Tous les fidèles musulmans en sont convaincus, et [il est] dans la mémoire des spectateurs, qui n’ont vu de lui que la seule image qu’ils connaissent.

 

[Le film se termine sur de longs plans de la tombe et des enfants qui en caressent de la main les pierres et le marbre.]

 

Transcription réalisée par Menahem Macina pour le site

© Upjf.org

 

Mis en ligne le 1er mars 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

 

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