Union des Patrons et Professionnels Juifs de France
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Un été 69, par Claude Bensoussan
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28 janvier 2008 

Texte repris du site de Guysen International News

 

Eddy Merckx venait de gagner le Tour. Son règne ne faisait que commencer. Maillot jaune, maillot vert et meilleur grimpeur, la même année, il fut le seul à réussir cet exploit. Il ne laissait rien aux autres et raflait toutes les courses. On le surnomma le «cannibale»…
Tous les matins, le jeune garçon se précipite pour voir le classement de l’étape du jour, en pages sportives du «Petit Marocain».
Il est resté dans son cœur d’adolescent, comme le plus grand cycliste de tous les temps.

Gainsbourg et Birkin explosent le hit parade tant ils s’aiment à moi non plus.
Wilson Pickett reprend Hey Jude des Beatles, de cette voix unique « Rythm-and-bluesée ».
Julien Clerc est en Californie, mais Wight is Wight et Dylan is Dylan.
Johnny n’en peut plus de crier « Que je t’aime ! », alors que cheveux au vent et Clark’s aux pieds, Moustaki se trouve la gueule d’un juif errant.
Léo Ferré chante à Bobino, et Casatschok est sur toutes les lèvres.
C’était extra…
Et les Beach Boys chantaient ! Et les Beach Boys chantaient !
Un truc qui lui colle encore au cœur et au corps…

Et surtout, depuis quelques jours, il sait que des petits pas pour l’homme peuvent être des pas de géant pour l’humanité… Neil Armstrong a posé ses pieds sur le sol lunaire, sous les yeux d’un Aldrin paralysé par l’émotion.
La nuit fut longue en noir et blanc, mais la NASA fut au rendez-vous, et ces quelques minutes de bonheur resteront à jamais gravées dans sa mémoire.

It's five o'clock.
Il est presque cinq heures sur les ondes de radio Maroc quand Rachid l’animateur, à la demande générale, lance le dernier tube des Aphrodite's Child.
Il est presque cinq heures de l’après midi sur le bitume fumant qui déroule de Demnate à Azilal et le thermomètre flirte avec les 50° dans la cabine du camion Berliet dix tonnes.
S’il est « gai gai l’écolier », c’est aussi parce que les grandes vacances sont pour lui une occasion unique de découvrir certains des plus beaux paysages de la campagne autour et au sud de Marrakech. Tamelelt, Bzou et El Kalaa des Sraghna, Amizmiz, Amsittène, n’ont plus de secrets pour l’adolescent insouciant.
Malgré la chaleur, dès potron-minet, il prend connaissance des itinéraires que les chauffeurs s’apprêtent à couvrir.
Mahjoub part sur Casablanca en Volvo de trente cinq tonnes et ne rentre que deux jours plus tard. Trop long. Et puis Casa, il connaît. Il en vient.
El Mokhtar lui, le vieux livreur, ne dépasse pas la banlieue proche. Allal le géant, non plus.
Restent la charrette à cheval qui sillonne le quartier et le Berliet de Brahim.
Brahim c’est celui qu’il préfère. Pas trop vieux, la quarantaine, petit, râblé et très pince sans rire. Tout en muscles. Petite moustache à la Clark Gable. Mais qu’est-ce qu’on rit avec Brahim et son aide, Allal, l’autre que l’on surnomme « le petit » !
Sur la route, Brahim chante. Et les deux l’accompagnent de leurs mains.
Et Brahim chante et chante encore.
Un truc qui lui colle encore, au cœur et au corps…

C’est avec eux qu’il choisit de partir, comme toujours. Direction Azilal.
Azilal. Chef lieu de canton, lorsque le Maroc était encore un protectorat.
Et pourtant il ne devait pas être du voyage aujourd’hui. Brahim lui avait dit qu’il préférait partir seul.
C’était le premier refus depuis…depuis ? Depuis qu’il connaissait Brahim.
« -Je préfère que tu ne viennes pas avec nous aujourd’hui…il fait trop chaud, la route est longue, nous rentrerons trop tard… »
«- Je viens quand même, j’ai déjà affronté de plus fortes chaleurs et le travail ne me fait pas peur », leur a-t-il répondu.

Et la route est longue, très longue. Il fait chaud, très chaud, à sept heures du matin, ce 31 juillet.
Ils ont traversé les villages, les douars et les oueds asséchés. Des cailloux à perte de vue.
Et dans chaque douar, il faut décharger. Deux caisses de bière Phénix par-ci, six de bière La Cigogne et 22 de vin Sidi Larbi, Chaudsoleil ou Doumi par là, le pinard bon marché pour les indigènes comme on appelait alors les habitants arabes du Maroc ou d’Algérie.
Parce qu’au Maroc, comme du reste dans les autres pays arabes, ce sont les musulmans qui consomment le plus de boissons alcoolisées…

Sous le capot moteur, situé dans la cabine, ils ont placé deux barres de glace et quelques bouteilles de Stork, la bière de Luxe marocaine. Plus quelques Judor, une boisson à base de jus d’orange pour le jeune garçon qui ne boit que peu d’alcool…
Si Brahim chante comme à son habitude, il a néanmoins l’air soucieux. Comme une ombre qui traverse de temps à autre son visage buriné. Ses rides paraissent soudain plus profondes. Allal lui, ne dit rien.

Il règne une atmosphère particulière depuis qu’ils se sont engagés sur la Nationale 8 et qu’ils ont bifurqué vers la route secondaire 208, après avoir passé l’oued Tessaout. Mais c’est au carrefour d’Amdross qui laisse sur sa droite la route de Demnate, que vers midi, Brahim a profité de la halte habituelle pour se restaurer, laisser refroidir le moteur du vieux tacot, et pour lancer, comme s’il s’adressait à lui-même :
«- Et si tu nous attendais là à écouter de la musique ? L’hôtelier possède tous les disques que tu aimes et tu pourrais dormir entre-temps ». Il a dit çà, comme çà, un peu pour tester le jeune garçon.

«- On verra à Tannant », répond-il imperturbable.

Tannant est un très joli village, sur la route des souks, à l’intersection de Khemis Majden et Skhoura, sur la 304, à 40 kms d’Azilal. Les hommes y ont les yeux d’un vert « chérifien », et l’hospitalité n’est pas un vain mot dans ce coin de paradis...
C’est ici qu’un soir, au retour d’une tournée, alors que la nuit commençait à tomber, il aperçut, au détour d’un bosquet d’épineux, une famille de singes magot, les seuls singes macaques d’Afrique. Ici aussi que les mouflons à manchette et les gazelles Cuvier ne sont pas rares. Un peu plus à l’est, c’est le domaine du chat ganté et du porc-épic. Quant à l’hyène rayée, plus d’une fois, elle faillit passer sous les roues du camion.
Surtout quand Brahim avait un peu forcé sur la bière et que le moteur donnait des signes d’essoufflement lorsqu’il le poussait à vide, à plus de 75 kms heure...
C’est non loin de là qu’une des dernières panthères du Maroc fut observée il y a peu.

Quittant la 8, on emprunte pendant 16 kilomètres la 1811, qui suit un charmant vallon dominé par des villages et des tighremt ou douars. Plus loin, au sortir d'une profonde gorge boisée, la route court à flanc de montagne offrant une succession de belles vues.
Dans les magnifiques vallonnements bordant le plateau d'Azilal, l'oued Ouzoud jette ses eaux impétueuses au fond d'un gouffre profond. Ce sont les cascades d’Ouzoud, souvent taries au mois d’Août.

Le chargement fait souffrir les essieux, le moteur toussote mais Allal veille au grain, l’éternel chiffon et sa clé à molettes toujours à portée de mains.

Il est presque dix sept heures lorsque les premières maisons d’Azilal apparaissent au loin.
Il est presque dix sept heures, quand radio Tanger que l’on capte mieux d’ici, leur envoie le dernier tube de Vigon, le James Brown local : « Harlem Shuffle ».

Il est presque dix sept heures et sa vie va basculer dans l’horreur.

Les pneus du Berliet crissent sur la place en terre battue du marché. Pas un coin d’ombre malgré les deux ou trois eucalyptus plantés là, comme orphelins.
Le frein à main tiré, c’est sur un ton autoritaire qu’il entend Brahim lui dire :
« -Nous on décharge seuls, toi tu ne bouges pas du camion. »
Il a juste haussé les épaules et les a suivis.

L’échoppe, si on peut appeler cela une échoppe, est en réalité un trou sombre creusé à même la pierre. Grand ouvert sur la place. On y accède par deux marches glissantes, usées, qui font office de siège au commerçant harassé par la chaleur et qui attend le client. Il fait presque sombre quand on arrive aveuglé par le soleil.
Une planche jetée sur deux tonneaux, d’autres en équilibre sur des caisses vides et voilà le comptoir et ses étagères…
Une ampoule à lumière blafarde pour tout éclairage.

Il ne distingue presque rien mais il a tout de suite remarqué deux individus à la mine sombre, la trentaine, l’un à gauche, l’autre à droite du « comptoir », assis sur une caisse de bois.
Il est resté derrière Brahim qui s’appuie aux deux battants de la porte, le torse légèrement à l’intérieur de l’échoppe.
Les deux hommes l’ont vu, et lui est resté imperturbable. Il a cru voir dans ce regard comme un danger.
Quelque chose en lui, l’avertit de l’imminence d’un séisme.
Le commerçant demande à Brahim de commencer à décharger sa marchandise.
Quelques mots de salamalecs sont échangés.
Une question fuse, anodine.
-C’est qui lui ? dit l’homme à droite, s’adressant à Brahim, sans regarder le garçon.
- Le fils du patron, répond le chauffeur qui commence à transpirer et pas seulement à cause de la chaleur.
- Non, qu’est-ce qu’il est ?
- Mais le fils du patron, je te l’ai dit.
- Je crois que tu n’as pas compris, répète l’individu qui commence à manifester des signes d’impatience. Il est musulman, chrétien ou juif ? Cette fois-ci il fixe intensément l’adolescent qui ne comprend pas ce qui arrive et pourquoi on parle de lui.

Il est dix sept heures. Les Aphrodite’s Child ne chantent plus.

Jamais un mot ne lui avait autant brûlé la langue. C’est avec difficulté, gêne, et par dépit peut-être, que Brahim prononça très vite « Juif… »

Que n’avait-il pas dit. L’homme se leva d’un bond comme si on avait mis sous son siège des braises incandescentes. Ses yeux étaient injectés de sang, un regard noir, violent, se posant sur celui du « fils du patron ». Du Juif…
L’homme et l’adolescent se faisaient face. Le second esquissa un sourire comme si après tout il n’y pouvait rien d’être ce qu’il était : Juif.

-« Nous les arabes, nous avons perdu une bataille, pas la guerre !!! UNE BATAILLE !!! PAS LA GUERRE !!! PAS LA GUERRE !
Il hurlait maintenant. Le jeune homme eut l’impression que tout le village avait entendu ces quelques mots, et il ne se trompait pas. Les gens commençaient à affluer de partout, par dizaines, par centaines, ou qui sait par milliers.
La place, en quelques instants fut noire de monde.
Le second individu s’était aussi levé et se tint derrière le garçon, lequel, sentant le piège se refermer sur lui, fit un pas de côté pour échapper à l’étau qui se resserrait.
Mais l’homme qui venait de hurler se rapprochait encore plus et bientôt leurs deux visages furent l’un contre l’autre.
Celui de l’adulte, décomposé par la rage, il n’y avait par d’autre mot, face à celui de l’autre, juvénile, qui ne comprenait pas la raison de ce débordement de haine.
L’arabe, le musulman, commençait à baver littéralement, ses sécrétions coulant sur son menton tremblant. Brahim, s’approchant discrètement, dit au jeune garçon d’aller vers le camion et de se tenir coi dans la cabine.
Il vit arriver le crachat que lui lança l’autre sur le visage, et l’esquiva. La bave de haine atterrit sur l’épaule du second individu. Ils devinrent livides de rage…

Obéissant à son chauffeur, il alla d’un pas nonchalant vers le véhicule, sans oser montrer qu’il avait peur, tout en se retournant de temps en temps.
Alors survint l’impensable. Sur la place, les gens assistaient au spectacle. Il vit l’un des deux hommes entrer dans la boutique du boucher, quand celui-ci lui tendait déjà deux couteaux, énormes, comme préparés pour ce qui allait suivre.

Muni des deux armes, l’homme en donna une à son compagnon, puis ils se dirigèrent vers le camion, que le jeune homme avait atteint.
Il les vit venir et son regard se tourna vers celui de la foule en espérant que quelqu’un en sortirait pour prendre sa défense.
Il se sentit soudain seul au monde. Dans la gueule du lion. Il y avait là des hommes, beaucoup d’hommes, des femmes, beaucoup de femmes, qui tenaient parfois des bébés dans leurs bras, mais aucun, mais aucune, ne fit un geste pour venir à son secours. Ils attendaient tous, toutes, l’hallali.
« Allah ouakbar ! », criaient les uns.
« Allah ouakbar ! », hurlaient les autres.
On le traita de charogne de Juif. « El lihoudi Jiffa » en arabe dialectal…

Les lames s’étaient dangereusement rapprochées. Chose bizarre : l’odeur du mouton qu’on égorgeait dans son quartier de la Chaouia Nord à Casablanca, lui revenait, comme la madeleine de Proust…
Il pensa à sa mère. Il revit l’air désapprobateur de son père, chaque fois qu’il lui annonçait qu’aujourd’hui il partirait avec ses chauffeurs livrer l’alcool dont avaient besoin les musulmans marocains pour oublier leur vie de misère dans ces taudis de torchis à tous les coins du pays.

Il s’imagina mort. Se demanda si cela faisait mal d’avoir la gorge tranchée. Il trembla à l’idée que sa mère apprendrait son décès dans ces conditions. Elle en mourrait de chagrin.
Il ne vit pas la lame arriver. Elle se ficha dans l’une des caisses du chargement.
Il transpirait maintenant. Quelqu’un tendit un autre couteau pour remplacer celui qui s’était « perdu » sans atteindre sa cible.
Les lames brillaient au soleil du sud marocain…
Il sentit la mort rôder. Ne sachant plus que faire, il sauta sur la plateforme du camion pour s’abriter derrière les caisses mais fut pris au piège, ne pouvant plus aller plus loin.
Il lui semblait qu’il n’avait jamais fait aussi chaud dans cette région depuis qu’il y venait.
Le second coup de couteau partit si vite qu’il faillit le recevoir dans l’œil. Comme un javelot. Il était temps de faire quelque chose, de trouver une issue, mais laquelle ?
Il vit à quelques mètres, une « station de taxis ». Quelques vieux véhicules déglingués et rouillés qui faisaient plus office de transport de poulets et légumes que celui d’êtres humains.
Il leur hurla, en désespoir de cause « Pouvez vous m’emmener à Marrakech ? ». Aucune réponse, les chauffeurs détournèrent leur regard.
« Salauds… », pensa-t-il, mais il ne pensait déjà plus…
Il tourna le dos à ses agresseurs, qui avaient récupéré d’autres couteaux, et se jeta hors du camion, alors que le petit Allal s’apprêtait lui à y monter pour le protéger. Celui-ci avait compris qu’à rester spectateur, c’est avec le corps sans tête du jeune homme qu’ils allaient rentrer sur Marrakech.

Il sentit quatre bras robustes le saisir à la gorge et le clouer au sol. La terre exhalait une odeur d’urine et de fumier. Les centaines de « badauds » complices s’étaient rapprochés. Il pouvait distinguer leurs pieds sales dans des babouches en plastique. Il eut encore la volonté de croire que ce n’était qu’un cauchemar, qu’il se réveillerait bientôt, qu’on ne meurt jamais à 14 ans, quand la lame s’approcha.
Des images défilaient à mille à l’heure devant ses yeux. Il se souvint des centaines de moutons que l’on égorgeait à l’Aïd, de leur maintien au sol par des mains expertes, du premier jet de sang, des contorsions de l’animal, et du retrait vif de l’égorgeur pour éviter d’être éclaboussé. Des relents de peaux et tripes qui séchaient au soleil de longs jours durant.
On ne meurt pas à 14 ans.
Allah ouakbar. D.ieu est grand.
Son visage ruisselait de sueur et de la bave des deux barbares qui le maintenaient au sol. Il eut l’impression d’avoir crié. Cri bestial de l’hallali.

Tout se passa très vite, comme dans un rêve.
L’étau se desserra brutalement, le couteau s’éloigna d’un bon mètre, il reprit son souffle et n’hésita pas une seconde. D’un bond il s’était redressé et sauta dans le camion, cette fois-ci dans la cabine.
Brahim et Allal avaient chacun saisi un homme en le ceinturant, emprisonnant ainsi ses bras. Il fallait faire vite, car l’emprise ne pouvait pas durer éternellement.
Il faisait plus de 60° dans l’habitacle. Il baissa la vitre pour respirer et laisser son esprit reprendre un fonctionnement normal. Dehors la foule s’était de nouveau éloignée de quelques mètres. L’homme qui se débattait pour se libérer de l’emprise martiale de Brahim hurla comme on hurle à la mort. Il se mit à pleurer, littéralement pleurer de rage.

Et s’adressant à Brahim :
« - Tu protèges un juif plutôt que ton frère musulman ! Tu protèges un JUIF !!! », lui dit-il en éclatant en sanglots.
« - Je ne protège pas un juif, mon frère, j’ai peur de perdre mon emploi ! »...
Le deuxième homme échappa à la vigilance d’Allal et courut vers le camion. Se saisissant d’un énorme pavé, il se planta devant la cabine pour en faire exploser le pare brise.
L’adolescent fit alors une chose insensée, décidé à tenter le tout pour le tout pour sauver sa vie. Il actionna le démarreur, passa une vitesse au hasard, et accéléra en même temps à fond. Le moteur s’emballa et eut des ratés. Il avait enclenché la deuxième, ce qui fit faire une embardée au véhicule qui le propulsa en avant sur l’homme qui tenait toujours son pavé mais qu’Allal avait ceinturé de nouveau, le plaquant au sol pour éviter le choc.
Fonçant sur la foule, il ne voyait qu’un point fixe à quelques mètres, qu’il lui fallait atteindre coûte que coûte : la route qui longeait la place et qui menait hors du village.
En toussotant, le véhicule avança tant bien que mal en remontant la pente.
Les centaines de gens qui s’étaient écartés, criaient maintenant « Mort au Juif ! », « Mort au Juif ! ». Il passa devant eux sans les regarder, fit faire un tour sur la gauche au véhicule, tout en appuyant sur l’accélérateur. Mais le camion n’avançait pas plus vite pour autant.
C’est alors que la portière s’ouvrit brutalement et qu’un homme se jeta pratiquement sur lui et le poussa sans ménagement vers la banquette passager.
« -Laisse-moi conduire ! » lui dit-il. Il reconnut le propriétaire de l’échoppe. L’homme repassa les vitesses dans l’ordre et le moteur fit beaucoup moins de bruit. Il parcourut ainsi un bon kilomètre et s’arrêta sur le bas côté.
Pendant ce temps-là, Brahim et Allal avaient pris un taxi pour les rejoindre. Le chauffeur reprit la place qui était la sienne et tous les quatre repartirent en direction de Tannant.
Le jeune homme n’arrêtait pas de se retourner pour voir s’ils n’étaient pas suivis. Mais la route était déserte comme le sont toujours ces routes du sud marocain sous la chaleur de l’été.
Et comme un tonnerre dans le ciel bleu, il éclata en sanglots. Seul, le visage tourné vers la campagne qui défilait, ses hoquets couverts par le bruit du moteur.
Il revenait de loin.
Les autres avaient recommencé à plaisanter comme s’il ne s’était rien passé d’anormal.
Mais s’étaient-ils seulement rendu compte du drame qui venait de se jouer ?
Avaient-ils l’habitude de voir des têtes tranchées ?...

On fit une halte. Le commerçant descendit. Il était arrivé chez lui. Au bout de quelques instants, il revint avec de l’eau fraîchement puisée et du miel.
- « Bois et mange de la douceur, çà calmera ta peur », lui dit-il.
- « Merci, mais je préfère rentrer le plus vite possible », fut sa réponse, tout en vidant sa carafe d’eau d’un trait.

Et le camion s’ébranla alors que la nuit commençait à tomber. On lui servit une bière. Puis une seconde et une troisième. Il n’avait jamais autant bu d’alcool de sa vie.
Brahim ne laissa rien transparaître tout le long du chemin. Il reprit naturellement ses chansons berbères, tout en maugréant contre les nids-de-poule qui rendaient la route difficilement praticable.
Des yeux de lynx perçaient l’obscurité au loin. Une hyène rayée traversa imprudemment la route. Une multitude de petites lueurs signalaient la présence des douars éclairés à la bougie.
Et Brahim chantait.
Un truc qui lui colle encore au cœur et au corps…

Il titubait presque en descendant du camion et rentra à la maison par la porte arrière, pour ne pas avoir à répondre aux questions que ne manquerait pas de lui poser son père, s’il voyait la pâleur de son visage.
Il se jeta dans son lit mais le sommeil tarda à venir.
Le lendemain, c’est l’épicier qui vint lui dire ce qui s’était passé après leur départ : l’un des deux hommes, celui qui l’avait invectivé en premier, fou de rage, lors d’une rixe, se retourna contre son compère et le tua en lui plantant le couteau dans le cœur…
Fils du gouverneur de région, il coule des jours paisibles dans son village après une nuit de garde à vue…

Les escapades au-delà de Marrakech devinrent de plus en plus rares pour cesser bientôt.
Il ne faisait pas bon être Juif après la Guerre des Six Jours, au Maroc. Bien après la guerre…
Quelques décennies plus tard, il n’arrivait toujours pas à visualiser la décapitation de Daniel Pearl ou de Nick Berg, par les barbares islamiques au Pakistan ou en Irak.
Son escapade à Azilal y était pour quelque chose, n’est-ce pas ?...
Et lorsque les hordes manifestaient dans les rues de Paris, en 2002, contre la guerre en Irak, c’est le « Mort aux Juifs » qui explosa dans sa tête, en ces jours-là.
Parce que cette musique, il l’avait entendue lorsqu’il avait 14 ans.

Un truc qui lui colle encore au cœur et au corps.

PS : Le jeune adolescent s’appelait Claude Bensoussan…

 

© Guysen International News

 

 

Mis en ligne le 4 février 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

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