Libre opinion parue dans la rubrique « Rebonds », de Libération, jeudi 21 février 2008
Comment dire le malaise quéprouve lhistorien après la diffusion du docu-fiction de mardi soir sur France 2 [la Résistance, «Quand il fallait sauver les Juifs», ndlr] ?
France Télévisions a patronné un film sur le drame des Juifs de France dans les années 1940-1944 et la programmé à une heure de grande écoute, alors que la Shoah a été occultée un quart de siècle, bravo !
Les auteurs nont pas hésité à souligner lindignité du gouvernement de Vichy, qui a délibérément mis les Juifs de France hors de la loi commune et qui a participé à la déportation de 76 000 dentre eux, dont 73 500 allaient être exterminés ; ils ont eu, de surcroît, le mérite de mettre en lumière des héros injustement ignorés : encore bravo !
La réalisation visuelle est remarquable au point de faire passer pour documents dépoque des séquences totalement irréalistes, ou dont le tournage aurait été inconcevable dans la clandestinité, comme un long défilé denfants juifs cheminant dans la neige vers la frontière suisse. Faut-il dire bravo ? Admettons que ce soit la loi du genre. La méconnaissance de la Résistance dont témoigne ce film est dautant plus choquante. Non, le salut des Juifs nétait pas un des deux volets majeurs de laction résistante, comme la programmation de lundi et mardi voudrait le faire croire. Faut-il rappeler que le mot dordre «Il faut sauver les Juifs» na jamais été lancé ni par le Conseil national de la Résistance, ni par la France libre dans les années 1943-1944, ni par la presse clandestine, mis à part les Cahiers du Témoignage chrétien. Le titre même de lémission est un faux-semblant.
Certes, cest grâce au courage de certains Français que la proportion des Juifs qui ont été déportés de France a été moindre quaux Pays-Bas, par exemple (grâce aussi à lexistence, jusquà 1942, de la zone non occupée et au fait que la France a été le premier pays libéré). La juste perspective eût été de montrer que les initiatives en faveur des Juifs ont été seulement (mais cétait déjà beaucoup) une action de sauvetage dans lensemble des actions à lactif dune résistance multiforme.
Laisser entendre, comme le fait le commentaire du film durant son dernier quart dheure, quun immense mouvement de solidarité a soulevé la masse des Français, de 1943-1944, en faveur des Juifs, ce qui apparaît comme la leçon à en retenir, est une imposture. Cest vouloir construire une légende. Il va de soi que lopinion publique nétait plus, en 1944, ce quelle avait été au lendemain du désastre : lapproche de la Libération a freiné le zèle répressif et stimulé de beaux dévouements. De là à extrapoler à la nation entière, et même à la Résistance entière, ce qui fut le mérite admirable de quelques mouvements, de quelques groupes ou de quelques individualités, il y a plus quune marge.
Un excès de bon vouloir, un désir de bonne conscience patriotique transforment en un film de propagande un film qui devrait sen tenir aux exigences dun film dhistoire, dont les noms dAnnette Wieviorka et de Jean-Pierre Azéma figurant au générique semblent cautionner, abusivement, la totale véracité. Dommage.
Jean-Louis Crémieux-Brilhac
Historien
© Libération
[Texte aimablement signalé par Georges Brandstatter.]
Mis en ligne le 23 février 2008, par M.











