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« C’étaient des Juifs, après tout.. », Charles Etienne Nephtali
D’aucuns auront sans doute du mal à croire à la réalité de l’exclamation de la vieille dame non juive, citée à la fin de l’article (écrit en 2004), et qui lui sert de titre. Pourtant, un livre récent le confirme indirectement. Dans son « Journal », publié près de 65 ans après sa rédaction, Hélène Berr, jeune Juive parisienne de bonne famille, qui devait mourir en déportation, écrivait ce qui suit, à la date du 28 octobre 1943 : « … parlé avec une femme du peuple… Elle trouvait qu’il y avait beaucoup de juifs à Paris, évidemment, avec cette étiquette [l’étoile juive], on les remarque, et elle m’a dit : "mais on n’ennuie pas les Français, et puis ON NE PREND QUE CEUX QUI ONT FAIT QUELQUE CHOSE". » [*]. Les écorchés vifs du type de Charles Etienne Nephtali, Juif ashkénaze d’origine marocaine, sont des empêcheurs d’oublier en rond. A force de ressasser sans cesse la même chose, ils nous agacent parfois, ils nous gênent souvent, mais ils ont raison toujours. (Menahem Macina).
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[*] Voir : "Un livre-testament : «Hélène Berr, Journal - 1942-1944», Préface de Patrick Modiano". (Les majuscules sont de moi).

 

23/01/08

 

 

Drancy, juillet 1942


13 avril 1944 :
Le convoi 71, le plus chargé en Déportés et en enfants, dans lequel se trouvent, entre autres, Mme Simone Veil et 34 enfants d’Izieux sur les 44 arrêtés par le sinistre Barbie, convoi composé de 1500 personnes (dont 290 enfants, 150 ayant moins de 12 ans) venant de toute la France et plus particulièrement de Lorraine, où plus de 800 Juifs furent raflés fin mars 1944, quitte Drancy, portant à 67816 le nombre de Déportés partis de ce camp de transit et d’internement, cette antichambre de la mort, pour l’horreur et le néant.

 

13 avril 2004 : Je suis présent devant le Monument de Drancy pour la commémoration du 60ème anniversaire du départ de ce convoi, organisée par M. Serge Klarsfeld et les Fils et Filles des Déportés Juifs de France qui, avec une ténacité sans faille et une constance qui forcent l’admiration, organisent régulièrement des cérémonies à l’occasion des anniversaires de départs des convois, cérémonies auxquelles n’assistent seulement et malheureusement que quelques dizaines de personnes, principalement des descendants de Déportés, de rares rescapés, de très rares ascendants d’enfants engloutis dans la tourmente de la Shoah et quelques militants de la Mémoire. Et je m’interroge : qu’en sera-t-il dans quelques années ? Qui se souviendra qu’à quelques kilomètres de Paris, exista un lieu où transitèrent plus de 80000 personnes, bébés, enfants, vieillards, hommes, femmes dont presque tous furent gazés dès leur arrivée dans les camps de la mort, à Auschwitz en particulier, après un voyage de plusieurs jours, entassés à plus de 100 dans des wagons similaires à celui, transformé en musée, qui se trouve sur place?

 

Entre le 27 mars 2002 et le 18 août 2004, 63 cérémonies au total se seront déroulées en ce lieu, cérémonies au cours desquelles les noms de tous les Déportés des convois concernés sont lus par des familiers de ces malheureuses victimes qui avaient pour seul tort celui d’être juives. Comme il est poignant et insupportable d’entendre, lors de ces lectures, l’énumération des âges des victimes, qui s’échelonnent de quelques jours - oui, de quelques jours - à 80 ans et plus. Comme il est poignant et insupportable de voir des personnes âgées incapables même d’émettre un son, et qui éclatent en sanglots en essayant d’évoquer le nom d’un proche disparu ! Qui peut rester insensible à tant de douleurs, à tant de malheurs ? Et pourtant, oui, et pourtant, je ne puis m’empêcher de me remémorer la lamentable anecdote suivante.

 

En 1961, arrivant de mon Maroc natal, il me fut attribué un logement HLM à Bobigny, face à la gare de voyageurs d’où partirent tant de convois. Un dimanche, au hasard d’une promenade, j’arrivai, avec ma femme et mon fils, âgé de deux ans, à Drancy, distant de quelques kilomètres. Je reconnus de suite le bâtiment en U dont j’avais vu les photos sur un livre, intitulé « Drancy la Juive ». Sur ce bâtiment, une plaque de marbre, maculée d’encre, indiquant ce que fut ce lieu il y avait tout juste 17 ans.

 

 

Drancy, 1942

 

Une dame âgée nous demanda si nous cherchions quelque chose. Je lui répondis que non et lui fis part de mon émotion de me trouver en ces lieux. Elle nous conta, avec force détails, ce qui s’y était passé à partir de juillet 1942 : le carrousel des autobus amenant hommes, femmes et enfants, les cris, les pleurs, la police française (ce que, jusque là, j’ignorais). Elle n’arrêtait pas de ponctuer son récit de « c’était affreux, Monsieur, c’était horrible ». Comme je lui demandais d’où elle tenait tous ces détails, elle me déclara qu’elle habitait dans un pavillon juste en face et que plusieurs voisins furent témoins de ces « scènes terribles, atroces ». Et à mes questions : « Vous ne disiez rien ? Vous ne faisiez rien ? », elle ne trouva à répondre que ceci : « C’étaient des Juifs, après tout ».

 

« Des Juifs, après tout ». Des gens normaux, comme vous et moi, d’honnêtes gens, vraisemblablement de bonnes mères et de bons pères de famille, se comportèrent et raisonnèrent de la sorte, restant muets face à l’horreur, muets comme cette Cité qui porte le nom - quelle ironie ! - « La Muette » !

 

Les mots de cette vieille dame, me demandant ensuite poliment de l’aider à traverser la rue, résument bien l’état d’esprit de certaines gens, à l’époque. 60 ans après, face à des actes - que d’aucuns qualifient de « judéophobes » et « antijudaïques », mais que je persiste à appeler « antisémites » -, des gens se comportent de façon similaire, allant jusqu’à rendre les Juifs responsables de leurs malheurs.

 

Moi, « l’écorché juif », qui ne suis ni descendant, ni ascendant, ni collatéral d’une des innombrables victimes de cette barbarie, je me considère comme portant le deuil de six millions des miens, dont un million et demi d’enfants. Je ne suis qu’un militant de la Mémoire qui vous demande, qui vous supplie même, de venir très nombreux à Drancy aux prochaines cérémonies commémoratives du 60ème anniversaire dont la dernière aura lieu le 31 juillet afin d’honorer la mémoire de tous ces « Juifs, après tout ».

 


© 2004 - Charles Etienne Nephtali

Neuilly sur Marne

 

[Texte aimablement communiqué par Victor Perez. Les photos, glanées sur le Net, ont été ajoutées par mes soins (Menahem Macina.]

 

Mis en ligne le 23 janvier 2008, par M. Macina, sur le site upjf.org

 

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