28 janvier 2008
Texte repris du site de Guysen International News
Eddy Merckx venait de gagner le Tour. Son règne ne faisait que commencer. Maillot jaune, maillot vert et meilleur grimpeur, la même année, il fut le seul à réussir cet exploit. Il ne laissait rien aux autres et raflait toutes les courses. On le surnomma le «cannibale»
Tous les matins, le jeune garçon se précipite pour voir le classement de létape du jour, en pages sportives du «Petit Marocain».
Il est resté dans son cur dadolescent, comme le plus grand cycliste de tous les temps.
Gainsbourg et Birkin explosent le hit parade tant ils saiment à moi non plus.
Wilson Pickett reprend Hey Jude des Beatles, de cette voix unique « Rythm-and-bluesée ».
Julien Clerc est en Californie, mais Wight is Wight et Dylan is Dylan.
Johnny nen peut plus de crier « Que je taime ! », alors que cheveux au vent et Clarks aux pieds, Moustaki se trouve la gueule dun juif errant.
Léo Ferré chante à Bobino, et Casatschok est sur toutes les lèvres.
Cétait extra
Et les Beach Boys chantaient ! Et les Beach Boys chantaient !
Un truc qui lui colle encore au cur et au corps
Et surtout, depuis quelques jours, il sait que des petits pas pour lhomme peuvent être des pas de géant pour lhumanité
Neil Armstrong a posé ses pieds sur le sol lunaire, sous les yeux dun Aldrin paralysé par lémotion.
La nuit fut longue en noir et blanc, mais la NASA fut au rendez-vous, et ces quelques minutes de bonheur resteront à jamais gravées dans sa mémoire.
It's five o'clock.
Il est presque cinq heures sur les ondes de radio Maroc quand Rachid lanimateur, à la demande générale, lance le dernier tube des Aphrodite's Child.
Il est presque cinq heures de laprès midi sur le bitume fumant qui déroule de Demnate à Azilal et le thermomètre flirte avec les 50° dans la cabine du camion Berliet dix tonnes.
Sil est « gai gai lécolier », cest aussi parce que les grandes vacances sont pour lui une occasion unique de découvrir certains des plus beaux paysages de la campagne autour et au sud de Marrakech. Tamelelt, Bzou et El Kalaa des Sraghna, Amizmiz, Amsittène, nont plus de secrets pour ladolescent insouciant.
Malgré la chaleur, dès potron-minet, il prend connaissance des itinéraires que les chauffeurs sapprêtent à couvrir.
Mahjoub part sur Casablanca en Volvo de trente cinq tonnes et ne rentre que deux jours plus tard. Trop long. Et puis Casa, il connaît. Il en vient.
El Mokhtar lui, le vieux livreur, ne dépasse pas la banlieue proche. Allal le géant, non plus.
Restent la charrette à cheval qui sillonne le quartier et le Berliet de Brahim.
Brahim cest celui quil préfère. Pas trop vieux, la quarantaine, petit, râblé et très pince sans rire. Tout en muscles. Petite moustache à la Clark Gable. Mais quest-ce quon rit avec Brahim et son aide, Allal, lautre que lon surnomme « le petit » !
Sur la route, Brahim chante. Et les deux laccompagnent de leurs mains.
Et Brahim chante et chante encore.
Un truc qui lui colle encore, au cur et au corps
Cest avec eux quil choisit de partir, comme toujours. Direction Azilal.
Azilal. Chef lieu de canton, lorsque le Maroc était encore un protectorat.
Et pourtant il ne devait pas être du voyage aujourdhui. Brahim lui avait dit quil préférait partir seul.
Cétait le premier refus depuis
depuis ? Depuis quil connaissait Brahim.
« -Je préfère que tu ne viennes pas avec nous aujourdhui
il fait trop chaud, la route est longue, nous rentrerons trop tard
»
«- Je viens quand même, jai déjà affronté de plus fortes chaleurs et le travail ne me fait pas peur », leur a-t-il répondu.
Et la route est longue, très longue. Il fait chaud, très chaud, à sept heures du matin, ce 31 juillet.
Ils ont traversé les villages, les douars et les oueds asséchés. Des cailloux à perte de vue.
Et dans chaque douar, il faut décharger. Deux caisses de bière Phénix par-ci, six de bière La Cigogne et 22 de vin Sidi Larbi, Chaudsoleil ou Doumi par là, le pinard bon marché pour les indigènes comme on appelait alors les habitants arabes du Maroc ou dAlgérie.
Parce quau Maroc, comme du reste dans les autres pays arabes, ce sont les musulmans qui consomment le plus de boissons alcoolisées
Sous le capot moteur, situé dans la cabine, ils ont placé deux barres de glace et quelques bouteilles de Stork, la bière de Luxe marocaine. Plus quelques Judor, une boisson à base de jus dorange pour le jeune garçon qui ne boit que peu dalcool
Si Brahim chante comme à son habitude, il a néanmoins lair soucieux. Comme une ombre qui traverse de temps à autre son visage buriné. Ses rides paraissent soudain plus profondes. Allal lui, ne dit rien.
Il règne une atmosphère particulière depuis quils se sont engagés sur la Nationale 8 et quils ont bifurqué vers la route secondaire 208, après avoir passé loued Tessaout. Mais cest au carrefour dAmdross qui laisse sur sa droite la route de Demnate, que vers midi, Brahim a profité de la halte habituelle pour se restaurer, laisser refroidir le moteur du vieux tacot, et pour lancer, comme sil sadressait à lui-même :
«- Et si tu nous attendais là à écouter de la musique ? Lhôtelier possède tous les disques que tu aimes et tu pourrais dormir entre-temps ». Il a dit çà, comme çà, un peu pour tester le jeune garçon.
«- On verra à Tannant », répond-il imperturbable.
Tannant est un très joli village, sur la route des souks, à lintersection de Khemis Majden et Skhoura, sur la 304, à 40 kms dAzilal. Les hommes y ont les yeux dun vert « chérifien », et lhospitalité nest pas un vain mot dans ce coin de paradis...
Cest ici quun soir, au retour dune tournée, alors que la nuit commençait à tomber, il aperçut, au détour dun bosquet dépineux, une famille de singes magot, les seuls singes macaques dAfrique. Ici aussi que les mouflons à manchette et les gazelles Cuvier ne sont pas rares. Un peu plus à lest, cest le domaine du chat ganté et du porc-épic. Quant à lhyène rayée, plus dune fois, elle faillit passer sous les roues du camion.
Surtout quand Brahim avait un peu forcé sur la bière et que le moteur donnait des signes dessoufflement lorsquil le poussait à vide, à plus de 75 kms heure...
Cest non loin de là quune des dernières panthères du Maroc fut observée il y a peu.
Quittant la 8, on emprunte pendant 16 kilomètres la 1811, qui suit un charmant vallon dominé par des villages et des tighremt ou douars. Plus loin, au sortir d'une profonde gorge boisée, la route court à flanc de montagne offrant une succession de belles vues.
Dans les magnifiques vallonnements bordant le plateau d'Azilal, l'oued Ouzoud jette ses eaux impétueuses au fond d'un gouffre profond. Ce sont les cascades dOuzoud, souvent taries au mois dAoût.
Le chargement fait souffrir les essieux, le moteur toussote mais Allal veille au grain, léternel chiffon et sa clé à molettes toujours à portée de mains.
Il est presque dix sept heures lorsque les premières maisons dAzilal apparaissent au loin.
Il est presque dix sept heures, quand radio Tanger que lon capte mieux dici, leur envoie le dernier tube de Vigon, le James Brown local : « Harlem Shuffle ».
Il est presque dix sept heures et sa vie va basculer dans lhorreur.
Les pneus du Berliet crissent sur la place en terre battue du marché. Pas un coin dombre malgré les deux ou trois eucalyptus plantés là, comme orphelins.
Le frein à main tiré, cest sur un ton autoritaire quil entend Brahim lui dire :
« -Nous on décharge seuls, toi tu ne bouges pas du camion. »
Il a juste haussé les épaules et les a suivis.
Léchoppe, si on peut appeler cela une échoppe, est en réalité un trou sombre creusé à même la pierre. Grand ouvert sur la place. On y accède par deux marches glissantes, usées, qui font office de siège au commerçant harassé par la chaleur et qui attend le client. Il fait presque sombre quand on arrive aveuglé par le soleil.
Une planche jetée sur deux tonneaux, dautres en équilibre sur des caisses vides et voilà le comptoir et ses étagères
Une ampoule à lumière blafarde pour tout éclairage.
Il ne distingue presque rien mais il a tout de suite remarqué deux individus à la mine sombre, la trentaine, lun à gauche, lautre à droite du « comptoir », assis sur une caisse de bois.
Il est resté derrière Brahim qui sappuie aux deux battants de la porte, le torse légèrement à lintérieur de léchoppe.
Les deux hommes lont vu, et lui est resté imperturbable. Il a cru voir dans ce regard comme un danger.
Quelque chose en lui, lavertit de limminence dun séisme.
Le commerçant demande à Brahim de commencer à décharger sa marchandise.
Quelques mots de salamalecs sont échangés.
Une question fuse, anodine.
-Cest qui lui ? dit lhomme à droite, sadressant à Brahim, sans regarder le garçon.
- Le fils du patron, répond le chauffeur qui commence à transpirer et pas seulement à cause de la chaleur.
- Non, quest-ce quil est ?
- Mais le fils du patron, je te lai dit.
- Je crois que tu nas pas compris, répète lindividu qui commence à manifester des signes dimpatience. Il est musulman, chrétien ou juif ? Cette fois-ci il fixe intensément ladolescent qui ne comprend pas ce qui arrive et pourquoi on parle de lui.
Il est dix sept heures. Les Aphrodites Child ne chantent plus.
Jamais un mot ne lui avait autant brûlé la langue. Cest avec difficulté, gêne, et par dépit peut-être, que Brahim prononça très vite « Juif
»
Que navait-il pas dit. Lhomme se leva dun bond comme si on avait mis sous son siège des braises incandescentes. Ses yeux étaient injectés de sang, un regard noir, violent, se posant sur celui du « fils du patron ». Du Juif
Lhomme et ladolescent se faisaient face. Le second esquissa un sourire comme si après tout il ny pouvait rien dêtre ce quil était : Juif.
-« Nous les arabes, nous avons perdu une bataille, pas la guerre !!! UNE BATAILLE !!! PAS LA GUERRE !!! PAS LA GUERRE !
Il hurlait maintenant. Le jeune homme eut limpression que tout le village avait entendu ces quelques mots, et il ne se trompait pas. Les gens commençaient à affluer de partout, par dizaines, par centaines, ou qui sait par milliers.
La place, en quelques instants fut noire de monde.
Le second individu sétait aussi levé et se tint derrière le garçon, lequel, sentant le piège se refermer sur lui, fit un pas de côté pour échapper à létau qui se resserrait.
Mais lhomme qui venait de hurler se rapprochait encore plus et bientôt leurs deux visages furent lun contre lautre.
Celui de ladulte, décomposé par la rage, il ny avait par dautre mot, face à celui de lautre, juvénile, qui ne comprenait pas la raison de ce débordement de haine.
Larabe, le musulman, commençait à baver littéralement, ses sécrétions coulant sur son menton tremblant. Brahim, sapprochant discrètement, dit au jeune garçon daller vers le camion et de se tenir coi dans la cabine.
Il vit arriver le crachat que lui lança lautre sur le visage, et lesquiva. La bave de haine atterrit sur lépaule du second individu. Ils devinrent livides de rage
Obéissant à son chauffeur, il alla dun pas nonchalant vers le véhicule, sans oser montrer quil avait peur, tout en se retournant de temps en temps.
Alors survint limpensable. Sur la place, les gens assistaient au spectacle. Il vit lun des deux hommes entrer dans la boutique du boucher, quand celui-ci lui tendait déjà deux couteaux, énormes, comme préparés pour ce qui allait suivre.
Muni des deux armes, lhomme en donna une à son compagnon, puis ils se dirigèrent vers le camion, que le jeune homme avait atteint.
Il les vit venir et son regard se tourna vers celui de la foule en espérant que quelquun en sortirait pour prendre sa défense.
Il se sentit soudain seul au monde. Dans la gueule du lion. Il y avait là des hommes, beaucoup dhommes, des femmes, beaucoup de femmes, qui tenaient parfois des bébés dans leurs bras, mais aucun, mais aucune, ne fit un geste pour venir à son secours. Ils attendaient tous, toutes, lhallali.
« Allah ouakbar ! », criaient les uns.
« Allah ouakbar ! », hurlaient les autres.
On le traita de charogne de Juif. « El lihoudi Jiffa » en arabe dialectal
Les lames sétaient dangereusement rapprochées. Chose bizarre : lodeur du mouton quon égorgeait dans son quartier de la Chaouia Nord à Casablanca, lui revenait, comme la madeleine de Proust
Il pensa à sa mère. Il revit lair désapprobateur de son père, chaque fois quil lui annonçait quaujourdhui il partirait avec ses chauffeurs livrer lalcool dont avaient besoin les musulmans marocains pour oublier leur vie de misère dans ces taudis de torchis à tous les coins du pays.
Il simagina mort. Se demanda si cela faisait mal davoir la gorge tranchée. Il trembla à lidée que sa mère apprendrait son décès dans ces conditions. Elle en mourrait de chagrin.
Il ne vit pas la lame arriver. Elle se ficha dans lune des caisses du chargement.
Il transpirait maintenant. Quelquun tendit un autre couteau pour remplacer celui qui sétait « perdu » sans atteindre sa cible.
Les lames brillaient au soleil du sud marocain
Il sentit la mort rôder. Ne sachant plus que faire, il sauta sur la plateforme du camion pour sabriter derrière les caisses mais fut pris au piège, ne pouvant plus aller plus loin.
Il lui semblait quil navait jamais fait aussi chaud dans cette région depuis quil y venait.
Le second coup de couteau partit si vite quil faillit le recevoir dans lil. Comme un javelot. Il était temps de faire quelque chose, de trouver une issue, mais laquelle ?
Il vit à quelques mètres, une « station de taxis ». Quelques vieux véhicules déglingués et rouillés qui faisaient plus office de transport de poulets et légumes que celui dêtres humains.
Il leur hurla, en désespoir de cause « Pouvez vous memmener à Marrakech ? ». Aucune réponse, les chauffeurs détournèrent leur regard.
« Salauds
», pensa-t-il, mais il ne pensait déjà plus
Il tourna le dos à ses agresseurs, qui avaient récupéré dautres couteaux, et se jeta hors du camion, alors que le petit Allal sapprêtait lui à y monter pour le protéger. Celui-ci avait compris quà rester spectateur, cest avec le corps sans tête du jeune homme quils allaient rentrer sur Marrakech.
Il sentit quatre bras robustes le saisir à la gorge et le clouer au sol. La terre exhalait une odeur durine et de fumier. Les centaines de « badauds » complices sétaient rapprochés. Il pouvait distinguer leurs pieds sales dans des babouches en plastique. Il eut encore la volonté de croire que ce nétait quun cauchemar, quil se réveillerait bientôt, quon ne meurt jamais à 14 ans, quand la lame sapprocha.
Des images défilaient à mille à lheure devant ses yeux. Il se souvint des centaines de moutons que lon égorgeait à lAïd, de leur maintien au sol par des mains expertes, du premier jet de sang, des contorsions de lanimal, et du retrait vif de légorgeur pour éviter dêtre éclaboussé. Des relents de peaux et tripes qui séchaient au soleil de longs jours durant.
On ne meurt pas à 14 ans.
Allah ouakbar. D.ieu est grand.
Son visage ruisselait de sueur et de la bave des deux barbares qui le maintenaient au sol. Il eut limpression davoir crié. Cri bestial de lhallali.
Tout se passa très vite, comme dans un rêve.
Létau se desserra brutalement, le couteau séloigna dun bon mètre, il reprit son souffle et nhésita pas une seconde. Dun bond il sétait redressé et sauta dans le camion, cette fois-ci dans la cabine.
Brahim et Allal avaient chacun saisi un homme en le ceinturant, emprisonnant ainsi ses bras. Il fallait faire vite, car lemprise ne pouvait pas durer éternellement.
Il faisait plus de 60° dans lhabitacle. Il baissa la vitre pour respirer et laisser son esprit reprendre un fonctionnement normal. Dehors la foule sétait de nouveau éloignée de quelques mètres. Lhomme qui se débattait pour se libérer de lemprise martiale de Brahim hurla comme on hurle à la mort. Il se mit à pleurer, littéralement pleurer de rage.
Et sadressant à Brahim :
« - Tu protèges un juif plutôt que ton frère musulman ! Tu protèges un JUIF !!! », lui dit-il en éclatant en sanglots.
« - Je ne protège pas un juif, mon frère, jai peur de perdre mon emploi ! »...
Le deuxième homme échappa à la vigilance dAllal et courut vers le camion. Se saisissant dun énorme pavé, il se planta devant la cabine pour en faire exploser le pare brise.
Ladolescent fit alors une chose insensée, décidé à tenter le tout pour le tout pour sauver sa vie. Il actionna le démarreur, passa une vitesse au hasard, et accéléra en même temps à fond. Le moteur semballa et eut des ratés. Il avait enclenché la deuxième, ce qui fit faire une embardée au véhicule qui le propulsa en avant sur lhomme qui tenait toujours son pavé mais quAllal avait ceinturé de nouveau, le plaquant au sol pour éviter le choc.
Fonçant sur la foule, il ne voyait quun point fixe à quelques mètres, quil lui fallait atteindre coûte que coûte : la route qui longeait la place et qui menait hors du village.
En toussotant, le véhicule avança tant bien que mal en remontant la pente.
Les centaines de gens qui sétaient écartés, criaient maintenant « Mort au Juif ! », « Mort au Juif ! ». Il passa devant eux sans les regarder, fit faire un tour sur la gauche au véhicule, tout en appuyant sur laccélérateur. Mais le camion navançait pas plus vite pour autant.
Cest alors que la portière souvrit brutalement et quun homme se jeta pratiquement sur lui et le poussa sans ménagement vers la banquette passager.
« -Laisse-moi conduire ! » lui dit-il. Il reconnut le propriétaire de léchoppe. Lhomme repassa les vitesses dans lordre et le moteur fit beaucoup moins de bruit. Il parcourut ainsi un bon kilomètre et sarrêta sur le bas côté.
Pendant ce temps-là, Brahim et Allal avaient pris un taxi pour les rejoindre. Le chauffeur reprit la place qui était la sienne et tous les quatre repartirent en direction de Tannant.
Le jeune homme narrêtait pas de se retourner pour voir sils nétaient pas suivis. Mais la route était déserte comme le sont toujours ces routes du sud marocain sous la chaleur de lété.
Et comme un tonnerre dans le ciel bleu, il éclata en sanglots. Seul, le visage tourné vers la campagne qui défilait, ses hoquets couverts par le bruit du moteur.
Il revenait de loin.
Les autres avaient recommencé à plaisanter comme sil ne sétait rien passé danormal.
Mais sétaient-ils seulement rendu compte du drame qui venait de se jouer ?
Avaient-ils lhabitude de voir des têtes tranchées ?...
On fit une halte. Le commerçant descendit. Il était arrivé chez lui. Au bout de quelques instants, il revint avec de leau fraîchement puisée et du miel.
- « Bois et mange de la douceur, çà calmera ta peur », lui dit-il.
- « Merci, mais je préfère rentrer le plus vite possible », fut sa réponse, tout en vidant sa carafe deau dun trait.
Et le camion sébranla alors que la nuit commençait à tomber. On lui servit une bière. Puis une seconde et une troisième. Il navait jamais autant bu dalcool de sa vie.
Brahim ne laissa rien transparaître tout le long du chemin. Il reprit naturellement ses chansons berbères, tout en maugréant contre les nids-de-poule qui rendaient la route difficilement praticable.
Des yeux de lynx perçaient lobscurité au loin. Une hyène rayée traversa imprudemment la route. Une multitude de petites lueurs signalaient la présence des douars éclairés à la bougie.
Et Brahim chantait.
Un truc qui lui colle encore au cur et au corps
Il titubait presque en descendant du camion et rentra à la maison par la porte arrière, pour ne pas avoir à répondre aux questions que ne manquerait pas de lui poser son père, sil voyait la pâleur de son visage.
Il se jeta dans son lit mais le sommeil tarda à venir.
Le lendemain, cest lépicier qui vint lui dire ce qui sétait passé après leur départ : lun des deux hommes, celui qui lavait invectivé en premier, fou de rage, lors dune rixe, se retourna contre son compère et le tua en lui plantant le couteau dans le cur
Fils du gouverneur de région, il coule des jours paisibles dans son village après une nuit de garde à vue
Les escapades au-delà de Marrakech devinrent de plus en plus rares pour cesser bientôt.
Il ne faisait pas bon être Juif après la Guerre des Six Jours, au Maroc. Bien après la guerre
Quelques décennies plus tard, il narrivait toujours pas à visualiser la décapitation de Daniel Pearl ou de Nick Berg, par les barbares islamiques au Pakistan ou en Irak.
Son escapade à Azilal y était pour quelque chose, nest-ce pas ?...
Et lorsque les hordes manifestaient dans les rues de Paris, en 2002, contre la guerre en Irak, cest le « Mort aux Juifs » qui explosa dans sa tête, en ces jours-là.
Parce que cette musique, il lavait entendue lorsquil avait 14 ans.
Un truc qui lui colle encore au cur et au corps.
PS : Le jeune adolescent sappelait Claude Bensoussan
© Guysen International News
Mis en ligne le 4 février 2008, par M.











