[*] Fréron : écrivassier pesant, qui dut son passage à la postérité au quatrain, aussi cruel que célèbre, que lui consacra Voltaire : "Lautre jour au fond dun vallon, Un serpent piqua Jean Fréron. Savez-vous ce qui arriva ? Ce fut le serpent qui creva".
04/02/08
Je nentends pas commenter ici le procès qui ma été intenté suite à une première plainte déposée contre moi par Johan Weisz. Je laisse la justice suivre son cours, et je nai rien à dire sur ce point précis. Un verdict sera rendu au début du mois de mars. Johan Weisz ayant déposé une seconde plainte pour un second article, il y aura un second procès, début mars encore, que je ne commenterai pas davantage, ni avant, ni, bien sûr, pendant quil aura lieu. Tout juste pourrais-je dire que mintenter deux procès en deux mois dénote pour le moins un acharnement forcené et une volonté de détruire : or, je nattribue pas, bien sûr, cet acharnement à la justice, mais au plaignant seulement, et à ceux qui linstrumentalisent.
Des journalistes qui, eux, en ont le droit et dont cest le métier, ont apporté leurs commentaires sur le premier procès, qui vient davoir lieu. Des positions se sont trouvées affirmées, et se sont révélées contradictoires. Des différences sont apparues que je ne veux aucunement laisser au passé, car elles peuvent avoir un impact sur le futur.
Je veux ici dire un certain nombre de choses précises qui me semblent devoir être dites.
1. Je nai aucun intérêt personnel concret de quelque sorte que ce soit à défendre le droit dIsraël à exister, à tenter, autant que faire se peut, de rétablir la vérité historique et présente concernant la situation au Proche-Orient, et à minsurger contre le racisme et lantisémitisme. Je nai, dans ces combats, hélas, que des coups à recevoir, et parfois de très mauvais coups. Jai été diffamé, sali. Jai reçu des menaces. Jai perdu des contrats de travail. Ce qui me motive est de lordre de léthique, de la droiture, du respect de la liberté et de lessentielle dignité de lêtre humain. Jessaie de faire le travail difficile de la connaissance, et pour le faire aussi bien que possible, je lis chaque mois des milliers de pages en plusieurs langues. Je passe mes lectures au crible de mes valeurs. Je ne puis admettre le mensonge et la falsification. Je pense quil existe du bien et du mal, et je situe du côté du mal le totalitarisme sous toutes ses formes, le fanatisme sous tous ses visages, le terrorisme, le meurtre et a fortiori le meurtre de masse : la liste nest pas exhaustive. Je considère que tout ce qui va dans le sens de la liberté de parler, de sinformer, daller et venir, de décider de sa vie, de choisir, de créer, dentreprendre va dans le sens du bien. Jai eu des activités artistiques et rien ne dit que je ne retournerai pas vers elles. Je me suis gardé de tout engagement politique, sauf à de très rares moments, et je men suis gardé, car jai compris depuis longtemps que la politique pouvait impliquer des compromis et la quête non pas du bien, mais du moindre mal ; or, il mest difficile de me limiter à la tactique et au moindre mal. Ce sont les circonstances - je men suis expliqué ailleurs - qui mont conduit à mimpliquer dans certains débats : la confrontation brutale avec la tragédie des boat people, ou avec les survivants de larchipel du goulag, la rencontre de rescapés dAuschwitz. La seule question que je me sois posée avant de mimpliquer a été de savoir ce qui me semblait juste, et ensuite de me tenir à ce qui me semblait juste. Jai pu y perdre, je lai dit. Ce que je naurais jamais accepté de laisser derrière moi pourrait tenir en quelques mots simples : la droiture, lhonneur, le respect de la parole donnée, le refus absolu de la fourberie et de la duplicité. Jai écrit une vingtaine de livres et jen ai dautres en chantier. Jai écrit et publié aussi des milliers darticles et jen écrirai des milliers dautres. Si je devais me compromettre ou compromettre mon intégrité, je changerais dactivité. Jai parlé et je parle encore, quand loccasion men est donnée, sur de multiples radios et télévisions sans transiger sur mes idées et en tenant les mêmes mots, quil sagisse de France 24 ou de RFI, de France 24 ou de France 3, de TF1 ou de Radio J, de RCJ ou de Radio Courtoisie. Je laisse aux néo-staliniens collectivistes lart obtus de lamalgame, et je dis que ma parole est une et indivisible. Jai perdu le droit de parler sur RMC pour avoir refusé quun interlocuteur relativise la shoah
2. Jai, dans ce contexte, des amis : tous ceux qui se battent pour les causes et les idées qui me sont chères, quils soient juifs, musulmans, chrétiens, bouddhistes, athées ou autres, et quils soient dAfrique, dAsie, dEurope, dAmérique, ou dOcéanie. Jai des ennemis : les dictateurs, les terroristes, les adeptes du totalitarisme et du fanatisme. Et je nattends rien de mes ennemis, sinon le pire. Je conçois que, parmi mes pires ennemis, il y ait racistes, antisémites et ennemis dIsraël et des Etats-Unis. Jai des adversaires, que je ne confonds pas avec mes ennemis : parmi mes adversaires, il y a ceux qui disent poursuivre les mêmes fins que moi, et qui me semblent se tromper, mais avec une certaine droiture. Je suis prêt à débattre avec eux, et je les respecte.
3. Je ne classe pas Johan Weisz dans la catégorie des ennemis, mais je ne puis absolument pas le classer dans la catégorie des adversaires que je respecte : bien au-delà des plaintes à répétition quil a déposées contre moi, je pense, en effet, quil est imprégné dun dogmatisme et dune absence de scrupules absolument effroyables. Jaimerais quil me démontre le contraire, je respecte, en général, la présomption dinnocence, mais lexpérience mempêche de le présumer innocent. Il est jeune, je sais, et jai été jeune aussi : la fougue de la jeunesse peut rendre arrogant, inciter à penser quon sait tout, alors quon ne sait rien, pousser à considérer que la fin justifie les moyens. Je ne veux pas tout excuser par la jeunesse. Et jentends, lorsquil retrouvera, si cela doit lui arriver un jour, le sens des réalités, quil comprenne quil y a des choses qui ne se font pas, que certaines pratiques sont absolument inadmissibles, et que certains propos ourlés de haine ou de mépris peuvent faire très mal, être vécus comme des provocations, et inciter à la réplique.
Je persiste : Johan Weisz a procédé dune manière inadmissible pour recueillir des témoignages et a tronqué ceux-ci dune manière que nul ne peut équitablement considérer comme honnête.
Je persiste aussi : écrire un livre où lon accuse des juifs de vouloir en acheter dautres, et ces autres dêtre, pour partie, à vendre, surtout dans un contexte dantisémitisme, ne peut que contribuer à lantisémitisme.
Je persiste encore : des débats de ce genre devraient se régler en dehors des tribunaux, et vouloir les faire régler par les tribunaux, surtout vouloir saigner financièrement son adversaire, ne relève pas du tout de lidée que je me fais de la liberté de parole.
Jai écrit des articles polémiques qui ont pu blesser Johan Weisz, mais il semble navoir toujours pas perçu que sa façon de traiter les autres peut les blesser, eux aussi, et porter atteinte à leur honorabilité de manière très grave.
Il semble ne pas comprendre que traîner des gens dans la boue peut avoir des conséquences. Johan Weisz, sil avait été confronté à des gens aussi procéduriers que lui, aurait fait face à une bonne douzaine de procès en diffamation. Il a détruit des réputations, voire des vies humaines, en provoquant des pertes de contrats.
Il sétonne davoir des difficultés de travail et veut les attribuer aux répliques quil sest attirées par ses provocations. Jaurais tendance à lui dire que sil veut travailler, il doit comprendre que se comporter en journaliste honnête est important pour garder un minimum de crédibilité, même dans une époque de journalisme trash.
Il doit comprendre aussi quaccuser Israël davoir procédé à une "offre publique dachat sur les juifs de France" signifie, en bon français, quil y a des juifs qui entendent en acheter dautres et que, parmi ces autres, il y en a qui sont à vendre : si je rencontrais ce genre de propos dans un journal dextrême droite, je nen serais pas surpris. Sils étaient qualifiés par dautres que moi de nauséabonds, je nen serais pas vraiment surpris non plus, mais je me garderai de reprendre à mon compte le mot nauséabond. Je sais quon me lit très attentivement et avec des intentions pas vraiment bienveillantes.
Appeler un chapitre « laubaine de la haine » pour parler de la haine antisémite me semble relever, au mieux - vraiment au mieux - du mauvais goût. Je ne suis pas du tout certain que les juifs qui se sont fait agresser par des antisémites aient considéré la haine quils subissaient concrètement comme une aubaine. A la place de Johan Weisz, jaurais pensé que jai fait, au mieux, une très grosse erreur, et jaurais tenté de faire amende honorable, mais je ne suis pas Johan Weisz et jaurais eu honte bien avant, vraiment bien avant
Monica Lewinski est passée à la postérité pour une pratique sexuelle qui sappelait autrefois, en anglais, « the blow job » [fellation], je ne pense pas que Johan Weisz entend sérieusement et lucidement laisser derrière lui une réputation qui ferait de lui un symbole de quelque chose de
Je laisse délibérément la phrase en suspens.
* *
*
4. Je pensais compter parmi mes amis les gens de Primo Europe, association, a priori sympathique, de lutte contre la désinformation au Proche-Orient. Jai partagé le pain et le couvert avec nombre dentre eux. Je les ai crus et je veux toujours les croire sincères et de bonne volonté. Jai cru et je voudrais toujours croire que nous menons les mêmes combats. Tout se passe néanmoins comme si un mauvais génie qui condamnait à la démence ceux dont il sempare avait gagné Primo-Europe pendant quelques jours. Je lai dit à ceux de ses membres avec qui je parlais encore voici peu, et jai traces et témoins de conversations téléphoniques, cela na, semble-t-il, servi à rien.
Je nai rien contre Primo, et Primo a publié des critiques vives du livre de Weisz, puis une réponse de Weisz - qui a été édulcorée tant elle était violente -, et enfin dautres réponses, dont la mienne. Primo a, à lépoque, fait son travail : des auteurs écrivent, la publication choisit ce quelle estime bon de publier, puis elle publie. Primo a été attaqué en justice, par Weisz, pour ma réponse telle que publiée.
Jai si peu contre Primo que jai accepté que Primo fasse des collectes de fonds sur le nom de Primo et sur mon nom, aux fins de payer les frais de justice : des fonds sont arrivés. Je nai rien demandé à Primo.
Je nai rien contre Primo, et cest pour cela que nous avons, mon épouse et moi, tenté, pendant des mois, par téléphone ou par mail, de coordonner nos réponses à la plainte. Cela sest fait en vain : Pierre Lefebvre a eu très peur et nous la dit. Ce sera sa parole contre la mienne, et sil est pasteur protestant, jai un passé et une réputation qui me donnent crédibilité. Ceux qui connaissent Keltoum, mon épouse, connaissent sa droiture et son parcours. Pierre Lefebvre est passé de la peur tétanique à une absolue sérénité peu de jours avant le procès. Ce sera encore ma parole et celle de mon épouse contre la sienne.
Le jour du procès, il ma dit - je laffirme et je signe - être dhumeur offensive, et solidaire de ce que javais écrit, et jai des témoins, hélas, puisque cest ainsi que je dois raisonner désormais. Etant là plus de quatre heures avant laudience, comme les avocats, nous avons eu amplement le temps de parler. Jai demandé une fois encore - et jai des témoins - à ce que nous coordonnions notre défense, et jai dit très explicitement à Pierre Lefebvre et à Ghislain Di Caro que je ne me dissocierais en aucun cas de Primo. Pierre Lefebvre peut dire le contraire : à sa place, jaurais du mal, et jaurais à rendre des comptes à ma conscience et à ma foi chrétienne, mais je ne suis pas Pierre Lefebvre.
Je ne dirai rien du procès, je lai dit en commençant ce texte. Jentends, selon lexpression consacrée, faire confiance à la justice de mon pays. Jai pu penser, en lisant Primo, quun amalgame très malveillant était fait dans les commentaires de Primo, entre un texte que jai rédigé sur la liberté de parole et le compte-rendu du procès. Cet amalgame me semble inadmissible, et je le dis ici. Il me semble peu digne dune association comme Primo, et à même de jeter une ombre sur sa réputation, je le dis aussi. La Mena a ses sources et a le droit de rédiger un compte-rendu daudience, comme toute agence de presse. Je nécrirai quune seule chose à ce sujet, et une seule : ce compte-rendu publié par la Mena me semble proche de mes souvenirs.
Je pourrais voir aisément, dans ce qui ressemble à de la malveillance de la part de Primo, une volonté de me salir et, au vu de certaines phrases mises en ligne, un désir de pratiquer lintimidation : mais je me trompe sans aucun doute. Primo ne pourrait en aucun cas utiliser ce genre de procédés, et en particulier, recourir à lintimidation, non. Cest évident. Jai lu la Charte de Primo.
Je tiens à dire néanmoins que je ne me reconnais pas, dans les mots de « volte-face », utilisés par Primo à mon égard, et je les considère comme attentatoires à mon honneur, lun des mots simples que je citais plus haut et auxquels je suis très attaché. Je ne reconnais strictement rien de la défense qui a été la mienne ou de celle de mes représentants, dans la façon dont Primo les décrit. Je trouve, mais cest un sentiment personnel, dans les communiqués de Primo, un style juridique et une rhétorique que je me contenterai de qualifier détranges, ou de bizarres. « Vous avez dit bizarres ? »
Au nom des valeurs qui sont les miennes, jentends ici inciter Primo à se ressaisir et à sortir dune dérive, peut-être passagère, mais dangereuse. Lintégrité, la rigueur, valent, quelles que soient les circonstances, surtout en contexte dépreuve. Les risques font partie de la vie. Se battre pour la liberté implique la possibilité dêtre attaqué et de voir ceux qui vous attaquent ne reculer devant rien, même les coups les plus bas : cest dans ces circonstances que le courage se manifeste. Et si lon perd tout courage dans un moment décisif, on prend le risque de cesser dêtre crédible : cest une considération générale. Si lon abandonne ses amis dans un moment décisif, on prend le risque de perdre durablement des amis : cest encore une considération générale. La confiance est une chose qui peut se révéler très solide si elle résiste aux épreuves : elle peut aussi se casser en un instant, et, comme une porcelaine fine, elle se recolle très difficilement. Cest, une troisième fois, une considération très générale que je sème aux quatre vents, et que reprendra qui entend les reprendre.
Dans un communiqué, Primo a dit ouvrir grand ses colonnes à Johan Weisz, mais ne me fait pas, bien sûr, ce genre de proposition : cest un choix clair, très clair. Cest un choix qui, comme on dit, donne à penser.
Primo sest excusé auprès de Johan Weisz. Cest une décision qui, là encore, donne à penser. Je sais que Stéphane Juffa na pas bougé de Metula au Nord dIsraël, même lorsque tombait la mitraille du Hezbollah : cest à ce genre de comportement que je reconnais un homme digne de ce nom.
Primo pourra continuer à publier des textes de gens que jestime. Ce que je puis qualifier, au mieux, comme un moment dégarement - et je suis généreux -, ce que je devrais qualifier, au minimum, dabsence de courage face à lépreuve [*] - et je suis, là encore, très généreux (et je ne parle même pas de ce qui ma semblé ressembler à de lintimidation) - restera à mes yeux une tache indélébile qui, si je la portais, me semblerait relever de ce que je devrais laver au plus vite si je voulais continuer à prétendre mener les combats que jentends mener.
Peut-être ai-je une façon de me sentir sale qui nappartient quà moi, mais je puis encore me regarder dans les yeux lorsque je fais face à un miroir. Dois-je préciser que cest là non pas une considération générale, mais une confession personnelle ?
© Guy Millière
[*] Le blogue Lessakele (prononcer lessakel), qui reprend le texte de G. Millière, est beaucoup plus sévère et parle de "déballonnade".
Mis en ligne le 4 février 2008, par M.











