07/06/07
Original anglais : "Leaving the Zionist ghetto An interview with Avraham Burg", By Ari Shavit
Traduction française : Menahem Macina [Reproduction autorisée sous réserve des mentions légales - obligatoires - et de la phrase suivante : "Texte repris du site www.upjf.org"].
Burg ne ladmettra pas, mais, de son point de vue, le livre quil lance aujourdhui, pour coïncider avec la Semaine du Livre Hébraïque, est un livre de prophétie. Un livre qui a pour but dhabiller le royaume de prophétie. Pour dautres, ce livre ne sera pas facile à définir. Il contient de profondes réflexions sur Israël et sur le sionisme, une comparaison étendue entre Israël et lAllemagne, une critique tranchante de la pendaison de Eichmann, des réflexions sur le judaïsme à lâge de la mondialisation, et des souvenirs de la maison de son père.
Yosef Burg, réfugié de Dresde reconnaît au livre une certaine douceur, que lon ne trouve pas dans les propos courroucés de son fils. Il est vrai que vers la fin, loptimiste Avrum [ou Avrom, diminutif affectueux de Avraham. NDT] essaie de transformer son élégie [1] en panégyrique, mais la tentative nest pas entièrement convaincante. LIsraël de "Vaincre Hitler" [titre du livre d'A. Burg] est un endroit très dur, brutal et impérialiste, agressif, et insulaire. Une société superficielle, violente, dépourvue dinspiration spirituelle.
Jai été indigné par ce livre. Je lai vu comme léloignement dun collègue israélien de notre israélité commune. Je lai ressenti comme une attaque, unidimensionnelle et dépourvue dempathie, contre lexpérience israélienne. Une fois encore, le dialogue avec Avrum était accrocheur. Nous étions en colère lun envers lautre et criions lun sur lautre et nous nous tournions autour avec précaution, comme deux gladiateurs blessés dans larène. On ne peut dénier à Avrum ce quil possède. On ne peut lui dénier ni léducation, ni lélocution, ni laptitude à toucher les points sensibles. Cest peut-être pour cela quil irrite tant. Ami et prédateur, frère et déserteur.
[L'Interview]
- Avrum Burg, jai lu votre nouveau livre, "Vaincre Hitler", comme une séparation davec le sionisme. Ai-je tort ? Êtes-vous encore sioniste ?
« Je suis un être humain, je suis un Juif et je suis un Israélien. Le sionisme a été linstrument qui ma fait passer de la condition juive à la condition israélienne. Je crois que cest Ben-Gourion qui a dit : le mouvement sioniste est léchafaudage utilisé pour la construction dune maison, après la création de lEtat sioniste, il devra être démonté. »
- Alors, vous confirmez que vous nêtes plus sioniste ?
« Déjà, lors du Premier Congrès sioniste, le sionisme de Herzl triompha du sionisme de Ahad Haam. Je crois que le XXIe siècle devrait être le siècle de Ahad HaAm. Nous devons mettre Herzl au rancart et aller à Ahad HaAm. »
- Cela veut-il dire que vous ne considérez plus la notion dEtat juif comme acceptable ?
« Elle ne peut plus marcher. Définir lEtat dIsraël comme un Etat juif, cest la clé de sa fin. Un Etat juif ; cest de lexplosif. Cest de la dynamite. »
- Et un Etat juif démocratique ?
« Les gens trouvent cela très commode. Cest splendide. Cest hyper-sentimental. Cest nostalgique. Cest rétro. Cela donne un sentiment de plénitude. Mais la 'judéo-démocratie', cest de la nitoglycérine. »
- Nous devons changer notre hymne national ?
« Lhymne est un symbole. Je serais prêt à acheter des parts dune réalité dans laquelle tout est beau et où lhymne seul est bousillé. »
- Devons-nous amender la Loi du Retour ?
« Nous devons entamer la discussion. La Loi du Retour est une loi apologétique. Elle est limage inversée dHitler. Je ne veux pas quHitler définisse mon identité. »
- LAgence Juive doit-elle être dissoute ?
« Dans le passé, quand jétais président de lAgence Juive, jai suggéré de changer son nom dAgence Juive pour la Terre dIsraël, en celui dAgence Juive pour la Société israélienne. Il y a place pour des moyens philanthropiques. Mais au centre de son expérience, elle doit soccuper de tous les citoyens dIsraël, y compris des Arabes. »
- Vous écrivez dans votre livre que, si le sionisme est un sionisme catastrophique, alors vous ne serez plus seulement post-sioniste, mais antisioniste. Et jobserve que, depuis les années 1940, lélément catastrophique a été inséparable du sionisme. Il sensuit que vous êtes antisioniste.
« Ahad haAm a accusé Herzl de ce que son sionisme avait sa source dans lantisémitisme. Il envisageait autre chose : Israël comme centre spirituel. La ligne de Ahad HaAm nest pas morte, et son temps est venu à présent. Notre sionisme en conflit avec le monde est désastreux. »
- Mais il ne sagit pas seulement de la question sioniste. Votre livre est anti-israélien, au sens le plus profond du terme. Cest un livre duquel émane un dégoût de lisraélité.
« Quand jétais enfant, jétais un Juif, ou, dans le langage qui prévalait alors : un garçon juif. Je fréquentais un heder [école juive]. Jétais éduqué par des anciens étudiants de yeshiva. Par la suite, durant la majeure partie de ma vie, jai été un Israélien. Le langage, les signes, les goûts, les lieux. Tout. Aujourdhui, cela ne me suffit pas. Dans ma situation présente, je suis au-delà de lIsraélien. Des trois identités qui me composent humaine, juive, et israélienne -, je perçois que lélément israélien dépossède les deux autres. »
- Face à cela, votre attitude est conciliatrice et humaniste. Mais, outre cette approche, vous développez une attitude très dure à légard de lisraélité et des Israéliens. Vous dites des choses terribles à notre propos.
« Je pense que jai écrit un livre damour. Lamour fait mal. Si jécrivais sur le Nicaragua, cela me serait égal. Mais je viens dun lieu de terrible souffrance. Je vois mon amour se flétrir sous mes yeux. Je vois ma société et lendroit où jai été élevé, et mon foyer, en cours de destruction. »
- Amour ? Vous écrivez que les Israéliens ne comprennent que la force. Si quelquun saventurait à écrire que les Arabes ne comprennent que la force, ou que les Turcs ne comprennent que la force, il serait immédiatement condamné comme raciste. Et à juste titre.
« Vous ne pouvez pas prendre une phrase et faire comme si c'était tout le livre. »
- Ce nest pas seulement une phrase. Cest répété. Vous dites que nous avons de la force, énormément de force, et seulement de la force. Vous dites quIsraël est un ghetto sioniste, un lieu dimpérialisme et de brutalité, un pays qui ne croit quen lui-même.
« Voyez la Guerre du Liban. Les gens sont revenus du champ de bataille. Il y a eu des réussites, il y a eu des échecs, des choses ont été révélées. Et vous voudriez que la majorité de la population, et même la droite, comprennent que, quand Tsahal a la permission [politique] de gagner, il ne gagne pas. Que la force nest pas une solution. Ensuite, ça été Gaza, et qua-t-on dit à propos de Gaza ? On va les démolir, on va les éliminer. Rien ne sest clarifié. Rien. Et ce nest pas seulement une affaire entre deux nations. Regardez les relations entre les gens. Ecoutez les conversations privées. La courbe de la violence sur les routes, les récits des femmes battues. Regardez limage dIsraël que renvoie le miroir. »
- Ce que vous dites est que le problème ne se limite pas seulement à loccupation. A vos yeux, Israël, de manière générale, est une horrible mutation.
« Loccupation est une toute petite partie du problème. Israël est une société apeurée. Pour chercher la source de lobsession de la force et léradiquer, il faut soccuper des peurs. Et la méta-peur, la peur primordiale, ce sont les six millions de Juifs qui ont péri dans lHolocauste. »
- Cest la thèse du livre. Vous nêtes pas le premier à la proposer, mais vous la formulez de manière très intense. Nous sommes des estropiés psychiques, prétendez-vous. Nous sommes saisis par la terreur et la peur, et nous recourons à la force parce que Hitler nous a causé un profond dommage psychique.
« Oui. »
- Eh bien, je vous rétorque que votre description est faussée. Ce nest pas comme si nous vivions en Islande, tout en imaginant que nous sommes environnés de nazis qui, en réalité, ont disparu il y a soixante ans. Nous sommes environnés de véritables menaces. Nous sommes lun des pays les plus menacés au monde.
« Le véritable désaccord israélien, aujourdhui, est entre ceux qui croient et ceux qui ont peur. La grande victoire de la droite israélienne dans le combat pour gagner lâme politique israélienne réside dans la manière dont elle la presque totalement imprégnée dune paranoïa sans limites. Je reconnais quil y a des difficultés. Mais sont-elles absolues ? Tout ennemi est-il Auschwitz ? Le Hamas est-il un fléau ? »
- Vous êtes arrogant et dédaigneux, Avrum. Vous navez pas la moindre empathie envers les Israéliens. Vous traitez le Juif israélien de paranoïde. Mais tandis que le cliché marche, quelques paranoïdes sont réellement persécutés. Pendant que nous parlons, Ahmadinejad affirme que nos jours sont comptés. Il promet de nous éradiquer. Certes, il nest pas Hitler, mais il nest pas un mirage non plus. Il constitue une vraie menace. Il est le monde réel, un monde que vous voulez ignorer.
« Je dis que, comme vont les choses en ce moment, Israël est en état de choc dans presque toutes ses dimensions constitutives. Et ce nest pas seulement un problème théorique. Notre capacité à faire face à lIran ne serait-elle pas meilleure si nous renouions, en Israël, avec la capacité de faire confiance au monde ? Ne serait-il pas plus juste que nous ne traitions pas ce problème pour notre propre compte, mais plutôt comme une partie dun consensus mondial qui commence avec les églises chrétiennes, et englobe les gouvernements et jusqu'aux armées ? Au lieu de cela, nous disons que nous ne faisons pas confiance au monde, quon nous abandonnera, que Chamberlain revient de Munich avec son parapluie noir, et que nous bombarderons lIran tout seuls. »
- Dans votre livre, nous ne sommes pas seulement victimes des nazis. Dans votre livre, nous sommes presque des judéo-nazis. Certes, vous êtes prudent. Vous ne dites pas explicitement quIsraël est lAllemagne nazie. Mais vous en êtes très près. Vous dites quIsraël est lAllemagne pré-nazie. Israël est lAllemagne en passe dêtre nazie.
« Oui. Jai commencé ce livre par le point le plus triste. Comme en deuil, mais pour la perte dIsraël. Durant la majeure partie de la rédaction du livre, son titre était "Hitler a gagné". Jétais sûr que cen était fini dIsraël. Mais, lentement, jai découvert la strate du "tout nest pas perdu". Et j'ai découvert mon père en tant que représentant dune Communauté juive allemande en avance sur son temps. Ces deux thèmes ont nourri le livre du début jusquà la fin. Finalement, je suis un optimiste, et la fin du livre est optimiste aussi. »
- La fin est peut-être optimiste, mais, dun bout à lautre de sa narration, il revient sans cesse sur le fait quIsraël équivaut à lAllemagne. Est-ce vraiment justifié ? Y a-t-il un fondement suffisant pour lanalogie entre Israël et lAllemagne ?
« Il ne sagit pas de science exacte, mais je vais vous énumérer quelques-uns des éléments qui nous mettent dans le pétrin : un profond sentiment doffense nationale ; une conviction que le monde nous a rejetés ; des pertes inexplicables dans les guerres. Et comme résultat, la centralité du militarisme dans notre identité. La place des officiers de réserve dans notre société. Le nombre de soldats armés dans nos rues - Où va cette meute de gens armés ? Les expressions lancées publiquement : "Les Arabes dehors !" »
- Ce que vous prétendez, en fait, cest que nous portons en nous le virus du nazisme.
« Le terme 'nazisme' est très passionnel. »
- Avrum Burg écrit dans son nouveau livre : « Il mest parfois difficile de distinguer entre le national-socialisme primitif et certaines doctrines nationales culturelles du "ici et tout de suite" ».
« Il y a une différence entre dire 'nazi' et dire 'national-socialiste'. Nazi est un symbole excessif, chez nous, il atteint des dimensions aiguës et extrêmes. »
- Soit, laissons le nazisme. Êtes-vous préoccupé par une catastrophe fasciste en Israël ?
« Je pense quelle est déjà là. »
- Croyez-vous vraiment que les slogans racistes qui, de manière choquante, apparaissent, en effet, sur les murs de pierre de Jérusalem, sapparentent aux slogans des années 1930 en Allemagne ?
« Je vois que nous nextirpons pas ces expressions de toutes nos forces. Et jentends des voix venant de Sdérot
Nous détruirons et nous expulserons. Et il y a des tonalités de transfert [ou 'déportation'] dans les propos du gouvernement
Nous avons franchi tant de lignes rouges durant les quelques années passées. Alors, vous vous demandez quelles seront les prochaines lignes rouges que nous franchirons. »
- Dans votre livre vous faites les questions et les réponses. Par exemple, vous écrivez : « Je sens très fort quil y a pas mal de chances quune future Knesset dIsraël
interdise les relations sexuelles avec des Arabes, recoure à des mesures administratives pour empêcher les Arabes demployer des Juifs, des femmes et des ouvriers juifs, à des tâches de nettoyage
comme les Lois de Nuremberg
Tout cela se produira, et cela se produit déjà. » Nêtes-vous pas allé trop loin, Avrum ?
« Quand jétais président de la Knesset, jentendais ce que disaient les gens. Jai eu des entretiens approfondis avec des membres du Parlement de toutes tendances. Jai entendu des partisans de la paix dire : Je veux la paix parce que je hais les Arabes et que je ne peux continuer à les voir et parce que je ne peux pas les supporter. Et jai entendu des membres de la droite tenir des propos kahanistes [2]. Le kahanisme [par référence à la doctrine ultra-nationaliste du rabbin Meir Kahane] est présent à la Knesset. Il a été interdit en tant que parti, mais il constitue 10, et peut-être 15, voire 20% des propos juifs à la Knesset. Ces choses sont loin dêtre simples. Ce sont des eaux troubles. »
- Je vais vous parler franchement. Je crois que vous avez de graves problèmes moraux et psychologiques. Mais je pense que la comparaison avec lAllemagne à la veille de laccession du nazisme au pouvoir, est sans fondement. Un exemple : Il y a un problème avec la place de larmée dans nos vies, et avec le rôle des généraux dans notre politique, et avec les relations entre les échelons politique et militaire. Mais vous assimilez le militarisme israélien au militarisme allemand, et cest une fausse comparaison. Vous décrivez Israël comme une Sparte prussienne vivant à la pointe de lépée, et ce nest pas lIsraël que je vois. Sûrement pas en 2007.
« Jenvie votre aptitude à lire la situation de cette manière. Je vous envie beaucoup. Mais je pense que nous sommes une société qui, dans sa tête, vit par lépée
Ce nest pas fortuitement que je fais la comparaison avec lAllemagne, parce que notre sentiment dêtre obligés de vivre à la pointe de lépée provient de l'Allemagne. Ce dont ils nous ont privés durant les 12 années de nazisme nécessite une très grande épée. Voyez la barrière. La barrière de séparation est une barrière contre la paranoïa. Et elle est née dans mon milieu. Dans mon école de pensée, avec mon Haïm Ramon. Quelle est lidée sous-jacente à cela ? Que je construirai un grand mur et que le problème sera résolu, parce que je ne les vois plus [les Palestiniens]. Vous savez, le parti travailliste a toujours vu le contexte historique et constitué une culture de dialogue, mais ici, nous avons une terrible étroitesse desprit. La barrière délimite physiquement la fin de lEurope. Elle dit que cest ici que finit lEurope. Elle dit que vous êtes le bastion avancé de lEurope et que la barrière vous sépare des barbares. Comme le mur romain [3]. Comme la Muraille de Chine. Mais cest extrêmement pathétique. Et cest un acte de divorce davec la vision de lintégration. Il y a quelque chose de très xénophobe dans ce processus. Dextrêmement fou. Et cela se produit précisément à une époque où lEurope elle-même, et le monde avec elle, a progressé de manière extrêmement impressionnante en intégrant les leçons de lHolocauste, et a provoqué une avancée majeure dans le comportement normatif des nations. »
- La vérité, cest que vous êtes un européiste notoire. Vous vivez à Nataf, mais vous êtes entièrement de Bruxelles [en tant que siège du Parlement européen]. Le prophète de Bruxelles.
« Tout à fait. Tout à fait. Je considère lUnion européenne comme une utopie biblique. Je ne sais pas combien de temps cela tiendra, mais cest stupéfiant. Cest entièrement juif. »
- Et cette admiration que vous exprimez envers lEurope nest pas accidentelle, parce que lun des points fascinants de votre livre, cest que le sabra [4] Avrum Burg tourne le dos à son identité de sabra et se rallie très profondément à une sorte de romantisme yekke [allusion aux Juifs dorigine allemande, ainsi surnommés]. LIsraël sioniste donne, dans votre livre, limpression dêtre un vulgaire baron, tandis que la Communauté Juive allemande est lidéal et le comble de la perfection.
« Vous faites dans la dichotomie, Ari, alors que moi, je fais dans linclusion. Vous découpez, alors que je mefforce de maintenir les choses ensemble. Par conséquent je ne dis pas que je tourne le dos à mon existence de sabra, mais que je prends une autre direction. Et cest vrai. Totalement vrai. »
- Je suis en désaccord avec ce romantisme. Vous décrivez un millier dannées idylliques de la Communauté Juive allemande. Dans une large mesure, vous considérez cette Communauté comme un modèle. Mais elle finit à Auschwitz, Avrum. Elle mène à Auschwitz. Votre romantisme yekke est compréhensible et séduisant. Mais cest un mensonge.
« Existe-t-il un romantisme bien fondé ? Votre romantisme israélien est-il fondé ?
- Mon israélité nest pas romantique. Elle est cruelle, au contraire. Elle provient dune compréhension de la nécessité. Et vous brouillez la nécessité. Au plan émotionnel, vous préférez passer de Dresde à Manhattan, plutôt que de faire face au destin juif israélien.
« Nous refusons daccepter cela, mais lexistence de la diaspora date des débuts de notre histoire. Abraham découvre Dieu en dehors des frontières de la Terre [sainte] Jacob conduit les tribus au-delà des frontières. Les tribus deviennent un peuple au-delà des frontières. La Torah est donnée à lextérieur des frontières. En tant quIsraéliens et sionistes nous avons complètement négligé cela. Nous avons rejeté la Diaspora. Mais je maintiens que, exactement comme il y a eu quelque chose détonnant concernant la Communauté Juive allemande, en Amérique également, ils [les Juifs de la Dispersion] ont aussi créé le potentiel pour quelque chose détonnant. Ils ont créé une situation dans laquelle le goy [non-Juif] peut être mon père et ma mère, mon fils et mon partenaire. Le goy nest pas hostile, mais cordial. Conséquence : ce qui en ressort, cest une expérience juive dintégration, et non de séparation. Non de ségrégation. Jestime que tout cela manque ici. Ici, le goy est ce quil était dans le ghetto [5]: agressif et hostile. »
- Il y a réellement en vous une forme profonde dantisionisme. Au plan émotionnel, vous êtes en prise avec le judaïsme allemand et américain. Ils vous stimulent, vous émeuvent, et, en comparaison, loption sioniste vous apparaît comme grossière et spirituellement pitoyable. Elle ne dilate ni le cur ni lâme.
- Oui, oui. La réalité israélienne nest pas stimulante. Les gens ne veulent pas ladmettre, mais Israël se heurte à un mur. Demandez à vos amis sils sont certains que leurs enfants vivront ici. Combien diront que oui ? Tout au plus 50 pour cent. En d'autres termes, l'élite israélienne s'est déjà séparée de cet endroit. Et sans élite, il n'y a pas de nation."
- Vous dites que nous étouffons, ici, faute desprit.
« Absolument. Nous sommes déjà morts. Nous n'en avons pas encore été informés, mais nous sommes morts. Cela ne marche plus. Cela ne marche pas. »
- Et vous voyez dans la Communauté Juive américaine la dimension spirituelle et le ferment culturel que vous ne trouvez pas ici.
« Assurément. Il ny a pas décrits marquants en Israël. Il y a une importante littérature juive aux Etats-Unis. Ici, il ny a personne à qui parler. Je néprouve aucun sentiment dappartenance à la communauté religieuse dont jai fait partie. Et je nappartiens pas non plus à la communauté laïque. Je ny ai pas dinterlocuteur. Je suis assis avec vous, et vous ne me comprenez pas davantage. Vous êtes enfermé dans un extrémisme national chauvin. »
- Cest totalement faux. Je suis au courant de la richesse juive dont vous parlez. Mais je suis également conscient de ce que lanalyse sioniste fondamentale était correcte. Sans Israël, il ny a pas davenir pour une civilisation juive non orthodoxe.
« Prenez la plus pure israélité qui existe Moshe Dayan, par exemple et dépouillez-le de tous les Avrums. Vous aurez une israélité entièrement immaculée. Pas dentêtés [6]. Pas de mollassons. Rien. Êtes-vous sûr que ce modèle de vivre-pour-vivre durera ? Prenez, par contre, les "électrons libres" [7] : Martin Buber, George Steiner. Vous dites que ces électrons libres [éthérés] ne mèneront nulle part. Mais mon expérience historique me dit que ces électrons libres iront plus loin que des soldats de cavalerie. »
- Vous préparez réellement vos affaires pour lexil.
« Jai vécu avec eux [les Israéliens ?] depuis le jour de ma naissance. Est-ce que je ne dis pas quand je prie : "cest à cause de nos péchés que nous avons été exilés loin de notre terre ?" Dans lhistoire juive, lexistence spirituelle est éternelle, tandis que lexistence politique est temporaire. »
- En ce sens, vous êtes essentiellement non-sioniste. Parce que la somme dénergie nécessaire à la fondation et à la subsistance de cet endroit est immense, vous dites quil ne faut pas donner tout ce qui est à nous pour ce lieu.
« Il ny a pas un tout israélien. Il y a un tout juif. LIsraélien est un demi-Juif. Le judaïsme a toujours prévu des alternatives. Lerreur stratégique du sionisme a été d'abolir les alternatives. Il a édifié ici une entreprise dont les plus importantes parties sont une illusion. Pensez-vous réellement que cette entité post-kibboutzique laïque indécise, de type Tel Aviv, [continuera à] exister ici ? Jamais. Lisraélité na que le corps, elle na pas desprit [8]. Au maximum, des restes dâme. Vous êtes déjà mort spirituellement, Ari. Vous avez seulement un corps israélien. Si vous continuez comme cela, vous nexisterez plus. »
- Lisraélité est beaucoup plus riche, Avrum. Elle a énergie, vitalité, et créativité. Mais vous avez fui votre israélité. Vous avez déserté votre israélité. Vous étiez Israélien. Vous étiez plus Israélien que je ne létais. Mais vous ne lêtes plus.
« Je ne le suis plus, en effet. Je pense que le "non-Israélien" nest pas une alternative à toute lexistence juive de deux mille ans, dont je parle. Cest pourquoi jai écrit ce livre. Parce que je ne peux pas quitter ce monde en me mentant à moi-même. Je vous lai dit : il ny a pas dexistence juive sans récit historique. Cela nexiste pas. Et ici, il ny a absolument aucune histoire. Mais ce qui est plus grave encore ; cest quil ny a pas de forces qui fassent sortir une histoire de lintérieur. En conséquence, je vais au monde et au judaïsme. Parce que le Juif est le premier post-moderne, le Juif est le premier mondialiste. »
- Vous êtes réellement un mondialiste maintenant. Vous partez vraiment vers le monde. Vous avez pris un passeport français et en tant que citoyen français, vous avez voté aux élections présidentielles françaises.
« Je lai déjà déclaré : je suis un citoyen du monde. Telle est ma hiérarchie didentités : citoyen du monde, ensuite Juif, et seulement après, Israélien. Jéprouve un sentiment de lourde responsabilité envers la paix dans le monde. Et Sarkozy constitue, à mes yeux, une menace pour la paix du monde. Cest pourquoi je suis allé voter contre lui. »
- Êtes-vous français ?
« A beaucoup dégards, je suis Européen. Et, à mon sens, Israël fait partie de lEurope. »
- Mais ce nest pas le cas. Pas encore. Et vous êtes une personnalité publique israélienne qui prend part, en tant que Français, à des élections présidentielles françaises. Cest un acte qui va loin. Un acte juif pré-sioniste. Une chose que ni un Anglais, ni un Hollandais ne feraient.
« Cest vrai. Cest totalement juif. Javance vers la condition juive. »
- Recommandez-vous à tout Israélien de prendre un passeport étranger ?
« Nimporte qui peut le faire. »
- Mais en faisant cela, en faisant cela aussi, vous détruisez la garantie mutuelle israélienne [9]. Vous jouez de vos multiples passeports et de vos multiples identités, ce qui est un itinéraire auquel tout un chacun na pas accès. Vous détruisez quelque chose de très fondamental.
« Ce sont vos craintes à vous, Ari. Je suggère que vous nayez pas peur. Cest ce que je dis dans le livre. Je propose que nous cessions davoir peur. »
- Mais vous nêtes pas seulement le livre, Avrum. Vous êtes aussi la personne indépendamment du livre. Et il y a une contradiction entre le purisme de lhomme qui a écrit ce livre et la vie politique que vous menez ici.
« Cest une question terrible. Terrible. Et cest vrai. Durant certaines de ces années, jai vécu un mensonge. Pendant de nombreuses années, je nétais pas moi-même. Au début de mon parcours politique, javais lénergie de lutter pour la religion et lEtat, et de lutter pour la paix. L'esprit spécial du [défunt professeur Yeshayahu] Leibowitz [10] soufflait dans mes voiles. Ce furent mes années dhonnêteté. Jétais moi. Mais, par la suite, durant de longues années, jai été Mapaïnik [Le Mapaï est lancêtre du parti travailliste]. Jy étais juste pour y être. Et je nétais plus moi. Jétais infidèle aux principes. »
- Et maintenant que vous êtes affranchi des limitations de la politique, vous êtes totalement habité par Leibowitz. Vous considérez les éliminations ciblées comme des meurtres. Vous êtes heureux de ce que le petit-fils de votre mère ne soit pas un pilote de combat qui tue des gens innocents. Vous décrivez l'occupation comme un Anschluss israélien. Un Anschluss israélien !
« Cest ce que nous faisons ici. Que voulez-vous que je dise de ce que nous faisons ici ? Que cest de lhumanisme ? [Que nous sommes] la Croix-Rouge ?
- Les éliminations ciblées sont donc des meurtres ?
« Certaines dentre elles, sans aucun doute. »
- Nous sommes amenés à perpétrer des crimes de guerre ?
« Je ne vois comment considérer cela autrement. En particulier, sil ny a pas de perspective de dialogue. Les Israéliens sont très impassibles. Un Arabe de plus, un Arabe de moins, yaallah [11], cest super. Mais en définitive, la pile [de cadavres] devient haute. Le nombre de gens innocents est si élevé, quil est invérifiable. Et ensuite, notre explosion, et la leur, et celle du monde, seront énormes. Je vois cela se produire sous mes yeux. Je vois des piles de corps palestiniens traversant le mur que nous avons construit pour ne plus voir cela. »
- Et vous nêtes pas seulement Leibowitz. Vous êtes aussi Gandhi. Vous dites que la bonne réaction à lHolocauste nétait pas [Mordechai] Anielewicz [chef de linsurrection du Ghetto de Varsovie], mais Gandhi.
« Je crois en la doctrine de la non-violence. Je ne pense pas que croire à la non-violence, c'est être une chiffe molle. A mes yeux, Gandhi est aussi Juif quil est possible de lêtre. Il incarne une très ancienne approche juive. Comme Yochanan ben Zakkai, qui demanda "Yavné et ses Sages". Pas Jérusalem, ni le Temple, ni la souveraineté : Yavné et ses Sages. » [12].
- Et votre approche ghandiste trouve son expression politique : vous estimez quIsraël doit être délivré de ses armes nucléaires.
« Bien sûr, bien sûr. Le jour où la Bombe sera démantelée sera le jour le plus important de lhistoire dIsraël. Le jour où nous conclurons un bon accord avec lautre partie [les Palestiniens], nous naurons plus besoin de la Bombe. Telle doit être notre ambition. »
- Avrum, votre livre est celui dun homme de paix, presque un pacifiste. Comment se fait-il que lorsquun homme de paix comme vous abandonne la politique, vous tentez dacheter au gouvernement une usine qui fabrique des pièces de chars ?
« Je suis un homme daffaires. Je traite avec des sociétés pour les ramener à la santé [financière]. [Je moccupe de] privatisations. Jaime ce travail et jy réussis bien également. Lun de mes principaux projets concerne Ashot Industries, à Ashkelon, dont 40% de lactivité consiste à fabriquer des armes. Mon intention était de mettre un terme à cette ligne de production et d'étendre lactivité dAshtot au monde de laviation civile. Je ne prendrai pas la responsabilité de fabriquer des armes, fût-ce un seul jour. Le défi que jai voulu relever était de prendre le contrôle dune affaire qui transforme les épées pour en faire des socs de charrue [13]. »
- Cette transaction soulève de graves questions. Elle a mené à une enquête réalisée par le contrôleur de lEtat et la police. Mais je ne veux pas poser de questions concernant son aspect pénal, puisque que le dossier a été classé sans suite. Je veux qu'on m'explique pourquoi la première chose qua faite un politicien qui sétait présenté comme un anti-thatchérien et comme un ennemi juré de la privatisation, a consisté à essayer de tirer un énorme profit personnel de la privatisation.
« Jai commencé par faire la chose la plus anti-thatchérienne qui soit. LEtat vendait mal, et moi je voulais acheter comme il faut. L'état a lésé les ouvriers, et moi jai voulu garantir leurs droits. Je voulais montrer un modèle différent d'association entre employés et patrons. Aussi, jestime quil est injuste que l'Etat d'Israël mait enlevé cette affaire. Quand j'ai quitté la politique, les tentations étaient grandes. Jaurais pu siéger dans tel ou tel conseil dadministration. Des gens voulaient que j'ouvre et que je ferme des portes. Mais j'ai dit non. Je me suis tourné vers lancien [genre d]industrie. À la périphérie. Je suis maintenant producteur de céréales à Hatzor Haglilit. Montrez-moi quelquun dautre que moi, qui provienne du monde politique et travaille dans une activité comme celle-ci. Je ne siège pas à Kiryat Atidim [zone d'industries de pointe]. Je ne siège pas dans des endroits brillants. Je sue sang et eau, chaque mois, pour payer leur salaire à mes 600 employés. »
- Il nest pas tout à fait exact de dire que vous avez décidé de ne pas ouvrir ni fermer des portes. Dans votre joint-venture [entreprise à risque] avec lhomme d'affaires, David Appel, vous étiez censé ouvrir des portes pour qu'il puisse relancer le projet touristique de "lÎle Grecque", en Italie du sud.
« Rien nest sorti de ce projet. Pas même une perspective commerciale. Mais si quelque chose en était sorti, alors quoi ? Parce que vingt personnes naiment pas David, il nest pas persona grata ? Parce quon dit des choses terribles à son propos dans le milieu judiciaire sans que rien ne soit prouvé ? Cest une violence que je ne peux pas tolérer. Cest tout simplement une attitude de bourreau. Lisraélité comme bourreau, et le fait est que nous aimons cela cela fait vendre des journaux.
- Toutes les accusations portées contre vous à propos de Ashot Industries et de David Appel [font partie d]une attitude de bourreau ?
« Cest là une société de potence. On vous pend d'abord, et quand vous rendrez votre dernier soupir, on éclaircira pourquoi c'était le dernier, et comment il a quitté votre corps. Nous vivons aujourdhui l'équivalent des années 1950 en Amérique : dans une ère maccarthiste. La poursuite de la corruption cest du maccarthisme. Il est important que nous lui assignions des limites. Dans le passé, on chapardait dans les poulaillers : aujourd'hui, c'est impossible. Jadis, on demandait aux filles : quand vous dites non, qu'est-ce que vous voulez dire ? [autrement dit, cela peut vouloir dire oui] : aujourd'hui, le harcèlement sexuel est interdit. Mais [il ny a rien de changé dans] la manière de procéder le style, la vulgarité, le populisme, la superficialité, [ni dans] lincapacité où sont les prévenus de se défendre comme il convient. »
- Vous ne savez pas comment vous défendre. Par exemple, Salai Meridor [ancien président de lAgence Juive] décide quil ny a pas de justification à ce que lui et vous bénéficiiez du privilège à vie, - injustifié - dune voiture de service avec chauffeur, et vous allez vous battre en justice, de toutes vos forces, pour ce privilège.
« Mais chacun a le droit de combattre pour une chose quon lui a ôtée seul Avrum ne le peut pas. Pourquoi ? Parce que. Toute laffaire est si dérisoire en termes dargent, quelle nexiste même pas. Mais la question de principe ma fait grimper aux rideaux. »
- Il est pourtant question de quelque 200 000 Shekels [environ 35 000 euros]. Et de votre comportement, que le juge a trouvé honteux. Et de ce que, bien que vous parliez haut et fort de morale, vous ne voyez pas de faute morale dans le fait que, dix ans après avoir quitté lAgence Juive, vous sillonnez le pays en voiture pour vos voyages daffaires, avec un chauffeur de lAgence Juive pour vous conduire où que ce soit. Et par-dessus le marché, aujourdhui, alors que vous êtes complètement étranger à tout ce que défend lAgence Juive.
« Je pourrais émettre une remarque à propos de ce qua dit le juge, mais je ne contre-attaquerai pas. Je ne corrigerai pas la violence par la violence. Il sagit du droit fondamental dune personne, dun droit de pension. »
- Cela en vaut-il la peine ? Ce qui restera gravé dans la mémoire des gens, cest que Salai Meridor a été honnête et modeste, tandis quAvrum Burg a été un hédoniste, avide davantages.
« Ce qui reste de tout cela, cest que je suis en paix avec moi-même. Celui qui se complaît à la violence secrète, ou aux coups de couteau cachés, ou à se conduire en sicaire [nom donné aux Juifs de la période du Second Temple, qui maniaient la dague sicarius pour éliminer ceux qui collaboraient avec Rome], ouvertement ou en secret, grand bien lui fasse ! Cest bel et bon. Je ne vais pas éduquer le monde. Ce qui est important pour moi, cest dêtre en harmonie avec moi-même. »
- Mais il reste un point dinterrogation, ici, qui vous a toujours accompagné. Vous parlez de manière très impressionnante. Non seulement avec facilité, mais de manière morale. Et vous venez décrire un livre qui est tout ce quil y a de plus moral. Mais votre activité dans le monde est différente. En politique, vous étiez retors, calculateur et tortueux, et dans les affaires, également, vous êtes loin dêtre un saint. La disparité entre vos paroles et vos actes est inquiétante.
« La disparité est dans lil de celui qui regarde. Je ne me demande pas comment Ari Shavit me voit. Jen ai fini avec le monde dans lequel je me soucie de ce que vous pensez de moi. Je vis dans un monde où je me soucie de ce que je pense de moi-même. Pendant de nombreuses années, jai vécu avec le Moloch [14] de ce que les gens diraient. Ce Moloch ma conduit dans de mauvais endroits. Des endroits où il y a un très grand écart entre mon moi intérieur et mon moi extérieur. Aujourdhui, je vis avec ma vérité.
- Peut-être les choses se rejoignent-elles. Vous êtes vraiment un homme de paix qui rejette lIsraélien militariste, nationaliste et fruste. Mais, quand vous reprenez contact avec le Juif, ce nest pas seulement avec le Juif spirituel, mais aussi avec le Juif [homme] dargent.
« Cest vrai. La vie ne consiste pas seulement à être un pionnier armé d'une houe, ou un courageux combattant à la Porte des Lion [15]. La vie, cest aussi être négociant à Varsovie. Sans équivoque, cest une totalité plus riche en vie. »
- Pourtant, vous navez pas abandonné la politique. Vous êtes un ami proche du Premier ministre Olmert. Continuez-vous à le soutenir, même après la Seconde Guerre du Liban ?
« Lhistoire dEhud Olmert est une grande et terrible tragédie. De tous ceux de ma génération, qui sont légèrement plus âgés que moi, cest le plus doué, le plus talentueux, le plus expérimenté. Nous éprouvons une grande tendresse lun pour lautre. Je laime beaucoup. Cest lun des êtres les plus humains et les plus moraux que je connaisse, dans ses relations avec les gens et dans ses relations avec sa famille. Mais il est dans limpossibilité de traduire en termes pratiques ce quil a, a cause de la déclaration de guerre. La notion, empruntée à Bush, que la guerre est la première option, est une erreur qui entache toutes les autres qualités essentielles dOlmert. Je prie, cependant, pour quil corrige cela par un développement politique sensationnel. [Avec le] Hamas, la Syrie, ou [concernant] linitiative saoudienne. Je lui dis de ne pas sentêter dans lerreur. Il est encore possible quune grande guérison débouche de cette erreur magistrale. »
- Qui soutenez-vous dans les primaires du parti travailliste ?
« Barak. »
- Pourquoi ?
« Il a déjà prouvé, jadis, quil était prêt à franchir le Rubicon israélien [16]. Et il y aura beaucoup de Rubicons à franchir ici. Sa capacité à le faire est très importante pour moi. »
- Envisagez-vous de revenir à la politique ?
« La question est ouverte. Ce nest quen 2010 quune nouvelle ère politique commencera en Israël. Après que la génération Olmert-Barak-Bibi [Netanyahu] touchera à sa fin, viendra une nouvelle génération issue de léconomie, de luniversité, des lettres. Peut-être, y aura-t-il une place pour moi. »
- Une place au Bureau du Premier ministre ?
« Jadis, jai vivement désiré être Premier ministre. Cela me brûlait les os comme un feu. Jignorais ce que je voulais faire dans ce poste, mais je voulais terriblement y être. Aujourdhui, je me dis que jai pas mal de marathons à courir avant que cela se produise. »
- Mais êtes-vous dans le marathon ?
« [Je lai été] toute ma vie.]
Ari Shavit
© Haaretz, pour la version originale et upjf.org, pour la traduction française
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[1 Langlais porte "eulogy", terme emprunté au grec, et qui signifie "louange". Je soupçonne une coquille et suppose quil faut lire "elegy", terme qui désigne un texte en forme de complainte, ou empreint de tristesse.
[2] Kahaniste, adjectif formé d'après le nom du rabbin Meir Kahane, leader d'une mouvance extrémiste de la droite religieuse, partisan dun 'transfert' de tous les Arabes. Il est mort assassiné.
[3] On ne voit pas à quel "mur romain" Burg fait allusion. Peut-être se représente-t-il un camp retranché de Romains en territoire conquis, comme dans les bandes dessinées dAsterix.
[4] Sabra est le sobriquet affectueux donné, dès les début du Yishouv, aux jeunes Juifs nés en Israël, par allusion à ce fruit qui est dur à lextérieur, mais doux à lintérieur.
[5] Il est à peine besoin de rappeler que les non-Juifs ne vivaient pas dans quelque ghetto que ce soit. A moins que Burg ait voulu dire que telle était limage du goy quavaient les Juifs du Ghetto. Dans ce cas, il doit réviser sa syntaxe anglaise.
[6] Le terme utilisé "nudnik" - est de largot israélien, et peut se traduire par "têtu", "capricieux", etc.
[7] "Electrons libres" : en fait le texte anglais parle de "kites". Je ne suis pas sûr davoir bien compris le sens de ce mot. Kite, en anglais courant, est un cerf-volant, ou un oiseau de proie, ou encore une voile aérienne.
[8] Pour un Juif pratiquant, Burg connaît très mal lEcriture. Précisément sur la base de la métaphore biblique à laquelle il recourt pour flétrir le sionisme, il aurait dû tirer la leçon de la vision boblique des ossements qui revivent (Ez 37, 1-14) :
« La main de LEternel fut sur moi, il m'emmena par l'esprit de LEternel, et il me déposa au milieu de la vallée, une vallée pleine d'ossements. Il me la fit parcourir, parmi eux, en tous sens. Or, les ossements étaient très nombreux sur le sol de la vallée, et ils étaient complètement desséchés. Il me dit: "Fils d'homme, ces ossements vivront-ils?" Je dis: "Seigneur LEternel, c'est toi qui le sais." Il me dit: "Prophétise sur ces ossements. Tu leur diras: Ossements desséchés, écoutez la parole de LEternel. Ainsi parle le Seigneur LEternel à ces ossements. Voici que je vais faire entrer en vous l'esprit et vous vivrez. Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai pousser sur vous de la chair, je tendrai sur vous de la peau, je vous donnerai un esprit et vous vivrez, et vous saurez que je suis LEternel." Je prophétisai, comme j'en avais reçu l'ordre. Or, il se fit un bruit au moment où je prophétisais ; il y eut un frémissement et les os se rapprochèrent les uns des autres. Je regardai : ils étaient recouverts de nerfs, la chair avait poussé et la peau s'était tendue par-dessus, mais il n'y avait pas d'esprit en eux. Il me dit: "Prophétise à l'esprit, prophétise, fils d'homme. Tu diras à l'esprit : ainsi parle le Seigneur LEternel. Viens des quatre vents, esprit, souffle sur ces morts, et qu'ils vivent." Je prophétisai comme il m'en avait donné l'ordre, et l'esprit vint en eux, ils reprirent vie et se mirent debout sur leurs pieds : grande, immense armée. Alors il me dit : Fils d'homme, ces ossements, c'est toute la maison d'Israël. Les voilà qui disent : "Nos os sont desséchés, notre espérance est détruite, c'en est fait de nous." C'est pourquoi, prophétise. Tu leur diras: Ainsi parle le Seigneur LEternel. Voici que j'ouvre vos tombeaux; je vais vous faire remonter de vos tombeaux, mon peuple, et je vous ramènerai sur le sol d'Israël. Vous saurez que je suis LEternel, lorsque j'ouvrirai vos tombeaux et que je vous ferai remonter de vos tombeaux, mon peuple. Je mettrai mon esprit en vous et vous vivrez, et je vous installerai sur votre sol, et vous saurez que moi, LEternel, j'ai parlé et je fais, oracle de LEternel. »
Le savoir de Burg bute ici devant la littéralité du texte dont lallégorie, pourtant, est transparente, et se réalise, sous nos yeux depuis près dun siècle. Cest le sionisme qui avait raison. Pour des raisons qui lui sont propres, il a mené à bien son projet de rendre aux Juifs leur dignité et leur conscience nationales, qui sont indissociables de lenracinement sur un sol. Le sionisme poursuivait les buts afférents à son idéologie, et la Providence divine, comme à son habitude, se servait, à ses propres fins, de ces initiatives humaines. Burg na raison que sur un point : les Israéliens ne sont (encore) quun corps. Mais, dans le dessein divin, il fallait que ce corps se reconstitue sur son sol pour que lesprit entre en lui et lanime à nouveau, préparant ainsi le peuple que Dieu sest acquis (am segullah) pour accueillir le règne de Dieu, que fera advenir le Fils de David, Son Messie, après avoir rassemblé toutes les tribus (kibbutz galuyot) en terre dIsraël.
[9] Peut-être une allusion au dire talmudique : Kol israel arevim zeh lazeh (tous les Juifs sont garants les uns des autres), TB Shevouot 39a.
[10] Il suffit de lire larticle intitulé "Yeshayahou Leibowitz, un prophète dans son propre pays", pour comprendre à qui ressemble (ou veut ressembler) Avraham Burg. Cest sans doute au côté provocateur, voire iconoclaste, de son inspirateur, que Burg doit le caractère imprévisible et scandaleux de lattitude qui le caractérise depuis ses premiers éclats de 2003. (Voir, sur notre site : M. Macina, "Avrom Burg, qu'avez-vous fait là ?" ; M. Macina, "«Motsi dibat ha'aretz»: Burg dénigre la Terre d'Israël" ; Avraham Burg, "Une lettre à mes amis palestiniens" ; Jean-Pierre Bensimon, "Burg aboie, la caravane passe" ; Arthur Cohn, "Burg affaiblit le combat des Juifs" ; M. Macina, "Droit de réponse de M. Schmock: La Société israélienne s'effondre").
[11] Yaallah, litt. "Ô Seigneur", expression arabe populaire très fréquente, qui, dans le langage courant, peut se traduire par "eh bien", "allez", etc.
[12] Il serait trop long et compliqué dexpliquer ici labus éhonté que fait Burg de cet épisode, rapporté par le Talmud (TB Gittin 56b), pour lui faire dire ce quil ne signifie absolument pas.
[13] Allusion à Is 2, 4 : "Il jugera entre les nations, il sera l'arbitre de peuples nombreux. Ils briseront leurs épées pour en faire des socs et leurs lances pour en faire des serpes. On ne lèvera plus l'épée nation contre nation, on n'apprendra plus à faire la guerre."
[14] Moloch était une divinité orientale cruelle et insatiable, à laquelle on sacrifiait des êtres humains et même des enfants.
[15] Allusion à la Guerre des Six Jours. Cest par cette porte, en effet, que les parachutistes de Tsahal entrèrent dans la Vieille Ville, lors de la reconquête de la capitale historique du peuple juif.
[16] Allusion probable aux concessions que, selon certains (mais cest contesté depuis), Ehoud Barak sapprêtait à faire, au sommet de Taba, en 2002, où il aurait proposé de rendre aux Palestiniens la quasi-totalité des territoires occupés, et surtout de briser le tabou de l'indivisibilité de Jérusalem, en renonçant à certaines parties de Jérusalem-est, dont, entre autres, Abu-Dis.
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Mis en ligne le 11 juin 2007, par M.











