22/12/07
Lengouement pour lanalogie que présenterait laffaire al-Dura avec laffaire Dreyfus (1), a commencé vers 2003. En tête et à lorigine de la comparaison,
" En interdisant laccès aux 27 minutes de rushes de lassassinat que le caméraman de la chaîne française, Talal Abou Rahma, prétend avoir filmés, la télévision du service public fait plus que diaboliser mon peuple ; après avoir commis le plus ignoble acte dincitation à la haine ethnique depuis le bordereau dEsterhazy (3), elle dénie à ses téléspectateurs le droit à linformation et elle contrevient, de manière spectaculaire, à sa propre charte éthique".
Et cet autre (4) :
" Comme le gouvernement de lépoque de Dreyfus, qui... avait fait fabriquer un bordereau secret par Esterhazy, le coupable même du crime contre la France, afin daccabler un soldat juif innocent et de justifier la campagne antisémite qui ravageait la France, Arlette Chabot charge le faussaire... et fauteur de guerre, Abou Rahma, de la même besogne
"
Dans une rétrospective du dossier, où je tentais dexpliquer pourquoi je men étais pris, en termes fort vifs, à cette comparaison, que jestimais totalement inadéquate, jécrivais (5) :
«
les positions des tenants de la thèse du complot et de la mise en scène de la mort de lenfant palestinien, sexaspèrent dautant plus, que leurs arguments nont pas été retenus par les deux journalistes français sur lesquels ils comptaient le plus [Jeambart et Leconte]. Victimisés, ou sestimant tels, ils nhésitent pas à sidentifier aux défenseurs du Juif Dreyfus, injustement accusé, jadis, par la toute-puissante armée française. Pour eux, le complot France 2/Al-Dura, nest ni plus ni moins quun moderne remake de laffaire Dreyfus ! [
] Selon ses accusateurs les plus inconditionnels, la nouvelle directrice de linformation, Arlette Chabot, fait dAbu Rahma un moderne Esterhazy - lofficier français, auteur présumé du bordereau secret qui sera fatal à Dreyfus... »
De même, dans lintroduction à ma traduction française dun article de Hillel Halkin, en septembre de cette année, je faisais part - pour en regretter le ton excessif - de lexaspération quavait déclenchée en moi « lassimilation, que daucuns faisaient de son cas [celui de Karsenty] à celui de Dreyfus ». Par contre, je reprenais à mon compte laffirmation de Halkin : «
« Je partage entièrement cet avis. Jy ajoute seulement ceci : Dans laccusation meurtrière dassassinat dun enfant palestinien, cest Israël qui tient le rôle de Dreyfus. Et cest son armée qui a été, en quelque sorte, dégradée en public, à léchelle du monde. Sil est une personnalité à laquelle on peut comparer Ph. Karsenty, ce serait plutôt celle de Bernard Lazare
. Il suffit de remplacer lexpression "affaire Dreyfus" par "affaire al-Dura", le nom de Dreyfus par celui dIsraël, et le nom de Lazare par celui de Karsenty, pour que surgissent, lumineuses et convaincantes, cette typologie et cette analogie frappantes
»
Comme je récidivais, tout récemment encore (7), un ami lucide (jai la chance den avoir de tels) ma alors fait remarquer, en privé, que, de farouche détracteur de lanalogie avec laffaire Dreyfus que jétais jusque-là, je semblais en être devenu un "adepte", puisque, non seulement, je la reprenais implicitement à mon compte, mais encore, je la renforçais, en considérant Karsenty comme un moderne Bernard Lazare, le défenseur acharné de linnocence du Capitaine Dreyfus, qui tira les marrons du feu pour les ténors de la presse dalors, dont le célèbre romancier Zola, auteur du manifeste mémorable intitulé "Jaccuse".
Juste, en apparence. Dailleurs, je viens de faire "pire" encore. En effet, nai-je pas prononcé, avant-hier - en introduction à un éditorial de IsraelValley, que je reprenais sur le site de lUpjf - le dithyrambe suivant ? (7) :
« Je lai déjà dit : pour comprendre à défaut dapprouver - lattitude de Karsenty, dans cette polémique avec lestablishment juif et israélien, il faut la comparer (toutes proportions gardées, bien entendu) aux avanies qua endurées Bernard Lazare - lhéroïque Juif, quadmirait le chrétien Péguy - pour défendre, avec acharnement, la cause de Dreyfus. Méprisé des dignitaires et magnats juifs de son temps, ce publiciste talentueux consuma, dans ce combat inégal, ce qui lui restait de forces, et mourut, pauvre et ignoré, avant dêtre réhabilité à titre posthume. »
Mattirant la remarque cinglante suivante, dun de ces véritables amis, évoqués plus haut - en loccurrence, Gérard Huber, le psychanalyste qui a considérablement contribué à la déconstruction du mythe al-Dura, entre autres, par son livre, malheureusement épuisé, Contre-expertise dune mise en scène (8):
« Bernard Lazare ne risquait pas un euro et une condamnation pour diffamation, mais l'assassinat. Les Juifs et Israël ne sont pas Dreyfus, Enderlin n'est pas Esterhazy, et France 2 n'est pas l'armée française. »
Comme le sait mon honorable ami, il va de soi que je ne souscris pas aux assimilations quil résume. Pour ce qui est de lanalogie que jai faite entre le combat de Karsenty et celui de Lazare, javais pris soin de préciser « toutes proportions gardées, bien entendu ». Parce quen effet, Karsenty nest ni désargenté, ni anarchiste, ni malade du cancer, comme létait Bernard Lazare. En outre, le publiciste français du XIXe siècle, si subversif quil fût rappelons quil était et resta jusquà sa mort un anarchiste convaincu -, était un homme suave, doux et infiniment sensible, ce qui nest pas tout à fait le cas de Karsenty. Mais je maintiens que lun et lautre, même si leurs motivations sont différentes, ont en commun lengagement total de leur personne, de leur temps et de leur énergie, dans la défense dun accusé, perdu de réputation là-bas, un officier juif accusé de trahison, ici, un Etat dIsraël, réputé tueur d'enfants -, quils défendent, l'un et l'autre, bec et ongles, contre des institutions inattaquables là-bas, l'Armée française et un traître nobliau blanchi par elle et presque unanimement soutenu par ses pairs, ici, la chaîne nationale France Télévisions et un journaliste irresponsable, protégé par elle, et presque unanimement considéré comme au-dessus de tout soupçon par ses collègues.
En tout état de cause, il est au moins un point à propos duquel lanalogie de laffaire al-Dura avec laffaire Dreyfus peut être risquée et il est bien plus important et significatif que les tentatives de plaquer sur les protagonistes de laffaire al-Dura les motivations et les actes de ceux de laffaire Dreyfus. Je veux parler de la division qua causée cette moderne diffamation du peuple juif, chez les responsables politiques et communautaires juifs et israéliens, et la polémique subséquente à propos de la manière de se situer par rapport à elle et dy réagir. Cette analogie ma été suggérée, début novembre, par un passage du remarquable film documentaire consacré par Yves Jeuland à la vie des Juifs en France, de laffaire Dreyfus à nos jours (9). Il sagit dun bref extrait dun autre documentaire, réalisé par Jean Chérasse, en 1975, et intitulé « Dreyfus, ou lintolérable vérité », que reprend Jeuland dans son film. On y voit Jean-Pierre Bloch lire, à haute voix, le passage suivant dun livre de Léon Blum, consacré à lAffaire (10) :
« Les Juifs avaient accepté la condamnation de Dreyfus comme définitive et comme juste. Ils ne parlaient pas de lAffaire entre eux. Ils fuyaient le sujet, bien loin de le soulever. Un grand malheur était tombé sur Israël : on le subissait sans mot dire, en attendant que le temps et le silence en effacent les effets. La masse juive accueillit même, avec beaucoup de respect [sic] et de méfiance, les débuts de la campagne de révision. Le sentiment dominant se traduisait par une formule comme celle-ci : "Cest quelque chose dont les Juifs ne doivent pas soccuper." ».
Mutatis mutandis, telle me semble être lattitude que jappelle « du gros dos » - adoptée par lestablishment politique et diplomatique israélien et les organisations communautaires juives, dans leur ensemble, depuis le début de laffaire al-Dura. La consigne non exprimée étant : moins on en parle, mieux cela vaut pour Israël et pour les Juifs. S'il est évident qu'on ne peut soupçonner larmée israélienne de passivité apeurée, on peut au moins lui reprocher la prudence excessive dont elle a fait preuve, dans lespoir quavec le temps, lopinion sintéresserait à autre chose et que cet incident, comme dautres avant lui, tomberait dans loubli. Malheureusement, le silence diplomatique observé tant par Tsahal que par le Gouvernement israélien, durant des années, na pas justifié cet espoir.
Doù lanalogie - lointaine mais nullement inadéquate - que jai invoquée, à plusieurs reprises, avec laffaire Dreyfus. En effet, sans le sursaut de quelques personnes seules et dépourvues de tout soutien officiel, qui - comme jadis un Bernard Lazare -, ont jeté toutes leurs forces dans ce combat de David contre Goliath, et ont, de manière totalement inattendue, réussi à faire une brèche dans lomerta dune presse qui ne reconnaît ses errements que lorsquelle y est acculée, laccusation exorbitante eût été considérée comme fondée, au moins en vertu de ladage "qui ne dit rien consent".
Au reste, létat desprit des Juifs de France, de nos jours, est très différent de ce quil était à la fin du XIXe siècle. La Shoah et la création de lEtat dIsraël ont radicalement changé la donne. Dans lensemble, non seulement le Juif moderne ne courbe plus léchine, mais il se rebiffe, au contraire. Il est indéniable que le succès relatif (et non encore assuré) de la très importante campagne médiatique menée par Karsenty contribue à un certain soulagement de la frustration profonde causée à un très grand nombre de Juifs, en France et partout dans le monde, par la diffamation gravissime dont ont été victimes lEtat dIsraël et son armée, dans cette affaire. Et cest là lessentiel.
Je reviendrai prochainement sur un autre aspect de cette affaire, qui est, de loin, le plus important, à savoir : le rôle que joue la presse dans la propagation et lamplification - néfastes, voire mortifères - des accusations les plus extravagantes quelle relaie, le plus souvent sans en vérifier le bien-fondé.
Car, outre les inadéquations signalées plus haut dans la comparaison entre les péripéties de laffaire Dreyfus et celles de laffaire al-Dura, il en est une qui sonne définitivement le glas de tout comparatisme entre elles.
Autant la presse française de lépoque sest déchaînée pour ou contre linnocence du Capitaine juif Dreyfus, autant celle daujourdhui reste murée dans un silence glacial, à propos de laccusation néo-médiévale de meurtre, cynique et volontaire, dun enfant palestinien, prétendûment perpétré par larmée de lEtat juif dIsraël.
Tel est le danger véritable auquel lexistence problématique juive est de plus en plus confrontée, de nos jours, avec les conséquences que lon sait.
Menahem Macina
© upjf.org
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Notes
(1) Sur cette célèbre affaire, voir, entre autres, larticle de Wikipedia, et surtout le remarquable dossier, intitulé "Dreyfus réhabilité".
(2) Jean Tsadik (Ména), "Des mesures qui narrêteront jamais la peste" (19.10.03); ou, plus clairement : "Charles Enderlin, lEsterhazy des temps modernes", Ilan Tsadik (Ména), dans un extrait de "Hors détat de saisir" (02.09.04).
(3) Sur ce personnage trouble et le rôle quil joua dans la condamnation du capitaine Dreyfus, voir la brève notice de Wikipedia, qui précise, entre autres, que lhomme a été, entre 1903 à 1906, le correspondant en Angleterre du journal anti-dreyfusiste, La Libre Parole.
(4) Stéphane Juffa (Ména), 27 janvier 2005 "Trop loin ou pas assez".
(5) M. Macina, "Al-Dura/Fr2: Pas de nouvelle affaire Dreyfus !" (31.01.07).
(6) "Comment un homme seul peut changer le cours de lhistoire" (26.09.07).
(7) Dans un article intitulé "Déjà Esterhazy une curieuse analogie entre les affaires Karsenty et Dreyfus" (14.12.07).
(8) Voir, en particulier, sur le blogue de lauteur, son incontournable enquête, "Lénigme Mohammed Al-Dura".
(9) " « Comme un Juif en France », une fresque documentaire improbable et magnifiquement réussie " (08.11.07).
(10) Léon Blum, Souvenirs sur lAffaire, préface de Pascal Ory, Gallimard, 1981 (Folio 51).
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Mis en ligne le 22 décembre 2007, par M.











