|
Et Charles Enderlin apparut !
Venues des Etats-Unis, dIsraël ou de Belgique, les dizaines de personnes - journalistes, bloggers, etc. - agglutinées près de la porte de la 11e chambre nen croient pas leurs yeux. Pour la première fois, le fameux correspondant de France 2 à Jérusalem va répondre devant la justice française des célèbres images de lincident al-Dura. Précédé de son avocate Me Bénédicte Amblard, il est suivi dAlain Lardière, directeur adjoint de linformation chargé des reportages de France 2. Mais curieusement pas de son cameraman palestinien, Talal Abou Rahma, qui risque de devenir lArlésienne de laffaire al-Dura. Dans lassistance largement acquise à lappelant Philippe Karsenty, directeur de Media-Ratings, soudain, un individu crie : « Charles Enderlin est innocent ! » Il provoque un esclandre et lintervention brève de gendarmes. Pour accueillir cette foule inhabituelle, la présidente fait ajouter une quinzaine de chaises. Malheureusement, des journalistes ne pourront pas assister à une audience très attendue.
Des rushes de 18 minutes, et non de 27 minutes
La présidente de la Cour, Laurence Trébucq, lannonce demblée : ce sera un visionnage dans le calme, qui ne doit pas durer tout laprès-midi et nul nest autorisé à filmer ou photographier les images des rushes visionnées sur le grand écran de télévision amené par Philippe Karsenty. Interrogée par Me Patrick Maisonneuve, avocat de lappelant, Laurence Trébucq précise : Charles Enderlin commentera les images, et Philippe Karsenty pourra faire part de ses observations « au fur et à mesure ». Surprise, Laurence Trébucq interroge Charles Enderlin sur la durée de ces rushes, « initialement sur une K7 Betacam et présentés à la Cour sur un DVD ». Pourquoi des rushes de 18 minutes et non de 27 minutes comme le mentionnent nombre de documents du dossier ? « Cest très simple. Javais 27 minutes dimages de Gaza et dautres lieux. Quelques jours plus tard, jai pu récupérer la K7 originale. Je lai mise dans un coffre. France 2 ne conserve jamais les rushes, elle les recycle ou les détruit. France 2 a fait une exception avec ces rushes du 30 septembre 2000, et vous avez une copie de la K7 originale » répond Charles Enderlin. Et dajouter : « Nous avons montré ces images au monde entier [notamment] le 22 avril 2001, au congrès international des médiateurs de presse à Paris. Talal Abou Rahma a été autorisé par larmée israélienne à venir pour y commenter ces images. Nous avons cessé de les diffuser quand nous avons vu apparaître sur Internet ces accusations [de mise en scène]. Nous allons vous éclairer ».
La présidente questionne Luc Rosenzweig, journaliste retraité du Monde et collaborateur de la Metula News Agency, et le professeur américain dhistoire, Richard Landes qui ont vu les rushes de France 2, à Paris et à Jérusalem. Luc Rosenzweig se souvient : « Le 22 octobre 2004, [à Paris] Denis Jeambar, Daniel Leconte et moi sommes entrés en disant : « Nous voulons voir les 27 minutes de rushes ». On nous a dit : « Les voilà ». [La durée des rushes] nétait pas alors un objet de débat. Il y avait un timecode [Ndlr : référence temporelle heure, minute, seconde - de chaque image dune vidéo]. Cela dépassait 20 minutes. Je me souviens bien des scènes ». Quant à Richard Landes, il a vu les rushes à trois reprises et se souvient dun timecode de 21 minutes. Donc, les rushes devraient durer au moins 20 minutes. Cela nébranle pas Charles Enderlin, qui maintient : « Vous avez une copie conforme de la K7 de Gaza. Je ne sais pas sils ont vu à Paris la K7 originale ou la K7 avec dautres images ». Me Patrick Maisonneuve cite le témoignage de Talal Abou Rahma devant le Centre palestinien des droits de lhomme le 3 octobre 2000 : « Jai filmé approximativement 27 minutes de lincident qui a duré 45 minutes » (*).
Charles Enderlin défend son cameraman : « Talal Abou Rahma était en état de choc, le soir de son témoignage. Nous étions en situation de guerre. Il a eu du mal à se souvenir ». Le défenseur de Philippe Karsenty sétonne dun tel état psychologique persistant trois jours après les faits.
« Des scènes classiques dIntifada »
Pour mieux voir ces rushes sur lécran de télévision placé près des juges et les comparer avec ceux quils avaient vus, Luc Rosenzweig et Richard Landes quittent leur place et savancent vers lallée centrale, entre les bancs dune part des avocats des intimés et dautre part du défenseur de lappelant. Curieusement, les deux avocats de France 2 et Charles Enderlin, Maîtres Bénédicte Amblard et Pierre-Olivier Sur, ainsi que Me Guillaume Weill-Raynal tentent de constituer une barrière physique entre ces deux spectateurs et cet écran. Ce qui force Richard Landes à regarder les rushes, assis par terre, près de Philippe Karsenty. Les rushes ? Des saynètes de guerre, linterview dun chef palestinien et lincident al-Dura. Les rushes visionnés sont essentiellement composés, sur un fond sonore de tirs de balles en caoutchouc, de scènes de rue avec des Palestiniens jetant des pierres, déambulant calmement ou, parfois, apparemment touchés, emmenés dans une ambulance, puis, denviron quatre minutes dinterview dun dirigeant du Fatah dans la bande de Gaza, et ces rushes se concluent sur approximativement une minute de lincident Jamal et Mohamed al-Dura. Docte, didactique, Charles Enderlin déclare : « Les rushes, cest léquivalent de notes prises par un journaliste ». Et il ajoute : « Mais il ny a pas de continuité temporelle absolue » (sic). Il présente le contexte : « La veille, sur le mont du Temple, la journée a été très dure. Nous avons eu sept morts lors dun accrochage. La région était à feu et à sang. Nous savions que la journée du lendemain serait très dure. Chaque fois quil y a des évé
nements sur le mont du temple, sur lesplanade des mosquées, il y a des émeutes pendant une semaine. Jai mis en alerte mes correspondants à Hebron et à Gaza. [Talal Abou Rahma] est un journaliste reconnu, qui a lautorisation de se rendre en territoire israélien. Le lendemain [Ndlr : le 30 septembre 2000], je suis allé à Ramallah. Vous allez voir ces scènes dIntifada. [Au carrefour de Netzarim], les Palestiniens jetaient des pierres et des cocktails Molotov. Les soldats israéliens tiraient des balles en caoutchouc. On ne les voit pas car ils tiraient au travers des meurtrières de leur position ».
Un hématome rouge vif télégénique Et que voit-on dans ces rushes pendant une dizaine de minutes ? Des scènes de Palestiniens qui vont et viennent. Jettent des pierres. Ou sont agglutinés, immobiles près dun poteau. Ou déambulent calmement à pied ou à bicyclette à proximité de la position israélienne, et au milieu dun « terrain de combats ». Ou circulent en voitures. Ou attendent, debout, en face de la position israélienne, sans crainte de tirs. Ou encore un Palestinien censé être blessé, que des passants soulèvent, et qui est évacué en ambulance. Car il y a parfois deux ambulances sur une image. Le tout sur fond sonore de « balles en plastique ». « Pendant dix minutes et 53 secondes, on ne voit pas une seule balle être tirée du fortin israélien, comme dailleurs dans tout le film de Talal », observe Philippe Karsenty. La réplique de Charles Enderlin fuse : « Quand un cameraman filmera une balle sortir dun fortin, ce sera un scoop ! Les soldats israéliens utilisent des balles en caoutchouc, avec les gaz lacrymogènes, pour ne pas faire de victimes. Ces balles laissent des hématomes, parfois très graves ». La preuve ? Un Palestinien ouvre sa chemise, révélant l« hématome » provoqué sur sa poitrine par une telle balle : un petit cercle rouge vermillon. Lappelant, Philippe Karsenty, relève une bizarrerie : « Un hématome est bleu, pas rouge vif ». Il sétonne : « On ne voit pas de sang sur ces images, malgré les tirs. Pourquoi ces Palestiniens circulent-ils aussi calmement sils risquent dêtre atteints par des balles en caoutchouc ?» « Il ny a pas encore de tirs à balles réelles », assène Charles Enderlin, qui affirme avoir souvent « vu ces scènes
On emmène en ambulances ceux qui sont blessés, égratignés » (sic). Philippe Karsenty manifeste sa surprise devant une scène particulière : près dune Jeep, un Palestinien est censé être touché par un tir israélien à la jambe droite. Deux secondes plus tard, arrive une ambulance, qui a dû démarrer au moment même de limpact. Philippe Karsenty ajoute que Talal Abou Rahma a déclaré que le chauffeur de cette Jeep avait été atteint par une balle en plein front. Ce que dément la simple vision des images. Charles Enderlin sécrie : « Ce nest pas le même chauffeur ! » Aux saynètes de guerre succède linterview dun dirigeant du Fatah. Le front ceint dun bandeau jaune-oranger, ce dernier accuse, en arabe et en anglais - « Le vilain Ariel Sharon a causé une provocation en allant sur lesplanade des mosquées » -, puis il menace de réactions violentes « si Arafat signe un accord sur Jérusalem ». Philippe Karsenty fait remarquer que ce dirigeant se trouve dans la ligne de mire du fortin israélien que lon voit en arrière-plan, à la même distance de la position militaire israélienne que les al-Dura. Sans être touchés par des tirs israéliens
Vêtu de gris, sur un ton quasi-professoral, Charles Enderlin, rarement avec le renfort dAlain Lardière, directeur adjoint de linformation de France 2, paraît peu convaincant. Docte. Sanglé dans des certitudes de professionnel chevronné, et jamais ébranlé par les remarques de bon sens de Philippe Karsenty, qui découvre les rushes. Charles Enderlin réclame la parole : « Je veux pouvoir commenter mes images ». La présidente de la Cour rectifie : « Ce sont les images du cameraman Talal Abou Rahma ».
« You only live twice » ou la vie après la mort A environ une minute de la fin des rushes, on voit ladulte et lenfant, appelés Jamal et Mohamed al-Dura. Cette séquence contient pendant approximativement 15 secondes un plan de coupe de la position israélienne : « Talal Abu Rahma a voulu vérifier si les tirs provenaient de la position israélienne », explique Charles Enderlin.
Philippe Karsenty rappelle que Talal Abou Rahma a déclaré en septembre 2001, à la réalisatrice Esther Schapira, avoir filmé « six minutes de la scène des al-Dura ». Charles Enderlin indique que tous les cameramen palestiniens ont fui, sauf Talal Abou Rahma. Philippe Karsenty désigne sur le coin gauche de limage le trépied dune caméra. Surtout, Charles Enderlin campe sur sa position : « Les tirs provenaient de la position israélienne». Ce que nie Philippe Karsenty en se fondant sur langle du seul tir en direction des al-Dura. Un tir rond, non en oblique, mais de face : « Des experts en balistique pourraient déterminer lorigine des tirs. Si la Cour acceptait que soit nommée une commission dexperts
» Et Philippe Karsenty dironiser sur la maladresse des soldats israéliens qui tirent « sur les al-Dura » pendant « 45 minutes selon Talal Abou Rahma », alors que lon ne voit limpact que de sept balles sur le mur devant lequel ils se trouvent. Et de souligner le blanc immaculé du tee-shirt, le jean non déchiré de Jamal al-Dura qui garde son intégrité physique, alors quil est censé avoir été touché par des « balles qui lui ont déchiqueté les muscles et arraché los du bras ». Avant que lenfant ne soit déclaré mort par Charles Enderlin, on entend déjà des cris en arabe : « Lenfant est mort ! Lenfant est mort ! » Comment ce journaliste chevronné trilingue explique-t-il pareille prescience ? « [Mohamed al-Dura] était en danger. En arabe, on dit que lenfant est mort quand on sait quil va mourir. Quand un enfant palestinien est tué par balle, on dit : « Cest un martyr ». Quelques « Oh !» dincrédulité indignée parcourent lassistance attentive et calme. Philippe Karsenty montre du doigt une étoffe rouge censée représenter le sang coulant de son corps - que lenfant déplace de ses jambes à son ventre pour visualiser limpact du tir mortel censé lavoir visé. La dernière image des rushes montre lenfant, présenté par Charles Enderlin comme mort dans son commentaire off sur limage précédente, diffusée lors du JT du 30 septembre 2000, soulever le bras, tourner la tête, regarder la caméra, baisser le bras et garder ses jambes suspendues en lair. Cest notamment cette dernière image qui avait incité Philippe Karsenty, en novembre 2004, à qualifier lincident al-Dura de « faux reportage » et « dimposture médiatique ». Des qualificatifs à lorigine de la plainte de France 2 et de son journaliste pour diffamation contre Philippe Karsenty. « Nous avons donné ces images [de lincident al-Dura]. Pendant toute cette scène, jétais en conversation avec Talal Abou Rahma qui me demande de moccuper de sa famille sil lui arrivait quelque chose », conclut Charles Enderlin. La présidente de la Cour rappelle laudience relais du 16 janvier 2008 et celle de plaidoiries du 27 février 2008. Me Patrick Maisonneuve lui demande alors la communication de ces rushes, au même titre que celle des autres pièces versées au débat. Ce qui respecterait les droits de la défense. Au moment où Charles Enderlin quitte la salle daudience, des journalistes se pressent auprès de lui pour linterroger. GIN lui demande à quelle heure il a reçu les images de son cameraman. Mais le correspondant de France 2 reste silencieux. Etrangement, ses conseils lui ont interdit de sexprimer devant la presse. Richard Landes confie à GIN avoir vu trois minutes de plus de rushes à Jérusalem, en présence de Charles Enderlin. Une experte de laffaire al-Dura précise à GIN : « On a le timecode du DVD mais pas celui de la bande originelle. Quand un cameraman arrête de filmer, puis recommence, le timecode reprend à zéro. Or, ici le time code a défilé sans coupure. On ne peut pas être sûr quil sagit de la bande originale ».
Véronique Chemla
© Guysen News
(*) http://www.pchrgaza.org/special/tv2.htm
Vous pouvez lire larticle "France 2 a accepté de remettre ses rushes de lincident al-Dura à la Cour dappel de Paris", à http://www.guysen.com/articles.php?sid=6219
Le dossier audiovisuel al-Dura établi par Richard Landes : http://www.seconddraft.org/aldurah.php
|